CHAPITRE I
Il est vrai que la réaction dans ce sens s'exagéra encore, après la Révolution, lorsque le peintre David, inspirateur souverain des arts plastiques en France, entreprit de ressusciter, jusque dans le mobilier et le costume, l'antiquité païenne. Alors, nos architectes finirent d'oublier qu'avant les folies du style rocaille il avait existé un style français né de l'étude des grandes œuvres de l'antiquité tempérée par l'esthétique particulière à notre pays.
En 1800, Bonaparte, profitant du moment d'accalmie qui, malheureusement, devait être suivi par la reprise des hostilités en Autriche et en Italie, avait mis au concours, dès le mois de mai de celte même année, le projet d'un monument à élever à la mémoire des soldats morts polir la patrie et un autre pour une colonne monumentale à la gloire de l'armée française. La première place dans ces deux concours avait été donnée à un architecte lyonnais, nommé Barthélémy Vignon, élève, à Paris, de David Leroy, puis dessinateur dans l'atelier de Poyet, qui lui confia l'inspection de l'église Saint-Sauveur resiée inachevée. Vignon était d'ailleurs déjà connu tant comme ayant participé avec succès à un concours ouvert en 1795 pour l'érection des tribunaux de paix de la ville de Paris que par les travaux d'embellissement qu'il avait exécutés au château de Neuilly et au palais de l'Elysée, à la demande du prince Murât. En 1801, Vignon était encore une fois vainqueur dons un concours ouvert pour l'élude d'un monument à « Mars pacifère ». Enfin, remarqué parla femme du premier consul, il avait exécuté divers travaux à sa résidence de la Malmaison, lorsqu'en 1 806, Bonaparte décida la transformation de l'église de la Madeleine, commencée, comme nous l'avons dit, par Contant d'Ivry et Couture (1), en un « Temple de la Gloire » dédié à la Grande Armée. Le programme de ce concours, daté du camp de Posen (2 décembre 1806), avait été rédigé par l'empereur lui-même, dans des termes qui résument bien fidèlement les idées de grandeur qui hantaient alors le cerveau du maître de la France. « A l'intérieur, seront inscrits sur des tables de marbre les noms de tous les hommes, par corps d'armée et par régimenl, qui ont assisté aux batailles d'Ulm, d'Austerlitz et d'Iéna et, sur des tables d'or massif, les noms de
(1) Voir second volume, page 176.
tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille. Sur des tables d'argent sera gravée la récapitulation, par département, des soldats que chaque département a fournis à la Grande Armée. Autour de la salle seront disposés des bas-reliefs où seront représentés les colonels de chacun des régimenls de la Grande Armée avec leurs noms. Ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade, par corps d'armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des corps ou qui ont fait partie de la Grande Armée seront placées dans l'intérieur de la salle... » Cent vingt-sept architectes se présentèrent à ce concours et le projet adopté par l'Académie des Beaux-Arts fut celui de Claude-Étienne Beaumont, élève de Dumont et de David Leroy. Né en 1757 à Besançon, Beaumont, qui avait été l'inspecteur de Couture pendant la construction de la Madeleine, pour se venger de la révocation dont l'avait frappé cet architecte, avait publié un mémoire, sous le nom de l'architecte Dulin, contenant des critiques fort étendues contre l'œuvre de Couture et accompagné ce mémoire d'un contre-projet, celui qui fut désigné en 1806 par l'Académie. Du reste, Beaumont avait, en 1801, approprié le Palais-Boyal pour recevoir le Tribunat et était architecte du Palais de Justice, du Temple, des Sourds-Muets et de la maison des Sœurs de la Charité au moment de sa mort arrivée en 181 1 .
Mais revenons à Vignon. L'empereur avait reçu communication à Tilsilt, où il se trouvait alors, de tous les projets des concurrents à la transformation de l'église de la Madeleine. Cédant peut-être un peu à l'influence de Joséphine, il désapprouva le choix de l'Académie et décida que le projet de Vignon serait exécuté. Vignon s'était mis à l'œuvre, lorsque survinrent les événements de 1814-1815. L'ordonnance royale du 14 février 1816 rendit l'édifice à sa première destination, mais sans déposséder l'architecte, qui continua les travaux jusqu'en 1828, époque à laquelle ils furent repris par l'architecte Huvé. Néanmoins, Vignon ne mourut à Paris que le 26 juillet 1846.
Un autre Vignon, prénommé Pierre, qu'il ne faut pas confondre avec celui dont on vient de lire la biographie, avait été chargé, en exécution du décret de l'Assemblée constituante du 15 septembre 1792, des travaux de transformation du palais