CHAPITRE IX
commencé en 1773, le théâtre de Bordeaux fut ouvert au mois d’avril 1780. Bordeaux d’ailleurs ne fut pas seulement redevable de son théâtre à Louis qui tit le percement des grandes artères de la ville, donna le plan de la plupart des maisons qui entourent la place de la Comédie et fut l’architecte de l’hôtel Saige, rue du Chapeau-Bouge (aujourd’hui la Préfecture), des hôtels d’Arlaque Fonfrède, de Nérac, etc., ainsi que du château de Bouilli à Sainl-André-de-Cubzac. Naturellement, c’est à Louis que devait revenir la reconstruclion de l’Opéra (devenu le Théâtre-Français) dont il termina la salle en deux années, celle du petit théâtre de la Montansier, aujourd’hui théâtre du Palais-Boval (1790) et les bâtiments en bordure sur le jardin, ainsi que le cirque élevé au milieu de ce jardin (disparu peu après). Outre ces travaux, il fil exécuter sur ses plans l’église Saint-Pierre à Besançon, l’église Saint-Eloi à Dunkerque et le château royal de Lunéville, enfin le palais du roi de Pologne à Varsovie, où il séjourna de 1705 à 1708. La quantité de projets qu’on trouva dans les cartons de Louis, à sa mort, est presque incroyable; quant à la date de celte mort, elle est, le croirait-on, restée ignorée par la raison que le grand artiste, abandonné de tous, victime de la plus noire ingratitude, mourut de misère dans un hôpital, vers 1807 ou 1810 (1).
Un des contrôleurs de Louis à Bordeaux, Richard-François Bonfin, né à Versailles en 1730, devint l’architecte des travaux de la ville de Bordeaux vers 1750 et y dirigea en cette qualité, jusqu’en 1770, des travaux importants, notamment ceux du théâtre de la Porte-Dauphine. En 1803, il couvre la cour de la Bourse de la même ville, d’après le projet de Gabriel et construit l’hôtel de Lisleferme, depuis le Muséum, la chapelle des Incurables, la caserne du guet à cheval, le pont en pierre de Brienne et des hôtels particuliers, etc. Bonfin mourut le 5 mai 1814, membre de l’Académie de Bordeaux, laissant un fils, Michel-Jules, architecte comme lui, membre aussi de l’Académie de Bordeaux, mais dont on ne peut citer aucune construction d’édifices publics.
(I) M. Feret ( Statistique générale de la Gironde, IIIe vol., Biographie) indique, comme étant la date exacte de la mort de Louis, le 14 messidor an VIII (1800). II le fait mourir à Paris et ajoute que la ruine du grand artiste eut pour cause «le fausses spéculations opérées par lui dans des achats de terrains.
A côté du Grand-Théâtre, œuvre de Louis, s’éleva, de 1793 à 1800, sur les terrains du jardin des Bécollets, une salle plus modesle, le Théâtre-Français dont l’arcli i I ecle avait nom Dufart (Jean-Baptiste), né à Bayonne vers 1752. Attaché comme dessinateur au bureau de Louis, dont il fut véritablement le collaborateur, Dufart construisit encore les châteaux de Peixotto, de Beau-Séjour, de Feuillasse, etc., aux environs de Bordeaux, le pont de Sainte-Bazeille (1783). 11 fit élever au Champ de mars, en 1791, Y autel de la patrie et mourut à Bordeaux le 19 février 1820, laissant un plan (gravé) du palais Gallien. Enfin, cette même année 1793, s’ouvrait au public le petit théâtre Mayeur ou des Sans-culottes , construit sur l’emplacement du couvent des Grands-Carmes par l'architecte bordelais Jean Roché, ancien appareilleur au Grand-Théâtre.
D’Anatole Amoudru, élève et collaborateur de Louis en Pologne, ainsi que nous le dirons plus loin, nous n’avons à citer en France que le château de Fresnes élevé en 17G5. Amoudru, né à Dole en 1739, fut nommé, en 1 775 « architecte de la maîtrise des eaux et forêts pour les provinces de l’Est » et travailla pendant dix années à l’exécution du plan cadasl raide son pays natal ; puis il en fit l’histoire architecturale et devint maire de Dôlc après 1 789. C’est là qu’il mourut en 1812, laissant un fils, architecte comme lui, mais qui n’exerça pas ses talents au delà du département du Jura.
Citons encore comme édifices du temps : de Mathurin Cherpitel, né à Paris en 1736, élève de Blondel, grand prix d’architecture en 1758 [ex-æquo avec Chalgrin, nous l’avons dit), reçu membre de l’Académie et architecte du roi, à son retour de Borne en 177G, et mort en 1809 : l’église Saint-Pierre-du-Gros- Caillou aujourd’hui démolie, et l’église Saint-Barthélemy; l’hôtel Necker, rue de la Chaussée-d’Antin, les hôtels de Bochechouart et du Châtelet, rue de Grenelle-Saint-Germain. De frère François Claude, de l’ordre de Saint-Thomas d’Aquin, architecte du portail de cette église en 1740,1a reconstruction de l’église des Billettes (1) aujourd'hui affectée au culte protestant (1 754) ; de Pierre Helin, né à Versailles, grand prix en 1754, l’église de
(1) Par corruption de Douillettes.
lu Visitation des Dames Sainte-Marie dont la première pierre fut posée par Marie Leczinska, le 30 octobre 1775, ainsi que l’église et la chartreuse de Bourbon-lez-Gaillon, en Normandie; de Pierre Desmaisons, architecte du roi et membre de l’Académie d’architecture en 1762, l’escalier à deux rampes de l’Archevêché (détruit en 1833). On doit aussi à Desmaisons la reconstruction de la partie du palais de J ustice entre la Grand’salle et la Sainte- Chapelle détruite par l’incendie de 1776, en collaboration àvec Couture d’abord et ensuite avec Moreau qui prit la place de celui-ci; puis encore le bâtiment du chapitre Saint-Honoré, rue Croix-des-Pelits-Champs ; enfin une prison, rue Pavée, pour les li lies débauchées (1787). On ignore la date de la mort de Desmaisons, antérieure d’ailleurs à 1804. Son successeur au palais de Justice fut Pierre Giraud, que Turgot avait chargé, de 1768 à 1775, de travaux importants dans la ville et dans la généralité de Limoges, notamment à l’église, à l'hôpital, au dépôt de mendicité cl à l’intendance du collège. Comme architecte en chef du département de la Seine, Giraud fit exécuter d’importants travaux d’aménagement intérieur à l’Hôtel des Invalides et mourut en 1814 après avoir publié divers ouvrages peu connus.
Nous arrivons enfin à l’une des plus remarquables productions de l’école française, sans contredit : l’église Sainte-Geneviève, aujourd’hui le Panthéon. Son auteur, Jacques-Germain Soufflot élait né à Francy (Yonne) en 1709 et était destiné par son père, lieutenant de bailliage, à la magistrature. Mais son tempérament d’arlisle fut plus fort que sa volonté ; son père ne s'opposa pas, du reste, à une vocation qui se manifestait d’une façon aussi éclatante et lui donna même le moyen de faire un voyage dans l’Asie Mineure. Le jeune architecte revint par Home et trouva là dans le duc de Saint-Aignan, notre ambassadeur, un protecteur dévoué. Bientôt admis au nombre des pensionnaires du roi à l’Académie de Borne, il proposa aux Chartreux de Lyon le plan d’une église avec un dôme ; accepté par les moines, le plan fut exécuté sous la conduite de Soufllot lui-même qui repassa les Alpes à cetle occasion et la réussite de ce coup d’essai fut assez complète pour faire obtenir à Soufflot la direction des travaux qui s’effectuaient à Lyon, à celte époque: à l’Hôlel-Dieu, à la Bourse cl au théâtre. Naturellement, ces travaux de l’artiste avaient attiré sur lui l’allcnlion générale et il était admis en 1749
au nombre des membres de l’Académie d’architecture. Huit ans après (1757) le gouvernement mettait au concours la construction d’une basilique en l’honneur de Sainte-Geneviève, la patronne de Paris. Soufflot saisit l’occasion qui lui était offerte de mettre à exécution les grands projets que la vue des monuments de Rome moderne avait fait germer dans son esprit et conçut le plan sur lequel a été construit le Panthéon. Sept années furent employées à la' consolidation du sol sur lequel devait s’élever la nouvelle église. Enfin en 1763, la crypte étant achevée, Louis XV put, en 1764, poser la première pierre de l’un des piliers du dôme. De nombreuses critiques, on peut le penser, ne manquèrent pas de se produire alors; nous n’en retiendrons qu’une seule, c’est que tout en voulant rappeler Saint-Pierre de Rome, Souffiot semblait s’être peu préoccupé des besoins du culte en construisant le Panthéon. « Si nous pénétrons dans l’intérieur, y trouvonsnous l’unité d’ensemble et d’effet qu’on doit attendre d’un monument de cette importance? Quand l’œil s’est habitué aux proportions vraiment imposantes des grandes lignes architecturales, n’est-on pas frappé de la froideur, de la nudité de ces lignes? 11 semble que l’éditice élevé par Soufflot ne convient bien, par le caractère de son architecture intérieure et extérieure, qu’à un Panthéon. Aussi est-il advenu de ce défaut de concordance entre la grandeur réelle de l’œuvre et sa destination que l’église Sainte-Geneviève ouverte, puis fermée à plusieurs reprises au culte catholique, est redevenue pour l’instant un Panthéon, un Campo Santo consacré « à toutes les gloires de la France ». Ajoutons, pour compléter celte critique d’un savant et d’un hommed’esprit, que l’œuvre de Soufflot, comprise ainsi que peutêtre l’avait comprise son créateur, répond mieux qu’aucun autre de nos édifices religieux, à sa nouvelle et, sans doute, définitive affectation. Du reste, l’architecte ne vil pas la fin de son œuvre. On prétendit qu’elle était mal venue, que les piliers destinés à soutenir la coupole étaient insuffisants et que le dôme s’écroulerait sans doute avant son achèvement. Patte, qui avait pourtant les plus grandes obligations à Soufflot, se mit à la tête de ses détracteurs et malgré les assertions de mathématiciens comme Gauthey, l’abbé Rossut et de Rondelet déclarant, au nom de la science, que les accusations formulées contre l’œuvre du malheureux artiste étaient aussi méprisables que mal fondées, Souf-