E. Quinet, la Révolution
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I. J'emprunterai à M. Lepage, archiviste de la Meurthe, si connu par ses travaux historiques sur la Lorraine, le tableau de l'effet produit à Nancy u du traitement infligé au Trésor des Chartes de Lorraine par cette loi sauvage.
Un an ne s'était pas écoulé depuis la promulgation du décret qui mettait sous les scellés les archives des Chambres des Comptes, qu'une loi, expression fidèle des idées du temps, venait menacer une partie des titres conservés précieusement jusqu'alors. Cette loi, qui porte la date du 24 juin 1793, est assez concise pour que j'en puisse donner le texte :
« L'Assemblée nationale, y est-il dit, considérant « qu'il existe dans plusieurs dépôts publics, comme tf la Bibliothèque nationale, dans les greffes des Cham- « bres des Comptes, dans les archives des chapitres tf à preuves, &.C., des titres généalogiques qu'il serait « dispendieux de conserver, & qu'il est utile d'anéantir, • u décrète qu'il y a urgence.
« L'Assemblée nationale, après avoir décrété l'ura gence, décrète ce qui suit :
« Article i*'. — Tous les titres généalogiques qui (c se trouveront dans un dépôt public, quel qu'il soit, « seront brûlés. »
En conformité de cette loi, le Directoire du dépar-
tement de la Meurthe , dans sa séance du 3 o juillet, nomma des commissaires pour procéder à la séparation des titres de noblesse qui pourraient exister, a dans les chartes, archives & greffes de la ci-devant Chambre des Comptes U du ci-devant Parlement, &. dans les archives des ci-devant chapitres de la Primatiale de Nancy, des chanoinesses de Bouxières & de la Cathédrale de Toul, pour, les titres provenant desdites séparations, recueillis & transportés dans la maison d'administration , être procédé à leur brùlement ainsi qu'il serait procédé ultérieurement. »
Éloy fut adjoint aux conunissaires chargés d'inspecter les archives de la Chambre des Comptes, et, dès le 4 août 1 79a, on dressait l'inventaire des papiers ou registres destinés à Taire les frais de l'auto-da-fé patriotique.
Cet inventaire , que je reproduis textuellement aux Pièces justificatives, atteste combien de documents précieux, tant pour la généalogie de la maison ducale que pour l'histoire des familles, ont disparu, victimes de cette folle idée qu'on allait établir le règne de l'égalité absolue en détruisant des volumes &. des parchemins. La science y a perdu sans que l'égalité y ait gagné quelque chose.
Quoi qu'il en soit, tous les registres contenant des titres nobiliaires furent impitoyablement mis de côté &. conduits au lieu d'où ils devaient être ensuite menés
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au bûcher. Mais, ainsi qu'on pourra s'en assurer en lisant les notes dont j'ai accompagné le procès-verbal des commissaires, le vœu de la loi fut loin d'être complètement rempli. Des distractions assez nombreuses, U dont il faut remercier les auteurs, furent commises au préjudice des feux de joie par lesquels on se proposait d'amuser la populace \ des mains hardies détournèrent ce qu'il leur fut possible d'enlever, &. c'est ainsi qu'on retrouve aujourd'hui , soit dans des collections particulières, soit au Trésor des Chartes lui-même, des registres que la Nation croyait réduits en cendres. Le gardien des archives ne dut pas rester étranger à ces soustractions, bien différentes de celles dont ce dépôt avait précédemment été victime.
Les conunissaires , trouvant, sans doute, que les titres de noblesse n'étaient pas en assez grande quantité, y joignirent, comme papiers déclarés inutiles, d'anciens comptes ^ soit de seigneuries particulières, soit du domaine des ducs de Lorraine. Ces registres étaient placés dans m le dépôt qualifié d'Archives, » établi au troisième étage de l'hôtel de la Monnaie. Le procès-verbal n'indique que très-sommairement en quoi ils consistaient, de sorte qu'il est difficile de dire ce qui fut détruit. Le Trésor des Chartes possède encore, en effet, plusieurs milliers de registres de comptes qui semblent, par leur nature répondre parfaitement à la description donnée dans le document
oRRciel où j'ai puisé ces renseignements ; & loin d'être inutiles, comme on le prétendait alors, comme je l'ai même entendu répéter il n'y a que peu d'années, ils offrent une source inépuisable de particularités curieuses, tant pour l'histoire générale que pour celle des localités. Des investigations récentes ont permis d'apprécier leur valeur, &. il faut espérer qu'ils sont désormais à Tabri de la proscription dont on a voulu les frapper.
A peine en avait-on fini avec les titres de noblesse, que déjà l'on songeait à faire disparaître, pour des motifs différents il est vrai , une autre catégorie de pièces bien inoffensives cependant sous tous les rapports. La loi du 19 août 1793, relative a la levée des scellés apposés sur les greffes des ci-devant Chambres des Comptes & autres tribunaux qui en faisaient les fonctions, prescrivit la nomination de deux commissaires qui, après avoir fait lever les scellés, feraient parvenir sans délai au bureau de comptabilité le dernier compte jugé et définitivement soldé, et les pièces de tous les comptes non jugés ou qui n'auraient pas été définitivement soldés. Quant aux pièces de comptes définitivement jugés & soldés, ou remontant à une date antérieure à trente ans, elles seront, dit l'article 6 de la loi, « rejetées des dépôts &. brûlées (( comme papiers inutiles, afin que les bâtiments nau tionaux où existent ces dépôts puissent être vendus
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« ou employés à toute autre destination qui aura été « décrétée par l'Assemblée nationale. »
Conformément à cette disposition, le Directoire du département nomma, le 25 septembre, deux de ses membres pour procéder au triage des papiers supprimés de la Chambre des Comptes de Nancy. Dès le lendemain, ceux-ci se mettaient à l'œuvre & commençaient la rédaction d'un procès-verbal qui n'était pas encore terminé lorsque, le 3 octobre, la Convention, croyant devoir déroger à la loi du 1 9 août, rendait un nouveau décret dont les articles i*"*" & 4^ portent :
« Les comptes &. pièces supprimés ne seront pas « brûlés^ mais les papiers &. parchemins provenant « de ces suppressions , & les sacs qui les renferment, « seront vendus à l'enchère....
a Les commissaires chargés desdites suppressions « sont autorisés à mettre à la disposition du ministre a de la guerre &. du ministre de la marine les parce chemins &. sacs dont ils auront besoin pour le ser- « vice de l'artillerie. »
. Dès .le 12 octobre les commissaires faisaient remettre aux diligences la caisse qui renfermait les comptes, & en prévenait les citoyens composant le bureau de comptabilité à la Convention nationale. Le 1 7, ces derniers écrivaient au Directoire du département pour lui annoncer le départ d'un commissaire chargé de concourir avec lui à l'exécution du décret
du 3 , & pour le prier de suspendre toute opération jusqu'à l'arrivée de ce délégué.
Ce fut le citoyen Denomiandie qu'on chargea d'abord de cette mission; mais celui-ci ayant été nommé pour remplacer le commissaire général de liquidation, la Convention envoya à Nancy le citoyen le Clerc de Saint-Aubin.
Celui-ci rédigea, le a a décembre, un procès-verbal dont nous ne possédons plus qu'un extrait, lequel contient l'état des comptes conservés « comme présentant des renseignements utiles sur les propriétés nationales. » Parmi ces comptes figurent, en première ligne, ceux des trésoriers généraux de Lorraine, si riches en documents de tout genre.
Mais beaucoup d'autres registres , qui seraient si utiles à consulter aujourd'hui , n'avaient pas eu le même bonheur, & ils se trouvaient destinés à faire partie de la vente fixée par l'administration du département au 7 février 1 79 j .
Sur ces entrefaites , la Convention nationale avait encore rendu un troisième décret dont le but est parfaitement expliqué dans la lettre suivante, qui m'a semblé assez curieuse pour être reproduite en entier : (( Paris, le 14 janvier 1795.
« L'an II* de la République.
« Le ministre de la marine aux membres composant le Directoire du département de la Meurthe.
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« Je vous fais passer, citoyens, plusieurs exemplaires d'un décret rendu par la Convention nationale le 5 de ce mois , par lequel vous verres que son intention est que tous les parchemins & papiers existants dans les ci -devant Chambres des Comptes & autres dépôts publics dont la suppression a été prononcée par la loi du 3 octobre 179a, & qui se trouveront propres à faire des gargousses pour le service de l'artillerie dans les ports de la République, soient mis à ma disposition ; je vous prie donc , citoyens, de vouloir bien me faire connaître les ressources de ce genre que je pourrai trouver dans vôtre département U de laisser à mes préposés, conformément à cette loi , toute liberté pour procéder sans délai au triage U à l'enlèvement de ces différents papiers & parchemins.
« Il peut résulter, citoyens, une grande économie pour les finances de la République , des dispositions de cette loi ; & comme cette économie doit tourner au soulagement du peuple dont les intérêts vous sont confiés, il a le droit d'attendre que vous concourrerés de tout votre pouvoir à accélérer son exécution, et que vous ne serés retenus par aucune considération particulière, attendu qu'il doit en résulter l'aventage de détruire des titres dont la saine philosophie demande l'anéantissement. »
Fn conséquence des ordres du ministre, le com-
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mandant de rartillerie à Nancy se rendit , le 7 février, dans le bâtiment de la ci-devant Chambre des Comptes, à TeiTet de distraire des papiers U parchemins destinés à être vendus ceux qui se trouveraient propres à faire des gargousses pour le service de l'artillerie de marine. Mais il fut reconnu que les parchemins épars dans les pièces justificatives des comptes ne présentaient pas les conditions requises de consistance & d'étendue.
Il ne devait malheureusement pas en être de même pour le Trésor des Chartes.
Le 37 mai 1794, & à la suite d'une adresse au peuple français sur la nouvelle conjuration dévoilée, l'agence de la conservation des armes & munitions de guerre de la République faisait parvenir au département de la Meurthe une circulaire par laquelle elle l'informait que le service de l'artillerie avait le plus pressant besoin de parchemin pour la fabrication des gargousses, & l'invitait à faire réunir dans différents dépôts tous les parchemins qu'on pourrait se procurer, provenant des églises, maisons religieuses, collèges & tribunaux de justice, à faire rédiger un état de tous ceux qui auraient les dimensions indiquées dans le tableau joint à cette circulaire &. à l'adresser à l'agence, afin qu'elle pût les répartir dans les ports & arsenaux.
Cet ordre fut immédiatement transmis par l'admi-
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nistration du département aux agents nationaux près les neuf districts, & sa mise à exécution dut faire disparaître une foule de pièces précieuses, tant comme documents historiques que comme monuments paléographiques.
Le 7 juin, l'agent national près le district de Nancy enjoignit au gardien des archives de la Monnaie de procéder, toutes affaires cessantes, au triage des parchemins -existant dans les dépôts qui lui étaient confiés & de dresser un état de tous ceux dont les dimensions répondaient aux prescriptions officielles.
11 paraît qu'Éloy ne s'empressa pas de se rendre à
cette invitation, car, le 5 juillet, l'administration du
département renouvelait son injonction au district par
une lettre précédée de la terrible formule : Liberté^
fraternité, égalité, ou la mort.
Il fallut se résoudre à obéir : le Trésor des Chartes fut immédiatement dépouillé, & on enleva des layettes toutes ou presque toutes les pièces qui présentaient les dimensions requises par la loi. Ainsi furent détruits ^ plus de mille parchemins , les plus beaux & les plus intéressants que renfermait ce dépôt. Pour en augmenter encore le nombre, on y joignit les lois rendues par Léopold, Stanislas, Louis XV & Louis XVI, &. adressées à la Chambre des Comptes , & une partie des titres relatifs aux fondations faites par le roi de Pologne. Ces parchemins furent déposés, le 4 ther-
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midor, au secrétariat du district, puis, de là, envoyés dans quelque port ou arsenal. Servirent-ils tous à l'usage auquel ils étaient destinés? C'est ce qu'on ignore, & il est possible que quelques-uns d'entre eux aient échappé à la destruction. C'est ce qui est arrivé, on le sait, à des pièces provenant des archives de Bourgogne, & qu'on a retrouvées, il n'y a que peu d'années, dans l'arsenal de Metz.
M. Grandmaison , archiviste du département d'Indre-et-Loire, comme M. Lepage, n'a rien dissimulé dans son intéressante notice historique sur les méfaits qui se sont commis dans le dépôt dont il a la garde. Je lui emprunterai ce passage :
La Révolution, du reste, en poursuivant son cours, ce chargeait de pourvoir, à sa manière, au désencombrement des chartriers.
Un décret du 35 août 1792 avait supprimé tous les droits seigneuriaux; un autre, du 17 juillet 179J, ordonna le brûlement de tous les titres concernant ces droits , dont il semble qu'on voulût ainsi anéantir jusqu'au souvenir même. Les effets de ce décret ne se^ firent pas attendre dans notre département, où tout était sans doute préparé pour l'auto-da-fé, U dès la fin de ce même mois de juillet, les commissaires du département, Pierre & Beaulieu, procédèrent au brûlement des titres de droits féodaux des églises de Saint- Catien & de Saint-Martin. Le 10 août suivant, le
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district faisait procéder à un autre incendie, & le 27 brumaire an 11 (17 novembre 1793), '^ district, cette fois conjointement avec la municipalité. livrait aux flammes révolutionnaires de nouveaux débris de la féodalité. Je n'ai pas trouvé de procès -verbaux des deux premiers incendies , mais ils sont mentionnés dans une lettre de Rougeot au district de Tours, du 14 nivôse an 11 (5 janvier 1794). Quant à celui du 27 brumaire, nous en avons le procès-verbal écrit & signé de la main de Rougeot & ainsi conçu :
« Le 2y brumaire (17 novembre, vieux style), « Tan II de la République française, une & indivisible, « en vertu de l'arrêté du conseil du district du a 3 brua maire, les titres de privilèges & des droits ci-devant « seigneuriaux, ont été mis en deux tombereaux & con- « duits en présence du conseil du district de Toui-s^sur « la place nationale, & se sont réunis aux trois voitures « de titres destinés par la municipalité à être brûlés. « Les autorités constituées, le représentant du peuple « Guimberteau , les tribunaux judiciaires , les corps a militaires & la société populaire, invités par le dis- « trict, étaient rassemblés dans la salle de- la maison « commune b se sont rendus en cortège par les rues « de la Loi , de la Scellerie & de la Guierche , à la « place ci-devant d'Aumont, où était préparé un « bûcher. Les titres ont été jetés dans ledit bûcher « fc le feu y a été mis par le représentant du peuple.
I les présidents des autorités constituées le les cbeCs r des corps muitaires , en présence du public , qui a témoigné la plus grande satisfaction de cet acte de justice, par les cris répétés de : Vive la République ! le par des danses réitérées autour du feu de joie public qui a été allumé à l'heure de quatre après midi, Il a dure jtjsqu'à dix. à la garde d'un piquet de %ingt-cinq grenadiers qui, d'après les ordres du représentant du peuple, des administrations le de la municipalité, se sont donné, à la recommandation du général Duclozeau , tous les soins pour qu'il ne restât aucun vestige de ces titres injurieux aux droits de l'homme , Il ont entretenu le feu avec une activité nécessaire, vu la pluie continuelle, en présence Il sous la surveillance des citoyens Rougeot, archiviste du district. Il Collineau, son colique, qui ont assisté jusqu'à dix heures du soir II ne se sont retirés que lorsqu'ils ont vu que tout était consumé : dont ils ont dressé ledit procès-verbal les jours II an que dessus.
(f Signé RoLGEOT. Collineau. »
Le même cahier dont nous avons extrait la curieuse pièce qui précède contient un inventaire sommaire des titres brûlés qui nous permet d'apprécier la valeur historique de ces documents. Nous y lisons en effet les désignations suivantes :
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Un registre en parchemin intitulé : Jean Gastineau, contenant tes statuts, privilèges & droits du ci-devant chapitre de Saint-Martin.
Un »autre registre intitulé : Pancarte noire , contenant les privilèges & droits dudit ci -devant chapitre.
Une liasse de chartes en latin , qui sont des privilèges accordés par Charlemagne.
Autre, des privilèges accordés parCharles le Chauve.
Autre, des privilèges accordés par les rois Louis, Charles & Philippe, des ix*, x*, W & xii* siècles.
Sans parler de plusieurs liasses de privilèges concernant les abbayes de Saint-Julien & de Beaumontlès-Tours, dont la date n'est point indiquée, mais qui devaient être fort anciens, les désignations qui précèdent suffiront, je pense, pour exciter nos regrets les plus douloureux. Remarquons, en outre, que ce n'est là qu'un seul procès- verbal ; que nous n'avons pas les autres, notamment celui de l'incendie des titres de l'archevêché de Tours ; & quand nous voyons sur les marges de l'inventaire de ce mé.-ne archevêché ces mots écrits de la main même de Rougeot, titres féodaux , incendiés, notes fatales, appliquées à des diplômes de rois &. bulles de papes du xi« & du xii* siècle, nous sommes autorisés à dire, sans crainte d'être taxés d'exagération, qu'une énorme quantité de titres d'un prix inestimable pour notre histoire locale &
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même pour l'histoire générale de la France, ont été dévorés dans ces holocaustes insensés.
a. Dans la séance du 19 juin 179a, Condorcet
se lève U parle ainsi, comme pour prouver qu'un
grand esprit n'échappe pas à de mesquines influences :
« C'est aujourd'hui l'anniversaire de ce jour mémo-
a rable où l'Assemblée constituante, en détruisant la
« noblesse, a mis la dernière main à l'édifice de
(( l'égalité politique. Attentifs à imiter un si bel exem-
« pie, vous l'avez poursuivie jusque dans les dépôts
« qui servent de refuge à son incorrigible vanité.
(f C'est aujourd'hui que dans la capitale la raison
« brûle, au pied de la statue de Louis XIV, ces im-
« menses volumes qui attestaient la vanité de cette
« caste. D'autres vestiges en subsistent encore dans
« les bibliothèques publiques, dans les chambres des
(( comptes, dans les archives des chapitres à preuves
« U dans les maisons des généalogistes ; il faut enve-
<( lopper ces dépôts dans une destruction commune ;
« vous ne ferez pas garder, aux dépens de la nation,
« ce ridicule espoir qui semble menacer l'égalité. 11
« s'agit de combattre la plus ridicule, mais la plus
« incurable de toutes les passions. En ce moment
« même elle médite encore le projet de deux cham-
« bres ou d'une distinction de grands propriétaires,
« si favorable à ces hommes qui ne cachent plus
a combien l'égalité pèse à leur nullité personnelle. Je
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a propose, en conséquence, de décréter que tous les « départements sont autorisés à brûler les titres qui a se trouvent dans les divers dépôts. » L'Assemblée, après avoir décrété l'urgence, adopte à l'unanimité le projet de décret de M. Condorcet {Moniteur), Voici ce décret ; on remarquera que la Bibliothèque nationale est rangée au nombre des dépôts d'archives : « Louis, Uc. L'Assemblée nationale a décrété & nous « voulons U ordonnons ce qui suit : Considérant qu'il « existe dans plusieurs dépôts publics, comme la « Bibliothèque nationale, dans les greffes des cham- « bres des comptes, dans les archives des chapitres à « preuves, Uc. , des titres généalogiques qu'il serait « dispendieux de conserver U qu'il est utile d'anéan- « tir: — Art. i«'. Tous les titres généalogiques qui a se trouveront dans un dépôt public, quel qu'il soit, <► seront brûlés. — Art. a. Les directoires de chaque « département seront chargés de l'exécution du pré- « sent décret & chargeront des commissaires de « séparer ces papiers inutiles des titres de propriétés « qui pourraient être confondus avec eux dans quela quesruns de ces dépôts, » (N® 93 7 de la collection des Décrets.)
Il faut pourtant ajouter que ce grand esprit, je ne retirerai pas ce mot, avait sur les points les plus essentiels les idées les plus chimériques & à la fois les plus étroites. D'ailleurs autant il était savant, autant
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il était médiocre érudit. H parlait des papiers 4'archives sans les connaître, sans les avoir jamais étudiés pour écrire l'histoire de la France, de son gouvernement, de son administration &, des familles qui firent sa gloire dans toutes les carrières ouvertes au courage ou à la capacité.
j . L'article 6 du décret fixe le jour : « Les titres u qui seront déposés avant le i o août prochain seront « brûlés ledit jour en présence du conseil général, de « la commune & des citoyens, le surplus sera brûlé à « l'expiration des trois mois. » En général on réservait le décadi pour cette fête, c'était le jour consacré â rinstruction générale & à la correction des maurs, & il convenait parfaitement au brûlement des documents de l'histoire. Ce qui étonne le plus au milieu de ces excès, c'est la prétention d'arracher les monuments de l'art t de l'histoire des mains qui les détruisaient. Le ministre de l'intérieur écrit à la Convention, le 16 décembre 1793, pour lui demander de voter des crédits pour le muséum de Paris & les muséums de province, pour le déplacement des objets d'art U des livres, leur conservation U leur garde. Après un brillant éloge de tous les mérites de la République, il fait ce retour sur la monarchie : « Dans beaucoup de (( départements , on s'occupe de rassembler , de « classer, de mettre en un mot à la disposition de '< l'instruction publique ces riches produits de nos
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« sciences & de nos arts heureusement arrachés au « despotisme, dont les progrès eussent fini par les « enfouir comme ceux de la Grèce & de Rome U « qu'il était • peut-être réservé à un peuple devenu « libre de rendre désormais impérissables. » Cette péroraison n'est plus seulement ridicule, elle est odieuse. Comment, au milieu du saccage de nos monuments, est-il permis de jeter l'injure à ceux qui les ont élevés à tous les âges & les avaient pieusement conservés depuis des siècles? La main qui écrivait ces lignes est celle qui annotait avec tant d'indulgence la lettre du procureur de Bourg que je citerai plus loin.
4. On est tellement disposé à oublier le spectacle qu'offrait alors la France & à croire les révolutionnaires partout animés des plus nobles sentiments, qu'il est bon de remettre sous les yeux quelques-unes de ces scènes de sauvages. Feu M. Lallemand, archiviste, avait extrait de la série des adresses U pétitions envoyées aux assemblées U conservées aux archives de l'Empire, sous la lettre C, un petit nombre de procèsverbaux de brûlements de titres, que M. Bordier a publiés dans ses Archives àe la France, p. 3 3 3 . J'y renvoie. On en pourrait produire bien d'autres, mais je n'ai ni le temps ni le goût de les multiplier. J'en donnerai quelques passages U j'ajouterai d'autres renseignements tirés des archives départementales.
ABBfviiLE, lo août irçj- — « ••• Une salve d'artîllene des remparts & le son des cloches, tant de la maison commune que des paroisses, ont annoncé que l'instant de se rendre sur la place d'armes U de là au Champ de Mars ëtoit arrivé. Aussitôt la gendarmerie nationale, les détachements du a 6* régiment de cavalerie..., les corps administratifs..., le général It son état major se réunissent...; derrière eux la société populaire. Suivoit l'archiviste du district & son commis, lesquels précédoient un tombereau chargé de titres &. papiers ensachés ; ledit tombereau, traîné par un cheval, étoit surmonté d'une planche à laquelle étoit attachée, avec des cordons à la livrée du cydevant comte d'Artois, seigneur apanagiste du comté de Ponthieu, un écrileau double avec cette inscription : « A livrer aux flammes. Titres de privilèges & concessions royales. Bulles des papes, papiers féodaux. Titres de noblesse de cy-devant. » A la suite étoit un haquet traîné par un homme de peine & un enfant, sur lequel étoient les drapeaux rouge &. blanc, la flamme donnée aux fédérés de 1790, les anciens drapeaux des compagnies bourgeoises, enfin les fagots «t la paille qui dévoient les consumer. . . Une salve d'artillerie a annoncé la prestation de serment ; un respectueux silence a régné dans toute l'enceinte. Alors les administrateurs, le procureur-syndic, le receveur &. l'archiviste du district l'ont prêté; ensuite la munici-
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palité avec le conseil général de la commune, les membres des tribunaux du district, &c... Pendant cette cérémonie, le procureur-syndic, accompagné de l'archiviste, se sont rendus au bûcher sur lequel avoient été mis tous les titres & drapeaux susmentionnés, It y ont mis le feu. » (Archives de l'Fmpire, C. II, 833.)
BERCY (Seine). — On vit un chariot traînant ignominieusement des bustes de l'infâme Marie-Antoinette U de son frère, & une manne remplie de titres, de croix de Saint-Louis, de brevets, de lettres patentes, d'édits du ci-devant roi & des ci-devant parlements. (C. II, 7}8.)
CHAMPION Y-SUR-VENDE (Indre-St-Loirc). — Extrait du registre de la commune du ai brumaire an 11. — « Cejourd'hui, à l'heure de deux après midi, le bûcher dressé sur la place, les membres du conseil général de la commune s'i sont rendus escortés par la garde nationale... Les titres usurpateurs des droits du peuple trop longtemps opprimé étoient alors dans un chariot attelé par des asnes ; avant de les livrer aux flammes, le citoyen procureur de la commune a demandé à faire lecture d'une lettre qu'il venoit de recevoir de Paris du citoyen Q^.., ex-seigneur de Champigni, qui lui annonce l'envoie qu'il lui a fait de tous ses titres comme propriétaire de la ci-devant terre de Champigni, qu'il regrette bien de n'être pas
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dans ce moment avec ses concitoyens pour avoir l'avantage d'y mettre le feu le premier. » (C. 11,
LisiEUX. — Registres des délibérations du conseil général de la commune. — « Du aa septembre 1793, l'an II*. Le cortège est sorti de la maison commune & s'est réuni aux trois bataillons de la garde nationale avec lesquels il s'est transporté sur la place du marché public ou de la Fraternité, & a formé un cercle autour du bûcher dressé exprès. On y a jeté les tableaux représentants Louis XVI, Louis XV, Louis XIV U autres tirans subalternes. Des lettres de noblesse de quelques particuliers de cette ville, des armoiries, des titres des gages leiges, divers autres ornements de féodalité &. le drapeau martial ont été jetés sur le bûcher. Le feu y a été mis &. des cris de : (( Vive la République » se sont à l'instant faits entendre de toutes parts. » (C. Il, 664.)
MANTES. — « Aujourd'hui, au-dessous de l'arbre de la liberté, s'est élevé un feu dans lequel ont été jettes les lettres de prêtrise, les titres féodaux, des tapisseries à fleurs de lys trouvées dans la chambre d'audience & les confessionnaux de notre église. Autour du feu, les citoyens, citoyennes t nos prêtres ont dansé la carmagnole au son d'une musique volontaire composée des citoyens de notre commune, qui se sont fait un vrai plaisir de déployer leurs talents pour ajouter
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à la solennité de cette fête civique. » (C. II, 810.) NANTES. — Procès-verbal de la séance du conseil du 10 août 1793. — * ••• Arrivés sur la place du Département, au pied de l'arbre de la liberté, la commune de Nantes a fait brûler le livre ou registre nommé le livre d'or, servant cy-devant à recueillir tous les titres de noblesse de ses anciens maires. » (C. lî, 768.)
NEUVY-SUR-BARANJON (Cher). — Registre des déclarations de la commune (décadi, ao frim. an 11). — « Le corps municipal assemblé pour l'exécution de son arrêté du 18 de ce mois, relatif à la destruction de tous les signes du fanatisme exposé dans le centre & sur les places de cette commune, afin qu'ils ne rappellent plus à des républicains les préjugés qu'ils ont vaincu , U qu'ils ne contrastent plus avec la fête de la raison, qu'ils se proposent de célébrer ce jour de repos, ces objets élevés par le fanatisme étant tombés, nous nous sommes joints aux membres du conseil général de la commune L à nos concitoyens , tant du centre de cette commune que de la campagne, rassemblés en la ci-devant église Saint-Étienne , laquelle par nos èoins n'offroit non plus aux yeux aucuns de ces objets que nos anciennes erreurs vénéroient, tous ces monuments de l'orgueil & de l'injustice ont été conduit sur le champ de foire. Là, près de la fosse où alloit être planté l'arbre de la liberté, ils y ont été versés à plein
sac; les titres distinctifs , les dixmes, les cens, les rentes seigneuriales, ont roulé pêle-mêle dans la fosse ; elle en a été remplie, &. de la cendre de ces monuments féodaux est sorti l'arbre de la liberté. » (C. n, 885.)
KOCHEFORT. — La société républicaine de Rochefort à la Convention nationale (i*** frim. an 11). — (( Un bûcher au milieu duquel s'élevoit un grand madrier garnis de livres mensongers, de portraits de roi & de princes, de titres féodaux, d'images de la Vierge, de chapelets, de crucifix U de toutes les folies imaginables, qu'on ne pourroit pas croire si eUes n'avoieiit été sous nos yeux , ont été lacérés U. réduits en cendres, ainsi qu'un drapeau découvert on ne sait comment. Mais le plus étonnant, c'est une bulle du pape couronnant ce dernier monument du fanatisme. » (C. 11, 888.)
SABLÉ (Sarthe). — « La Convention apprendra avec plaisir que les jeunes élèves de la patrie ont fixé, d'une manière particulière , dans cette fête solennelle , l'attention de tous les assistants. Chacun de ces petits sans-culottes étoit chargé d'un paquet de tytres de noblesse ; chemin faisant, il les déchiroit U les foutoit aux pieds en criant mille fois : (( A bas ces distinctions, vive l'égalité ! » Arrivés a l'endroit où ces vains tytres dévoient être brûlés, une chanson analogue a été chantée, &. à la répétition de ce vers : « Des
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hochets de la vanité ! » ils les ont jette tous à la fois dans le bûcher. »
vcziLise (Meurthe). — Extrait du procès-verbal de la séance de la société populaire, du 24 brumaire an II. — « Le bureau s'est trouvé chargé d'une foule de parchemins, brevets, provisions, lettres de prêtrise, licence, maîtrise, jurande k. autres actes portant attribution de privilèges U. fonctions abolis. Pendant le cours de la séance, les vrais sans-culottes, qui s'étoient empressés d'enlever les confessionnaux, sont venus annoncer que les débris en étoient apportés sur la place du Peuple U dressés en auto-da-fé. Aussitôt les tribunes k. la société se sont rendues, sous le drapeau de la surveillance U, précédées d'une pique, au-devant du bûcher, où le président a mis le feu qui a consumé les restes delà superstition. » (C. II, 830.)
VIVIERS (Ardèche). — « Aux approches de la nuit tous les membres quittèrent la salle pour aller se réunir à la municipalité U autres autorités constituées qui étoient sur la place, k. se rendirent ensemble à l'arbre de la liberté pour procéder au brùlement de tous les titres féodaux, brevets, provisions & diplômes, que les citoyens avoient déposés. Suivoit enfin un tombereau à fumier attelé de quatre annes, dans lequel se trouvoient entassées toutes les vieilles idoles de l'orgueil aristocratique renversées par l'égalité. Le premier de ces animaux avoit sur la tête une couronne
royale, & étoit affublé d'un tapis parcemé de fleurs de lis. » (C. II, 840.)
Nous n'avons ni tableaux ni gravures qui représentent ces scènes étranges, mais nous pouvons assez bien nous les figurer en ouvrant les ouvrages de nos grands navigateurs qui ont représenté les Peaux-Rouges dansant autour du foyer où rôtissent leurs victimes. Même joie, même rage. Il y a des excuses pour ces cannibales, y en" a-t-il pour les révolutionnaires?
Les archivés de la Bourgogne étaient encore intactes en 1 79a , & ces archives représentaient cette antique province dans son activité & dans son histoire continue, dont la plus belle période s'écoula sous les ducs de la maison de France. La loi du 24 juin 1 79a, l'arrêté du Directoire de la Côte-d'Or du 22 juillet suivant, amenèrent un premier triage désastreux dont nous avons un procès-verbal du ao novembre. Le 1 avril 1 798 , le Directoire du département fit brûler publiquement les terriers , manuels & censiers des terres nobles & des fiefs. Le a 7 brumaire an 11 (17 nov. 1793)) ^^^ titres féodaux saisis chez les émigrés subirent le même sort. Billaud-Varennes & Collot-d'Herbois ordonnent au directoire de la Côted'Or, le 7 germinal an II (a 7 mars 1794), de reunir sous le scelle tous les- parchemins , livres & papiers qui pourroient blesser les principes de la liberté & de la raison. Les citoyens Pajot & Jarsuel demandent qu'on
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leur remette soixante-dix milliers pesant de papiers des archives pour les mettre au pilon & en Fabriquer du papier blanc, joXixï de ménager le vieux linge, qui sera mis en charpie, 3 nivôse an 11 (^3 décembre 1793). Quatorze milliers de parchemins sont envoyés , le a ventôse an 11 (ao février 1794), à Toulon, pour servir à la confection des gargousses. Envoi de treize mille quatre cents livres de parchemins à l'arsenal d'Auxonne, 22 ventôse an 11 (la mars 1794). Autre envoi de six cent quarante-huit livres de parchemins, 1*' pluviôse an vi (ao janvier 1798). Le ministre de la marine, Pléville-Lepelley, fait remarquer que dans les nouveaux envois les feuilles doivent avoir trente-deux pouces de longueur sur dixnéuf de largeur, ao fructidor an v (6 août 1797). On imagine, le 7 vendémiaire an 111 (a 8 septembre '794)7 d'employer trois mille quatre cent huit sacs, contenant les minutes du parlement k. de la chambre des comptes de Dijon, aux distributions militaires, U les papiers sont anéantis. La vente des papiers inutiles monte, au 1" germinal an iv, à 66,638 livrés, It le a7 thermidor an v (14 août 1797), à 14,91a livres [Mém, hist. sur Us archives de la Cote-d'Or, par M. C.-H. Maillard de Chambure, archiviste. Dijon, 1838.)
J'ajouterai quelques détails sur des brûlements de titres faits dans d'autres villes. Dans son inventaire
sommaire des archives départementales de l'Hérault, M. Thomas n'a qu'un passage sur les destructions, mais il est significatif. « Les papiers suspects de féo- « dalité furent enlevés, & bien que la passion qui les « faisait brûler fût aveugle & que plusieurs docu- « ments aient échappé à ses fureurs, l'histoire ne peut « que regretter les pertes immenses qu'elle a faites. « Tous les documents provenant de l'intendance & « qui étaient relatifs aux droits féodaux, aux jugece ments & titres de noblesse, au ban & arrière- « ban, 6tc. , 6tc. , furent solennellement brûlés, en « l'an II, sur la place du Peyrou, à Montpellier (p. xviii ]. » A Grenoble, le 19 brumaire an 11 (9 novembre 1793), ^" brûla sur la place publique tous les terriers, les aveux & dénombrements, & les titres généalogiques qu'on put trouver dans les cahiers de la cour des comptes, du parlement & du bureau des finances ; nous n'en avons ni l'inventaire ni la description, mais à juger par XttaX des journées des porteurs employés pour les transporter & les brûler, les 1 8 6» 19 brumaire, ce devait être considérable. La dépense fut répartie entre les trois départements, le Directoire de l'Isère, considérant que les papiers dont il s*agit appartenaient aux trois départements de l'Isère, de la T>rome & les Hautes-Alpes composant la ci-devant province de Dauphiné, que par conséquent la dépense doit être affectée sur ces trois départements, &c,., (5 ni-
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v<He an 11 de la République). M. Pilot-Dethorey a publié cette pièce dans son inventaire sommaire, & il nous apprend que toutes les villes du Dauphiné imitèrent cet 'exemple U, qu'on eût pu suivre, comme une traînée de poudre, les feux de joie & de barbarie de Vienne, Bourgoin, Saint-Chef & autres villes. A Lyon, une grande quantité de diplômes & de titres généalogiques furent bnilés dans le champ de Mars des Brotteaux, sur l'autel de la Patrie, le 9 septembre 1793. M. Rolle, archiviste -adjoint à l.yon, parle de cette destruction dans l'introduction de l'inventaire des archives communales de Lyon : « Nous connaissons « déjà le résultat approximatif de la destruction des « registres terriers. Quant aux titres purement enta- « chés de féodalité, qu'on brûla en même temps que « ceux-là, nous en pourrions donner la liste complète « U détaillée à Taide de l'inventaire général en ai vo- « lûmes, grand in-folio, rédigé par Marc-Antoine « Chappe, avocal & ancien échevin, qui fut archi- « viste de la commune de 1746 à 1781. Le nombre « des pièces ainsi livrées aux flammes est très-consitt dérable. Les deux plus anciennes étaient : 1^ un « extrait de la bulle de l'empereur Frédéric I*"*", du « 14 des calendes du mois de décembre 1157, ap- « pelée bulle d'or ; a** les coutumes de la ville de « Lyon rédigées en iao6. » Le ai pluviôse an iv (13 février 1796), l'administration répond à la municipa-
lité de Lyon qui lui propose, elle-même, de brûler ses archives parce qu'elles sont entachées de féodalité : « Citoyens, nous sommes étonnés qu'il existe « encore dans nos bureaux des papiers, titres & vieux « livres entachés de féodalité, mais nous n'en applau- « dissons pas moins à la proposition que vous nous « faites de les brûler. » Elle lui envoie l'archiviste départemental pour procéder au triage & au brûlement. « Cejourd'hui, 24 pluviôse an iv, les papiers, « parchemins terriers U autres portant traces de féo- « dalité ont été brûlés en notre présence. » (Inventaire sommaire des archives de Lyon, p. 11.) Une quantité de terriers furent ainsi détruits, on garda les couvertures de 105 : « Sur les terriers à bnMer, dis- « traction a été faite de lo^ couvertures de livres de (f diverses grandeurs, soit en peau, soit en parchemii\, « pour être employées ou vendues au profit de la « commune. » Les archives ne furent pas mieux traitées dans le Midi : « Tous les papiers conservés dans <( le château de la cité de Carcassonne t qui conceru naient les pays de Foix & de Razis, le Biterrois, « apanage de la famille des comtes de Carcassonne, u ont été brûlés lors de l'incinération officielle, faite « en l'an 11. » ( Inventaire sommaire, p. 11, par Monynès.)
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I. Les lois votées par la Convention furent interprétées plus brutalement à mesure qu'elles parcouraient les échelons administratifs. Le ministre de la guerre Bouchotte écrivait sous forme d'instruction, en novembre 1 792 : « L'intention de nos législateurs, en a ordonnant le renversement des tombeaux de nos (f anciens tyrans, a été de détruire toute superstition « aristocratique. Votre patriotisme vous fera un dece voir d'en user de même à l'égard des monuments « de cette espèce dans votre département, & je me « repose sur votre vigilance pour la prompte exécu- « tion de ces mesures. » En style militaire on sait ce que veut dire la prompte exécution de pareils ordres ; les beaux tombeaux des sires de Joinville furent détruits en même temps que ceux des princes de Lorraine.
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I. Depuis plus de deux ans la destruction des armoiries se poursuivait avec une rigueur acharnée & chaque assemblée s'efforçait d'en atténuer les effets désastreux. Un décret du 16 septembre 1792 proclame ces sentiments : « L'Assemblée nationale, « considérant qu'en livrant à la destruction les mo- « numents propres à rappeler les souvenirs du des-
« potisme, il importe de préserver & de conserver « honorablement les cliefs-d'œuvre des arts, sî dignes « d'occuper les loisirs & d'embellir le territoire d'un « peuple libre... » Ces décrets n'empêchaient pas les pétitions d'arriver à la Convention en foule ; on s'y plaignait que les armoiries n'étaient pas détruites, & des dénonciations leur faisaient cortège. La Convention se crut obligée de satisfaire ces bons patriotes t décréta le i*'*' août 179} ce qui suit : « Dans hui- « taine à compter de la publication du présent décret, « tous les parcs, jardins, enclos, maisons, édifices « qui porteraient des armoiries, seront confisqués au « profit de la nation. » Le beau -père de Camille Desmoulins, M. Duplessis, fut arrêté pour avoir conservé une pendule dont les aiguilles affectaient la forme d'une fleur de lis. (Voyez le Vieux Cordeîier.) Hyacinthe de Rossy, ex-noble, fut condamné à mort, le 19 messidor an 11, comme conspirateur pour avoir gardé une montre qu'il tenait de son père &. sur laquelle étaient trois fleurs de lis d'or. (Voyez le Procès de Fouquier-Tin ville, déposition de Boyaval.) Un citoyen Vandeuil, habitant Saint-Germain, se plaint à la Convention de ce que, bien qu'il ignorât le décret, on lui confisque sa maison pour y avoir laissé subsister, après le délai fixé, unejleur de lis sur une grille de fer. L'Assemblée prend en considération la pétition , mais c'est pour confirmer son décret du i**" août, main-
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tenir & activer la destruction qui n'aura plus aucun délai huit jours après la publication d'un nouveau décret du 18 vendémiaire an 11 (9 octobre 179}). Cette addition de rigueur, faisant retentir dans toutes les communes de France l'ordre fatal de détruire les armoiries, effraya la commission des arts & le comité de l'instruction. Ils réclamèrent & obtinrent un nouveau décret, aussi impuissant que les autres quand il s'agissait de commander le respect & d'arrêter la destruction, pour empêcher la hache, après avoir atteint les églises & les monuments publics, de pénétrer dans les musées particuliers & jusque dans l'atelier des artistes & des ouvriers , des relieurs & des libraires. « La Convention nationale, après avoir ence tendu son Comité d'instruction publique sur les « abus qui se commettent dans l'exécution de son « décret du 18 du mois précédent qui a pour objet « de faire disparaître tous les signes de royauté &. de « féodalité dans les jardins, parcs, enclos & bâtisses ; « considérant qu'en donnant à ce décret une exten- « sion que la Convention n'a pas entendu lui donner, « on le rendrait destructif des monuments des arts, « de l'histoire & de l'instruction ; considérant que « l'industrie & le commerce de la France perdraient « bientôt la supériorité qu'ils ont acquise si l'on n'em- « péchait dans cette circonstance les écarts de l'igno- « rance & les entreprises de la cupidité b de la mal-
« veillance, décrète : Art i**". Il est défendu d'enlever, « de détruire, mutiler, ni altérer en aucune manière, a sous prétexte de faire disparaître les signes de féoa dalité ou de royauté dans les bibliothèques, les « collections, cabinets, musées publics ou particuliers, « non plus que chez les ouvriers, artistes, libraires « ou marchands, les livres imprimés ou manuscrits, « les gravures, dessins, tableaux. » (5 brumaire an 11, 26 octobre 179} .)
a. Cette commission, assez restreinte, siégea pour la première fois, le 8 novembre 1790, dans le local qui lui avait été assigné au collège des Quatre-Nations, aujourd'hui l'Institut ; elle envoya partout des instructions, lut des mémoires, proposa d'étranges projets, comme la création d'une bibliothèque nationale divisée en cinq sections & placée dans autant de quartiers de Paris, comme l'indication des expériences qu'il sera bon de faire lorsqu'on procédera à la destruction des clochers. On y trouve bien des projets pour transporter toutes choses à Paris ; aucune parole , aucun conseil pour engager à les conserver à leur place. Dans cette commission impuissante , comme sur un îlot où se réfugient les naufragés, on voyait des bénédictins, des érudits, des artistes, des gens du monde tout effarés au milieu du grand désordre politique, mais très-disposés à rendre service à l'État. Bréquigny, l'un des plus savants, écrit à Godefroy, l'archiviste de
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Lille, le 19 janvier 1791 : « Devant tous ces orages, « vous jugez aisément qu'on ne s'occupe guère de let- « très. Les académies sont dans une espèce de sta- « gnation provisoire , qui approche d'une léthargie & « pourroit être suivie d'une mort prochaine. Les trace vaux des gens de lettres & les traitements qui y sont « attachés sont aussi fortement menacés. On vend à « force, & à tout prix, les biens ecclésiastiques dé- « clarés nationaux, & on s'occupe de la conservation « des monuments littéraires qui se trouvent dans les « monastères & dans les églises. Le comité d'aliéna- <( lion a créé un comité composé de gens de lettres <( &. d'artistes qui ne sont point de l'Assemblée natio- « nale & qui communiquent au comité d'aliénation « des projets sur ces objets. Je suis de ce comité noua veau, avec plusieurs membres de notre Académie (( des belles-lettres, &. nous nous assemblons au col- « lége des Quatre-Nations. Nous avons rédigé une a instruction pour conserver les monuments qui ont a dû être mis sous le scellé, & elle a été adoptée par « le comité d'aliénation & envoyée à toutes les muni- « cipalités. Vous avez dû par conséquent la voir, & « vous me ferez plaisir de me dire ce que vous en « pensez. » (Arch. de Lille.) Il est impossible déparier de si grands maux avec une plus complète insouciance ; il faut l'attribuer aux soixante-dix-sept années de Bréquigny, à son indifférence en matière d'art & à
la réserve que le temps imposait aux correspondçinces. 3 . L'Assemblée constituante, avant de se séparer, le 26 septembre 1791, voulut renforcer cette commission par plus d'autorité & par l'addition de quelques membres ; elle lui donna aussi de nouvelles instructions : c'étaient celles du bureau du triage des titres qu'elle proposait d'appliquer aux productions de l'art : a L'Assemblée, après avoir voté l'urgence, dé- (f crête qu'il sera procédé sans délai, par la commis- « sion des monuments , au triage des statues , vases « & autres monuments placés dans les maisons cy- « devant dites royales & édifices nationaux qui méri- « tent d'être conservés. » La Convention confirma ce qui avait été décidé par les deux assemblées précédentes ; seulement, par son décret du 1 8 octobre 1 792, elle réunit toutes les commissions en une seule, & enjointe Celle-ci de s'entendre avec le comité des finances & le comité d'aliénation des biens nationaux & des biens des émigrés pour la saisie & la répartition des objets d'art. La commission se composait de : ^meilhon, Barthélémy, Boi-{ot, Bréquigny, Courtois, David, Dehure, Desmarests, d'Armesson, d' Aycn, Dufourny, Le Blond, Lemonnier, Masson, Mercier, Broussonat , Camus, Cossaro, Dacier, Meusnier, Monge^, Moreau, Mouchy, Mulot, Pajou, Poirier, Puthod, %egnault, Vandermonde, Quyton, Barère, Dussaulx & Sergent.
Pdge jo. note i ; page ji^ note i. 251
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I . Que pouvait signiBer l'existence & l'action d'une commune conservatrice en lutte, non-seulement avec les tendances destructives de la populace , mais avec l'esprit de la Convention qui continuait à faire des décrets comme celui du i" août 1 793 , dont l'article xi condamnait les monuments les plus beaux de la France : (( La Convention nationale, après avoir entendu le (( rapport du comité de salut public, décrète : Les « tombeaux & mausolées des ci-devant rois^ élevés (( dans l'église de Saint-Denis, dans les temples, & « autres lieux, dans toute l'étendue de la République, « seront détruits le 10 août prochain. » Rapport du 14 mars 1792.
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I. Il n'est pas besoin de preuves de ces destructions qui furent générales & partout exécutées par l'ordre & sous la surveillance de l'autorité. Voici l'extrait d'un procès-verbal d'une exécution de ce genre envoyé à la Convention par la municipalité de Fontainebleau; le style prouve que le fonctionnaire de la République ne manquait pas d'éducation. « La pré- (( sidente des citoyennes fut mettre le feu à l'holoa causte patriotique. La flamme eut bientôt dévoré « iout ce fatras de rois &. de reines, ridiculement
« chamarrés de fleurs de lis. On y avait remarqué :( entre autres le portrait de cet imbécile Louis XIII, « de cet homme dont l'inquiète pusillanimité, dont « l'atroce poltronnerie fit plus répandre de sang que « toutes les inquisitions ensemble. Ce portrait se « trouvait être un des chefs-d'œuvre du fameux (( Champagne, dont les autres ouvrages embellissent a actuellement le muséum national. On avait cru pou- (r voir en extraire un bras à moitié nu pour rendre (( un hommage à ce fameux artiste, mais il fut, à la « satisfaction générale, rapporté au tronc dont il « n'avait pas dû être séparé. » N'oublions pas que nous sommes dans la résidence royale la plus riche en objets d'art de la Renaissance, & que tout ctjaîras de rois & de reines se composait d'anciens portraits arrachés aux appartements du château. Le Louis XIII de Philippe de Champagne n'a pas été le seul chefd'œuvre anéanti dans cette circonstance.
a. Quelques-uns de ces objets d'art enlevés aux églises étaient envoyés à la Convention sous forme de dons patriotiques, & elle avait décrété en style conforme au sentiment qui l'aiiimait, le 8 brumaire an II (39 oct. 1793) • ^^ ^^^' ''"^' ^^^ dons patrioti- « ques provenant de la dépouille des églises seront « réunis dans l'emplacement ci-devant destiné au « tirage de la loterie. Art. a. Il sera nommé un garde « général chargé de recevoir lesdits dépôts. »
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3. II y en avait deux pour les objets d'art, les Petits-Augustins & Thôtel de Nesle, trois pour les livres le manuscrits, aux Capucins Saint-Honoré, aux Grands-Jésuites, rue Saint-Antoine, & aux Cordeliers.
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