SECTION ADMINISTRATIVE
Actes des ministres et des administrations
diverses.
Quand l'Eglise, la justice & l'Etat se sont réservé leurs actes & documents, l'administration réclame le reste des papiers d'affaires, car tout esc administration aux Archives, en dehors des actes de l'Eglise, de la justice & de l'Etat. L'histoire, la théologie, les lois civiles & criminelles, les lettres, les arts, l'industrie & la statistique ne sont jamais entrés aux Archives sous forme de récits académiques, de
Section administrative. 173
traités théoriques, de dissertations ex professo & d'esthétique transcendante; ces productions de la science & de l'étude ont pris la forme, la rédaction & l'esprit du livre, & sont du domaine des bibliothèques. Et cependant l'histoire est entrée dans les Archives par toutes les portes ; la théologie par les bulles, lettres des papes, mandements des évêques, juridictions ecclésiastiques; les lois par les décisions & arrêts des cours & tribunaux ; les lettres par la rédaction des traités, les correspondances diplomatiques ou militaires, les proclamations & les bulletins de campagne; les arts & l'industrie par tous les encouragements qu'accordent si généreusement une suite continue de rois, de ministres & de seigneurs transformés en Mécènes et dont les donations, les marchés avec les artistes et autres actes offrent le témoignage ; la statistique des habitants, de leur état social, de leur bien-être ou de leur misère, par les lettres de rémission, les plaidoiries, les rapports des agents en mission & les correspondances des intendants
174 Section administrative.
Cette richesse de renseignements^ dans une mine inépuisable^ ne peut être exploitée qu'à la condition d*un classement méthodique préalable.
La classification consiste donc à rapprocher dans douze départements ministériels tous les actes de l'administration, de manière à présenter pour chaque service, d'abord les anciens fonds & à leur suite les papiers de l'administration moderne. En outre, sous six autres titres, on rangera les papiers de la police, de la municipalité de Paris, de l'état civil, du notariat, du cabinet généalogique & du séquestre. Rien ne sera confondu, mais aussi rien ne sera tranché, chaque service sera l'image des différents modes d'administration qu'il aura subis & cet ordre chronologique, dans une division méthodique, en facilitant les recherches, conservera comme une empreinte de l'histoire des documents.
Ici l'ère révolutionnaire a le droit de réclamer une certaine intervention, elle a marqué si brutalement dans toute l'organisation sociale
Secrétariat général. 175
qu'on en a fait superficiellement une muraille de la Chine entre deux époques de Tadministradon^ l'une ancienne, l'autre moderne; mais quand on étudie attentivement cette matière, on voit que les services administratifs ont changé bien moins qu'on ne le dit, & qu'à travers une véritable transformation de droits & d'attributions, les procédés pour traiter & expédier les affaires, ce qui est presque tout dans la composition de nos Archives, ne diflfèrent guère ; aussi au lieu d'envoyer les anciennes archives à un bout de nos longues galeries & les archives nouvelles à l'autre, les deux époques se suivront sans discontinuité (*).
Dans une administration aussi compliquée, le secrétariat ne peut être une section, car il n'a pas de papiers d'archives à garder, c'est la cheville ouvrière de toute la machine ; il en doit régler, en suivant les instructions du directeur, la marche et enregistrer tous les mouvements.
Il a ses archives qui forment l'histoire des Archives, il a sa rédaction des procès- verbaux de toutes les commissions, il a la correspon-
176 Daunou préfère suivre la loi de messidor.
dance immense, l'enregistrement de toutes les demandes de renseignements, de la formation des bulletins de recherche qui couvrent la responsabilité du directeur & défendent les papiers si précieux de détournements irréparables (*).
Ce classement bon pour les archives centrales ne convenait pas aux archives départementales. Elles auraient dû avoir aussi le leur. Un esprit pratique reconnaît qu'il n'y a pas deux dépôts d'archives auxquels s'applique la même classification, distinction radicale avec les bibliothèques qui ont toutes la même rubrique. Chaque collection de chartes, diplômes & actes publics ou particuliers, a son classement propre, & pour lui aller bien il doit, comme un vêtement, être fait à sa taille & à sa complexion. Chaque province de l'ancienne France a fractionné ses archives en trois & jusqu'en sept départements. Ces morceaux d'archives demandaient une étude particulière pour combiner le classement qui était adapté au morcellement qu'on en a fait. Etendre sur
Triage de 18^7 appliqué à la lettre S» 177
toutes les archives de la France le monotone réseau d'un règlement uniforme eût été fatal, & je crois que si Daunou avait eu à s'en occuper il le leur eût appliqué.
Ainsi donc le garde des archives était dans l'erreur en suivant aveuglément la loi de messidor & les traditions de Camus. Daunou poursuivit pourtant ce système pendant sa longue carrière tant à Paris que dans les archives de la France, de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Italie, de TEspagne, & le système était si bien incarné par lui dans les Archives du royaume, que M. Letronne, encore en 1847 (*), permit une opération du même genre. J'accuserais à regret cette noble intelligence, & je crois qu'occupé de ses études & de ses controverses érudites , il laissait faire ses chefs de service & aura autorisé ce nouveau triage sans se préoccuper de ses conséquences fatales. La responsabilité doit rester à qui elle incombe (*). Exposons le fait, il est instructif & montre ce que peut enfanter une tradition fâcheuse. Les Archives possé-
178 On scinde les fonds ecclésiastiques.
daient, sous les lettres S & L^ tout ce que Tagence du triage avait conservé des archives des établissements religieux de Tlle de France- Ce sont deux collections admirables, mine inépuisable de renseignements précieux sur la fondation des églises & des propriétés de Paris. Toutes les pièces étaient restées dans Tordre primitif & formaient autant de fonds d'archives qu'il y avait eu d'établissements religieux. Il prit alors fantaisie non pas de retirer de ces fonds Vhis^ torique y comme on disait au temps de Camus, c'est-à-dire les pièces les plus intéressantes, mais de trancher, dans la lettre S, les fonds en deux parts chronologiques & de transporter à la section historique la plus ancienne, composée de toutes les pièces d'une date antérieure à 1401. Quel cataclysme historique est donc survenu en France en 1400 pour que toute affaire traitée en 1401, dans ces établissements si tranquilles, ait cessé d'avoir un rapport quelconque avec celles qui les ont précédées? Y a-t-il une raison si élevée pour faire ce triage, qu'elle échappe à mon intelligence?
Daunou voulait tout centraliser. 179
Je ne le crois pas, c'est une réminiscence de Tan n, & le dernier eflfort de l'habitude qui admettait dans les archives une section historique (*).
Daunou était dominé par une autre dispotion d'esprit (*) qui a fait bien du mal; il voulait réunir toutes les archives de la France (*), que dis-je? toutes les archives de l'Europe. Il commença par les départements du Nord, & proposa, en 1811^, de transférer à Paris^ aux Archives nationales^ les papiers de la chambre des comptes de Lille ^ c'est-àdire les archives du Nord en masse; pour d'autres départements, il prescrivit un choix à ses archivistes, envoyés en mission (*) & cette fois ses instructions sont tellement absolues que, si elles s'étaient réalisées, elles auraient équivalu à un enlèvement total : « Pour les articles qui doivent être réunis aux Archives de l'Empire, l'archiviste en mission regardera comme susceptible de cette réunion ; 1° toute charte antérieure à Van 1500; 2° toute piècj historique; 3® tout traité, toute négociation et
i86 Archives du comté de Montbéliard,
était servi par les agents du gouvernement.
Un inspecteur de l'Université parvient à persuader au conseil municipal de Moulins-Engilbert (Nièvre) de donner les archives nobiliaires & ecclésiastiques du canton à la capitale. Un vote unanime ( ^ ) est transmis au ministre de Tintérieur qui écrit au garde général des archives de se mettre en mesure de recueillir immédiatement ces papiers & parchemins, l'exemple de cette commune pouvant être suivi par d'autres communes ^ et les efforts de Vadministration tendant à ce but, Daunou ne se le fait pas dire deux fois, & sans examen préalable il ordonne de voiturer à l'hôtel Soubise une masse de papiers, qui ne se trouvent être qu'un fatras municipal, intéressant pour la localité, inutile pour l'érudition (^). Je m'arrête à la dernière, la plus récente de ces opérations (le mot exprime parfaitement la chose) & la plus cruelle. Le comté de Montbéliard avait eu pendant quatre cents ans une existence propre, & était resté par le fait des successions un fief immédiat de l'Empire d'Al-
Elles sont transportées à Paris en i8j^. 187
lemagne, un apanage de la couronne de Wurtemberg, avec un gouvernement indépendant, une administration distincte, une cour élégante. La division du comté en trois départements, le Doubs, la Haute-Saône & le Haut-Rhin, avait par exception laissé les archives du gouvernement intactes & en bon ordre dans le château de Montbéliard (*), où elles formaient encore, en 1839, un ensemble complet.
Quelle mesure pouvait-on prendre pour assurer la conservation de ces précieuses archives & les mettre au service de l'ancienne province ? Imposer les trois départements à la somme nécessaire pour entretenir ensemble un archiviste qui serait à leur disposition commune était une idée saine & bien simple. Mais les départements voulaient les partager entre eux, le Wurtemberg les réclamait, &, comme en toutes circonstances, le juge des plaideurs ne se fit pas attendre. Daunou envoya de Paris son chef de section pour faire les parts, & il s'adjugea celle du lion. Les broutilles furent éparpillées dans les archives départementales
i82 t^o préfets avertis des intent. de Daunou,
tations & de pièces à Tappui^ des classements mieux entendus les ont mises en rapport avec leur rôle nouveau, & il est évident que ces documents, ainsi définitivement incorporés, amalgamés aux archives centrales de l'Etat, n'auraient plus aujourd'hui, après une séparation si longue, que bien peu d'intérêt pour les habitants au milieu desquels on les transporterait. Les archives du Dauphiné, de la Bretagne, du Bourbonnais & autres sont dans ce cas : aussi personne ne songerait à les distraire des archives centrales pour les morceler & les partager entre les départements découpés dans ces provinces.
Rien ne marchait à la guise de Daunou, ni aussi activement qu'il le voulait ; il se plaignit à l'Empereur qui lui dépêcha le comte Defermon (*) pour en conférer & rédiger une circulaire aux 130 préfets de la France (*); Cette circulaire a 16 questions, mais la cinquième est toute la pièce, & annonce l'intention formelle de puiser dans les archives des départements les papiers d'Etat d'un caractère général
Réponse des préfets. 183
pour les réunir aux archives centrales de l'Empire (*). J'ai retrouvé les réponses £ïices par les préfets à cette sommation ; il y en a cent trente, depuis les Deux-Néthes & TOurthe jusqu'à la Stoura, mais un petit nombre seulement oflfre de l'intérêt, & quand on arrive à celle du baron de Rœderer (*), préfet du Trasimène, on est dédommagé de la fatigue éprouvée à la lecture des autres. Ce sont en général des plaintes sur le désordre apporté dans les archives par les transports des papiers au district & au département, des plaintes sur l'absence de local ou sur l'humidité & l'exiguïté des locaux concédés aux archives ; enfin, des plaintes sur l'absence de personnel pour les garder contre les vols & les dilapidations ('). Je signalerai la réponse du préfet de la Haute- Garonne, parce qu'à juger par les observations de Daunou, mises en marge de l'inventaire des archives de Toulouse, les conséquences de cette mesure ont été poussées sans ménagement & jusqu'à l'exagération (*). Croiraiton par exemple que l'article : Archives de la
i82 ï jo préfets avertis des intent. de Daunou,
tarions & de pièces à Tappui^ des classements mieux entendus les ont mises en rapport avec leur rôle nouveau, & il est évident que ces documents, ainsi définitivement incorporés, amalgamés aux archives centrales de l'Etat, n'auraient plus aujourd'hui, après une séparation si longue, que bien peu d'intérêt pour les habitants au milieu desquels on les transporterait. Les archives du Dauphiné, de la Bretagne, du Bourbonnais & autres sont dans ce cas : aussi personne ne songerait à les distraire des archives centrales pour les morceler & les partager entre les départements découpés dans ces provinces.
Rien ne marchait à la guise de Daunou, ni aussi activement qu'il le voulait ; il se plaignit à l'Empereur qui lui dépêcha le comte Defermon (*) pour en conférer & rédiger une circulaire aux 130 préfets de la France (*); Cette circulaire a 16 questions, mais la cinquième est toute la pièce, & annonce l'intention formelle de puiser dans les archives des départements les papiers d'Etat d'un caractère général
Réponse des préfets. 183
pour les réunir aux archives centrales de l'Empire (*). J'ai retrouvé les réponses faites par les préfets à cette sommation; il y en a cent trente, depuis les Deux-Nèthes & TOurthe jusqu'à la Stoura, mais un petit nombre seulement offre de l'intérêt, & quand on arrive à celle du baron de Rœderer (*), préfet du Trasimène, on est dédommagé de la fatigue éprouvée à la lecture des autres. Ce sont en général des plaintes sur le désordre apporté dans les archives par les transports des papiers au district & au département, des plaintes sur l'absence de local ou sur l'humidité & l'exiguïté des locaux concédés aux archives ; enfin, des plaintes sur l'absence de personnel pour les garder contre les vols & les dilapidations (®). Je signalerai la réponse du préfet de la Haute- Garonne, parce qu'à juger par les observations de Daunou, mises en marge de l'inventaire des archives de Toulouse, les conséquences de cette mesure ont été poussées sans ménagement & jusqu'à l'exagération (*). Croiraiton par exemple que l'article : Archives de la
184 Archives de Savigny envoyées à Paris,
ville de Toulouse, ait provoqué cette note :
Cette partie appartient à la section historique des Archives de V Empire y & qu'en outre on réclame comme dépendant de la section topographique de Paris tous les plans du canal de Languedoc, séparés ainsi des papiers concernant cette affaire qui doivent rester au département? C'était dépasser le but (*).
Cette revendication absolue de tous les papiers importants ou intéressants, à quelque point de vue que ce soit, fut continuée long^ temps après l'Empire & par le garde des archives de la Restauration (*) & par Daunou quand il reprit ses tonctions en 1830. Une ardeur nouvelle lui revint alors. Au commencement de l'année 1 839, il réclame les archives de la célèbre abbaye de Fontgombault ('), on les lui donne ; à la fin de la même année, les travaux de M. Lechaudé d'Anisy lui font connaître que les archives d'une abbaye non moins fameuse, celles de Savigny, celles de plusieurs autres monastères & des plus grandes familles de Normandie avaient été transpor-
Archives de Moulins- En gilber t. 185
tées^ pendant la Révolution^ à Mortain^ dans un grenier où elles gisaient encore abandonnées. Au lieu de demander au gouvernement de les faire déposer aux archives du département pour les conserver au cœur même des intérêts qui s'y rattachent, Daunou envoie un de ses chefs de section avec ordre, non pas de les prendre tout entières, — il n'y eût eu que demi-mal, — mais d'y prendre ce qu'il y avait d'historique. En cinq jours, ce triste démembrement fut opéré, &, malgré les protestations du maire (*), 1,500 anciennes chartes, les plus intéressantes, furent choisies, emballées & envoyées à Paris, de telle sorte que les savants de la Normandie sont obligés de faire le voyage de la capitale pour étudier leur histoire, & que les Parisiens érudits ne peuvent 'se servir utilement de ces chartes sans aller examiner celles qui sont restées dans la localité. Dans les deux cas^ le travail de l'historien est morcelé & impuissant, puisqu'il ne peut rapprocher ni comparer les documents.
Daunou, dans cette chasse aux documents.
i86 Archives du comté de Montbéliard.
était servi par les agents du gouvernement.
Un inspecteur de l'Université parvient à persuader au conseil municipal de Moulins-Engilbert (Nièvre) de donner les archives nobiliaires & ecclésiastiques du canton à la capitale. Un vote unanime ( ^ ) est transmis au ministre de l'intérieur qui écrit au garde général des archives de se mettre en mesure de recueillir immédiatement ces papiers & parchemins, Vexemple de cette commune pouvant être suivi par d'autres communes^ et les efforts de Vad-^ ministration tendant à ce but. Daunou ne se le fait pas dire deux fois, & sans examen préalable il ordonne de voiturer à l'hôtel Soubise une masse de papiers, qui ne se trouvent être qu'un fatras municipal, intéressant pour la localité, inutile pour l'érudition (^). Je m'arrête à la dernière, la plus récente de ces opérations (le mot exprime parfaitement la chose) & la plus cruelle. Le comté de Montbéliard avait eu pendant quatre cents ans une existence propre, & était resté par le fait des successions un fief immédiat de l'Empire d'Al-
Elles sont transportées à Paris en i8j^, 187
lemagne, un apanage de la couronne de Wurtemberg, avec un gouvernement indépendant, une administration distincte, une cour élégante. La division du comté en trois départements, le Doubs, la Haute-Saône & le Haut-Rhin, avait par exception laissé les archives du gouvernement intactes & en bon ordre dans le château de Montbéliard (*), où elles formaient encore, en 1839, un ensemble complet.
Quelle mesure pouvait-on prendre pour assurer la conservation de ces précieuses archives & les mettre au service de l'ancienne province ? Imposer les trois départements à la somme nécessaire pour entretenir ensemble un archiviste qui serait à leur disposition commune était une idée saine & bien simple. Mais les départements voulaient les partager entre eux, le Wurtemberg les réclamait, &, comme en toutes circonstances, le juge des plaideurs ne se fit pas attendre. Daunou envoya de Paris son chef de section pour faire les parts, & il s'adjugea celle du lion. Les broutilles furent éparpillées dans les archives départementales
i88 Revendicatiott des Archives de V Europe,
de Besançon, Vesoul & Colmar; six cents caisses, contenant les pièces les plus intéressantes arrachées des dossiers de toutes les séries, arrivèrent à Paris & se prélassent depuis vingt-cinq ans dans la solitude ; si quelqu'un demande à les consulter, ce n'est jamais un Parisien, c'est quelque érudit franc-comtois qui a été contraint à faire cent lieues pour consulter les archives de sa province dans l'hôtel Soubise ( * ).
Toutes ces opérations s'exécutaient de la même manière & comme en pays conquis. On cachait ses intentions, on arrivait soi-disant pour classer les archives, & un beau matin on les emportait à la barbe des habitants (*). Ce fut heureusement après cinquante ans le terme d'un long vertige ; le bon sens a désormais pris le dessus.
Revendiquer toutes les archives de la France ('), c'était l'exagération d'un principe faux, mais revendiquer les archives de l'Europe, qu'était-ce ? Il y a des esprits qui voient en grand, il y en a d'autres qui voient en gi-
Z^aunou a la grande part dans ce système, 1 89
gantesque^ en colossal. Les premiers résident dans des tètes fortes & bien organisées^ les autres dans des cerveaux faibles & qui veulent paraître forts. Cette distinction se manifeste dans les conceptions politiques comme dans les créations des arts & des lettres. La centralisation des archives n'avait pas de sens dés qu'elle n'avait plus de limites; réduites aux archives du pouvoir central de la France & de la province de l'Ile-de-France, elles suffisaient à leur rôle, qui est de répondre aux intérêts de ceux-là mêmes qui les ont créées ; étendues aux archives de la France entière, des Pays-Bas, de la Hollande, de l'empire germanique & de l'Italie, elles dépassaient tous les intérêts qu'elles étaient destinées à servir.
Il ne nous est rien resté de ce déménagement général; peut-être devrait-on passer outre sans s'y arrêter & en se disant que cette idée d'une centralisation générale des archives a fait son temps; mais on se tromperait; les hommes reviennent toujours aux mêmes
ipo // croit que les taxes couvriront la dépense,
erreurs quand elles présentent une apparence grandiose qui frappe l'imagination des peuples, & il n*est jamais inutile d'en démontrer l'inconséquence.
L'idée était-elle propre au temps & particulière à la forme républicaine? germa-t-elle dans Je cerveau de Napoléon, ou lui fut-elle suggérée par Daunou? le souverain l'imposat-il à son garde général des archives & celuici n'aurait-il pas pu l'en détourner? Je serais disposé à croire que Daunou poussa l'Empereur dans cette voie en lui en vantant la grandeur, en lui démontrant l'utilité de la mesure, en le persuadant, comme il était persuadé lui-même, que la construction de ce colossal établissement & le transport de ces masses de parchemins & de papiers ne coûteraient rien en définitive, puisqu'on aurait un revenu rémunérateur dans les taxes imposées aux intéressés de l'Europe entière pour les expéditions de leurs actes de famille & de propriété (^).
Une preuve de l'initiative de Daunou se déduirait facilement d'un rapport écrit de sa main
// se propose de réunir 800.000 chartes, 191
& dans liequel renthousiasme que lui inspire cette centralisation ne peut venir que des entrailles paternelles d'un auteur : « Aucun souverain n'a conçu Vidée d'un dépôt d'archives comparable à celui que l'Empereur a créé et qui y moins encore par sa vaste étendue que par le choix éclairé des éléments qui le composeronty doit devenir l'un des monuments du règne et du génie de Sa Majesté, Il importe donc non de rassembler à grands frais d'énormes amas de papiers^ mais de réunir ceux qui tiennent réellement à l'histoire^ à la politique générale y soit intérieure, soit extérieure; ceux qui perpétuent les traditions administratives y ceux qui contribuent à la conservation, au recouvrement , à l'accroissement des domaines de l'Etat, Quand le grand-duc Léopold eut réuni à Florence 80,000 chartes sur parchemin et les eut fait ranger par ordre chronologique^ ce dépôt attira les regards et Vad^ miration de tous les savants de l'Europe; aujourd'hui il ne tient qu'à Sa Majesté l'Empereur et Roi de réunir ainsi, non 80,000
i8o Le droit de VÈtat est incontestable.
correspondance diplomatique;^^ les monuments de législation et d'administration générale; 5<* les titres et papiers domaniaux ^ tant ceux qui peuvent servir au recouvrement des proprié^ tés publiques que ceux dont il y aurait lieu de délivrer des expéditions aux particuliers, » Dans un autre rapport^ il réclame les papiers de tous les anciens parlements de France (^), &,y si on l'avait écouté^ tout passait aux Archives de TEmpire.
£n condamnant cet excés^ )e n'entends pas abandonner le droit de l'Etat, qui est incontestable. Départements, villes, communes, tribunaux, notariat, hôpitaux, ne sont, pour ainsi dire, qu'usufruitiers de leurs archives ; le gouvernement les administre & les surveille; seulement il doit user avec la plus grande réserve de ce droit & se rendre bien compte de la nature & de la composition de ces archives, avant de leur imposer une amputation quelconque. Elles en souffrent toujours, car, en général, elles ne contiennent pas une seule pièce dont la signification ne se
Arch, des prov, annexées à la couronne, i8i
renferme dans la localité, & qui ne perde de son intérêt lorsqu'elle est transportée à Paris. I-.es actes royaux rendus au profit des provinces, les correspondances de leurs intendants adressées à Paris, sont bien du général, mais un intérêt particulier les attache aux localités, & c'est dans leurs archives qu'elles portent coup. Il y a beaucoup de modifications à introduire dans des partages trop hâtifs qui ont été faits entre les archives de la France, lors de la création des départements, mais on procédera lentement & ces mutations seront aussi rares que possible.
Il est nécessaire d'établir une distinction dans ces abandons de documents consentis de bon accord ou imposés par l'autorité entre différentes archives. Quand les divers fiefs, souverainetés, provinces, qui formaient une France divisée, ont fait retour à la couronne, ils ont envoyé leurs archives à Paris, siège central de leur nouveau souverain. Là elles se sont enrichies de divers documents analogues, venus d'autre part, on les a chargées d'anno-
i82 ï jo préfets avertis des intent. de Daunou,
cations & de pièces à Tappui^ des classements mieux entendus les ont mises en rapport avec leur rôle nouveau, & il est évident que ces documents, ainsi définitivement incorporés, amalgamés aux archives centrales de l'Etat, n'auraient plus aujourd'hui, après une séparation si longue, que bien peu d'intérêt pour les habitants au milieu desquels on les transporterait. Les archives du Dauphiné, de la Bretagne, du Bourbonnais & autres sont dans ce cas : aussi personne ne songerait à les distraire des archives centrales pour les morceler & les partager entre les départements découpés dans ces provinces.
Rien ne marchait à la guise de Daunou, ni aussi activement qu'il le voulait ; il se plaignit à l'Empereur qui lui dépêcha le comte Defermon (*) pour en conférer & rédiger une circulaire aux 130 préfets de la France (*); Cette circulaire a 16 questions, mais la cinquième est toute la pièce, & annonce l'intention formelle de puiser dans les archives des départements les papiers d'Etat d'un caractère général
Réponse des préfets, 183
pour les réunir aux archives centrales de TEmpire (*). J*ai retrouvé les réponses faites par les préfets à cette sommation ; il y en a cent trente, depuis les Deux-Nèthes & TOurthe jusqu'à la Stoura, mais un petit nombre seulement offre de l'intérêt, & quand on arrive à celle du baron de Rœderer (*), préfet du Trasimène, on est dédommagé de la fatigue éprouvée à la lecture des autres. Ce sont en général des plaintes sur le désordre apporté dans les archives par les transports des papiers au district & au département, des plaintes sur Tabsence de local ou sur Thumidité & l'exiguïté des locaux concédés aux archives ; enfin, des plaintes sur l'absence de personnel pour les garder contre les vols & les dilapidations ('). Je signalerai la réponse du préfet de la Haute- Garonne, parce qu'à juger par les observations de Daunou, mises en marge de l'inventaire des archives de Toulouse, les conséquences de cette mesure ont été poussées sans ménagement & jusqu'à l'exagération (*). Croiraiton par exemple que l'article : Archives de la
184 Archives de Savigny envoyées à Paris.
ville de Toulouse, ait provoqué cette note :
Cette partie appartient à la section historique des Archives de l'Empire, & qu'en outre on réclame comme dépendant de la section topographique de Paris tous les plans du canal de Languedoc, séparés ainsi des papiers concernant cette affaire qui doivent rester au dépar^tentent? C'était dépasser le but (^).
Cette revendication absolue de tous les papiers importants ou intéressants, à quelque point de vue que ce soit, fut continuée longtemps après r£mpire & par le garde des archives de la Restauration (*) & par Daunou quand il reprit ses tonctions en 1830. Une ardeur nouvelle lui revint alors. Au commencement de Tannée 1 839, il réclame les archives de la célèbre abbaye de Fontgombault ('), on les lui donne ; à la fin de la même année, les travaux de M. Lechaudé d'Anisy lui font connaître que les archives d'une abbaye non moins fameuse, celles de Savigny, celles de plusieurs autres monastères & des plus grandes familles de Normandie avaient été cranspor-
Archives de Moulins ~Engilbert, 185
tées, pendant la Révolution, à Mortain, dans un grenier où elles gisaient encore abandonnées. Au lieu de demander au gouvernement de les faire déposer aux archives du département pour les conserver au cœur même des intérêts qui s'y rattachent, Daunou envoie un de ses chefs de section avec ordre, non pas de les prendre tout entières, — il n'y eût eu que demi-mal, — mais d'y prendre ce qu'il y avait d'historique. En cinq jours, ce triste démembrement fut opéré, &, malgré les protestations du maire (*), 1,500 anciennes chartes, les plus intéressantes, furent choisies, emballées & envoyées à Paris, de telle sorte que les savants de la Normandie sont obligés de faire le voyage de la capitale pour étudier leur histoire, & que les Parisiens érudits ne peuvent 'se servir utilement de ces chartes sans aller examiner celles qui sont restées dans la localité. Dans les deux cas^ le travail de l'historien est morcelé & impuissant, puisqu'il ne peut rapprocher ni comparer les documents.
Daunou, dans cette chasse aux documents.
ipa Objets (Tarty trophées de conquêtes,
chartes^ mais au moins 800,000^ en comptant celles que les Archives de V Empire possèdent déjà; et il est impossible de mesurer d^ avance l'étendue des progrès que les études historié ques et diplomatiques devront un jour à une telle collection. Lorsqu'elle sera formée^ je pense qu'il conviendra que toutes ces chartes soient extraites des divisions et subdivisions italiennes^ espagnoles ^ germaniques ^ pour ne composer qu'une seule et même série chronolo^ gique à joindre à l'ancien Trésor des Chartes de France, »
Ce projet d'une apparence grandiose, & présenté sous ces formes adulatrices, avait de quoi séduire & tenter Napoléon, qui, au milieu de Tenivrement de ses triomphes, n*a pas cherché à peser les conséquences ni à prévoir les inconvénients de cette assimilation des archives avec les objets d'art.
L'enlèvement des statues & des peintures, comme trophées de la victoire, avait été pratiqué par tous les peuples anciens, & les Romains consacrèrent ce droit de conquête en
Les Archiçes ont leur patrie, 193
^rèce & en Orient avec toute la brutalité de leur caractère. Les Vénitiens, parmi les peuples modernes, & nos armées victorieuses en Italie,, ont suivi cet exemple. C'est un droit de guerre incontestable^ & les amis de Part approuveront le procédé suivant les circonstances (*). Ainsi, quand on transportait de Rome à Paris V Apollon &. la Vénus ^ un manuscrit de Virgile & un tableau de Raphaël, de quel droit se plaindre? Ces objets sont aussi bien ici que là, du moment où ils ont déjà perdu leur véritable patrie, c^est-àdire du moment où le temple pour lequel Tartiste avait sculpté les statues était ruiné, où le seigneur qui avait commandé le manuscrit avait quitté cette vie, ou dés que la chapelle dans laquelle Raphaël avait peint son tableau reçut une nouvelle destination. La raison qui fait maintenir une œuvre à sa place, c'est le respect qu'on doit à sa perfection même qui ressort avec tous ses avantages dans le lieu, à la hauteur, au jour où l'artiste Pa conçue; aussi est-ce un détestable procédé* quand des
194 Archives de V Espagne,
barbares comme Kœnigsmarck & Elgin bombardent le Parthénon, précipitent du haut de son fronton les sublimes créations de Phidias, brisent les corniches pour enlever les métopes, ou bien quand la Convention ordonne d'envoyer à Paris la colonne Trajane par tronçons. Là est Texcès du droit. Les archives étaient dans ces conditions; elles ont toujours leur patrie là où elles se sont formées, & elles ne peuvent jamais la perdre, puisqu'elles sont locales & personnelles. Transportez avec elles la population tout enti(\re, je n'ai plus rien à dire; mais tant qu'un habitant reste sur le sol, il a le droit de se plaindre de ce que vous Pavez dépouillé de ses archives.
Daunou ne se souciait guère de ce genre de considérations, de cette nature de scrupules; il provoqua l'enlèvement des archives partout où un régiment français plantait son drapeau, & fit écrire à tous nos généraux de prêter main-forte à l'exécution du décret du 2 février i8io (*). Les archives de l'Espagne furent les premières dirigées sur Paris. Le gé-
V archiviste Guiter part pour Simancas, 195
néral Kellermann annonça au ministre, au mois d'octobre 18 10, l'envoi (^) des archives royales de Simancas, composé de trente voitures suivies de plusieurs autres convois, qui ne feraient pas en tout moins de cinq cents voitures. Daunou voyait venir cette avalanche d'un œil tranquille; Napoléon exigea plus de modération. (( Sa Majesté^ écrit le ministre de l'intérieur au garde des archives, rrv'a donné l'ordre de faire suspendre les transports jus~ qu'à ce qu'un triage^ fait avec soin^ ait fourni les moyens de statuer sur la portion d'archives qu'il convient d'amener à Paris et sur celle que son inutilité doit faire laisser à Simancas, » Daunou proposa l'archiviste Guiter (*), qui partit immédiatement & qui trouva sa tâche facilitée par la disposition même des vieilles archives de Simancas , où l'on rangeait depuis des siècles, dans la même salle, les négociations avec la France & toutes les correspondances des ambassadeurs d'Espagne à la cour de nos rois pendant les xvi« & xvn® siècles, & cette salle, exclusivement française, portait
1^6 Le ministre blâme ce qui se fait à Rome,
sur tous les lambris : Francia. Là, en vérité, nous pouvions nous croire chez nous, & je n*ai pas le courage de blâmer cet enlèvement de documents que les Espagnols euxmêmes intitulaient français (*), contre lequel on n*a pas réclamé en 1815 & que le temps a consacré. Les excuses avaient encore quelque valeur en Belgique, où Dupré (*) fut envoyé ; mais en Hollande, où Saint-Aubin & Tourlet (^) firent le triage; à Vienne, d*où on rapporta 3,139 caisses (*), elles ne sont pas admissibles.
Vint aussitôt le tour des archives italiennes, & nos généraux, prenant à la lettre le décret, les envoyaient sans triage & tout entières en France. A Rome ( * ), ce fut un sujet d*étonnement de voir défiler dans les rues ces longs convois de chariots tirés par quatre mulets & six bœufs, chargés de caisses qui semblaient monter aux nues, conduits par des Romains aux grands chapeaux, escortés par la gendarmerie française & accompagnés du garde des archives pontificales, le révérend père Altieri,
Réclamations des Romains, 197
qui, ne voulant pas les laisser livrées à la négligence des conducteurs, partit avec le premier convoi (*).
Le ministre de Fintérieur, M. de Montalivet, désapprouva cette perturbation apportée dans un pays où toutes les villes possédant des archives étaient soumises au même régime ; il s'inquiéta aussi des dépenses de transport qui, pour Rome seulement & pour Tenvoi de 1 2, 147 caisses, devaient dépasser le chiffre de 600,000 francs. Il fit part à Daunou de ses préoccupations : « Les instructions données jusqu'à ce jour d'après les ordres de Sa Majesté sont de laisser à Ronie tout ce qui peut être utile à l'administration locale^ et d'envoyer le surplus à Paris (*),))& il demandait un triage fait avec zèle & discernement par un archiviste envoyé de Paris. Daunou était Thomme le plus capable de s'acquitter de cette mission (^), mais, en l'acceptant, il y apporta à la fois ses qualités précieuses, j'entends la science historique & la puissance d'un travail acharné (*), & aussi ses défauts, fortifiés par l'âge, qui
ipS Les titres de la noblesse romaine enlevés,
étaient une haine implacable contre TEglise & la papauté, & un esprit systématique. Sa science le guidait dans le choix de ce qu'il fallait envoyer, son activité suppléait à la brièveté du temps, & la fermeté de son jugement lui permettait de trancher rapidement toutes les questions; enfin, son sang-froid inaltérable lui fournissait des raisons telles quelles & des arguments spécieux pour répondre aux supplications & aux réclamations des hommes les plus éclairés du pays qui représentaient humblement que ces chartes d'anoblissement, ces titres généalogiques, étaient les documents de leur histoire & leurs titres de famille, & qu'on en avait plus besoin à Rome qu'à Paris. Daunou répond qu'z7 n^ existe plus aujourd'hui de véritables titres de noblesse que ceux que Sa Majesté V empereur accorde^ & il emballe les titres des nobles piémontais, toscans, romains (^).
Toutes ces objections étaient d'ailleurs bien timides, & Daunou trouva, pour faciliter sa mission, des auxiliaires dans les conservateurs
Les chartes sur papyrus du Vatican, 199
eux-mêmes qui , moitié par peur, moitié par intérêt persomiel, s'appliquèrent à se concilier sa faveur en facilitant ses recherches, en lui ouvrant toutes les cachettes, en ayant le courage de proclamer que les pièces originales et diplomatiques avaient une conservation plus assurée dans les Archives de V Empire qu'à Rûme, Le sentiment public ne partagea pas ces condescendances, il s'éleva même si fortement contre ces gardiens complaisants, qu'ils ne se crurent pas en sûreté & demandèrent de suivre à Paris les archives romaines; mais quand Daunou voulut détacher des murs du Vatican les chartes écrites sur papyrus qui ornaient la grande salle des Archives, on signa une protestation pour conserver ces antiques documents, assurant que leur enlèvement serait un deuil général dans Rome, Le ministre de l'intérieur renvoie la supplique à Daunou, qui plaisante agréablement sur ce deuil, & conclut ainsi : « Toute la question est de savoir si Sa Majesté n'aimera pas mieux que ces chartes soient déposées dans ses archives , leur asile
200 Les idées d'alors sur les droits de conquête,
naturel, plutôt que d'être délaissées dans un palais romain (*). )> Convenons (\u! asile naturel est très-spirituel ; le prince de Talleyrand^ doublé du comte de Narbonne, n'aurait pas mieux trouvé, & il fallait un singulier renversement de toutes les idées justes pour imaginer cet argument.
A la fin de 1 8 1 3 , ce grand triage était fini (*), & tout ce qu'on avait jugé bon d'enlever était réuni dans l'hôtel Soubise, aux archives d'Allemagne, des Pays-Bas & d'Espagne (').
Je ne m'appesantirai pas sur cette atteinte portée aux archives de l'Europe qui, aujourd'hui, paraît un rêve (*). La triste année 18 15 trouvait les archivistes encore occupés à déballer les caisses (^), & les mêmes voituriers qui venaient d'exécuter le transport des archives étrangères à Paris avaient à peine dételé, qu'ils offraient aux alliés les mêmes voitures pour remporter ces archives à la Haye, à Vienne, à Gênes, à Rome (^). Pareille bourrasque reviendra-t-elle? Je ne le crois pas.
Quelle utilité tira-t'-on de ces Archives? 201
nous en avons pour garant la marche des idées & la réserve du vainqueur de Solferino, qui esc revenu à Paris les mains nettes. Quel contraste entre les deux époques, les commissaires s'abattant ici comme des oiseaux de proie sur les objets d'art & sur les archives, & là, l'Empereur, traversant Brescia au milieu d'une population affolée, s'arrêtant devant l'admirable statue de la Victoire, &, au lieu de l'enlever comme un trophée, ou de se la faire offrir, ce qui est même chose, se contentant d'en demander un moulage, & souffrant qu'un conseil municipal délibère sur sa modeste demande ! Il n'y a qu'un demi-siècle seulement, mais un grand progrès entre ces deux manières de voir.
. Quel avantage, au moins, avons-nous tiré de ce séjour de cinq ans des papiers historiques & politiques les plus importants, à Paris ? On les avait entassés dans les salles, dans les couloirs, sous la colonnade de la cour d'honneur de l'hôtel Soubise, & dans deux maisons du quartier; on procéda à des rangements
202 Recherches sur les abus de la papauté.
sommaires^ on entreprit aussi d'en faire des inventaires & des extraits, mais comment & dans quel esprit? Le personnel manquait (*) tout aussi bien que cette grande impartialité historique qui devrait trouver son refuge aux archives, si elle était bannie de la terre. Daunou avait un parti pris contre l'Eglise & ne cachait pas son horreur de la papauté, on en verra la preuve dans cet ordre donné à la commission italienne, & écrit de sa main, le i®"^ octobre 1810 : « On portera une attention particulière sur tout ce qui contribuerait à dé" voiler de plus en plus la politique ambitieuse de la cour de Rome ; » & dans ces nouvelles instructions du 3 janvier 181 1 : « Durant le mois de janvier^ la commission italienne interrompra ses travaux sur les archives du château Saint^Ange et fera replacer les boîtes examinées. Elle recherchera^ dans toutes les parties des archives pontificales^ les pièces relatives à Vabus que les papes ont fait de leur ministère spirituel contre l'autorité des souverains et contre la tranquillité des peuples. — La com-
Classement des Archives étrangères, 203
mission remettra^ chaque jour ^ à l'archiviste, la note des pièces qui auront paru appartenir à la matière dont il s'agit^ c'est-à-dire aux abus du ministère pontifical. Les membres de la commission se partageront entre eux le travail auquel le gouvernement désire qu'ils se livrent avec lèle. Les notices les plus importantes seront insérées dans les journaux, »
Outre ces préventions, la lenteur & la négligence présidaient à ce travail, & lorsqu'en 18 15 les alliés reprirent leurs archives, la cour de Rome réclama tous les papiers venus du Vatican & même ces extraits exécutés à Paris (^).
Daunou se voua, pendant cinq ans, tout entier, à ce travail de manœuvre. Après avoir fait le triage par lui-même en Italie, & par ses archivistes en mission dans les autres pays, il surveilla l'emballage & le transport, tint en règle une comptabilité de roulage très-compliquée, & présida à la mise en place des liasses & cartons sur leurs rayons. Le classement des archives étrangères fut un peu meilleur que celui des
204 Napoléon voulait une grande institution,
archives françaises, parce que le maintien de Tordre primitif était plus expéditif qu'un morcellement méthodique. Cependant que de rubriques contraires à Tordre naturel des documents ! Qui croira qu'une des principales divisions des archives italiennes s'intitule : Prétentions de la cour de Rome ? Est-ce sensé ? est-ce sérieux ?
Le garde des archives résista à cette besogne matérielle, mais il y usa ses idées & ses forces, & ne songea plus à la haute mission des archives, à leur rôle fécond d'auxiliaire des véritables érudits. Pendant douze années, & quand les Archives de l'Empire renfermaient les secrets de la politique des deux cours les plus puissantes & les plus mystérieuses de l'Europe, Rome et Vienne, pas un savant, pas un homme de lettres, pas un historien n'a demandé ou n'a été provoqué à demander d'y faire des recherches (^). Aucune salle, disposée pour la surveillance, n'a été préparée pour l'étude (*); l'utilité des Archives de l'Empire s'est réduite à répondre à des
On ne profita pas d'une volonté si puissante, 205
demandes de décrets, d'ordonnances^ de précédents administratifs & d'expéditions conformes d'actes de propriété, de constatations de services & autres affaires intéressant les particuliers.
N'y avait-il donc rien de plus à faire? Je répondrai : tout est encore à fi^re. Mais mon cadre serait dépassé, si j'abordais ces questions d'avenir. J'ai montré comment Daunou n'avait pas su profiter d'une circonstance rare : le génie associé à la puissance, ne demandant qu'à faire de grandes choses et qu'à constituer les Archives centrales de l'empire en foyer actif des études historiques ; je traiterai ailleurs ce sujet et des moyens de prendre une revanche de cette partie perdue (*).
1^ Le ministre blâme ce qui se fait à Rome.
sur tous les lambris : Francia, Là, en vérité, nous pouvions nous croire chez nous, & je n'ai pas le courage de blâmer cet enlèvement de documents que les Espagnols euxmêmes intitulaient français (*), contre lequel on n'a pas réclamé en 1815 & que le temps a consacré. Les excuses avaient encore quelque valeur en Belgique, où Dupré (*) fut envoyé ; mais en Hollande, où Saint-Aubin & Tourlet ( ' ) firent le triage ; à Vienne , d'où on rapporta 3^139 caisses (*), elles ne sont pas admissibles.
Vint aussitôt le tour des archives italiennes, & nos généraux, prenant à la lettre le décret, les envoyaient sans triage & tout entières en France. A Rome ( '^ ), ce fut un sujet d'étonnement de voir défiler dans les rues ces longs convois de chariots tirés par quatre mulets & six bœufs, chargés de caisses qui semblaient monter aux nues, conduits par des Romains aux grands chapeaux, escortés par la gendarmerie française & accompagnés du garde des archives pontificales, le révérend père Altieri,
Réclamations des Romains,
quî^ ne voulant pas les laisser livrées à la négligence des conducteurs, partit avec le premier convoi (*).
Le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, désapprouva cette perturbation apportée dans un pays où toutes les villes possédant des archives étaient soumises au même régime ; il s'inquiéta aussi des dépenses de transport qui, pour Rome seulement & pour l'envoi de 1 2, 147 caisses, devaient dépasser le chiffre de 600,000 francs. Il fit part à Daunou de ses préoccupations : « hes instructions données jusqu'à ce jour d'après les ordres de Sa Majesté sont de laisser à Rome tout ce qui peut être utile à l'administration locale^ et d'envoyer le surplus à Paris (*),»& il demandait un triage fait avec zèle & discernement par un archiviste envoyé de Paris. Daunou était l'honune le plus capable de s'acquitter de cette mission ('), mais, en l'acceptant, il y apporta à la fois ses qualités précieuses, j'entends la science historique & la puissance d'un travail acharné (*), & aussi ses défauts, fortifiés par l'âge, qui
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d'ardeur à l'étude au milieu du dernier siècle, pour qu'à la voix de ministres, esprits élevés, on conçut le projet d'un vaste & complet dépouillement des archives de la France. Pour le mettre à exécution, il fallait s'enquérir de l'existence & du nombre des dépôts de papiers d'archives; tous les intendants, les gouverneurs & les présidents furent consultés, & bien qu'on n'ait obtenu, d'eux & de tous ceux auxquels des circulaires furent envoyées, qu'un nombre de réponses comparativement assez faible, cependant pour la moitié de la France, il est vrai la plus éclairée, on sut avec certitude & on apprit avec étonnement qu'il s'y trouvait environ 5,700 archives dignes de ce nom, & capables d'offrir aux investigations un champ fertile. Dans ce chiffre, les maisons seigneuriales ne sont portées qu'à 1,780, & le séquestre nous donne de tout autres chiffres ; on n'y avait pas compris non plus une foule d'archives communales, hospitalières, &c., &c., qui se révélèrent à la Révolution. Je crois donc qu'on peut maintenir le chiffre de 10,000.
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1 . Le comte de Faussigny suivit La Fayette à la tribune pour demander l'ajournement à une séance du matin : « J'ai toujours été dans ces sentiments ; je « fais un grand cas de l'égalité, mais pour traiter une « aussi grande question, il faut une séance du matin. »
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Bamave répond : « Je demande qu'on juge sans dés- <r emparer. » Ainsi fut fait.
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I. En relisant, dans le Moniteur, la séance du samedi soir 19 juin, je vois que la motion première n'est pas de M. de Montmorency, mais des frères Lameth soutenus par MM. de La Fayette & de Noailles. Mathieu de Montmorency arriva trop tard pour prendre l'initiative, mais cela ne fait rien à la chose, il adhère à tout & il exprime le regret qu'il n'y ait plus rien à détruire : « Lorsqu'un pareil sujet a été a traité pendant quelques instants par une assem- « blée telle que l'Assemblée nationale, celui qui a eu « le malheur d'y être arrivé quelques minutes trop a tard doit craindre de trouver le champ compléteff ment moissonné. » Il avise qu'on a oublié de supprimer les livrées, & i7 demande que V Assemblée n'épargne pas une des marques qui rappellent le plus le système féodal & l'esprit chevaleresque, & que toutes les armes & armoiries soient abolies. La livrée avait une grande importance aux yeux des Montmorency, parce qu'elle présentait une particularité historique. Leurs laquais portaient une manche de satin rouge saumon différente de nuance du drap de la livrée qui était jaune abricot. Des bandes de diverses couleurs cerclaient cette manche 8c rappelaient les drapeaux
pris par le connétable à la bataille de Bouvines. J'étais en 1826 a Rome, six siècles après ce haut fait, & j'entendis quelqu'un dire au duc de Laval -Montmorency, savez-vous que le duc de *** prend votre livrée? il répondit : Oui, mais c'est une autre paire de manches,
2. Dans la séance même, plusieurs constituants s'effrayèrent des conséquences que la destruction des armoiries, prescrite à la nation comme un acte de civisme, allait amener. On prévit des scènes de désordres, de mutilations sauvages dans les églises, les résidences royales, les établissements publics, les châteaux & les hôtels. Le marquis de Foucault demandait naïvement que cette exécution fût confiée à des gens de l'art. Le comte de Virieu fit entendre de sages conseils : « Le peuple pourra s'autoriser « de votre décret, prenez garde qu'il n'aille porter « une main effervescente sur les armoiries qui dé- « corent les châteaux, les églises, les tombeaux. Je « vous prie de considérer combien il est essentiel « d'établir des règles d'après lesquelles votre décret « sera exécuté, car vous ne voudrez pas que votre « décret porte partout le désordre & j'oserai dire, « puisqu'il est question d'églises & de tombeaux, (( le sacrilège. Vos décrets ne doivent jamais s'exéu cuter par la violence du peuple, mais par des formes « légales. » Ces conseils ne furent pas écoutés, 9c **
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quelque temps de là, l'évêque de Blois, plus généralement connu & mieux apprécié sous le nom de Grégoire, disait à la tribune de la Convention, le 14 fructidor an II : ff A Thorloge du Palais, on brisait les <c statues de la Prudence & de la Justice, par Ger- « main Pillon, & l'on y laissait des armoiries. A £couen, (( deux bas- reliefs représentaient des femmes ailées, « soutenant les armes des Montmorency ; l'écusson « pouvait se gratter sans endommager les figures, K tout le contraire a été fait. i>
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I. Notre affranchissement dépendait-il de ces sauvageries? N'y a-t-il pas été compromis?
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