CE QU'ETAIT LE CONSEIL DES DIX
mins, pénétrez en sa correspondance, initiez-vous aux mystères de sa justice , connaissez ses décrets, informez sur ses arrêts, et vous reconnaîtrez s'il ne fit de son pouvoir qu'un long abus, et si l'esprit de tyrannie plutôt que celui de justice fut l'inspirateur et le mobile de ses actes. Qu'il ait eu dans ses mains des armes terribles, ce n'est pas contestable. Qu il en ait usé à tout propos et sans autre discernement que celui qu'inspire le soupçon, est absolument faux. Le vouloir juger aujoiu'd'hui d'après le mode des pénalités en usage à ces époques anciennes, est le fait de la puérilité. Ne faut-il pas compter avec les mœurs et les coutumes des temps? Sous le meilleur de nos Rois , sous le plus juste, le plus franc et le plus aimable, n'écartelait-on pas encore furieusement les fauteurs de certains crimes? Il est absurde de traiter de l'histoire du passé avec les comparaisons du présent, h moins que ce ne soit pour louer et admirer les progrès acquis. Le Conseil des Dix eut d'ailleurs à soutenir, dans le cours de trois siècles, les épreuves les plus terribles que puisse avoir à subir une institution politique. Trois fois son institution , son existence , son système furent mis au ban du Parlement qui l'avait créé. Trois fois, par un parti formé dans le Grand Conseil, il fut mis en question , et soumis à l'examen et à la discussion. La tribune était libre; on a encore les discours qui furent prononcés d'une part pour sa conservation , de l'autre pour son abolition. En 1582, en 1628, en 1702, l'éloquence «les orateurs mit en jeu son existence. La majorité des suffrages lui nomma des juges pour avoir à en connaihe. Ses papiers les plus secrets leur furent soumis. H ne
.s';)(jissnit pas d'une instruction personnelle à former contre dix individus investis de pleins pouvoirs et accusés de les avoir tournés contre l'Etat. Autrement élevée était cette instruction , puisque selon ses résultats elle devait amener une Assemblée considérable à se prononcer pour ou contre la conservation dans l'Etat de cette institution. Trois fois le Conseil des Dix triompha du parti qui lui était contraire, aj)rès avoir donné lieu aux plus curieuses et aux plus émouvantes discussions qui se puissent enfjager dans une grande et vigoureuse assemblée politique '.
Saint-Simon, dans ses incomparables Mémoires, se sert d'une expiessioji singulière, un pou perdue aujourd'hui, pour caractériser l'emploi du temps par le Roi dont il a dépeint si admirablement les mœurs : il dit donc quelque part qu'il veut maintenant parler de. la mécanique de la vie ou plutôt des journées du Roi. Nous aurons recours à ce mot pour l'appliquer à ce récit : il nous reste à parler et il importe que nous parlions de la mécanique du Conseil des Dix, de l'élection de ses membres, du lieu de ses séances, de l'ordre même de ces séances, de la procédure qui y était observée, et des affaires extraordinaires qui y étaient instruites. En
' Voyez sur ces grands épisodes de la vie politique et parlementaire à Venise la Sloria dociimentata di Vetiezia , par Romnnin. L'auteur a fourni d'intéressants détails. Les discours des orateurs principaux qui ont j)ris part à ces débals y sont reproduits soit en entier, soit en leurs parties les plus importantes. Voyez, |i()in- l'aMnée 1582, le t. VI, cliap. VIII, p. :i66-;i7U; pour 1628, le t. VII, (lia|). v, p. 223-:"37; pour 17C1-17C2, le t. VIII, rliap. iv, p. 107-lVO. .
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un mot, qu'était-ce que le Conseil des Dix? Api es la réponse, nous entrerons en ses Arcliives.
De l'élection du Co.nseil des Dix. — Elle se faisait parle Grand Conseil, autant dire par le Parlement, et non en une seule séance, mais en plusieurs. Deux candidats, et plus tard trois, étaient proposés pour un seul siège; la majorité des suffrages décidait de l'élu par quatre tours de scrutin. Ils étaient c;hoisis parmi les plus renommés et les plus illustres patriciens. Cette élection se faisait chaque? année pendant les mois d'août et de septembre; deux individus de la même famille ne pouvaient être élus. L'élu demeuiait en charge une seule année, il ne pouvait être réélu l'année suivante : nul appointement, nulle solile. f/année expirée, un conseiller des Dix appartenait de nouveau aux suffrages du Grand Conseil pour être désigné à quelque charge que ce fût.
Du NOMBRE DES CONSEILLERS. — Le Conscil s'appelait des Dix , mais en réalité il était composé de dix-sept membres, car le Doge et ses six conseillers assistaient aux séances et y avaient voix délibérative. Eu tous cas, il était nécessaire qu'il n'y eut pas moins de quatorze conseillers présents pour qu'une délibération fut légalement prise et votée. Dans les circonstances tie la nature la plus grave, pour inie plus grande sûreté dans l'équité de ses arrêts et pour couvrir d'autant sa responsabilité, le Conseil demandait une adjonction de vingt ou de vingt-ci nc| membres choisis parmi les premiers hommes de l'Etat,
avec voix délibérative. De là le mot consacré de Consiglio Decem avec la Zonta. La première zonla fut élue pour le procès si célèbre fait au doge Marino Faliero, on 1355. Elle fut ensuite ordinaire, puis, comme avec le cours des temps, elle avait pris une autorité trop considérable, et que par la grande influence dont le tribunal des Dix ainsi formé pouvait disposer, on pouvait redouter des abus politiques considérables, elle fut réduite à quinze membres en 1529, pris dans le Sénat, élus par lui et approuvés par le Grand Conseil. En 1583, il se présenta le cas étrange de ne pouvoir réunir un nombre de voix suffisantes pour l'approbation des membres de la zonta : par ce fait elle fut supprimée. A chaque séance aussi assistait un Avogador del comun, ou procureur général, sans voix débbérative, ayant charge de prévenir tout abus, pouvant suspendre tout arrêt qui par sa teneur eut outre-passé les lois en vigueur, habile à rappeler à l'ordre un conseiller des Dix en cas qu'il eût manqué à son devoir, commis enfin à l'instruction spéciale des procès.
De la salle des séaîsces. — Le Conseil avait pour ses séances une salle particulière dans le Palais ducal, salle qui , au seizième siècle , fut rendue magnifique , du plus grand goût, de la pompe la plus sévère, digne en tout point de la gravité et de la majesté de ce Tribunal. Une de ses portes ouvrait sur la salle dite des Quatre, en face de la principale entrée du Sénat; mais l'entrée ordinaire et usuelle de cette partie du Palais dite le Conseil des Dix étail du côté de l'escalier des Censeurs. On entrait
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(l'abord en la petite salle de la Bussola, sorte d'antichambre à la salle des Trois Chefs du Conseil, qui était à gauche, et à la belle salle du Conseil même, en face. Les inventeiu's , pour le besoin des romans et des fables, ont représenté la Chambre des Dix tendue de noir, avec tout un matériel propre à atterrer ceux qui avaient à y comparaître ; l'histoire et la vérité ne sont pjis de cet avis. Dans la salle, nn tribunal recouvert de maroquin roufje, des sié^jes de bois de chêne sculpté, une table pour les conseillers et une autre pour le secrétaire, tel était l'ameublement; de tous côtés, sur les murailles et au plafond magnifiquement sculpté, des ouvrages de peinture par les plus grands maîtres, tels étaient les ornements. Ainsi , sur le mur de gauche, « le pontife Clément YII, l'empereur Charles-Quint et les ambassadeurs de la Ilépublique assis avec des cardinaux et autres princes, conviennent de la paix d'Italie à hologne, dont on voit dans le lointain la place et l'église de San-Petronio, avec cette inscription : Pax Italix Bononise, mdxxix , et au milieu : Ad Italise securitate firmanda accessm't prisca Venetianim pietas » (ouvrage de Titien); en face, « le Doge Ziani au retour de sa victoire sur Frédéric Barberousse et couronné par le pape Alexandre III, lui donnant l'anneau pour épouser la mer en signe du pouvoir acquis » (ouvrage de Bassano). Kntro les fenêtres, « trois épisodes de guerre » , par l'Aliense. Au plafond, un grand ovale :« Jupiter chassant les vices, un ange près de ce dieu, avec un livre ouvert où est écrit le décret de l'institution du Conseil» (ouvrage de Véronèse). Dans un second ovale, » Jupiter et
Janus » ; dans un troisième , « le char de Neptune » . Au-dessns du tribunal, « la Visite des rois Mages » , et quantité de figures de l'Aliense, « Venise avec des chaînes brisées dans la main admirant un Olympe où sont les divinités, une jeune femme du plus gracieux aspect, richement habillée, regardant au-dessous d'elle un vieillard dans l'attitude de la réflexion » , ouvrage de Véronèse, qui peignit aussi trois des figures en clairobscur qui sont autour du grand ovale ' .
* Ces {irands ouvrages, ces peintures précieuses, n'étaient pas les seuls ornements des salles du Conseil des Dix. Le Conseil avait d'autres salles que les étrangers de distinction demandaient toujours à visiter; on les apneï»it les salles des armes du Conseil. Elles contenaient, outre une quantité d'arquebuses, de pistolets, de fusils, plus ou moins anciens, différents ol'jits. L'inventaire de 1726, dont nous avons pris la copie dans le manuscrit n" 12 de la Bibliotlièipie du Comte Donà délie lîose, nous met à même de signaler les suivants : Trois boucliers, dont un du Sérénissime Doge Sebastiano Ziani , et deux
envoyés par des Souverains Pontifes.
Cimeterre envoyé à la République par le Souverain du Japon. Armure de Gatamelata, chef de guerre.
Armure de fer de François 1^% Roi de France. Armures envoyées par le Roi de Perse.
Statue de bronze du Sérénissime Fraucesco Morosini, Oriflamuie du Doge Ziafii.
Statue de marbre du Doge Sebastiano Venier. Statue de marbre du Seigneur Fraucesco da Carrara. Autre de François Sforza.
Autre de Bianca-Maria Visconti.
Un tableau avec figures en relief de la main d'Albert Diirei. Quelques petits tableaux précieuv du Bassau. Deux ligures d'Adam et d'Eve (fort estimées). Un cabinet d'ébène incrusté de pierres admirables (iwbilissime piètre^
et contenant trente-neuf pièces de bronze anciennes et soixante-douze
camées.
Un fanal de cristal de roclie entièrement monté en argent. Tableau de la « Beata Vergini' « , peinture des plus célèbres. Autre u Beata Vergine » j>ar Paliua le Vieux.