‹ Les archives de VeniseChapitre 134 sur 176 · AUTRES DOCUMENTS POLITIQUES · texte numérisé non relu

AUTRES DOCUMENTS POLITIQUES

raison. Ce Conseil des Dix, en effet, avait montré jus([u'alors une sorte de réserve dans les affaires qui, à l'extérieur, avaient un caractère essentiellement politique, et il n'avait encore aucunement cherché, sinon à enlever, du moins à entamer les prérogatives du Sénat. Entre 1 495 et 1550 environ, le Conseil fut extrêmement puissant dans l'Etat, et il se mêla tellement à la gestion et à la direction des affaires étranf;ères qu'on pourrait en quelque sorte dire qu'il en était le véritable ministre. Il semble qu'il se soit fait un devoir d'apparaître, même dans les circonstances de la moindre importance. C'est ainsi qu'ayant appris, sans doute par les lettres de son ambassadeur en France, que la Reine Anne désirait avoir des parfums, des faïences de Damas, et autres objets d'Orient , il se réserve le soin d'en déterminer la dépense et d'en commander la présentation , « da esser presentate dicte robe a Sua Maestà per nome de la Signoria nostra ciiui dotce e grata forma de j)arole. » Des lettres, même à l'adresse des souverains, sont rédigées à cette époque au Conseil des Dix; on en trouvera des preuves fréquentes dans la série des Misti '.

Nous porterons maintenant l'attention du lecteur vers la très-curieuse série des cartons renfermant les pièces qui sont conservées sous le nom de Parti Secrète, vaste collection de documents originaux, soit en feuilles volantes, soit en dossiers, qu'on pourrait appeler à juste titre Pièces de la police politique du Conseil.

Ces pièces sont extrêmement variées : elles sont une

* Consulter surtout ces registres depuis les n»' 26, 1493-1495; 27, 1490-1498; 28, 1499-1500; 29, 1501-1503, etc.

mine inépuisable pour la curiosité. Toutes sont écrites de la main du secrétaire de service, portent la date du jour et de l'année en tête, et (jénéralement en mar^je les noms des Chefs du Conseil présents à la séance. Le résultat des votes pour ou contre leur expédition est consi(jné au bas du document. Tout arrêté ou décret est habituellement accompagné des pièces justificatives. Telle en est, du reste, la forme, d'après une pièce originale :

1615, 23 JUILLET, EN Conseil des Dix.

Chefs : L'acte criminel de celui qui, au moyen

E. LoRE>zo, d'un cartel fixé à l'une des colonnes, au

E. Bernardin, coin de la porte delta Carta, où se réunit

E. PiETRO. la noblesse, a, par d'indignes et de sédi-

tieux propos, non-seulement osé blâmer la justice de ce Conseil, mais encore lente de porter préjudice au repos et au bien delà Patrie, doit exciter le Conseil au plus grand zèle pour découvrir le coupable et lui permettre d'assurer par l'espoir d'une récompense la révélation de celui qui a été l'auteur dudit cartel, et qui l'a transcrit et affiché. Il doit aussi faire en sorte de pénétrer le secret de toutes les circonstances qui ont présidé à cette œuvre diabolique. C'est pourquoi on décide que toutes facultés et moyens seront donnés aux chefs du Conseil pour pouvoir, par une proclamation publique qui sera faite sur les degrés de Saint -Marc et de Rialto. . . etc.

Pour

Contre

Voix douteuses.

1 Archives de Vemse, Conseil des Dix, Parti Secrète, 1615, 23 i.c-

GLIO, IN CONSICLIO DE X.

Ou encore

1613, 9 OCTOBRE, EN CONSEIL DES DiX.

Chefs :

Zi'AN Marcello, Francesco Correr, Marco Loredan.

Que présentement il soit fait (Section de l'un des Secrétaires de ce Conseil, auquel il sera enjoint que, sous prétexte d'affaire privée, il se doive transportera Primolan et autres endroits des confins de notre Etat, faisant en sorte de se rencontrer secrètement avec le sieur deBoinville, qui nous a écrit de France' pour nous offrir de révéler des choses fort importantes au bien de la République. 11 l'assurera, en sa qualité de notre Secrétaire, qu'il sera bien vu de nous dès son arrivée dans Venise. . . etc.

Pour 12

Contre 3

Voix douteuses. 1

Nous pourrions uuiltiplier à l'infini ces preuves de la variété qui existe dans les documents des Parti Secrète.

La scelerata risolutiono di chi col inezzo di un cartello ritrovato liieri mattina altisso sopra la prima colonna che fa canton dei Sottoportici al luoco délia Carta, dove si riduce la nobiltà nostra, lia con indegni e sediliosi concetti non pure ardito di ripreuderc la giustizia di questo Consiglio ma aspirato a prcgiudicare alla quiète et al bene délia Patria» d(!ve mover il detto Consiglio a peu(;trare et investigare in nuesto delitto, con ogni più véhémente studio et ap|)!icatione, etc..

' Un sieur Edouard Henne(piin, seigneur de Boinville, avait en effet adressé, en date de Lavis del Ponte, le 7 octobre 1613, au Conseil des Dix, une lettre dont voici les premières lignes :

SÉRÉMSsiME Prince, J'av pense a propos de donner avis a Vostre Sérénité que je suis

Il s'en trouve même certains dont la teneur n'a, quant au fond, aucun caractère confidentiel, témoin cette pièce honorable par laquelle le Conseil donne accès en ses archives à l'historiographe de la République, nouvellement élu :

1599, 19 NOVEMBRE, EN GoNSEIL DES DiX.

Chefs :

E. Marco Qcerisi, E. GiACOMO Zane,

E. NlCOLO CONTARISI.

?sofre bicii-aiiné noble André Morosini, fils de Jacques, élu à la cbarge d'historiographe de la République, a demandé aux chefs de ce Conseil , pour pouvoir écrire l'histoire avec toute la vérité désirable, que permission lui soit donnée de voir les choses qui ont été écrites il y a quelques années, tant au Sénat qu'au Conseil des Dix. Cette ]uênie permission a d'ailleurs été donnée à ses prédécesseurs. Et comme cette requête touche à l'intérêt public et qu'il convient d'y satisfaire, en conséquence :

On décide que liberté soit donnée audit bien-aimé noble Andréa Morosini de consulter dans les registres, liasses et correspondances secrètes tant de ce Conseil que du Sénat, toutes les matières qui se rapportent à son ouvrage. Il ne pourra toutefois examiner ces registres, liasses et cor-

|)aity de la Court de France d'auprès de la Royne ma niaistresse des le 7 de septembre passé, sans que aucun ayt sceu mon parlement, estant venu seul sans aucun serviteur ny esquipage de peur d'estre cogneu par le chemin... Je supplie aussi Vostre Sérénité de me mander le lieu où il lui plaist que j'arrive à Venise ou en son Palays ou en tel autre lieu de la ville qu'il plaira à Vostre Sérénité afin que je ne soys veu de j)ersonne, ni mesme de l'ambassadeur de France, lequfl je m'asseure a eu advis de mon parlement de France. Je suis venu pour advertir Vostre Sérénité de choses importantes à la conservation de vostre Estât, lesquelles je ne puys dire qu'à sa propre personne,.... etc.

respoiulancesqiie dans le lieu où elles sont conservées présentement'.

Pour 14

Contre 00

Voix douteuses. 00

Lettres aux Ambassadeurs, arrêtés relatifs aux mesures à prendre dans des circonstances exceptionnelles, discussions sur l'opportunité ou l'inopportunité de communiquer certains documents au Conseil des Ministres ou au Sénat, décrets spéciaux à des matières de religion et d'ordre jîublic, délibérations qui ont eu lieu à la suite des dénonciations ou siu* des propositions de révéler des projets et des actes attentatoires à la sûreté de l'Etat, instructions à des secrétaires pour s'aboucher confidentiellement avec des personnages étrangers, décisions de soumettre l'examen de certaines affaires aux Inquisiteurs commis à la découverte de ceux qui révèlent les secrets de l'Etat, mandats d'arrêts, ordre de mettre mystérieusement à mort telle personne qui a été reconnue dangereuse, délibérations relatives à la variété, à l'invention et à la sûreté d'écritures occultes pour le service des dé-

1 AnciuvKS nE Vknisk, Papiers des Dix, 1599, 12 novembre. Ha riehicsto ;illi Gapi di questo Consiglio il diletto Nubile iiostro Andréa Moro.sini di F. Giaconio , eletto al carico di scriver l'ilistoria, che per potcrla far con fondamento di verità , che si richiedc, gli sia data libertà di veder le cose scritte passate {;là qualcbe aiino cosi del Senato corne di questo Consifrlio che è stato concesso alli suoi precessori, la qiial dimanda lurnando a servitio pubblico è convenicnte satisfarlo, perô I'Andkba Pafite , che sia data bberta al predetlo diletto ?>obil noslro Andréa Morosini di veder nelli Libri , Filze et Lettere secrète cosi di qnesto Consigb'o roine del Senato quelle materie che bavera da metter noir Istoria,... etc.

pêches confidentielles, telles sont les matières si diverses qui, avec toutes les pièces à l'appui, sont contenues dans ces précieux cartons des Parti Secrète du Conseil des Dix. Et comme il importe au complément de nos informations que nous citions quelques exemples, nous donnerons les suivants :

Voici une lettre du Conseil à l'Ambassadeur en France du 9 octobre 1562.

Nous avons vu qu'outre ce que vous avez eu lieu de nous écrire dans les lettres que vous avez adressées aux Chefs de notre Conseil des Dix, au sujet de la Sérénissime Reine mère, et de son peu d'inclination à soutenir les affaires de la religion catholique, vous avez aussi, dans vos dernières lettres à l'adresse du Sénat, écrit les inêuies choses, et votre prudence doit cependant vous donner à considérer que ces informations sont très-importantes, et nous avons jugé bonde vous avertir par les présentes, avec l'assentiment du Conseil et de la Junte, que de même que nous vous louons de la diligence que vous mettez à nous tenir avertis de tout ce qui parvient à votre connaissance comme méritant de nous être comnuuiiqué, de même nous avons trouvé bon qu'à l'avenir, lorsqu'il vous arrivera d'avoir à nous entretenir de choses qui touchent à l'honneur et aux intérêts personnels de la Sérénissime Reine ou des autres Princes, vous ne deviez en donner avis que par letires adressées seulement aux Chefs du Conseil, évitant ainsi dans vos lettres publiques de toucher à ces matières délicates. Il vous sera aisé de comprendre quels sont les motifs de convenancequi nousdictent ces mesures. Ainsi donc, adressez vos lettres touchant ces matières aux Chefs du Conseil, et en chiffres, comme vous avez fait jusqu'à présent, à notre très-grande satisfaction.

Une grande dignité, un sentiment de prudence trèsélevé se font surtout remarquer dans les dépêches adressées par le Conseil des Dix à l'Ambassadeur à

Rome, au sujet de la bulle In cœna Domini, dont la rigoureuse exécuti on aurait mis dans un continuel et très -grand embarras tout gouvernement qui n'aurait pas été essentiellement théocratique ' , Il est plusieurs de ces dépêclies qui, présentement reproduites, auraient un caractère d'actualité bien particulier devant les mouvements de la Cour de Rome. On ne saurait, en termes plus dignes, plus respectueux et plus pratiques tout ensemble, adresser des remontrances plus sensées à un gouvernement qui a toujours eu une disposition particulière à considérer que tout élément de la vie civile des j)euples était inadmissible, s'il n'avait pas pour base absolue ses avis et son consentement.

La lettre suivante à l'Ambassadeur en France, en IG!24, est un échantillon de la courtoisie du Conseil, lorsque l'occasion lui était donnée de féliciter l'un de ses serviteurs.

Vos lettres du 16, adressées aux Chefs du Conseil des Dix,

1 Voyez Parti skcrete, 1568, 15 mai. AU' Ainhasciator a Roma. u Flavenio vecluto in più maiii dl lettere vostre quanto ne liavete srrilto in materia <lella Rolla In cœnà Domini, et considerato che in vero vi sono cose di molta importantia a prep,inditio délie giurisditione de Principi temporal!, et sopra tutto ne move quanto che ci avete scritto che il IV'" Cardinal Savello ha fatto intendere a tutti li generali délie Religioni per nonie di Sua Saiiti(à, acciot-hè li Confessori loro sc^ttoposti, non assolvino quelli che a tal ijolla contrafacesscio, cosa nuova e non mai jiiù fatta, et che a qualche tempo potrebbe causai- gravissimi et impoitantissimi danni et accideiiti non manco pericolosi alla giurisditione ecclesiastica che alla Temporale, poichè essendo in quella bolla alcune cose iniposslbili da essere osscrvate da principi temporal!, quando non ne fossero assoit! , sarejjbe con tauta mala conti^ntezza uiiiversale, quanta cadauno, die ha juatica de govcrni di stato po bcnissimo considerare, etc.. »

nous sont un témoi(jnage aussi manifeste qu'expressif du soin parfait et de l'extrênie vigilance que vous apportez ù soutenir dignement et fructueusement la charge de cette ambassade dans les temps difficiles et dans les circonstances graves où nous sommes. Avoir pu pénétrer tout le secret des négociations qui viennent de se passer entre les ^linistres de France et le Duc de Savoie, à Suse, est le fruit de votre grande habileté, et les avis que vous nous en donnez sont d'une si grande importance que nous en estimons nécessaire la communication au Sénat, afin qu'ils puissent servir de base aux discussions et délibérations qui vont avoir lieu. ]\ous avons toutefois décidé de ne pas donner part du passage de votre dépêche relatif à la somme que vous avez déboursée. . . iNous voulons aussi vous dire qu'il nous aurait été très -agréable que vous eussiez ajouté à vos informations le nom de la personne qui vous a révélé les choses que vous nous avez écrites, quels moyens vous avez emplovés, comment vous avez eu le rapport politique sur les affaires d'Espagne en Italie, et quel en est l'auteur. En tous cas, les noms resteront secrets.

Ainsi vous enverrez ces noms au Conseil, car c'est l'usage qu'il en soit ainsi, et il convient qu'à tous égards il soit ainsi fait».

A la date du 17 février 1587, nous rencontrons un billet d'une femme « esclave de la Sultane » à Leurs Seigneuries, d'où on peut conclure que le sérail n'avait pas de secrets à cette époque pour le Conseil des Dix. C'est l'Ambassadeur à la Porte Ottomane qui est l'intermédiaire de ces complaisances *.

Le document suivant lève le voile sur les moyens

1 Parti Secrète, 1624, 29 novembre. In Conu'^lto di X. AU' Amhasciator Morosini in Fianza.

2 La letlre est signée Chiara , xrhiava délia Gran Sultanu , et jointe à la dépêche de l'ambassadeur Giovanni Moro, 2.3 février 1.587. (m. v.)

terribles dont la justice du Conseil des Dix pouvait disposer en de certaines circonstances. Nous avons hâte d'ajouter que les preuves d'un arrêt si terrible sont assez rares parmi tant de pièces révélatrices.

A la date du 13 juin 1583, une feuille volante contient ces mots :

Que comminiicalion secrète soit faite aux Savli del col/egto (au Ministère) du procès qui vient d'être lu dans ce Conseil relativement au Turc Soliman qui a été arrêté, afin qu'avec leur avis il soit ensuite délibéré par le Conseil sur ce qu'il jugera nécessaire île faire.

Et à la date de ce même jour, sur une autre feuille volante, nous trouvons :

Considérant ce qui vient d'être lu dans ce Conseil, et pour les raisons d'État qui peuvent être bien justifiées, qu'il soit commis aux chefs de ce Conseil qu'avec les précautions les plus grandes et les plus secrètes le Turc Soliman soit enlevé à la vie au moyen du poison ou en le faisant noyer.

Le 14 juin, le texte porte :

Il a été donné charge au « Capitaine-Grand » , par les Excellentissimes Seigneurs chefs du Conseil, qu'à l'heure du crépuscule il dût prendre le Turc Soliman, prisonnier dans l'un des cacliots des << Seigneurs de la nuit au criminel »>, et qu'avec deux barques montées par quatre hommes de ses plus affidés et auxquels on aura fait prêter le serment du secret, d'avoir à emmener ledit Soliman et de le noyer.

Le 15, la preuve de l'exécution est dans cette note :

Le Capitaiutî- Grand a déclaré avoir exécuté l'ordre cidessus, «'t les homnH's qu'il a employés sont ceux dont les noms sont inscrits ici. Il leur a l'ait, de la part des Excellentissiuies Seigneurs chefs du Conseil. I;i plus sévère admonition

de ne devoir, on aucun temps, révéler cette exécution, sous peine de perdre la vie '.

Gomme le Conseil des Dix, à l'occasion, portait aussi sa vigilance sur des compositions qui, tout en étant littéraires, touchaient par un côté aux choses de la politique, il résulte que, parmi ses papiers, on peut rencontrer des documents intéressants pour les belles-lettres. C'est ainsi qu'étant devenu possesseur des manuscrits du célèbre publiciste Trajano Boccalini , et , entre autres compositions, de ses « Coïnmentaires sur Tacite » , dans lesquels ce pamphlétaire illustre avait fait diverses allusions aux Princes de son temps, le Conseil crut devoir désigner trois patriciens versés dans la science politique pour qu'ils lui présentassent un rapport circonstancié sur cet ouvrage. Frà Aurelio, fils de Trajano Boccahni, avait en effet demandé au Conseil de lui abandonner les manuscrits de son père. A la date du 16 février 1628, le Conseil délibéra sur cette requête; et le carton des pièces secrètes contient les appréciations critiques des patriciens Paolo et Donà Morosini, Vicenzo Gussoni et Hieronimo Lando, sur les Commentaires que l'étude des œuvres du plus grand des historiens de Rome ancienne avait inspirés à la plume très-hardie de l'auteur des « Ragguagli del Parnasso » .

La surveillance des écritures chiffrées, le soin de leur invention, et le personnel qui y était employé avec le titre spécial de Secrétaires députés aux chiffres, étaient aussi du ressort du Conseil des Dix. Toutes les pièces

' Suit alors la liste des hommes qui furent au service des « Excellentissimes Seifjneurs » avec le « Capilaine-Grand » pour cette exécution.

relatives aux écritures occultes se trouvent donc réparties dans les cartons des Parti Secrète du Conseil. Elles y sont fort nombreuses, et pour la plupart intéressantes. Le Conseil s'occupait surtout du renouvellement de ces inventions pour dérouter le mieux possible la curiosité des cabinets étrangers et mettre en défaut l'habileté de ceux qui s'exerçaient à en découvrir le secret dans l'intérêt des ministres qu'ils servaient. Lorsque le Conseil des Dix avait conçu le moindre soupçon sur la pénétration d'im de ses aljiliabets en chiffres, il en déclarait aussitôt la nullité et prenait des mesures pour qu'il fût promptement remplacé. Il ordonnait h cet effet une sorte de concours et choisissait trois de ses membres pour être juges de la meilleure et plus sûre invention. Ces juges devaient présenter chacun un rapport aux Chefs du Conseil sur les qualités, les défauts ou les inconvénients des compositions que leur avaient présentées les Secrétaires (tci>utcs aux cliijjrcs , parmi lesquels il en était d'une extraordinaire habileté '. En 1595, un avis de l'ambassa-

* Voyez aux Archives de Venise les très-curieux « Trattati varii sullo xcrivere in cifre'i « par Agostino Amadi. .le ne crois pas qu'il existe nulle part un traité plus comph't sur l'art d'écrire en chiffres ainsi qu'une histoire plus développée de cet art. Le second chapitre, compose de soixante- neuf feuillets, est une dissertation sur la science des chiffnîs pour les correspondances secrètes : c'est une sorte de grammaire. Le troisième porte le titi-e de Polisteganograjia ; le quatrième, Apogriptografia ; le cinquième traite des r/iij-frcs' invisibles; le sixième <'xp()se les chiffres inventés par l'auteur; le septième et le huitième fournissent des exemples et traitent de l'usage (>t emploi des clefs poui' le dé<-liiffremenl.

Dans la série des Pièces secrètes, les documents relatifs aux chiffres ahondcnf, ainsi que nous venons de \o. dire. Nous avons dans nos portefeuilles la copie de ceu\ qui nous ont paru è\ic les plu^ inqmi-

deur Giovanni Mocenigo, récemment revenu de la Cour de France, avait mis en émoi tout le Conseil, et comme le document qui le rapporte touche aux choses de cette Cour, nous le traduisons ici , en conservant autant que possible la forme presque infjénue du récit :

1595, 5 Ji IX, EN Conseil des Dix.

Les Illustrissimes Seigneurs Chefs ayant fail appeler le Très-Illuslre Seigneur Zuane Mocenigo, revenu de son ambassade en Fiance, et l'ayant invité à exposer ce cpi'on avait appris qu'il lui était arrivé relativement à la divulgation de nos chiffres, il répondit :

« Je ine trouvais à Tours, où m'entretenant un jour avec M. de Viet, il en vint à me dire qu'on avait intercepté un très-grand nombre de lettres en chiffres tant du Roi d'Espagne que de l'Empereur et autres Princes, lesquelles avaient été déchiffrées et interprétées par lui, en raison des notions particulières qu'il avait des écritures chiffrées. Et comme je lui montrais beaucoup d'étonnement, il me dit: u J'en donnerai des preuves effectives à Votre Seigneurie, i II m'appf)rta aussitôt un gros paquet de lettres desdits Princes qu'il avait déchiffrées, et m'ajouta : « Je veux que vous sachiez missi que je comprends et que je traduis votre chiffre. — Je ne veux pas le croire, dis-je, à moins que je ne Le voie. » J'^t comme j'avais trois sortes de chiffres, un ordinaire dont j'usais, un autre différent dont je n'usais pas, et le troisième appelé dalle Caselle, il nu; montra qu'il comprenait le premier. Pour mieux pénétrer alors ce qui en était dans une affaire aussi grave, je lui dis : « Vous comprenez sans doute aussi notre chiffre dalle Caselle i* » Il répondit : « Pour celui-là, il faut en sauter beaucoup d, voulant dire cpi'il ne le coni-

tants, et nntre aiitics ceux des 29 février 1575, IS auùt 1578, 26 août et 22 janvier 1587, 11 mars et 13 juillet 1588, 23 fi-vrier 1600, 31 août et 30 janvier 1605, 20 septembre 1619, 27 avril 1621, 27 mars (;t 17 juin 1622.

prenait que par morceaux. L'ayant prié de me faire voir quelques-unes de nos lettres déchiffrées, il me promit de le faire, mais s'étant depuis en allé, il ne m'en parla plus, et je ne l'ai plus vu. Toutefois on peut tenir pour certain, d'après ce qu'il m'a dit et montré des chiffres des autres Princes et pour ce qu'il m'a conHdentiellement avoué dans le cours de la conversation, que nos chiffres ne sont pas aussi difficiles à traduire que nous le croyons. J'ai gardé tout cela bien en mémoire, étant chose d'une importance bien reconnue de Vos Seigneuries, et aussitôt arrivé, j'ai voulu, pour l'acquit de ma conscience, vous le faire savoir, afin que soient promptement prises les mesures qui paraîtront nécessaires à la prudence de Vos Seigneuries. » Ce qu'ayant dit, il se retira.

Peu de jours après cette déclaration, le 12 juin suivant, le (lonseil des Dix cban^jea en effet tout le service du chiffre des ambassadeurs de la République, et leur envoya les inventions nouvelles du plus habile chiffreur qu'elle eût à cette époque, le sieur Pietro Partenio.

Les cartons des Parti Secrète contiennent aussi de nombreuses pièces diplomatiques, accompagnées d'un arrêté (]ui en ordonne la communication aux Sages du Collège d'abord, puis au Sénat. Nous ne saurions trop éveiller l'attention des investigateurs et des chercheurs sur ce genr(! de documents dont, au commencement d\\ dix-septième siècle, nous trouvons un recueil spécialement formé dans les papiers du Sénat, sous le titre de « Commnnicate de! Consiglin dei X^ » . Mais avant l'an-

' L(!.s documents coiiiinunifjués au Sénat par le Conseil des Dix fm'rrient lin recueil de trentcî-deux carions, fort in(-(^iii|)lcts d'ailleurs, ur.ùf dont le contenu est uénéralcinent d'un yrand inlcrèi poliii(|ue.

liée J 596, et même après que le recueil spécial fut forme par les soins du Chancelier, c'est particulièrement dans les liasses des pièces secrètes du Conseil qu'il les faut chercher. Ces documents ont tous indistinctement et absolument un caractère politique et historique, et ils traitent pour la plupart de questions qui sont essentiellement du ressort des affaires étrangères. A la date du 17 août 1562, par exemple, nous trouvons ainsi formulée une décision du Conseil :

Seront communiqués au Sénat Vexposé des motifs fait le Il du courant au ^linistère, en audience secrète, par l'Ambassadeur du Roi de France, ainsi que toutes les écritures (ju'il a déposées avec le mémorial présenté le même jour par son secrétaire; de même V expose (les motifs du 14.

Seront semblablement communiquées au Sénat les dépêches de notre Ambassadeur en France des 25 mars, 4 mai et 5 juillet, dans lesquelles il nous manifeste les intentions de la Reine; de même les dépêches du 24 janvier, dans lesquelles il nous donne avis des propres paroles que lui avait dites le secrétaire de l'Ambassadeur du Roi relativement au prétendu nombre de })ersonnes qui, à Venise, se seraient déclarées pouila reli{;ion des llngfuenots, et les lettres du 15 de juillet au sujet de ce que le frère de l'Envoyé de France aurait dit sur les prédications hérétiques qui se feraient en cette ville et auxquelles se sei-aient rendus vingt de nos Sénateurs, et enfin les lettres qne, le 7 du courant, nous avons décidé de répondre à l'Ambassadeur en France.

Lorsque les communications que le Conseil des Dix ordonnait de faire à l'assemblée du Sénat étaient d'un caractère confidentiel extraordinaire , il était d'usa{je qu'avant de procéder à la lecture, on fil |)rèter le serment du secret le pins in\iolal)le aux Sénalcwrs jirésents.

Nous avons déjà donné le texte de ce serment ù la pa^'e 5,31 de ce volume.

La série spéciale des re^nstres et liasses {fil^e) qui sont désignés sous le nom de Home ne peut aussi manquer d'éveiller l'attention. Les registres sont au nombre de sept et les liasses au nombre de huit. Il est ])lus utile de consulter celles-ci, car elles sont plus complètes. Cette série se trouvait depuis de longues années aux Archives de Vienne, et elle est revenue à Venise comme faisant partie des restitutions à elfectuer. M. Henri Cornet, dont l'érudition s'est déjà signalée àVienne par des publications historiques très-méritoires, a fait une étude fort minutieuse de toutes les pièces contenues dans ces liasses, et il les a confrontées avec les documents transcrits sur les registres. Nous devons à sa bienveillance les renseignements que nous donnons ici relativement à ces Paiti Segrete di Rowa tlu Conseil des Dix et qui s'étendent du 8 juillet 1593 au C^ septembre 1639. Les documents sont au nombre de deux mille sept cent vingt-six. Le titre de Rome, qui les désigne à la curiosité, indique qu'ils ont indistinctement j)our objet des matières cléricales et romaines de tout genre et de toute nature '.

' M. IlKNni GnnNKT, an(|ucl on doit, entre autres ouvrajjes, un intéressant tr.Tvail sur « Fani V et lu République de Venise » [Paolo V e la Rcpublica Veiiftu, Vienne, 1859, chez Tendier et Goni|).), a déjà préparé, par oriire de nialières, la puhiicaiion des |)ièces les plus eurieuses dont it a soi{;iieusenient pris copie dans la série des Parti Setjretc di Rotna. Nous en avons l'inventaire sous les veux, et la connaissance que nous en avons prise nous permet de dire que le travail de cet actif érudii offre un intérêt non moins grand pour l'histoire des mœurs de la Cour de Rome depuis 1,t73 jusqu'en 1(539, que pour celle de la République.

C'est encore dans cette série si importante des pièces secrètes que l'on rencontre çà et là quelques-uns de ces beaux documents qui sont comme d'intéressantes et nobles œuvres égarées dans la masse de tant d'écritures judiciaires ou de police politique. Les souvenirs {Ricordi) du Doge Nicolô da Ponte sont une de ces œuvres (nous dirions presque charmantes) qui se trouvaient mêlées à ce vaste recueil de révélations. Ce vieillard illustre touchait à sa quatre-vingt-treizième année, lorsqu'il dicta ce trèscurieux mémoire, dans lequel on rencontre à la fois les marques de cet esprit si politique et de ce bon sens si admirable qui caractérisaient les grands Vénitiens du Sénat, au seizième et au dix-septième siècle. Il vovait sa fin prochaine, mais la lucidité de ses pensées lui laissait pénétrer tous les desseins du plus fatal, du plus pernicieux et du plus dangereux ennemi qu eût l'Italie à cette époque, c'est-à-dire l'Espagnol , possesseur de Milan. Politique toute sa vie, il semblait que ce vieillard voulût mourir dans la politique. Il avait été mêlé aux affaires de son pavs pendant plus de soixante et onze ans, huit

Parmi les pièces les plus intéressantes que nous signale avec tant d'empressement M. Henri Cornet, comme appartenant aux liasses secrètes qui portent le titre de Rome, nous indiquerons dans le vol. I"-'"" les papiers relatifs à la Bulle In C<ena Domini , aux mouvements des Huguenots en Savoie, aux réformes exigées par Charles Borromée; dans le volume II, les commufiications au Pape sur les affaires d'Orient; les Jcinarches du Père Possevin auprès de l'envové de Moscovie; dans le volume IV, les choses de l'Interdit; dans le V*', l'affaire relative à Fra Paolo Sarpi et ;i ses assassins à la solde de Rome, celle de Gasparo Scio- |»io de Franconie qui avait apporté sur lui le mémoire de Tommaso Campanclia contré la R('pul)liqiif' de \'enise, considérée dans ses rapports ♦•t dans ses difficulté-; avec le Saiiit-Siége ; des informations sur Angelo Jl.»doer, etc.

ARCHIVES DES DIX. 58:i

fois Ambassadeur, souvent Ministre, Sénateur et du <<onseil des Dix. Les pages qu'il dicta, presque centenaire, pour l'instruction du Sénat et de ceux qui avaient accès dans les assemblées délibérantes, pages dont le début est aussi toucbant que la suite et la fin sont pleines de finesse et de pénétration, furent ensuite déposées parmi les papiers confiés aux soins du Conseil des Dix. C'était comme une pièce très-belle de l'écrin '.

Telles sont, en somme, les indications particulières que ïious avions à donner sur les principales séries de documents qui sont à consulter dans les Archives du Conseil des Dix. Et pour que le discours en soit com- ])let, il nous reste à déciire les papiers de cet autre Tribunal, issu, en quelque sorte, de celui des Dix, mais dont les Archives, cependant, étaient séparément classées et conservées, sous la surveillance d'un seul secrétaire, nous voulons parler des Archives du Tril)unal des Inquisiteurs d'Etat.

1 (](i mémoire commence ainsi : « Havcndo nui pensa aile cose publioho per (îl zolo cLe havcmo di'l hen piihlii^o, sopra il clie lio/.i clio sono

nel 1583, 18 niazo, etc. » Ajoutons <juo M. Nicoi.o lUnozzi ,

«•herchenr sonvcnt hour(Miv et ériulit ac('omj)li en fait tlo clioses véniliiînncs, a public ces intéiessantes ])a{;es du J)(){;e iNicolo da Ponte dans la première livraison de la fiaccoUa Vvnela, ete. (Venise, 1868. Antonelli, impi'imein.)

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