‹ Les archives de VeniseChapitre 136 sur 176 · I^^VENTAIRE DES PAPIERS DES INQUISITEURS · texte numérisé non relu

I^^VENTAIRE DES PAPIERS DES INQUISITEURS

C'est de 1866 h 1867 que, pour notre part, nous les avons examinés feuille par feuille, avec la plus minutieuse attention , à l'exception toutefois des Atuiotazioni, dont la série de registres, jadis portée h Vienne, n'avait pas encore été restituée par le gouvernement de l'Autriche à celui de l'Italie.

Un inventaire exact des papiers principaux qui composaient les Archives des Inquisiteurs d'Etat, avant que les déprédateurs y eussent porté la main , fut retrouvé, à l'époque où nous accomplissions nos recherches. Il avait été l'ouvrage du secrétaire Busenello, et dut être rédigé en 1775. Nous en avons soigneusement transcrit les différents chapitres, et sauf le détail nominal des procès, dont la liste est fort longue, nous en produisons ici le contenu. Non-seulement ce document a de l'intérêt par le tahleau fidèle qu'il représente des Archives des Inquisiteurs , mais il nous ])araît avoir son utilité par le secours qu'il peut offrir pour faire reconnaître que tels ou tels papiers, dispersés depuis, ont dû appartenir aux portefeuilles du Tribunal. Le secrétaire Busenello expose qu'il a ainsi divisé les séries :

Procès ;

Lettres ;

Papiers variés dans sept armoires inférieures;

Papiers enre{;istrés ;

Papiers variés dans cinq armoires supérieures;

Papiers variés dans deux roffres de grande dimension {cassoni).

Les armoires, dit-il, dans le lieu des séances du Tribimal sont au nombre de sept. Cinq sont en face de la porte d'entrée.

Aussitôt, à gauche, sont les Registres Communi du Conseil des Dix.

Première armoirk : Lettres écrites par le Tribunal de 1619 à 1G22. Celles de 1023 à 1027 manquent. Suivent celles de 1G27 à 1682, à 1720, à 173f), à 1766.

Seconde armoire : Papiers du secrétaire Domenico Cavalli. Pièces justificatives des Registres Annotazioni pour 17.53-1755.

Troisième armoire : Lettres des ingénieurs relatives au fleuve du Pô et dépenses y relatives; élections des Inquisiteurs d'Etat ; serments prêtés dans le Sénat, quand on prenait en note les noms des Sénateurs; élections faites au Conseil des Dix; élections des Procurateurs de Saint-Marc, des Réformateurs {correttori) depuis 1642.

Quatrième armoire : Rapports et suppliques de 1760 (octobre) à 1766 (octobre).

Cinquième armoire : Miscellanées.

Sixième armoire : Communications faites sous la formule Expulsis de 1641 à 1749 ; Registres intitulés Rome, de 1 à IX ; Communications non expulsis, de 1641 à 1766; Registres secrets, de I à XI et de XII à XXll.

Septième armoire : Chiffres en grand nombre; Instructions pour les écrire; Papiers enregistrés par ordre alphabétique divisés en paquets numérotés; Cinq volumes du Recueil des Lois;Histoiie de la Réformation (Correzione), parPietio Franceschi ; l'Inventaire des tableaux du Palais ducal et des édifices publics ; Inventaire des armes et autres objets dans les salles du Conseil des Dix ; Deux volumes des dépêches de feu l'ambassadeur Rragadin K' Procurator, et, au septième rayon de cette même armoire, une boite renfermant des poisons avec les instructions sur la manière de les employer, 1673; Intervention des avocjadori riet carmin dans l'affaire de Guidetlo Kubbi , homme très-criminel {voir le décret du 13 novembre 1673, qui remet l'affaire aux Inquisiteurs), 1596; Information sur les notes qui se prenaient au crayon sur le contenu des lettres qui étaient lues au Sénat; Avertissemenls donnés à des patriciens au sujet d(.>s étrangers; Lcritures toutes

INVENTAIRE DES PAPIERS DES INQUISITEURS. «ilU

relatives aux moines arméniens réfugiés à Triesie ; Récit des causes pour lesquelles ils furent expulsés du couvent de Saint- Lazare ; Rapport de Casanova sur la situation et les projets de ceux qui sont à Trieste; Police dans les cafés, 1716; Lettres de Rome; Affaires financières variées; Cérémonies entre ambassadeurs; Courriers; Poste de Vienne; Caslni interdits dans le quartier de San-Moiseen 1745; Conférences avec le secrétaire de l'ambassadeurde l'Empereur, 17-40; Papiers venus d'Orient qui ne devront pas être décachetés, à moins d'un arrêté déterminé dans le Rejjistre le 29 mai 1732; Ecrits dt' Cattaneo sur la noblesse vénitienne, 1741 ; Papiers du feu duc deManloue, 1G95- 1708; Pap'ers Cattaneo; Papiers de Schulembour^j; rapportés de ]Nurember(j ; Conférences secrètes avec des secrétaires d'ambassade, 1020-1622; Capitoli des inquisiteurs d'État (petit registre, lihrct(o); Congrégation des prêtres vénitiens de 1 Oratoire, 1662; Instructions données à Yallotti, envoyé à La Haye, 1759; Correltori. 177'( ; Happoris sur le grand Conseil ; Affaires d'Ottoboni, 1709-1716; Différends entre familles; Rapport sur Rome et ses habitants, 1742; Plan et projet de dépense pour un cachot sous les plombs, 1641 ; Informations sur le secrétaire du Sénat Girardo, suspect d'intelligences avec le Nonce, 1605; Les Moines; La Frusta Ictteraria du Piémontais Reretti, iioino arduissimo, 1765; Jésuites, auteurs de l'importante controverse avec Rome, 1670; Gazettes et le grand Conseil, 1762; Les Grisons, 1766; Information de ce qui est arrivé au sujet de la religieuse Marie de Riva au couvent de Saint-Laurent ' ; Décrets du Sénat relatifs aux Religieuses, 1()27 à 1740; Information sur le caractère et les mauvaises dispositions du Nonce, 1765- 1766; Affaires d'ambassadeurs, 1698-1744; Deux Registres de permis donnés à des nobles pour écrire à des princes étrangers ou s'entretenir avec eux, 1661-1714; IJibliothèque du procurateur Molin, achetée à sa mort par le Sénat afin qu'un recueil

• Cette afFaire offre tous les éléments d'un roman, et l'épisode des relations amoureuses de cette jeune nonne avei; l'Ambassadeur de France à Venise, le comte de l'^roullay, rend non-seulement vraiseml)l.ibles, mais très-véridiques, les récits f|ue Jacques Casanova de Seinjjalt n"a |)as craint de produire en ses étranges Mémoires, au sujet de ses j)ro|)res aventures cl de celles de l'abbé de Remis.

d'oiivrii^jes si remarquables ne puisse pas sortir de l'Etat, 1638; Lettres du Père Ciera et de François Querini, relativement à l'élofje de la République, concernant Alexandre III à Venise et que le pape Urbain VIII avait fait effacer, 1637; Lois relatives au devoir des sénateurs de parler avec réserve, 1507-159H; Lettres de Nani, envoyé au Roi de Danemark, 1709; Lois du Conseil des Dix relatives aux mariages, aux bulletins de vote, aux princes et ministres étrangers, aux fabricants de verreries et de perles de Murano, 1621 ; Négociation du secrétaire Lion à Mantoue avec un Espagnol qui s'offrait de désigner les révélateurs des secrets de l'Etat ; Place de Saint-Marc et constructions, I646-I647; Pascjuinio; Le Gobho diRiaito, 1655; Affaire des perruques, 1668; Le Ridotto, 1774; Relation de Vienne par un courtisan, 1655; Pamphlet sous le nom d'un sénateur de Venise, fait par l'ambassadeur M. de Pomponne, sur la neutralité, 1708; Gbancellerie secrète; L'espion chinois, 1763; Police des cafés, 1743; Costumes, etc.

Dans les cinq armoibes, composées de dix-huit tiroirs, audessus de l'escalier, à gauche, sont confusément placés les anciennes écritures et les anciens papiers du Tribunal antérieurs à l'année 1753. L'armoire IV comporte les livres de la caisse du Tribunal, des manuscrits et des ouvrages imprimés, et les papiers des secrétaires qui ont servi depuis I5'J6 jusqu'à 1752'.

Outre ces cinq armoires, se trouvent au-dessus de l'escalier UF.UX GRANDS COFFRES [cassoiii) renfermant dcs papiers aucicus en désordre. Dans celui de droite sont les exemplaires du livre prohibé : « Commerce politique par S. Costantini », une boîte

1 Les noms des principaux Secrétaires du Tribunal des Inquisiteurs que nous ayons rencontrés depuis le commencement du seizième siècle jusqu'à réj»oque où succomba la République, sont les suivants : Bonifacio Anteimi, Bartolomeo Comino, Andréa Surian, Antonio Maria Vincent!, Maria Antonio Anteimi, G. Ballarin, Francesco Verdi/.otti, Alessandro IJusenello, Angelo ÎNicolosi, Pier Antonio Gratarol, Lseppo Cavanis, Angelo Zon, Vendramin Bianclii, Gasparo Marine, A. ÎNicolosi, Doinenico Cavaili, P. Busenelio, Giovanni Zon, Bei-nardo Gislany.oni, Giuseppe Gradenigo et Soderini.

avec l'explication des inventions secrètes de Briati , et un grand nombre de dessins et de plans '.

La situation politique des Vénitiens les avait mis, dès les premiers mouvements du seizième siècle, en contact avec les grandes puissances. Tantôt l'Espagne, tantôt la France, ambitionnaient leur alliance ou sollicitaient leur neutralité. Les moyens ordinaires de séduction ne pouvaient avoir prise sur le personnel même qui gouvernait cette République, tant le mécanisme ingénieux qui faisait jouer les ressorts de sa constitution était habilement combiné. Mais comme le nombre de ceux qui avaient accès au Sénat était relativement considérable,

* C'est évideininciil à cotte série de papiers en désordre qu'appartenaient, entre autres, des paquets considérables de rapports secrets sur les mouvements du INonce en 1606, 1607, 1608, réunis sous ce titre : Andanienti del Nuncio, puis " la narration des motifs qui ont déterminé les Inquisiteurs à s'assurer de la personne de don Antonio ÎNaldo da Faenza, avec la particulière mention de ses continuelles pratiques et conversations avec le Nonce » ; quatre paquets avec une note de la main du Secrétaire Uomino, du l'^'" janvier 1612, relatifs à im complot formé contre la République dans la maison de l'Ambassadeur d'Espagne, et les preuvesde macliinations contre la vie des Sénateurs; les avvisi de IJoccalini, et une quantité de feuilles volantes concernant les dépenses secrètes.

Quant à l'inventaire des procès qui avaient été conservés dans les Archives des Inquisiteurs depuis 1573 jusqu'en 1775, inventaire formé en 1794 par (jiuseppe Gradenigo, sous ce titre : « Spccifica dei Processi che si irovca-ono nelC AncHivio degli Inqtjisitori di Stato del 1573 yîno al 1774-1775, coinpiLua da Giusvppe Gradenigo », on en trouvera l'original parmi les manuscrits conservés à Venise au Musée Correr, et la copie dans le volume XXIX des Documenti légués à la Bibliothèque de Saint-Marc par Giovaimi Rossi. Ce fervent compilateur a joint à <;ette transcription l'inventaire des papiers de date récente queBassal,^ commissaire français, avait désignés comme devant être emportés des. Archives des Inquisiteurs pour satisfaire à la curiosité de son gouvernement.

il était naturel que la séduction mystérieusement exercée par des ambassadeurs étran^jers, au moyen d'intermédiaires à leur solde, rencontrât quelques sujets prompts à faire commerce des secrets d'État. Ainsi advint-il souvent que la Cour de France, le Roi d'Espagne, le Pape et autres princes extrêmement intéressés à connaître le résultat de délibérations qui avaient eu lieu dans les Assemblées, accessibles à beaucoup de nobles, en étaient instruits. C'était où devaient tendre surtout les représentants accrédités auprès d'un gouvernement si jaloux. Les plus graves inconvénients en étaient résultés diverses fois pour la République. Aussi, lorsque le Conseil des Dix dut reconnaître que les criminelles révélations allaient s'accroissant, et que ce mal d'abord si rare devenait en quelque sorte commun; lorsqu'il sut, de source certaine, que l'Envoyé d'Espagne avait pour principale mission du Roi Philippe de ne rien épargner pour obtenir des informations journalières sur les mouvements politiques du Sénat, où se traitaient les affaires étrangères, le Conseil des Dix prit des mesures extraordinaires pour arriver, de son côté, à connaître les coupables. De là ce renfort de puissance donné par des arrêtés fréquents aux Inquisiteurs, ses mandataires intimes, ses délégués particuliers, ses grands exécuteurs. De là aussi, de la part de ces exécuteurs, une activité de tous moments pour pénétrer l'ombre qui cache le criminel ; de là cette correspondance incessante, vers la fin du seizième siècle et pendant une partie du dixseptième, pour réussir en leurs persévérantes tentatives de découvertes. Mais tandis que les Gouvernements

(•tranjjers, particulièrement l'espagnol, celui de F'rance, celui de Rome, ont soin d'avoir des affi Jés et des traîtres qui servent leurs intérêts à Venise, la raison d'Etat veut aussi que Venise ait de ces affidés et de ces traîtres auprès de ces mêmes gouvernements. Et c'est aux Inquisiteurs qu'incombe le soin de se les procurer, de les rémunérer et de les soutenir. Ils déploient une activité dévorante à l'intérieur pour punir le criminel, et ils ont cette mission de le récompenser au dehors. La pente fatale de la raison d'État les conduit plus loin encore, et le pouvoir leur est donné de négocier, par les moyens les plus mystérieux, la disparition de ceux dont la vie leur paraît un danger pour la sécurité de la République. Inquisitori dei X perquirent et tractent omnibus modis necem jjroditorion nec se excusent : tel est le texte d'un ancien décret dans le Liber Magniis. Les documents politiques qui composent leurs Archives sont donc le plus ordinairement des pièces de la nature la plus secrète, appartenant toutes à cet ordre d'idées dont nous venons d'exposer l'objet. L'histoire, cependant, bien que servie par les plus tristes côtés, y trouve çà et là de précieux aliments. Mais qu'on y prenne garde ! Celui qui pour écrire l'histoire des Vénitiens s'appuierait avec complaisance sur les papiers des Inquisiteurs, et ne chercherait pas ailleurs à reconnaître les mouvements de leur civilisation et les principes de leur politique en divers temps, se méprendrait étrangement et n'éviterait pas recueil dans lequel est si misérablement tombé l'écrivain français Amelot de la Houssaye , malgré le talent qui d'ailleurs le distinguait. Ce serait en effet le cas

(le dire de lui ce qu'a exprimé en si bons termes le (jrahd Foscarini dans une de ses lettres au prélat Passionei , Nonce à la Cour de Vienne. « De cette façon, dit-il, il ne découvre qu'un tout petit côté, et le plus misérable de la nature bumaine. Qui s'adonne à ce mode d'étudier, devient plus malicieux que prudent. Il apprend, il est vrai, les vices du gouvernement, les défauts des bommes, mais ne sont-ce pas des choses vaines, à moins que l'on n'y joigne l'exposé des principes qui sont opposés?. . . Amelot, imbu comme il l'était des principes et du génie du siècle auxquels ses études l'avaient formé, en prit les vices, et jugea la République de Venise comme Tacite avait jugé le gouvernement de Tibère. Il veut que tout dérive des maximes secrètes d'Etat : les actes les plus indifférents, les mesures de prévoyance les plus simples, et jusqu'à certaines coutumes du peuple. Aussi, ne pouvant pénétrer les principes du gouvernement qu'il décrit, il s'altacba seulement aux effets qui se font voir extérieurement, et de beaucoup d'efforts il ne recueillit « qu'un fort médiocre fruit '. »

Venons aux faits.

L'époque à laquelle les Inquisiteurs d'Etat commencèrent à être en correspondance directe avec les ambassadeurs de la Seigneurie n'est pas antérieure à l'année 1586. Un document du Conseil des Dix, en date du

1 Voyez Archivio storico Italuno ossia Raccolla Ji opère e Documenti jinora inediti o divenuti rarisximi , risquardanti la Storia d' Italia , tomo V. (Florence, 1843.) Letteia a Alonsignor Passionei, Nunzio Pontijicio a Vienna, pago 22.5. La piihiication de cet Intéressant volume V est due à M. ToMmaso Gar.

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9 juillet, constate cette innovation. C'est une lettre adressée aux ambassadeurs de Venise à Rome, à la Cour de l'Empereur, en France, en Espagne et en Savoie. Les Décemvirs lui expriment l'infini déplaisir avec lequel ils apprennent souventesfois par les communications qui leur viennent des cours étrangères, que les affaires traitées dans les Conseils secrets sont révélées. Ils ont résolu de prendre toutes les mesures nécessaires pour arriver à connaître les fauteurs de scélératesses aussi grandes. Ils estiment que leurs ambassadeurs accrédités aux diverses Cours pourront, par des moyens sûrs et secrets, les aider dans cette importante recherche, et comme il s'agit du salut de la République, ils les autorisent à se prévaloir de toutes sortes de moyens pour y réussir, leui- permettant de promettre des récompenses qui seront proportionnées à la qualité des personnes qu'ils emploieront dans cette entreprise de découvertes, et les avisant d'avoir à instruire de leurs démarches et de leurs succès les Inquisiteurs '. L'Ambassadeur d'Es-

1 1586, 9 juillet, en Conseil des Dix. Recommandation était faite en celte lettre aux Amlias.s.tdeurs d'adresser leurs réponses sous une première envel()|ipe aux Inquisiteurs, puis le tout au\ Chefs du Conseil. Cet usa{»e ne se maintint pas dans la suite... « Daitdo ilel recever délie pre<!enti et esecutioni di esse avviso alli ïnquisitori nosiri delli serreti , con la roperta perô indricriata alli Capi del soprndetto Consinlio. » Giovanni Rossi interprète ainsi cette forme : ... u Ne si pens\ essere stata cerimonia vuota d'effetio : serviva ahneno a dimostrare il rispetto defjli Inquisitori verso il Consiglio de' X : valeva d'altronde a frenare qnalt lie loro cattiva iutenzione, se stata ci fosse : anche questo era se{;n() deir armonica catcna slrinj;cuie fra loro tutte le autorità repnhhlicanc : era confessione, clie il Tril)iuiale degli Inquisitori fosse, corne dic(!vasi , Veinanazione da quello de' X, (piasi una sua creatura. u (^Manuscrlls de G. Rossi, t. XXIX; Doi uinents, Bibliothèque de Saint-Marc. 1

pagne fut le premier à répondre, et comme il demandait jusqu'à quelles limites il pourrait étendre ses récompenses en faveur des dénonciateurs, le Conseil l'autorisa à promettre jusqu'à cinq cents écus, sauf à augmenter la somme selon l'importance des services qui seraient rendus. Chose étrange ! ce même Ambassadeur en Espagne, qui le premier s'était mis en devoir de seconder avec tant d'empressement les desseins du Conseil des Dix et qui avait envoyé les premières informations aux Inquisiteurs, devait, quelques années plus tard, étant Ambassadeur à Constantinople, périr en quelque sorte sous leurs coups. Il s'appelait Hieronimo Lippomano; il avait été Ambassadeur à la Cour de France sous Henri III avant d'être envoyé à la légation de Madrid, auprès de Philippe II; en 1591, il était à Constantinople. A la séance du 19 avril, au Conseil des Dix, un rapport fut lu dans lequel il parut démontré que cet Ambassadeur avait communiqué des dépéchés à des ministres étrangers, qu'il entretenait une correspondance particulière au moyen du Prieur de la Trinité, son frère. Les Inquisiteurs furent aussitôt chargés de faire arrêter l'Ambassadeur à Constantinople, et de le traduire prisonnier à Venise, sur un vaisseau de l'Etat. Le successeur qui lui fut désigné reçut ses instructions des Inquisiteurs euxmêmes pour procéder à une aussi extraordinaire arrestation. Sir Lorenzo Bernardo, qui fut élu, partit aussitôt et accomplit cette mission difficile '. Le navire qui por-

« Fapi.is des X. 19, 20, 21, 22 avril; 2, 14 et 24 mai. Voyez aussi aux AnciiivEs de Fh*nck, Papiers de Simancas (K. 1675), les deux dépèche'5 de i'arnljnssadeur d'Espagne Franci'sco de Vera sur le cas d'flieronimo Lippomano, 14 septembre et 31 août 1591.

tait le patricien inculpé d'un crime si grave venait à peine d'entrer dans les eaux vénitiennes, que Hieronimo Lippomano, à la vue de cette Venise d'où il était parti en si grande réputation et où il rentrait en un état si misérable, ayant réussi à distraire l'œil vigilant de ses gardiens, se précipita dans la mer et y périt.

Que la République eût, parmi les citoyens et les patriciens, des révélateurs au service étranger, cela était indubitable, et les j)reuves en sont fréquentes pour l'investigateur des papiers diplomatiques de tous pays. Ce n'était pas d'ailleurs une chose nouvelle, bien que devenue plus commune à la fin du seizième siècle, que ce commerce des secrets de l'Etat vénitien. Louis XII, dans le cours d'un entretien familier qu'il eut avec un Ambassadeur, peu de temps après avoir conclu la paix à Blois avec la République, lui faisait l'aveu que dans les circonstances même les plus difficiles, il avait pu être instruit de certaines résolutions du Sénat fort intéressantes à connaître. En 1542, il v eut un procès dont les incidents firent bruit en France : deux secrétaires vénitiens avaient été gagnés par l'Ambassadeur du Roi, et lorsque, découverts, ils s'étaient réfugiés au palais de l'Ambassade, comme sous un pavillon protecteur, ils en furent extraits sans aucun ménagement ; leur procès fut instruit, et ils furent mis à mort. La cause de ce procès, d'ailleurs fort curieux en ses détails, commença d'éveiller plus particulièrement l'attention du Conseil des Dix, et c'est à cette époque qu'il faut faire remonter l'origine de tant de précautions, de tant de rigueurs, de tant de decreti et de proclami contre les fauteurs de semblables

crimes. Mais les plus dangereux corrupteurs ne furent pas, au seizième et au dix-septième siècle, les Ambassadeurs de France à Venise, ce furent ceux d'Espagne. Le palais de l'ambassade espagnole, à San Giacomo dell' Orio, était une véritable officine de révélations, sous l'enseigne royale de Philippe II et de Philippe III, dont, pour ce service, les finances étaient toujours illimitées '.

' Les Ambassadeurs pour les Rois d'Espagne auprès de la République de Venise, depuis 1571 jusqu'en 1649, furent :

1571, 15 mars. Don Diego de Glsman de Silva, abbé de Saint-Micliel

de Trani en Sicile, chanoine de Tolède et conseiller du Roi,

mort à Venise en janvier 1577.

1577, 29 septembre. Do>' Jcan Idiaquez, 1579, 28 mai. Don Christoval de Salazah. 1589, 20 juin. Dox Fraxcesco de Vera e Aragon. 159G, 30 mai, Dox Isico de Mendozza. (Se retira en 1601 au couvent

d'Alcala, d'où il adressait au Roi des Mémoires d'Etat.) 1600, 6 novembre. Dos Francesco de Vera e Aragon (pour la secondi-

fois), mort à Venise le 7 avril 1603.

1604, 19 avril. Don Inico de Cardenas.

l'i()6, 5 mai. Dox Francesco de Castro, Ambassadeur extraordinaire. 1607, 17 décembre. Don Alonso della Gueva. 1619, 30 août. Don Luigi Bravo d'Acugna. 1625, 5 juillet. Gristoforo Benevento y Benavides. 1632, 23 septembre. El Conde della Rocca.

Les Papiers de Simancas , conservés aux Arcbives de France, fournissent de particulières informations sur les affaires de Venise et d'Espagne. On y trouve le détail de leurs dépenses secrètes, mais raremen( les noms des affidés, ainsi : 210 livres à une personne secrète (jue no sideclaran per buenox respettox. 354 livres dos personas secretax. 700 livres dos personas conjîdentes. Le détail de ces dépenses était présenté au Roi tous les six mois. La Correspondance de l'Ambassadeur vénitien Antonio Priuli avec les Inquisiteurs est particulièrement curieuse sur le fait des révélations qu'il était parvenu à se procurer à la Cour de Madrid. Voir ses lettres du 6 juin, du 14 août, du 20 novembre, du 17 janvier 1610, etc. Un Espagnol, attaché au service du Secrétaire d'Eiiii Prada, lui apportait pendant la nuit les dépêches originales qui étaieni

Aussi était-ce vers les murailles de cette maison, vers ses tenants et aboutissants, vers ses issues variées, vers le campo où étaient ses grandes portes et les canaux où étaient ses petites, (jue l'œil des agents secrets au service (les Inquisiteurs se tenait ouvert. Malgré tant d'efforts, il faut le dire, le succès des découvertes était rare, tant la prudence, l'ingéniosité, la dissimulation, le travestissement, et tout l'arsenal des mystères avaient d'inventions et de moyens. L'exaspération des Inquisiteurs et des Décemvirs fut à leur comble, particulièrement de 1600 à 1660, et elle était sans cesse entretenue par les avis que leur donnaient leurs Ambassadeurs aux Cours étrangères, que la révélation de leurs dépêches procurée aux premiers Ministres de ces Cours, par la voie de Venise, mettait souvent dans un embarras cruel ou dans une position difficile. Il existe dans les documents des Dix un rapj)ort très-curieux sur une conversation intime, tenue par le Grand-Duc de Toscane, le 7 juin 1590, avec le résident vénitien à sa Cour, relatif à l'inconvénient des révélations politiques qui se faisaient à Venise touchant les affaires courantes. Dans les papiers des Inquisiteurs, on trouve à la date du 30 janvier 1647 un récit des plus piquants sur le Cardinal Mazarin, qui, dans une conversation tout intime avec l'Ambassadeur vénitien à la Cour, voulant marquer son extrême confidence pour sa personne et son amitié pour la République, avait tiré de sa poche une sorte de mémoire contenant une série

relatives aux affaires d'Italie, et particulièrement les lettres de l'Ambassadeur du Roi d'Espa{^ne à Venise. Elles étaient aussitôt copiées, puis reportées soit aux archives du Ministère , soit dans le cabinet du Ministre ,

d'extraits des propres dépêches que cet Ambassadeur avait dernièrement fait remettre à son Gouvernement et dont tout le détail concernait Mazarin lui-même ' . M. de Grémonville, qui représentait In France à Venise deux ans avant que Mazarin se montrât si expansif et si complaisant, avait sans doute connu la source de ces révélations, car il écrivait à la date du 10 juin : « M. Contarini est à Munster. La plupart des choses qu'il écrira viendront à ma connaissance, en ayant trouvé le moyen ; mais si l'on en concevoit le moindre soupçon, je perdrois aussitôt cet avantage ^. »

Une dépêche pleine d'animation et de passion est celle du 28 juin 1667 et qui fut adressée au Sénat par Marc-Antonio Giustinian, Ambassadeur de Venise à la Cour de Louis XIV. Au moment où il allait partir pour Gompiègne, et y attendre le retour du Roi, alors aux frontières, M. de Lyonne l'avait fait appeler, et, par une tierce personne, lui avait fait dire que le Roi avait lieu de se plaindre des dépêches qu'il avait écrites à la République au détriment de la Couronne. Tout le récit de cet entretien est fort détaillé, et, sous l'impression du ressentiment qu'il en avait éprouvé, s'adressantau Sénat, il lui lance cette amère ironie :

« J'adresse en chiffres à l'Excellentissime Sénat mes trèshumbles sentiments, car je souhaiterois que mes soucis fussent ensevelis au fond du cœur de Leurs Excellences. Mais il me paroît que c'est la Redoute (salle du jeu public) qui reçoit les

' Abcuives de Vemse, Papiers des Inquisiteurs ou Communicate , les pièces 30 janvier et 15 février 164G (more Veneto), ot 26 mars 1647.

2 BiBLiOTHÈOiE IMPÉRIALE (Manuscrits, n° 1G0U9), Dépèches de M. (le Grémonfille , ambassadeur puur le Roi à Venise.

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