NECESSITE DES REVELATIONS. CI-'J
secrets de l'État, et que la Place est la chambre où se conservent les dépêches. Que Vos Excellences nie pardonnent si je leur parle avec cette audace, car la passion me domine; mais si je n'avois pas le courage de leur dire ce qui va suivre, je ne serois ni citoyen ni homme '. »
Les trames ourdies à Venise par les Ambassadeurs étrangers, pour arriver à connaître les résolutions et les intentions du Sénat et du IMinistère, variaient naturellement selon le plus ou moins d'importance des affaires courantes, et selon la nécessité des temps. Il allait de soi que lorsque Louis XIV avait ses armes engagées en Italie ou que Louis XV avait dû porter la guerre contre l'Autriche, sur les confins du Milanais et des possessions vénitiennes, ces souverains ou au moins leurs premiers ministres devaient tout faire pour être instruits des inclinations qui se manifestaient pour telle puissance plutôt que pour telle autre dans les conseils de la République, où se délibéraient à la tribune, et où se prenaient, à la majorité des suffrages, des résolutions cjui, dans ces circonstances, pouvaient être très-graves. Lorsque la France était engagée avec l'Angleterre, il pouvait lui importer peu de connaître ce qu'en penserait la Sérénissime llépublique, mais lorsqu'elle en venait aux mains avec le Duc de Savoie ou le Iloi de Sardaigne, ou qu'elle était son alliée pour combattre la maison de Habsbourg qui avait succédé dans Milan à la puissance espagnole, les délibérations des Véniliens, leurs attaches, leurs inclinations, leur neutralité en tout cas, devaient lui importer beau-
' ARCirivr.s dk Vkmse (Scnal), Dépr.chfx de France. (]orres|)on{l;iii(:e do M. A. Zustigiian, n"> 255.
(ilV LES ARCHIVES DE VENISE.
coup. En ces occasions donc, l'habiletë, la dextérité, la prudence d'un ambassadeur, employées à ne rien ignorer, étaient choses faites pour le si(;naler à l'attention du cabinet de son gouvernement. La correspondance, à cet égard, révèle des faits curieux, initie à des mystères, et met en lumière des manœuvres piquantes. Les lettres de l'abbé de Pomponne et du comte de Froullav', tous les deux ambassadeurs pour le Roi à Venise, en des temps de grandes guerres sur territoire italien, mo!itrent ce qu'il importait qu'un ambassadeur fit à Venise pour un ministre comme M. de Torcy ou comme M. le cardinal de Fleury. Voici de curieuses pièces à l'appui et qui sont tout à fait du ressort des Inquisiteurs d'Etat, puisqu'il ne s'y agit rien moins que de beaucoup tenter pour amener leurs secrétaires à composition. M. le Garde des sceaux de France, qui était en même temps Secrétaire d'État des affaires étrangères en 1735, écrivait le 22 juillet à M. l'Ambassadeur à Venise :
«Vous verres, Monsieur, par mon autre dépêche, quels sont les principes et les veues que le Rov jng^e à propos de suivre, et quelle doit estre en conséquence votre conduite et quels discours vous devez tenir avec votre confèrent, qui se trouve obligé de rendre compte au Sénat.
n II est bien difficile que par cette voye quelque négociation puisse réussir; il y a trop de personnes instruites, trop de sentimens différens à concilier, trop peu de secret même à
' La collection si remarquable et publique des Papiers d'Etat conservés au BniTiSH Muséum possède de nombreuses dépèches des Ambassadeurs de France au dix-huitième siècle. Voir, entre autres, les [)e/)èt:licx de M. l'abbé de Pomponne au Roi et Lettres du Roi à l'abbé de Poni|)onne, son ambassadeur .\ Venise, 1705-1709, et beaucoup d'autres documents y/v/ZK-rt/v de cette nature.