‹ Les archives de VeniseChapitre 62 sur 176 · DERNIERS AMBASSADEURS VENITIENS. :'A · texte numérisé non relu

DERNIERS AMBASSADEURS VENITIENS. :'A

y séjourna jusqu'au 9 juin 1 795, bien que, pendant cette absence, son hôtel à Paris fût considéré comme étant encore la résidence ordinaire de l'Ambassadeur de Venise. Sa correspondance, en date de Londres, composée de cent quatre lettres, ne traita toutefois que des choses françaises. Rappelé le 7 mars 1795, Almoro Pisani fut le dernier Vénitien qui eut (jualité d'Ambassadeur de la République en France.

Au mois de juillet 1795 arriva à Paris le Vénitien Alvise Querini, mais avec le titre de nohile. Son élection avait été le sujet de vives discussions dans le Sénat et n'avait, j)eut-on dire, réussi, que sous la pression des circonstances politiques. Le 30 juillet, il se présenta devant l'Assemblée avec ses lettres de créance adressées aux i<. Représentants du Peuple français dans la Convention nationale. » Il demeura en la même qualité près du Directoire, et les négociations qu'il eut avec Barras et le ministre des relations extérieures , Charles Delacroix , font le dernier objet de ses dépêches. Le 12 mai 1797, la Répul)li(jue de Venise, trahie autant par elle-même que par l'étranger, expirait après quatorze siècles d'existence. Dans le délai le plus bref, la notification de sa déchéance fut adressée sous forme de species facti à ses derniers représentants au dehors. Le 20 mai, celui qui la représentait en France, n'ayant pas encore reçu ce document, fut avisé par le Directoire, que la Républi([ue de Venise n'existant plus, la mission qu'il remplissait n'avait désormais plus raison d'être. Ainsi se retira de France le dernier des anciens Vénitiens, et les

deux dernières dépêches, portant les numéros 136 et 137 de sa correspondance, sont en date du 22 mai et du 3 juin 1797 ^

Une sympathie marquée de la part des historiens de tous pays, un suffra^je unanime de louanges, une confiance spontanée, ont accueilli les communications du peu de dépêches d'Ambassadeurs vénitiens qui ont été rendues publiques depuis quelques années. Que sera-ce lorsque, par les publications prochaines, on les connaîtra presque toutes, et qu'on pourra en apprécier l'ensemble? Que de tableaux heureusement peints ressortent de ce grand cadre! que de traits finement accusés! que de sentiments bien définis ! que de lois par un mot naturellement venu, par une remarque isolée, ces Vénitiens vous montrent ce qui est au fond du cœur, et ce qui agite et passionne l'esprit des Princes et des Ministres avec lesquels ils traitent! Où avaient-ils acquis ce talent d'observation et d'exposition qui dès le quinzième siècle leur est si particulier? Etait-ce donc chez eux qualité innée? L'auteur si méritant des « Négociations de la France dans le Levant » a dit avec justesse : « Venise

' Par un calcul approximatif raisonné, que nous avons établi d'après le nombre des Ambassadeur;; vénitiens qui furent accrédités en France depuis Tavénement de Louis XII (époque où ils devinrent ordinaires) jusqu'à la chute de la République en 1797, — abstraction faite des temps pendant lesquels, sous Louis Xîl (1509-1513), sous François F'" (1526- 1528), sous Loiis XIV (1710-1715) et sous Louis XV (1715-1720), les rapports diplomatiques furent interrompus entre les deux pays, — nous avons estimé que pendant le cours de ces trois siècles de bonne amitié (1498, avril, à 1797, mai), la diplomatie vénitienne avait dû fournir un ensemble de 30,322 dépèches à l'adresse de son {jouvernement.

avait créé et empreint du cachet de son esprit cette science nouvelle de la diplomatie. » Mais pourquoi ces Vc-niticns plutôt que tels ou tels autres Italiens? Ce n'est pas que nous voulions dire qu'il n'y eut point d'autres négociateurs habiles aux portraits, heureux dans l'observation, experts au récit, politiques quant aux réflexions et aux conseils, en cette Italie très-civilisée du quinzième siècle. Rome a fourni des nonces fort capables, et Florence eut l'immortel Machiavel! Mais nulle part nous ne rencontrons une diplomatie aussi régulièrement bien servie, et dont les caractères et les qualités sont si bien établis, qu'on les dirait transmis de personnage à personnage, par un esprit de tradition qui se plait à perpétuer les moyens, les artifices, les couleurs, les pinceaux, la manière enfin et la méthode. Il faut sans doute chercher, dans le système adopté pour l'éducation de ces jeunes patriciens de Venise , le secret de (jualités politiques si généralement répandues parmi eux. Dès leur jeune âge, ils apprenaient qu'à moins de se faire moines ou abbés — car Venise n'admettait point (pi'un reli,';ieux de profession eût à connaître do ses affaires temporelles — ils auraient inévitablement accès aux choses de l'Etat, qu'inévitablement ils devraient en être les serviteurs. Toute l'éducation qu'ils recevaient tendait à les diriger vers cette voie du service administialif et p()liti(|ue. A vingt et un ans, les plus aptes étaient (pieUpielois élus Savii alli ordini, c'est-à-dire Sages aux ordres ou auditeurs au Conseil , admis à entendre toutes les discussions des Ministres (jui [)ré|);uaient les communications à faire au Sénat. A vingt-cinq ans, ils

entraient de droit au Grand Conseil, c'est-à-dire dans l'assemblée de tous les patriciens , et dès ce jour prenaient part à l'élection des charges. Le plus souvent, à l'issue de leur adolescence, beaucoup accompagnaient en leurs missions , et h titre libre , les Ambassadeurs ou les Provéditeurs ; c'était de toute façon faire une bonne école. Ils apprenaient ainsi l'usage des Cours, la manière de traiter, l'art de négocier, et s'exerçaient à écrire en consignant en des diarii ou journaux personnels le résultat de leurs observations. Ils savaient surtout que les mouvements de la politique à l'étranger avaient le plus souvent leurs ressorts dans les sentiments et les passions des Princes et des Ministres puissants; qu'ainsi, ils ne devaient rien négliger pour les bien connaître. De là sans nul doute cette particularité constante de la recherche et de l'exposé des détails dans les écrits de la diplomatie vénitienne.

L'attrait des dépêches des Vénitiens tient surtout au soin minutieux des informations qu'ils trouvaient le moyen d'avoir sur toutes les actions et les mouvements des personnages de la Cour, non moins que sur ceux des chefs de parti dans les temps de trouble. On peut affirmer que, sous, les A'alois, sous Henri IV et sous Louis XIII , nulle diplomatie n'était pareillement servie. Ces ambassadeurs étaient d'une bonne école, et savaient dire hieti ce qu'ils avaient bien vu. Les audiences étaient alors nombreuses. Les souverains de France, en effet, ne commencèrent à faire les mvstérieux et à rendre peu fréquente l'approche de leur personne que depuis Louis XIII ; mais les Valois et Henri IV étaient de

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l'abord le plus facile, et ils s'épanchaient volontiers avec les ambassadeurs des Puissances vraiment amies. Louis XIV, en inaujjurant une sorte de culte extérieur pour son personnage, a rendu ses entretiens politiques beaucoup plus rares et le plus souvent insi^jnifiants; de là un intérêt bien plus vif et plus direct s'attache aux dépêches qui sont antérieures à son règne. Les entretiens des ambassadeurs de Venise avec Catherine de Médicis et avec Henri IV sont de la plus grande curiosité; ceux du cardinal de Richelieu, racontés par ces négociateurs experts, ont une saveur particulière que nous n'avons pas trouvée ailleurs. Les fréquentes audiences, les voyages continuels de ces ambassadeurs à la suite de la Cour, prêtaient à une correspondance sans cesse animée. Partout où se rendait cette cour, arrivait aussi l'ambassadeur et sa compagnie. Sous Louis XII, il habite Blois plus que Paris. Sous François I", il est en perpétuels déplacements. Sous Henri H, il est tour à tour à Poiss\ pour être plus près de Saint-Germain, à la Ferté-Milon pour être à portée de Villers-Cottercts, à Moret ou à Melun pour toucher à Fontainebleau, puis le voilà à Compiègne et à Blois. Ce ne fut guère que sous Catherine de Médicis, ou plutôt sous les Rois ses fils, qu'il résida plus régulièrement à l\uis; encore était-il de tous les séjours un peu prolongés que faisait la Cour en dehors de la cajiitale, cour sans cesse hors d'haleine, et d'humeur si mobile et vagabonde qu'elle semble ne jamais être (ju'en aventures de polilitjue, dédiasse, de religion ou de galanterie menées à Blois, à Chambord , à Amboise, à Chenonceaux et à Tours. Peu de faits échap-

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paient à l'oreille aisément entretenue de l'ambassadeur, peu de symptômes, à son œil fort exercé. De plus, il faut dire que (jrâce à des complaisances de la République pour le trésor de France sous le Valois, à des actes de sympathie personnelle admirablement entendue pour Henri IV, à une communauté de sentiments et de vues politiques contre l'Espagnol échangés avec Richelieu, une confiance extrême s'établit entre les envoyés de Venise et la maison de France. Catherine les recherchait, et avec eux faisait rexj)ansive ; Henri IV ne leur refusait jamais le charme (;t l'attrait de ses entretiens; M. le Cardinal leur soumettait les plus graves questions, et lorsqu'il fit le voyage de Lyon et de Piémont, il avait pour bon rompa(;non politique, en son carrosse, l'ambassadeur de Venise.

Un attrait des plus vifs qu'offre encore la consultation de ces documents diplomatiques appelés « les dépêches » tient h la corrélation qui existe entre elles. Il se peut en effet que telle dépêche écrite à Madrid ou à Rome soit tout aussi intéressante pour la France que telle dépêche écrite à Paris. S'offre-t-il dans l'histoire une question dont le débat et les phases soient communs à plusieurs grandes Puissances, vous avez sous la main, en cette chancellerie secrète, toutes les dépêches arrivées, pour ainsi dire eu même temps, des différentes Cours intéressées. Vous connaîtrez alors, en un même temj)S aussi, quel tour veulent donner à cette question les Souverains et les Ministres qui y ont part, soit d'une manière déclarée, soit d'une façon occulte. Serait-ce traiter sagement

de la rivalité du Roi de France et de l'Empereur, que de ne consulter que les écrits de l'ambassadeur témoin des actes et confident des pensées et projets du Roi Très- Chrétien? ]^'est-il pas bon aussi, n'est-il pas nécessaire de référer aux écrits de l'ambassadeur témoin des actes et confident des pensées et projets de l'Empereur? Voici un débat qui naît à Rome relativement à la France. C'est une question française, mais n'est-elle pas aussi bien romaine? De quel intérêt, alors, ne seront pas à la fois les dépêches écrites de la Cour Pontificale et les dépêches écrites de la Cour de France? Quel avantage n'offre pas, pour aider à l'acquit des connaissances auquel vous oblige votre qualité d'historien, cette possibilité de consulter en un même temps et les unes et les autres! C'est dans cette variété si recommandable et si utile que la réunion, en un miême lieu, de tant d'informations certaines sur un même objet politique, acquiert un relief si appréciable. Au milieu de toutes ces dépêches que remplissent l'énoncé des faits et l'exposé des impressions éprouvées auprès de ceux qui, à un moment donné, font le jeu de l'histoire, l'historien se trouve avoir en quelque sorte sous les yeux le mouvement simultané de leurs pensées, de leurs projets et de leurs actions !

On a dit que les dépêches des Vénitiens avaient le charme des mémoires. Mais il y a mémoires et mémoires! or nous dirons qu'elles ont, en général, le charme des meilleurs mémoires, car elles contiennent avec abondance tout ce qui est propre à former des mémoires excellents par la sûreté, par l'agrément et par la variété des détails. Si l'ambassadeur a vu le Roi ou M. le Car-

din.il, et qu'il ait eu, soit avec l'un, soit avec l'autre, une conversation faite pour animer son récit, il se {jardera bien de ne la pas transmettre au Sénat. Au sortir de l'appartement où l'audience lui a été donnée, il la résumera, toute fraîche prononcée, sur le carnet qui ne le doit point quitter, et rentré dans son cabinet d'ambassadeur, il la fera passer de la page du précieux carnet en celle de sa dépêche. Il nous serait aisé de citer les mille et un exemples que nous avons recueillis de ces traits qui donnent tant de vie à ce genre d'écrits chez les Vénitiens de cette époque-là. Ils abondent dans les dépêches au temps des Valois consacrées à la Reine mère; ils ne sont pas moins nombreux dans les dépêclies écrites sur le règne de Louis Xlll, particulièrement depuis que Richelieu fut le Ministre dirigeant. Nous nous en tiendrons à n'en rapporter que quelques-uns qui sont relatifs à la personne de Monsieur le Cardinal.

Siméon Gontarini est à la Cour en 1626. Le traité du 5 mars a été signé à Monçon. C'est cette ennuveuse et traînante question de laValteline et des Grisons qui en a fait les frais avec l'Espagnol. L'Ambassadeur vient voir M. le Cardinal, qui, dans une conversation précédente, l'avait assuré de grandes complaisances pour sa bonne alliée la République Sérénissime et avait fini en lui disant deux ou trois fois : « Surtout taisez-vous. » Cette fois Contarini vient donc le remercier au nom de la République pour ses bonnes intentions, et le Cardinal, le prenant à part, lui dit : « Monsieur l'Ambassadeur, vous souuient-il de ce que je vous ai dit? N'êtes-vous pas d'avis que c'était la vérité? Voyez un peu comment les

choses se sont passées, et comment, de grâce, pouvionsnous faire la guerre en dehors du royaume quand d'autres nous la voulaient faire chez îtous ? j'avais bien prévu que nous ne pouvions pas ?ious gouverner autrement. Que dira-t-on ci présent du Cardinal de Richelieu , que chacun se plaît à blesser? Avez-vous vu ce qui s'imprime contre moi? Nous avons obtenu ce que nous voulions, c'est-à-dire les Espagnols hors la vallée et hors nos passages. N'êtes-vous pas content? Ceux de Rome maintenant disent du bien de moi, et me veulent canoniser, et ils doivent s'apercevoir qu'on 7ie peut point gouverner en France comme on gouverne à Rome! Mais si je ne négocie pas ici les affaires selon leur plaisir, les voilà aussitôt à dire qu'ils me veulent excommunier. Là-dessus je me mis un peu à rire et je dis que son Illustrissime Seigneurie, prudent seigneur, connaissait bien déjà les qualités et les défauts de l'air de Rome '. »

Et à quelque temps delà, l'Ambassadeur ayant appris que le ministre d'Espagne, le cardinal Barbcrini et Fargis, ambassadeurs de France à Madrid, étaient convenus de faire quelques altérations au traité, damnables aux intérêts de Venise, va trouver M. le Cardinal. « Il était, dit-il, tout vivace d'esprit et de paroles, et bien que dispos aussi à m'écoutcr volontiers, plusieurs fois il tenta de m'interrompre; et moi, doucement, le priant de me laisser terminer ce cpie j'avais à lui dire, il se complut à le faire, puis me lit celte réponse précise : « Tout cela n'est rien. Fargis est un fou. Que Votre Excellence aille

• AnciiivES DK Vemsk. Dépêche; de France, volume (Ui. Simkom Con- TABIM, nnil);tssadeiir. Lfllre du 25 ocloliie 162(i. P.niâ.

chez le Roi, (qu'elle le lui dise, qu'elle lui dise même que c'est m.oi gui le lui ai dit. Rien n'a été établi; ce fut une simple manière de voir de Fargis. Nous ne donnerons les forteresses ni aux gens de la Valteline ni aux Espagnols; nous ne sommes pas des aveugles, nous savons que l'Italie nous tiendrait tous pour des fous. Quatre jours après que cet avis sera parvenu à Rome, un de nos courriers y sera aussi, par lequel on saura que nous ne sommes pas contents et que nous ne voulons pas faire perdre à la France sa réputation. Écrivez aussi cela à la République, dites-lui que c'est de moi que vous tenez ce propos. Fargis a fait des siennes, nous le rappellerons à l'ordre, je vous en assure. Ce que je vous dis là, nous V avons dit à tous. Faites-vousle dire par l'ambassadeur d'Espagne. Ah! d'it-W , j'oubliais que vous ne communiquiez pas ensemble. J'aime fort Votre Excellence, je suis tout entier de son côté^. »

A Contarini succéda Georgio Zorzi, qui connut le Cardinal pendant la double lutte qu'il eut à soutenir à la Cour contre la Reine mère et, au dehors, contre ceux de la Rochelle. Si le cadre est plus grand, plus vive aussi, plus élevée et saisissante est la peinture. Rien de plus intéressant que de voir sous la plume du Vénitien le travail incessant, l'occupation constante, l'animation politique du grand uîinistre, « infaticabile ed indefesso, non concedendo à se stesso ne ai proprii affari, né pausi, ne respiri^. » Ce sont ses expressions. Et que ne dirons-nous de sa dépêche du 2 octobre 1628, qui, traduite par le

J Idkm, ibidem. Lettre du 22 octobre 1626.

2 AnciiiVES DE Venise. Dépêches de France, Zonzi Zorzi, ambassa- «leur, 1626-1629. Volumes n" 67-70.

pinceau d'un grand artiste de genre, serait d'un effet si beau? C'est le jour où la flotte anglaise s'avance à pleines voiles vers l'de de Ré. Le Roi de P'rance et le Cardinal et tout ce qu'il y a de guerriers dans la suite du Roi sont sur la plage ; tout s'anime au combat pour le cas où Buckingliam tenterait le débarquement. L'ambassadeur de Venise s'est pénétré de tous les épisodes émouvants de la journée ; il n'a point quitté la plage; puis, le soir venu, à une lieure avancée de la nuit, il est allé à M. le Cardinal, étonné de le voir à une pareille heure. C'était pour parler de la paix, que peut-être, pensait-il, il lui serait possible de négocier en qualité d'intermédiaire. Vains projets d'un conciliateur trop empressé ! Mais sur ce point délicat s'engage une conversation du plus vif intérêt entre ces deux esprits très-politiques. Comme on le voit, le Vénitien n'omet point ces détails pittoresques qui sont si bien faits pour vivifier le récit et conserver aux circonstances le coloris particulier que la réalité leur a donné.

Les négociations des traités, du reste, étaient les grandes campagnes où les passions politiques du Cardinal avaient sans cesse le plus grand jeu. Ce vaillant esprit ne trouvait jamais quelqu'un qui fût propre à le comprendre absolument : aussi avait-il en ces occasions d'étranges défaillances, qu'à ses confidents les ambassadeurs vénitiens il ne craignait point d'avouer avec des mouvements d'extraordinaire expansion. Nous citerons encore ce trait pris à une dépêche du Vénitien en 1G30. Le 8 octobre, le traité de la paix sigiu'e à Ratisbonne, pour les négociations de laquelle Richelieu avait envoyé

aux conférences le Père Joseph et M. de Léon, venait d'être apporté à Paris. Le 25 , Alvise Contarini (celui même que j)lus tard nous trouverons si habile ambassadeur au Con{jrès de Munster), Alvise Contarini est reçu par le Ministre. L'entretien fut long, et nous empruntons à la dépêche qui en rend compte ce singulier et caractéristique fragment : <« Ce matin, écrit l'ambassadeur, j'ai vu le Cardinal, que j'ai trouvé très-affligé. « Veuillez m excuser, me dit-il, si je ne vous ai point vu plus tôt, car je suis plus mort que vivant ; depuis la maladie du Roi, je n'ai pas éprouve de plus rude souci que celui-ci. De Léon et le Capucin ne pouvaient faire pis qu'ils n ont fait! Plût à Dieu que la France eût fait couper la tête à Fargis et à beaucoup d'autres qui ont excédé leurs pouvoirs en des traités de ce genre, et oct il va de l'honneur du royaume ! Il y a vingt articles, et il n'en est pas un qui n'ait trois ou quatre erreurs des plus graves. Il n'est plus possible de songer ci traiter en France, il n'y a plus d'homme pour cet ouvrage. De Léon et le Capucin se sont laissé tromper par les Princes Électeurs. Je ne puis vous en dire davatitage avant que la Reine mère ne revienne; on arrangera le tout avec elle. Mais je ne crois pas que celte paix soit stable, car nos ministres ont dépassé leurs instructions. Ils ne devaient traiter que des cho se s^ d'Italie, et ils y ont inclus les affaires de Champagne pour les évêchés de Metz, du Ihic de Lorraine et autres. En outre d'un traité, ils ont fait une alliance entre nous et l'Empereur, alliatxce honteuse, préjudiciable et fâcheuse pour tous nos amis; nous obligeant à ne pas donner de secours aux ennemis de l'Empire ni en ai'gent, ni en conseils, ni en forces. Il ne leur

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manquait plus que de 7ious ohliger à l'enoncer à toutes les alliances pour rendre notre honte plus entière. En ce nui concerne la République, il y a un article, mais peu honorable, comme tous les autres. On m'écrit que votre ambassadeur y a souscrit. Je ne veux pas y croire. . . » Et, j)Our me le montrer, il appela son secrétaire; mais celui-ci lui ayant répondu que la copie en avait été envoyée à Bouthilier, afin de le traduire en français pour être commuiii(pié à la Heine mère... « Plaise à Dieu, reprit-il, que Schomberg se soit avancé ! JSous lui avons envoyé un courrier pour que, sur les avis d'Allemagne, il ne s'ai^rête pas... » Puis il me dit ces paroles formelles : " Vous voyez quelles sont nos fatigues pour bien conduire cette barque, qu'à travers tant d'écueils on ne peut cependant pas dire être allée si mal jusqu'à présent. Mais maintenant le 7nal~ heur veut que ces nautoniers , qui s'estimaient les plus experts et les plus pratiques , nous fassent aller de travers et nous mettent en péril de naufrage. Je veux assurément me retirer dans un cloître et me libérer de ces continuels soucis, qui pour moi sont autant de peines de mort * . »

Monsieur le Cardinal, heureusement pour la grandeur cl la réputation de la France, ne se fit point moine, et les ambassadeurs vénitiens qui vinrent à la Cour purent encore le voir, le connaître, l'apprécier, le dépeindre et le juger fort à leur aise. Leurs dépêches, en effet, j)endant treize années encore , dej)uis cet entretien de Richelieu avec Alvise Contarini , traitent sans cesse de sa per-

* AnciiiVEs DK Vknisk. De'péchc.i de France, volume 76, Ai.msk Con- TARIM, amljassaili'iii-. Dépèclie n" 241, lioticii , le 25 octobre 1G30.

sonne et de sa politique. Nous avons recueilli tous ces précieux écrits ' , et lorsque nous les aurons intégralement publiés , Venise aura cette gloire , ajoutée aux autres dans son passé, d'avoir élevé un monument manifestement utile à notre histoire.

' Dans la série des volumes que nous avons j)ré[)aiés et dont le titre {{énéral est « De la Diplomatik Vémtiense ex P'rance », nous avons adopté pour ceuv qui sont relatifs au grand ministère du Cardinal de Richelieu, ce sous-titre « Les Audiences de M. le Cardinal et ses Conversations politiques avec les Ambassadeurs Vénitiens i> . (2 forts volumes in-8".)

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