LA SECRETA
Trois dépôts de documents au Palais Ducal formaient trois Chancelleries de l'État. — La Chancellerie dite Inférieure ne contenait aucun document politique. — Extrait d'un manuscrit de G. Rossi relatif à cette Cliancelierie (note). — La Chancellerie Ducale. — Dans quelle partie du Palais elle était située. — Intérieur de ladite Chancellerie. — Désignation générale des documents qu'elle renfermait. — La Chancellerie Secrète. — Le premier décret qui la concerne est voté par le Grand Conseil en l'an 1402. — Première réglementation relative au secret des écritures votée par le Conseil des Dix en l'an 1459. — Election d'un Secrétaire préposé à la garde du dépôt. — Le décret du Conseil des Dix, en date du 24 juin 1462, place la Chancellerie Ducale et par conséquent la Secrète sous sa juridiction immédiate. — Arrêté du 22 juin 149fl. — Funestes épisodes pour l'histoire de l.i Secrète au seizième siècle. — Les deux incendies en l'an 1574 et en l'an 1576. — Récit de ces événements. — Pertes irréparables. — Destruction totale des dépêches les plus anciennes des Ambassadeurs depuis les temps du moyen âge jusqu'à la moitié du seizième siècle. — Précautions avisées par le Conseil des Dix : arrêté du 5 mai 1579. — Ledit Conseil, à la date du 5 mars 1586, ordonne au Grand Chancelier la formation d'un Index raisonné des écritures politiques. — La Secrète s'augmente, en 1596, de nombreux papiers restitués par les héritiers des grands fonctionnaires. — Première élection d'un Surintendant patricien à la Chancellerie secrète. — Andréa Morosini, historiograplu" de la République, est élu le 17 septembre 1601. — Son premier ra|)|)ort au Conseil des Dix sur l'état de la Secrète. — Détails sur les cinq llecueils secrets. — Dans quelle partie du Palais Ducal se trouvait la Chancellerie secrète au commencement du dix-septième siècle. — Sévérité des mesures de police intérieure. — Anecdote sur l'ignorance obligatoire du jjorte-clefs de la Secrète. — Revue des mesures décrétées sous les Surintendants qui successivement, p(;udanl le dix-septième et le dix-hiiitièuic siècle, ont administré la Chancel-
lerie secrète. — Catalogne formé en 1610 par les soins du Grand Chancelier Bonifazio Antelmi. — Importance de l'avertissement dont il fait précéder les divisions de son Inventaire. — Nicole Contarini , second Surintendant, 1618. — Deux Secrétaires spécialement députés à la rédaction des sommaires, 1621, 19 janvier. — Règlement définitif de la Chancellerie secrète : Legge statuaria du 30 mai 1624.
— ISicv>lô Contarini, élu Doge l'année 1630, renonce à sa charge de Surintendant de la Secrète. — Girolamo Cornaro le remplace. — Curieux rapport du Secrétaire Zuan Rizzardo aux Inquisiteurs sur le mouvement qui a lieu dans la Chancellerie depuis que le courant des affaires a rendu les écritures si abondantes. — Paolo Morosini, quatrième Surintendant, 1635. — jSégligences constatées par lui dans la rédaction des Registres de Rome et de Conatantinople , et dans celle des Annales, — Nombre extraordinaire de feuillets à mettre au net exposé par le Grand Chancelier G. B. Padavin dans son Mémoire du 5 mai 1635. — Rapport du Surintendant, qui demande qu'un Sénateur lui soit adjoint, 1635. — Election du Sénateur Giacomo Marcello. — Rapport développé et confus des Consultores in jure Scipione Feramosca et Ludovico Raitelli. — Giacomo .Marcello, cinquième Surintendant, 1637, — Battista Nani, sixième Surintendant, 1651.
— Singulière révélation anonyme, relative à la Secrète, adressée en 1660 aux Inquisiteurs d'État. — Catalogue de la Secrète terminé en 1669 sous le dogat de Dominico Contarini, Battista Nani étant Surintendant, Dominico Ballarin Grand Chancelier, et Antoni di Negri Secrétaire. — Description de ce précieux manuscrit conservé aux Archives. — Documents contenus dans les armoires qui y sont désignées.— Michiele Foscarini, septième Surintendant, 1678. — Pietro Garzoni, huitième Surintendant, 1692. — Un troisième Secrétaire est député à la Secrète. — Projet de former un catalogue raisonné de toutes les matières d'Etat remontant à quatre siècles, pour l'utilité des Sénateurs et des Conseillers, 4 février 1720. — Lettre du Grand Chancelier Anzolo Zon à cet égard. — Restauration et peut-être même reconstruction de la Secrète sous la surintendance de Pi<;iro Gaizoni, attestée par un document inséré comme annexe au décret du 24 juillet 1720. — Beau et intéressant passage du Ménioiie de Pietro Garzoni relatif aux précieux documents de la politique vénitienne. — Le Conseil des Dix décide qu'il serait superflu de faire remonter l'ouvrage du catalogue raisonné au delà de l'année 1600. — Mise à l'œuvre dans la Sécréta nuova. — Informations sur l'état du travail, 6 juillet 1723. — Aurelio Bartolini, Giovanni Eilippi, Fabio Lio y travaillent. — DifHcultés de l'entreprise reconnues par le Surintentlant en 1731. — Marco Foscarini, neuvième Surintendant, 1735. —
Anciens décrets relatifs à la police intérieure de la Secrète remis eu vigueur, avril 1741 . — Marco Foscarini, élu Doge, est remplacé dans la surintendance par Nicolô Barbarigo, dixième en charge, 1762. — Continuation de l'entreprise du catalogue raisonné des documents poliii(pies depuis l'an 1600. — Nicolô Donà , onzième Surintendant. — Francesco Donà, douzième et dernier Surintendant. — Nulles informations sur la Secrète pendant les dernières années de la Républirpuî. — Limite naturelle sur notre essai sur la Sécréta. — Rappel de l'hommage extraordinaire que rendirent à ses trésors historiques les Conseillers juristes de la .Seigneurie dans leur Mémoire du 27 août 1635.
Trois dépôts de documents concentrés au palais de la Seigneurie portaient la désignation officielle de Chanvellcries : l'une était dite Iiifcrieiire, l'autre Ducale, la troisième Secrète.
La Chancellerie inférieure était située presque en face de l'escalier des Géants, au premier étage du Palais des Doges. Elle ne comprenait qu'une salle assez vaste, fournie de longues armoires remplies de documents tibsolument étrangers aux choses politiques. Parmi ceux qui s'y conservaient, étaient les titres de juridiction et de possession du Doge, les pièces relatives à l'église de Saint-Marc en tant que chapelle ducale, et différentes pièces civiles particulières aux intérêts des citoyens, telles que testaments, fidéicommis, etc. Deux chanceliers la dirigeaient avec quelques coadjuteurs, qui y exerçaient les jeunes notaires ducaux à la rédaction et à la formation des ('critures officielles'.
' M La Canccllaria inferioro era quella in cui serijavansi i Testamenti <'d altrc imjiorlanli carie private. Dirigevasi da due Cancellieri , un li'iiipo l'Ictli , dipendciiii ^ niutaii dal Doge : ma poi nel 1523 vollersi l'onfrrrnali dcl Pien Cullcgi(j ^ non potendo assiunere lai iiicarico, se
152 LES xVRCHIVES DE VEMSE.
La Chancellerie ducale était à l'étage supérieur et comme au centre des corps politiques qui gouvernaient (;t réglementaient l'État. Quand on avait monté l'élégant escalier d'or {la scala d'oro) et qu'on tournait im-
i»i)ii peisone spettanti alla Cancellaria ducale, cioè cittadini oiiginari. (Leppe 1674, 3 février.) Raccomandosi pel buon ordiiu; taie Cancellaria al Doge. (169.J , 22 février.) Voyez rouvrafje manuscrit de G. Rossi, Lcqgi e Costiimi. (Bibliothèque de Saint-Marc.)
Ivi tra le altre regole, i notai dovevano tenere iii apposito iibro, registre dei béni sottoposti a Hdeicomisso, cosa assai conioda per contratti. (Legge 16.35, 29 marzo : 161-3, 22 marzo.) (Correzion Memmo.) Gosi dei nomi e cognomi dei testatori, délie carte di doti e di molle altre : ricuperavano le la.sciate da' notai morti o partiti senza più ritornarvi, depositendole nell' Archivio. (Legge 1449, 28 novembre.) Tenevano pure i Registri degli Inventari notarili (1521, 28 glugno), rivedevano due volte ail' anno i Protocolli notarili, dove i notai di mese in niese avevano la obblignzioiie di notare tutti i loro atti. (1586, 15 marzo.) Le registre le plus important à consulter sur l'organisation des Cliancelleiies et sur les devoirs des Cbanceliers fut copié par Rossi sous ce titre : Ordines et regulœ Notariorum curiœ majoris Secretariolum. Rossi dit encore: « Dirimpetto poi alla sala de' Giganti, si legge la lapide posta in memoria délia venuta in Venezia di Enrico tcrzo Re di Poinnia e di Francia , ed appresso vedcsi un portone, il quale metteva a una sala appartenente alla propriamente detta Cancelleria ducale iuferiore. In questa sala vedevansi a tutti i lati grandi armadi chiusi (>niformi,i quali contenevano grau parle de |)reziosi documenti di ({uella Cancelleria, ed erano molto alti. Qucsto Arcliivio non dcvc confondersi coll' allro délia Cancelleria superiorc. Nelia sala délia inferiore ragunavasi, occorrendo il collcgio de' notai. La sala délia Cancelleria inferiore leneva a lati alquante camerc tra le quali iina molto vasta, ma ]ierô divisa al tempo délia Repubblica. Erano bastevolmeute chiare ma non allègre, mettendo le finestre cou infcrrate sul rivo dei Palazzo. Alcune stanze prossime erano state ammezzate, divise, e subdivise per comodo d'altri uffizi e di|joi non in altezza ma ni lungliezza fu ammez- /.ata la delta sala. Ricorderemo tutta voila che al lato dcl portone délia Cancelleria, andando in su per quel porticalo cran vi duc sianzc aaimczz;ile, l'una a comodo dei Cancellicr grande, l'altra dei diretlore dei notai ducali , di cui l'uliimo fù il Gabrini. ■• Bibliotlièquc de Suint- Marc. Cotlicl dcl Rossi. Classe VII , cod. 1402, pages 21 et 22.
inc'diatement à gauche, on trouvait en face de soi un autre escalier, à degrés étroits , dont la première rampe conduisait à diverses petites pièces [stanzini) occupées par des secrétaires, et doiit la seconde aboutissait à la salle de la Chancellerie ducale. Ce lieu, très-vaste, puisqu'il occupait en longueur l'espace de l'aile orientale du palais compris entre la grande cour et le petit canal, était de bel et digne aspect. Au fond s'élevait une estrade à balustres, à laquelle on atteignait })ar quatre degrés fort amples. Toutes les murailles étaient remplies par de hautes armoires d'un dessin uniforme, dont chacune portait à la cime un écusson aux armes d'un Grand Chancelier. Un banc circulaire soutenu par des appuis sculptés, comme on en voit aux stalles des anciennes églises, complétait le grave décor de ce lieu, centre des études de ces citoyens de Venise qu'on appelait les Secrétaires. La Chancellerie ducale conservait d'importants papiers et registres, tous d'Etat, mais n'ayant pas un caractère absolument secret'. Elle était le centre de toutes les écritures et de toutes les pièces dites de législation. Elle avail pour chef le Grand Chancelier, de qui dépendaient les quatre Secrétaires du Conseil des Dix, les vingt-quatre du Sénat et tous les scribes ou notaires. Elle était à la fois un dépôt d'archives législatives et une institution, une sorte; de collège politique, institution très-honorée et choyée, pour laquelle les plus graves
• Il en fut ainsi depuis la nioilié tin qninzirmo siècle, comme f)n le verra plus loin d'après un document olticiel. .lusqn'à l'etle époque, en effet, documents législatifs non secrets et docmncnts politiques secrets se trouvaient classés au même endroit, dans la Clianc(;lleric ducale.
décrets rédigés dans les conseils n'avaient d'expressions ni assez tendres ni assez glorieuses. Le 22 décembre 1459, le Conseil des Dix, ayant à statuer sur elle, la désigne « Cor Nostri Status, cœur de notre Etat ». Le Grand Conseil, dès 1443, disait en parlant d'elle : « Quod Cancellaria nostra per quam transeimt omiu'a facta Status nostri et jniblica et sécréta. » Les documents principaux que contenaient ses armoires blasonnées étaient l'immense partie des textes du Sénat, non secrets, classés sous la rubrique de Terre et de Mer; puis les textes des lois discutées et votées par le Grand Conseil , les registres dits Notatorii de la Seigneurie ou Ministère, les papiers du Receveur au sceau ducal, ceux proorement dits du Grand Chancelier, ainsi que du Secrétaire aux l'oix, ou recueil des preuves de toutes les élections aux charges et dignités soumises au vote du Grand Conseil, du Sénat, des Dix, des Quarante*, etc. ; puis les formules des privilèges accordés, Lihri gratiarum , etc. ^ous ne nous arrêterons pas davantage à la description de son intérieur, puisqu'elle n'était pas la gardienne spéciale des documents politiques dont la recherche et l'étude sont la véritable fortune de l'histoire générale, et nous passerons aussitôt à cette troisième Chancellerie, qui, tout en n'étant qu'une subdivision delà Ducale, formait cependant un dépôt séparé, expressément administré sous la désignation officielle de « la SECIIÉTE » .
' Voyr,-/ sur la si{;nificatioii rc.s|)Li;livc dus dignités, des cluuges cl «les iiingistraiures politiques de la Hépiiidique de Venise, le vocabulaire placé aux appendices de ce travail, et expressément rédigé poin- >icrvir à l'intelligence «les l«'\tes vénitiens.
L'établissement de la Chancellerie secrète , que désormais nous n'appellerons plus autrement que la Secrète, pour parler le langage vénitien, date véritablement du décret du 23 avril l'iO^ : « Ordini per la huona ciistodia e consegna délie carte tanto che si fauno in Cancellaria quanto che vengono di fuori. » Jusqu'alors, il v a lieu de croire que les papiers d'État de la République avaient été concentrés à la Chancellerie ducale sans avoir été l'objet d'une séparation absolue. Mais avec le commencement du quinzième siècle , en même temps que croissaient et s'étendaient les affaires politiques de la République, (jue les écritures d'Etat augmentaient en nombre, que les ambassades au dehors devenaient plus fréquentes, on sentit le besoin de localiser et de réglementer, pour éviter les abus les plus graves, un dépôt affecté aux écritures, dont le contenu ne pouvait sans inconvénient être exposé à la curiosité de ceux qui n'avaient pas h en connaître spécialement. Le Grand Conseil, à la date du 23 avril 1402, fit savoir ses volontés à cet égard dans le décret dont la teneur suit :
a Étant urgent pour le bien de notre Etat de pourvoir autant qu'il est possible à ce que les lettres et ôciitures particuliiTi's à notre Chancellerie, celles qui y sont expédiées ainsi que celles qui y sont adressées, les unes et les autres de la plus grande importance, soient conservées et demeurent secrètes, comme contenant toutes nos affaires; considérant aussi qu'il importe que tous nos gentilshommes, ceux qui fréquentent la Cliancellerie et toutes autres personnes (non (|ualifiées pour en connaître) ne puissent avoir le moyen ou l'occasion de voir et de savoir par ces lettres et écriture.^ plus qu'il n'est dans l'intention de l'État de leur laisser savoij-.
I) On propose :
» Que les bureaux de la Chancellerie sur lesquels on dresse ces écritures, que les armoires et meubles dans lesquels on dépose les registres d'État, les dépêches, le texte des décisions secrètes et autres choses de cette nature, soient établis dans un lieu spécial et disposés dans l'ordre et selon des règlements qu'il appartiendra à Monseigneur le Doge, à ses Conseillers et aux chefs des Quarante d'adopter. Que cela soit au moins décidé à la majorité de leurs votes, et le plus promptement possible.
» Contre la proposition : 14.
» Voix douteuses : 15.
)i Pour : Tous les autres'. »
Le même jour ou le Grand Conseil décrétait l'établissement de la Secrète, il décidait encore par un autre vote qu'aucun registre , aucun mémoire , aucune dépêche, ne pourraient être communiqués pour être em-