DE L'AUDIENCE DE L'AMBASSADEUR
qui consistait généralement à dire que le Cabinet des Ministres allait en référer à l'assemblée du Sénat 1 . Par ce moyen, les Vénitiens, comme on le voit, préparaient toujours l'ouverture d'une porte à leurs réflexions. L'Ambassadeur se retirait alors, attendait quelquefois une réponse dans Y Anti-Col legio, ou quittait les ministres, assuré qu'il était qu'un secrétaire, désigné pour cet office, lui porterait le lendemain les explications qu'il avait sollicitées. Le secrétaire, porteur de la réponse, revenait ensuite au Collegio, où il faisait part, sous forme de Mémoire écrit, du récit très-détaillé de l'entrevue qu'il avait eue*. Le Mémoire qu'il avait rédigé était ensuite annexé aux pièces de YEsposizione, et c'est ce genre d'écrits qui composent , pour la plus grande partie , les liasses (Jilze) que nous avons signalées avec les registres. En consultant donc les Esposizioni Principi, il importe au curieux de référer à l'une et à l'autre source. Tantôt dans les registres , tantôt dans les liasses (Jilze) se trouvent aussi les intéressants rapports des Sénateurs ou des Conseillers députés chez l'Ambassadeur même, pour conférer avec lui sur une question en cours de négociation. Ces rapports constituent un véritable recueil d'entretiens politiques, reproduits avec des efforts d'exactitude assurément très-curieux 8. Cette série d'ailleurs de docu-
1 Par exemple : « Questi Si'jnori hannn inteut to rappretentato du Vostra Signât ta et vi huvranno la vonsideratione propria per/atli poi sapere aueilo occorrerà.
2 Ain*i, le 3 août 1625 : « Itetatioiie di Modérante Searamelli délit Risposta data dalV Ambasciator alla delUterationc de/ Setiato du lui lettagli : che atpettava altra ritolutione net neyoeio di Mansfelt, tt dite le cause, » etc.
3 Ainsi, le 10 octobre 1601 : Relatione di conversation* seguita trà
i m ut-, est si complète, que les conversations mêmes occasionnées par la rencontre fortuite 1 d'un patricien avec un ambassadeur, soit pendant une cérémonie, soit au sortir d'une église, s'y trouvent rapportées.
Les ambassadeurs étrangers à Venise, sous le rapport des relations individuelles, se trouvaient, du reste, dans la plus étrange situation. Ce gouvernement si jaloux avait mis en vigueur dès le quatorzième siècle une loi qui interdisait, sauf dans des cas prévus, à tout patricien d'avoir aucune affinité ni aucun rapport social avec un représentant de puissance étrangère. Par conséquent, ces personnages, dont la compagnie journalière est habituellement si recherchée dans les autres pays, étaient réduits dans Venise comme à une sorte de bannissement de la classe la plus élevée des habitants. Le palais d'un particulier qui était de l'ordre des patriciens ou de la classe des secrétaires, était habituellement pour eux terra incognita.
Les cérémonies publiques seules leur étaient accessibles, et comme dans ces circonstances il pouvait advenir qu'un ambassadeur liât conversation avec un patricien d'une façon plus ou moins habile , et qu'il s'avançât jusqu'à traiter avec lui de matières politiques, le patricien, strict observateur des lois de son gouverne-
1/ Cavalier et Procurator Giacomo Ftncarini rt Mnnsr de Villirm , Ambateiatore di Frauda. Le 5 novembre ifiOI : Relationc delV Illmo Sr GlOvannî DoIJin Cavr tnprà disvorxo tenutotjli dal serretario dell' Ambatt'iutor di Frauda sulla letja délia Hepubblica cou Giisoni.
1 Ainsi, le 6 mars 1028 : Helalione di Messer Alvise Foscarini, (ohuglier de diversi partit nlari dixrorsî lit Caméra del Sereniisimo Principe coll' Ambasdator di Frauda toccante il dura de Savoia e Mantova.
DE LA VIE DIPLOMATIQUE A VENISE. Vil
ment, n'avait alors autre chose à faire qu'à se rendre an Collegio ou même au Conseil des Dix, et à donner part du cas où il s'était trouvé. Si la conversation qu'il avait eue n'avait pas été dénuée d'importance, elle était aussitôt résumée par un secrétaire et jointe, plus tard, aux papiers des Esposizioni.
Il faut le dire, la République, par cette sévérité de coutumes dans l'usage habituel de la vie politique, s'est créé un nombre considérable d'ennemis dans la personne des ministres étrangers et dans celle de leurs secrétaires. Quelques-uns cependant n'en ont porté nulle plainte, e( d'autres paraissent même s'être aisément accommodés à ces mœurs, témoin Hurault de Maisse, ambassadeur qui, écrivant en 1583 à mademoiselle de Ghâtellerault , lui disait : » Et la demeure est si douce et si belle, que qui s'ennuiera à Venise, malaisément pourra passer sa vie ailleurs1. » Témoin encore Antoine Séguier , sieur de Villiers et président au Parlement , qui , ambassadeur aussi , dans une lettre familière au ministre Villerov jointe à sa dépêche du 20 novembre 1598, lui disait ingénument : « La vie, au surplus, est icy fort aysée et tranquille. . . Vous auriez besoin, pour quelques heures du jour, du repos qui se jouit en Italie, et particullièrement à Venise, que si j'avois Vheur de vous y tenir, nous jetterions dedans le grand Canal et en la pleine mer une partie de vos soucis*. » Mais tous n'ont point parlé de cette façon aimable
1 BtHLIOTiiKQUK IMPÉRULK dk Viknsk, Manuscrits. Lettres et Dépêches (inédites) de M. Hurault de Maisse, page 372. Lettre du 29 janvier 1583.
2 Cet ambassadeur,' dans une letlre familière à M. de Vertamont , • Conseiller du Hoy en la Court de son Parlement » , disait encore en
d'un pays où, en dehors de la pratique purement officielle, ils se trouvaient avoir moins de liberté sociale que le moindre jeune seigneur venu dans l'unique but d'occuper ses plaisirs. Toutefois, disons-le aussi, aux difficultés formalistes de cette vie singulière était un remède, de l'emploi duquel beaucoup d'ambassadeurs ne se sont pas fait faute, non-seulement pour l'exercice de leurs divertissements , mais encore et surtout pour l'avantage de leurs fonctions. Venise avait deux saisons de carnaval par an ; — ce carnaval si célèbre et chanté tant de fois. — L'une durait des mois et l'autre des semaines, et pendant ces mois et ces semaines, le masque était la figure la plus habituelle que se faisait le plus honnête homme. Sous ce mystérieux couvert du masque de toile blanche, du manteau noir ou rouge, de la coiffe de soie noire à dentelle formant la baiitay et du petit tricorne sans ornement qui constituaient l'habit vénitien en temps de carnaval et qui, portés par un nombre infini de personnes, faisaient que chacun se ressemblait, différents ministres étrangers ont su tirer de cet usage de pouvoir fréquenter, ainsi travestis, les fêtes patriciennes, des avantages particuliers pour la politique qu'ils avaient à soutenir ou pour les informations qu'il leur importait d'avoir. L'abbé comte de Bernis, ambassadeur auprès de cette République, raconte fréquemment dans ses déparlant de sa résidence à Venise : « Cependant considérez mor comme nu homme oui ne se plu i net que désire ù-op à son aise , vous asseurant que depuis que ie suis au monde avec quelque connoissance, je ne me souvient pas d'avoir passe' une année si nettement et doucement que jayfaict icy ; à un point près qui est la jouissance des frères et des intimes amis, hors de là je vouLlrois dire Tali felix exilio... » (Lettre du 29 décembre