‹ Les archives de Venise Histoire de la chancellerie secrèteChapitre 128 sur 199 · CÉRÉMONIE DITE DE VENTRÉE · texte numérisé non relu

CÉRÉMONIE DITE DE VENTRÉE

fit son entrée que le 20 avril 1738. Cette féte, qui pouvait n'en être pas une pour l'ambassadeur, était toujours un événement agréable pour la population de Venise. Le cortège était des plus nombreux; c'était comme une flotte dont les navires dorés semblaient ne voguer sur les eaux du Grand Canal jusques en vue de Saint-Georges, que pour l'enchantement d'un peuple avide et amoureux de ces spectacles. Le peintre Canaletto a rendu merveilleux le souvenir et l'image de ces entrées de gala de quelques ambassadeurs 1 . Tous les yeux étaient pour les gondoles expressément commandées, et pour l'appareil et le relief desquelles le goût avait dù rivaliser avec le prix.

u Pour mes gondolles, écrit le coin le d'Avaux après son entrée, le 18 septembre 1672, puisqu'il fout vous en parler et que les gondolles font icy partie de l'ambassade, ie dois vous dire qu'au lieu qu'on ne mettoit qu'un felce de velours noir à la première avec deux gallons d'or et un felce de damas avec

le motif qu'en assistant aus fonction» où se trouve la Seigneurie, bien des gens qui veulent me parler en truuveroient l'occasion et me diroient ce qu'ils n'oseroient me faire dire. Mon intérêt n'est pas d'être fort pressé de faire une dépense si considérable qui me sera toujours fort onéreuse, quelque seeours que le Roy me donne. C'est à vous, Monsieur, à juger si les affaires et les circonstances l'exigent. H faut bien du temps pour s'y préparer. ■ Notifiant ailleurs, à la date du 1er avril 1753, que l'Ambassadeur de l'Empereur a fait son entrée publique le 29 et le 30 d'avril, il dit qu'il n'y en a pas eu pour la France depuis M. de Froullay, et que celle de l'Ambassadeur de l'Empereur n'a pas coûté moins de 80,000 florins d'Allemagne.

1 A Milan, dans le palais Sormani-Andreani , on voit deux tableaux de ce maitre véritablement charmants, et dont la conservation est surprenante. Le sujet de l'un est l'entrée d'un ambassadeur avec tout l'apparat imaginable. Tiepolo en a peint les figures.

des gallons de soie à la seconde, c'est à ma seconde gondolle que j'ay mis le felce de velours noir avec les deux gallons dor et le felce de damas à la troisième, car pour la première ie Fay faite d'une invention nouvelle avec un felce de velours bleu couvert de fleurs de lis dor en broderie, et le tapis et les carreaux de mesme velours couverts de gallons dor le plus beau que j'ay peu trouver. Jay voulu aussi avoir quatre gondolles, quoique jusques icy les autres Ambassadeurs n'en eussent eu que trois; et le jour de l'entrée j'eus quatre gondolliers à chaque gondolle, au lieu que les autres n'en avoient eu que quatre a la première seulement, si bien que ces seize gondolliers avec beaucoup de pages et de Iacquais faisoient une assés grande livrée1, n

Un document qui , sur cet article des cérémonies de la première audience, en dit plus qu'aucun commentaire, est le suivant : « Mémoire de l'entrée et de l'audience publiques de 3/. Amelot. » Il se trouve conservé parmi les manuscrits de la Bibliothèque de Troyes, et nous le reproduisons ici dans son intégrité :

u Monsieur Amelot, ambassadeur du Roy à Venise, ayant mis en état toutes les choses nécessaires pour faire son entrée publique, envoya le 7« de septembre 1682 le Sr Bartolo Franceschi, secrétaire d'ambassade italien, donner part au Collège de son arrivée, et demander d'estre receu selon la coustume le 23* dudit mois, ce qui fut aitisy arresté avec des tesmoignages d'impatience de le voir audit Collège. Comme c'est l'usage en ces occasions de nommer un chevalier de Y Estole <for, c'est-à-dire un de ceux qui ont esté dans les ambassades, pour recevoir le nouvel ambassadeur et l'accompagner au CoA

1 Lettres et dépêche* de M. le comte d'Avaux, ambassadeur à Venise. Registre n° 1.

* Nous avons dû la communication de ce document à l'obligeance parfaite de M. Marinant, bibliothécaire de la ville de Troyes. Nous le prions ici d'agréer tous nos remerciment*.

lége à la teste de soixante Sénateurs, le Doge nomma, le 11' du m es me mois, pour ceste fonction, le chevalier Federic Cornai o, homme de mérite et de la plus illustre maison de Venise, qui a esté ambassadeur en Espagne. Les soixante Sénateurs furent aussy nommés dans le mesme temps parmi les premiers du pregadi.

n Quelques jours avant celuy de Ventrée, l'Ambassadeur envoya un gentilhomme chez les Ambassadeurs de l'Empereur et d'Espagne et chez le Patriarche de Venise luy donner avis du jour de son entrée, et fit faire le mesme office par un valet de chambre au Secrétaire de la Nonciature et au Sr Marchesi , agent de Man loue.

» Le mercredi 23' septembre, sur les deux heures de France, l'Ambassadeur partit de son palais dans ses gondoles avec cinq gentilshommes de sa suite et quelques officiers de sa maison, et quarante autres gentilshommes françois ou attachez aux interests de la France, parmi lesquels estoient cinq chevaliers de l'ordre de S' Michel , sujets de la République. Dix ou douze gros marchands françois, habituez icy depuis longtemps, avoient esté avertis par des billets aussi bien que le reste du cortège, et tous ensemble faisoient environ le nombre de soixante personnes. Des cinq gondoles de l'Ambassadeur, la première et la deuxicsme estoient toutes de sculture dorées et enrichies de grand nombre de figures et de bas-reliefs. Les felches et toute la garniture de dedans, avec les tapis et les carreaux, estoient de velours cramoisy à la première et de bleu à la seconde, en broderie d'or d'un fort beau dessin et fort bien exécuté. Les trois autres estoient aussy enrichies de plusieurs figures et ornements de sculpture d'or et noir, et garnies de damas. Dans la première estoient l'Ambassadeur, le Secrétaire de l'ambassade et deux gentilshommes françois; dans la deuxiesme, quatre gentilshommes de sa maison; dans la troisième, ses quatre pages, et dans les quatrième et cinquiesme, ses douze esta ffiers. Les autres personnes du cortège suivoient dans leurs gondoles, qui toutes estoient à quatre rames aussi bien que celle de l'Ambassadeur, à cause de la longueur du chemin. Il se rendit en cet ordre à l'isle du S1 Esprit, à quatre mil de Venise, lieu destiné pour recevoir

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les Ambassadeurs de France. Il y trouva un appartement que Je Sénat avoit fait meubler, et où s' estant un peu reposé, il receut les complimens de l'Ambassadeur de l'Empereur par son secrétaire d'ambassade, accompagné des trois autres gentilshommes de la suite de ce Ministre. îl en receut aussi du Nonce, quoyqu'absent, par le secrétaire de la Nonciature, suivy de deux autres ecclésiastiques, et de l'agent de Mantoue, par son secrétaire; l'Ambassadeur d'Espagne, n'ayant point accoustumé de se trouver aux fonctions publiques, n'y envoya point. A peine ces complimens furent-ils finis qu'on apperceut venir les barques du chevalier Cornaro et des Sénateurs. Elles estoient toutes simples, selon l'usage des nobles, et le seul chevalier Cornaro, à cause de sa fonction , en avoit une plus propre, voguée par quatre gondoliers d'une livrée magnifique, qui estoient vêtus de velours bleu chamarré d'un gros galon d'or. Les soixante Sénateurs nommez s'y trouvèrent tous, ce qui ne s'estoit point encore veu. Ils estoient en robe rouge de cérémonie, qui est de grosse moire cramoisy, avec Pestolle sur l'espaule, de velours à fleurs de la mesme couleur. L'estolle du chevalier estoit d'un gros brocard d'or. C'est unedistinction qu'ont les nobles qui ont esté dans lesambassades et qui sont chevaliers. Sitost qu'ils commencèrent d'aborder à l'isle, on avertit M. l'Ambassadeur qu'il estoit temps de descendre dans l'église, qui est le lieu où l'Ambassadeur reçoit le compliment de la République, ce qu'il fit pendant que tous les Sénateurs s'assembloient à la rive à mesure qu'ils débarquoient pour marcher en corps selon l'ordre de leur ancienneté, le chevalier demeurant toujours dans sa barque, attendant la réponse de l'Ambassadeur auquel il avoit envoyé un secrétaire de la Chancellerie en robe violette pour l'avertir de son arrivée et luy demander audience. La response estant venue, il sortit de sa barque et se mit en marche à la teste des soixante Sénateurs, qui le suivirent deux à deux. Le Secrétaire de l'Ambassade, accompagné des gentilshommes de M. l'Ambassadeur, vint recevoir le chevalier à la porte de l'église, et après luy avoir fait un compliment se mit à sa gauche et le conduisit jusqu'au milieu de l'église, où il trouva l'Ambassadeur qui, du haut de cette mesme église, s'estoit avancé à petits pas

pour venir à sa rencontre. Le chevalier lui fit un compliment en italien, et après que rAmbassadeur y eut respondu en françois et qu'ils eurent satisfait l'un et l'autre par des paroles plus familières au devoir de l'honnesteté, le chevalier donna la droite à l'Ambassadeur et le conduisit dans sa barque, où, la gauche estant la place d'honneur, l'Ambassadeur se mit de ce côté, et chaque Sénateur Ht la mesme chose à l'égard de tous ceux qui composoient le cortège. Comme le temps estoit alors fort beau, la mer estoit couverte non-seulement des gondoles de l'Ambassadeur, des gentilshommes du cortège et de celles des nobles, mais encore d'une infinité d'autres personnes que la curiosité avoit attiré, parmy lesquels estoient les Ambassadeurs de l'Empereur et d'Espagne. L'on vint dans cet ordre jusqu'au palais de l'Ambassadeur, où le cortège, sur la fin de la marche, s'empressoit d'arriver pour y recevoir l'Ambassadeur qui ne descend de gondole que le dernier. Les Sénateurs et tous ceux du cortège estoient rangez en haye dans le portique d'en bas. L'Ambassadeur et le chevalier ayant mis pied à terre passèrent au travers et montèrent jusque dans la chambre d'audiance au bruit des trompettes, des fifres et des tambours. Le chevalier fit alors un compliment à l'Ambassadeur sur son heureuse arrivée, auquel après avoir répondu il le reconduisit en luy donnant la main, parce que c'est alors une action domestique, et l'accompagna jusques au troisième degré de la rive. Lorsque la gondole du chevalier commença à se remuer pour partir, l'Ambassadeur se retira sur le pas de sa porte, où il demeura à recevoir les révérences de tous les Sénateurs et à leur en rendre jusques au dernier. Aussitôt après les portes furent ouvertes à tout le monde. Le concours des nobles et des gentilshommes en masque et à découvert y fut fort grand, ceste occasion estant la seule où l'entrée de la maison des Ambassadeurs n'est pas un crime capital pour les nobles. \m grande porte et l'escallier estoient gardez par un capitaine et douze soldats esclavons, les chambres estoient fort esclairées et fort ornées; douze violons se faisoient entendre dans le portique d'en haut, des concertos dans les chambres particulières, et les trompettes et les fifres aux fenestres du second estage, les confitures saiches, les eau es glacées de toutes

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sortes et des vins de liqueur estaient servies avee abondance par les payes et les officiers de la maison jusqu'à onze heures du soir que dura l'aftluance du monde. On donnoit en bas du vin à boire à tout le peuple. Ce premier jour l'Ambassadeur estoit en juste au corps brodé d'or, parce qu'il est censé n'arriver qu'alors de son voyage.

" Le lendemain il se mit en habit de cérémonie avec la robbe du conseil de satin noir, le chapeau à cordon d'or et les gants à franges de mesme. Sur les huit heures du matin, le mesme chevalier Gornaro et les soixante Sénateurs, après avoir envoyé un secrétaire de Chancelerie comme la veille scavoir si l'Ambassadeur estoit prest, se rendirent à sa maison : tous ceux qui luy avoient fait cortège la veille s'y trouvèrent aussy bien que les gentilshommes de l'Ambassadeur, ceux du Nonce et ceux du Patriarche, qui envoya seulement alors suivant l'usage qui luv est particulier en cela, Juy faire compliment sur son arrivée. L'Ambassadeur, après avoir envoyé tous ceux de sa maison à la rive pour recevoir le chevalier et les Sénateurs, alla luy mesine les recevoir au milieu de l'escallier, se faisant porter sa robbe par deux pages, et donnant la main au chevalier il le conduisit dans la chambre d'audiance, et l'on se mit ensuite eu marche comme la veille pour se rendre au palais de S' Marc. L'Ambassadeur reprenant alors la main droite en marchant, et la gauche dans la gondole, aussv bien que ceux du cortège a l'égard des Sénateurs, on alla destendre à la petite place S' Marc, où les Sénateurs et le cortège s'estoient rangez en baye; après quoy , au travers d'un monde infini , par la grande cour du palais et par le grand escallier, on monta au Collège, qui est rassemblée où l'on reçoit les ministres estrangers, là où réside la majesté du Prince. Les portes en csloieut toutes ouvertes, et la salle estoit remplie de la plus grande partie des nobles et mesme des gentilshommes, ce qui se fait seulement cette première fois. Dès que l'Ambassadeur parut quelques pas, mesme hors de la porte, le Doge et tous ceux qui composent le Collège se levèrent et se découvrirent tous, à la réserve du Doge, qui se lève et ne se découvre jamais. Alors l'Ambassadeur ayant fait quitter sa robbe aux deux pages qui la lui portaient, s'avança dans la salle du Col-

lége et fit trois révérences triplées, c'est-à-dire au Doge, à ceux qui sont à sa droite et à sa gauche. La première fut en entrant, la seconde au milieu de la salle, et la troisième après avoir monté les devrez du trosue, ou pour mieux dire de l'estrade «levée de cinq ou six marches où est la séance. Il alla ensuite asseoir à la droite du Doge et se couvrit sans attendre d'y estre invité : il présenta au Doge sa lettre de créance, lequel la donna aussitôt à un Secrétaire du Collège qui la leut à haute voix de François en italien, ensuite de quoy l'Ambassadeur prononça son discours, que le mesme secrétaire répéta en italien. Le Doge v répondit par des remerciements en termes fort généreux, pleins de respect pour Sa Majesté et d'honnesteté pour l'Ambassadeur. Lorsqu'il eut achevé, l'Ambassadeur se leva et sortit après avoir fait les mesmes révérences qu'en entrant; il fut reconduit par le chevalier et les Sénateurs comme la veille jusque* dans sa chambre d'audience, et les reconduisit aussy de la mesme manière au bruit de toutes sortes d'instruments, l'n quart d'heure après que ces messieurs se furent retirés, un maistie d'bostel du Doge vint présenter à l'Ambassadeur le présent ordinaire de la République, composé de quatorze bassins de confitures et d'une douzaine et demye de bouteilles de vin. Gel officier fut régalé par l'Ambassadeur d'une montre d'or de dix louis. L'Ambassadeur donna ce jour-là à disner à tous les gentilshommes et autres qui lui avoient fait cortège jusqu'au nombre de cinquante. L'après-disner les portes furent ouvertes à tout le monde, et l'on trouva dans les chambres les mesmes musiques et les mes m es raffraiebissemens que la veille. Le soir du mesme jour, un secrétaire vint prier l'Ambassadeur de la part du Collège d'v aller le lendemain recevoir la response du Sénat, car c'est dans le Sénat que tous les offices des Ambassadeurs sont leus et examine/ pour leur donner ensuite les responses qui y sont arrestées, celles que le Doge fait sur-le-champ n'étant jamais que des honnestetez générales qu'on peut dire estre comptées pour rien. L'Ambassadeur s'y rendit donc le lendemain 25, dans sa gondole, suivy de la plupart des gentilshommes qui luy avoient fait cortège les deux jours précédents; il trouva Jes portes du Collège fermées selon la coustume, et un lieu dans l'antichambre

garny d'un tapis pour se reposer. Cet usage a esté introduit parce que l'escallier estant fort haut, on a quelquefois besoin de prendre haleine avant que d'entrer dans le Collège où l'on a ordinairement à parler. Dès que l'Ambassadeur fut arrivé, il fit dire par l'huissier qu'il estoit là, et aussitôt les portes luy furent ouvertes; il entra seul , fit ses révérences et alla prendre sa place comme la veille, ayant aussy esté receu de la mesme manière. Le Doge luy dit que le Sénat faisoit à son discours la réponse qu'il alloit entendre; le Secrétaire en fit en mesme temps la lecture. L'Ambassadeur prit ensuite la parole et fit au Collège un compliment de trois ou quatre périodes auxquelles le Doge respondit en des termes pleins d'estime pour son caractère et pour sa personne. L'Ambassadeur sortit ensuite après avoir fait ses trois révérences, mais par une autre porte à main gauche. Il fut suivy par le secrétaire du Collège qui le mena dans la chapelle du palais, qui est tout proche, et là il dicta au Secrétaire d'ambassade cette response du Sénat qu'il venoit de lire à l'Ambassadeur, leur usage estant de ne jamais rien donner par écrit. En ce mesme lieu, il donna aussy la lettre du Sénat en response à celle de créance que T Ambassadeur a voit présenté dans sa première audience, et le reconduisit seulement jusques à la porte d'une grande salle attenant d'un côté au Collège et de l'autre à la chapelle; après quoy l'Ambassadeur se remit en marche avec son cortège, et au lieu d'aller remonter dans ses barques à la place de S1 Mare, il passa à pied au travers de la Mercerie, suivant la coutume, pour aller remonter en gondole au bas du pont de Realte. »

M. de Froullay, en 1738, fit une entrée fort belle: sa première et sa seconde gondole étaient appareillées de velours lamé d'or, et sa troisième de drap d'argent brodé de fleurs rouges; le bois était doré, chargé de sculptures emblématiques, et la livrée de Son Excellence ne comptait pas moins de cinquante individus'.

1 •> La prima et la seconda gondola saranno il ciclo furniln di delta roliba d'oro, ma metCano tutti in un pezzo senza tagliarla, li cussini.

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