CÉRÉMONIAL DE LA PRISE DE CONGÉ
Lorsque l'Ambassadeur prenait congé, il accomplissait cet office encore avec cérémonie, et faisait ses adieux dans la forme la plus solennelle. Tout ce que l'éloge peut fournir d'expressions magnifiques était naturellement mis en réquisition pour ces occasions. Et souvent même tel ambassadeur qui, comme Amelot de Gournay ', n'avait eu que des rapports personnels fort désagréables avec la Seigneurie, par suite de ses prétentions les plus exorbitantes, se trouvait dans ce cas singulier de devoir lui marquer le plus éloquemment possible et son profond respect et son admiration grande, en allant lui annoncer son départ. Son prédécesseur, le sieur de Varengeville, avait été plus heureux, s'il en faut croire le ton de ses adieux, dont nous reproduisons, à titre de spécimen, les premières paroles :
« Serenissime 1*rince et très-excellens Seignei rs. La lettre du Roy mon maître, dont Vostre Sérénité et Vos Excellences viennent d'entendre la lecture, leur a fait connoitre que c'est pour la dernière fois que j'ay l'honneur de paroitre dans cette auguste assemblée, et c'est ce qui fait qu'Elles ne voient pas aujourd'hui)' sur mon vidage cette joye que j'ay toujours eue d' y paroitre. La vénération que j'ay pour Vostre Sérénité et pour Vos Excellences, les marques qu'Elles
1 Toutes les difficultés personnelles auxquelles nous faisons ici allusion tenaient à tontes sortes de contrariété* procurées par des aïeuls subalternes aux gens de l'ambassadeur, soit au sujet de ses franchises pour les vivres, soit au sujet de fjuercllrs advenues entre ses gondoliers et les sltires. Amelot avait cru devoir échanger des notes si aigres avec la Seigneurie sur ces sortes d'affaires, que sa position n'était en effet plus tenalde. Il fut nommé ambassadeur en Portugal. Voyez la Correspondance de Louis XIV avec le mat nuis Amelot, son ambassadeur en Portugal (1685-1688), publiée et annotée par le barox dk GnunooT (Nantes, 1863).
m'ont -si souvent données de leur affection, la part que je prends à leur gloire, et l'admiration où je suis de leur sage et heureux gouvernement, m'avoient rendu ces lieux presque aussi chers que ma pairie, et la seule peine que je pou vois avoir auprès de cette République esloit la nécessité que je prevoiois de m'en esloigner un jour. Lorsque le Roy m'eut honoré de cet employ, après la gloire qu'il y a de le servir, rien ne me toucha davantage que l'idée que je me fis de ce climat que la douceur du ciel et celle de ses habi .nls rendent si tempéré et si agréable; de cette ville que l'art i«t la nature, la protection de Dieu et l'industrie des hommes eut rendue si riche et si florissante, do ce Sénat qui conserve depuis tant de siècles la réputation d'une sagesse extraordinaire et d'une équité aussy souveraine que sa puissance, enfin de cette République qui a toujours augmenté sa gloire et sa grandeur, et qui n'a jamais rien perdu de sa liberté ny de son ancienne discipline. L'expérience m'a fait connoltre que je ne m'estois pas trompé dans mes pensées, et j'ay plus veu qui je n'avois imaginé.
» Aussy j'ay regardé comme un extresme bonheur pour moy d'avoir esté emploié par Sa Majesté à cultiver une alliance qui luy est si considérable et si chère. Mon devoir s'est accordé avec mon inclination, et je n'ay eu besoin dans to- le cours de mon emplov ny de précaution ny de menageme.it ny d'habileté; je n'ay fait que serrer les nœuds d'une correspondance establie
» Pour mov, Serenissïme Prince, très-ii.lustr.-s et trèsexcellens Seigneurs, je prendray seulement la liberté de témoigner à Vostre Sérénité et à Vos Excellences combien je suis touché de la bienveillance dont Elles m'ont honoré dans tout le temps de mon séjour auprès d'Elles. Dans tous les autres employs, si l'on est habile on va exercer la sagesse; dans celu y-ci, quelque habile qu'on soit, on la vient apprendre. J'ay profilé de ces lumières, et j'ay receu de plus toutes les marques de vostre bonté. Quoique j'aye eu soin dans les occasions de vous faire connoltre ma reconuoissance, j'en ay gardé dans le cœur une partie que je puis sentir et qu'il ne m'est pas possible d'exprimer. J'assure Votre Sérénité et Vos Excellences