PEU D'INTÉRÊT DES LETTERE DOMINORUM
serénissime de Venise fut invariable : Très Chers et Grands Amys Confederez et Alliez le Duc et la Seigneurie de Venise. Telle était lu suscription. Le Doge n'ouvrait aucune lettre, et en eût-il reçu une directement, qu'il eût dû en faire aussitôt part à la Seigneurie. Toutes les lettres de la Cour de France étaient d'ailleurs remises par T Ambassadeur ou le chargé d'affaires en personne. La remise d'une lettre de Roi , Reine , Prince du sang ou premier Ministre du Royaume était donc toujours l'objet d'une sorte de cérémonie, et comme aucune d'elles en aucun temps ne put avoir un caractère spécial d'intimité ou de confidence, puisque tout le ministère était appelé à en connaître , il en est résulté que la correspondance des Souverains étrangers avec la République de Venise n'a pas d'autre intérêt que celui qui peut être attaché à des lettres de chancellerie. Aussi les Archives de Venise ne contiennent-elles pas une seule lettre entièrement autographe de l'un de nos Rois ou Princes, de l'une de nos Reines ou Princesses. Ailleurs, dans les moindres Archives de Princes qui ont été chefs de famille, on peut rencontrer souvent des lettres fort curieuses, ayant un caractère d'intimité ou de confidence, soit par suite d'alliances entre les maisons, soit en vertu d'une communauté d'intérêts d'Etats existant entre ces Princes et la France. A Florence, avec les Médicis, d'où sortait Catherine, et où sa petite-fdle de Lorraine était devenue la Grande-Duchesse; à Mantoue, où l'épouse de Henri IV avait sa sœur mariée au Duc Vincent de Gonzague; a Ferrare, où s'était mariée Renée de France et dont la fdle Anne fut la Duchesse de Guise , femme
de François et mère de Henri le Balafré; à Parme, où Louis XV avait sa fille, Madame Infante; à Turin, où 1 alliance de famille se trouvait si étroite sous Louis XIII par Madame Royale , sous Louis XIV par la Duchesse de Bourgogne, les lettres les plus intéressantes, toutes remplies de ces détails qui pour l'histoire et ses mystères sont bien souvent des révélations, peuvent se trouver et satisfaire autant que charmer la curiosité des chercheurs; mais à Venise, on ne saurait s'attendre à ces sortes de bonnes fortunes dans l'investigation. Oue dire de plus d'ailleurs à cet endroit, sinon qu'on ne pourrait pas même y rencontrer une seule lettre qu'un Roi de France eût véritablement dictée? Chaque lettre, écrite sur parchemin ou dans un format dont le seul aspect exclut l'échange de pensées et de communications personnelles, est l'ouvrage soit d'un secrétaire du cabinet du Roi, soit de celui du cabinet de l'un de ses ministres. Ainsi donc, prise dans son ensemble aussi bien qu'étudiée dans son détail , la correspondance échangée par les Rois , Princes et Seigneurs de la Cour de France avec les Vénitiens n'a qu'un caractère cérémonieux. Lettres de créance, de recréance et de rappel d'Ambassadeurs, lettres de condoléance pour la mort d'un Doye, de compliment pour l'avènement d'un autre, de recommandation pour tel ou tel personnage, de remerciment pour l'envoi de quelques présents, de notification de quelque victoire ou de consolation sur quelque défaite, tel est le thème ordinaire de ces lettres composées pour la plupart sur un même modèle, et dont le cours des temps seid modifia plus ou moins les termes. L'objet
même des missions confiées aux Ambassadeurs ou aux Envoyés extraordinaires n'est pas exprimé dans la lettre particulière que lui donne le Roi pour accréditer sa présence devant la Seigneurie. Charles IX , confiant une mission au comte de Ventadour, lui donne la lettre suivante pour le gouvernement de Venise :
« Très chers et grands amys, alliez et con fédérez. En allant présentement en Italie, nostre très cher et aimé cousin, le comte de Ventadour, pour aulcunes choses concernant nos affaires et services, nous luy avons donne charge de vous visiter et vous dire quelque chose de nostre part dont nous vous prions le vouloir croire tout ainsi que vous voit ld riez faire nous-même. Suppliant à tant le Créateur, très chers grands amys et confederez, quil vous ayt en sa saincte garde. Escript à Paris, le 27e jour de mars 1568
» Charles. »
Catherine de Médicis, si originale et intéressante en ses lettres ordinaires, si personnelle, si caractéristique quand l'occasion lui est donnée d'être bien elle et non pas d'être représentée par l'un ou par l'autre de son cabinet, n'est autre qu'une souveraine sans individualité marquée, lorsqu'elle s'adresse à la République de Venise, et cela dans les moments mêmes où elle a le plus grand besoin de son secours et de son aide pour alimenter le trésor épuisé. Voyez plutôt cette lettre.
« Vous entendrez bien au long par le Sieur de Foix, ambassadeur du Roy nostre très-cher seigneur et filz auprès de vous, Testât auquel nous nous retrouvons à présent de l'instance que nous luy avons ordonné vous faire de notre part. Pourquoi nous vous prions autant affectueusement que nous
> Abciiiyrs de Vesise, Lntrrr Dnmiuorum , Francia.
pouvons, vouloir donner audit sieur de Foix la même créance que feriez à nous, et la responcc conforme à l'affection qu'avez de tout temps portée à la prospérité des affaires de ce royaume. Priant a tant le Créateur vous donner ce que vous désirez. Escript à Saint Maur des Fossés le 26 de septembre 1568
« Caterine. n
La lettre qui , parmi toutes celles adressées par le roi Charles IX à la République de Venise, nous a paru avoir été dictée dans un style qui n'est pas absolument dépourvu de quelque inspiration personnelle, est celle du 9 décembre 1570, et dans laquelle l'écrivain console d'une manière étrange les Vénitiens sur la défaite qu'ils viennent d'éprouver dans leur guerre avec le Turc et sur la perte qu'ils ont encourue de leur ville de Nicosie. Après les premières marques de condoléance sur cette nouvelle si funeste au bien de la chrétienté, le roi Charles dit :
u Les guerres et les afflictions sont envoyées de la main de Dieu ainsy qu'il lui plaist, et pour les causes que luy seul conoist, restant loisible de contredire à sa saincte volonté. Maintenant il est courroucé contre vous, ce n'est pas pour toujours, et faut espérer s'appuyer en sa bonté et miséricorde *. »
Sous Charles IX encore nous trouvons deux lettres qui, pour être plus développées et plus explicites que les autres, offrent aussi plus d'intérêt. Elles concernent les affaires du Levant et du Turc, et l'on sait combien la politique des Valois fut active et occupée de ce côté.
1 Archives de Vemsk, Letterc Dominurum , Francia.
2 Idem y ibidem.
Tous les lecteurs de documents historiques sur cette époque connaissent quel attrait on a toujours trouvé aux dépêches de l'évéque de Dacqs, François de Noailles, accrédité ambassadeur du Roi auprès du Grand Seigneur. L'ambassade de cet évéque au Sultan fut, en effet, l'une de celles qui ont fourni la meilleure correspondance du temps et de celles qui ont été le mieux remplies. Lorsqu'il partit pour Constantinople, l'ordre lui fut donné de s'arrêter à Venise comme accrédité temporairement, et de se présenter à la Seigneurie, auprès de laquelle d'ailleurs il n'avait laissé que de bons souvenirs, ayant été ambassadeur du Roi Henri, douze nns auparavant. La lettre du Roi dont il était porteur était ainsi conçue :
« Très chers et grands amys, alliez et conpedf.rez. Suivant ce que nous avons cy devant escript au Sr Duferier, nostre ambassadeur auprès de vous, du singulier désir et affetlion que nous avons toujours eu de vous montrer et faire cognoistre par effcct comme nous voulions embrasser vos affaires, et ce qui vous touche tout ainsi que les nostres propres, et mesmes de moyenner avec le Grand Seigneur une bonne paix ou bien une si longue tresveque par après la paix sen puisse ensuyvre, laquelle nous estimons estre plus nécessaire pour vous que davoir à faire à ung si puissant ennemi et si proche voisin des terres et pays de vostre obéissance, Nous avons esleu et choisy nostre amy et féal conseiller en nostre Conseil privé, l'Fvesquede Dacqs, pour aller en Levant résider nostre ambassadeur à la Porte dudit Grand Seigneur. Estant personnaige doué de si bonnes parties et louables qualité/, ainsy mesmement que vous en avez bonne connoissance du tems qu'il a este nostre ambassadeur auprès de vous, dont il vous a laissé ung singulier contentement et monstré en toutes ses actions et depportemens ung très affectionné
désir au service et prospérité de vostre Estât, que nous avons pensé ne pouvoir commettre cette charge à personnage plus digne, ni qui mieulx et plus vertueusement s'en puisse acquitter principalement pour ce qui touche et concerne votre fait. Que sur toutes choses, nous luy avons expressément donné charge de traicter, conduyre et négocier ainsy que vous adviserez, et selon les mémoires et instructions de votre part luy en seront baillées. Et la resolueion que par ensemble en prendront avec vous lesdicts S* Duferrier et luv. Et espérant pour la singulière recommandation que luy en avons faite, qu'il se saura si bien conduire et comporter en votre affaire, que par ensemble nous en aurons ung contentement commun. Vous prvant le croire de ce quil vous dira de notre part, tout ainsi que vous vouldriez faire nous mesines. Escript à Gaillon, le xxme de mai 1571
» Gharlks. »
La seconde lettre est relative au fait de l'arrestation que la République n'avait pas craint de faire de la personne d'un envoyé du Grand Seigneur passant sur le territoire de Venise pour se rendre en France. Ce message du Roi à la Seigneurie serait propre à trouver place dans l'important recueil des Négociations de la France dans le Levant, publié avec tant d'érudition et après de si utiles et fructueuses recherches par M. Cbarrière. C'est un de ces documents qui prouvent tout le prix qu'attachait alors le cabinet de France au maintien de l'alliance avec le Turc, alliance dont il est curieux de remarquer que nous ne nous sommes jamais départis depuis que François Ier en prit l'initiative et en assit les bases par des négociations heureuses.
« Très chers et grands amys, alliez et confederez. Par <;v devant nous avons bien sceu l'emprisonnement par vous
1 AncnivES i>e Veîuse, ï^ttere fîominorum, Krancia.
fait de Malmmct que le Grand Seigneur envoyoit devers nous. Mais nous n'en avons jamais, sinon que depuis peu de jours, entendu les causes et occasions, et pour ce quelles nous semblent telles et tant importantes à notre honneur, grandeur et repputacion que nous ne pouvons dissimuler l'extresme regret et déplaisir que nous en portons, nous vous avons bien voulu escripre cette présente, et par icelle vous prier mettre en consideracion que étant ledit Mahumet depesché par son maître pour venir devers nous en ambassade, il ne pouvoit et ne devoit, passant par les terres de ceulx qui nous sont amyz et con fédérez, estre aucunement arreste ne emprisonne, comme vous avez faict, sans violer les conféderacions, chose qui tousiours nous seroit reprochée, si nous ne nous mettions en debvoir de poursuivre l'eslargissement et liberté dicelluy Mahumet, ainsy que voulons faire vifvement et ny vousoublyer. Uemonstrant par tout ou besoing sera le tort que nous estimons nous estre faict en cest endroit, et que malaisément le pourrions nous supporter pour les consideracions dessusdictes. Par quoy, très ciiers et grands amys, alliez et confederez, nous vous prions que par l'amour et en faveur de nous, et suivant le bénéfice et devoir de notre bonne amytié, vous veuillez eslargir et mettre en pleine liberté ledict Mahumet, luy faisant rendre et restituer ses lettres, papiers et autres choses qu'il avoit lors de son emprisonnement, affin qu'il puisse continuer son voyage par deçà ou s'en retourner devers son maître, selon qu'il advi>era avec le Sr Duferier, notre ambassadeur auprès de vous, el levesque de J)acqs que nous envoyons en Levant, et lequel vous fera sur ce plus amplement entendre notre intencion et tout ce que nous en avons à vous dire. Qui gardera — nous en remettant sur lui — de vous en faire plus long discours par cette présente, vous pryant surtout le croire comme vous vouldriez faire nousmesmes, suppliant à tant le Créateur, très chers et grands amvz, alliez et confederez, qu'il vous ayt en sa saincte garde. Kscript a Fontainebleau, le xxix» de juillet 1751 ».
« Charles. »
« AniauvKs de Yknisk, Lettcw Dominnnim , Franria.
Nous avons dit qu'à côté de la correspondance des Rois, des Reines et des Princes du sang, se trouvait aussi celle d'autres Princes et seigneurs, et pour citer des noms, nous donnerons ceux d'Odet de Foix, du Duc de Nevers, du Duc de Nemours, du prince de Luxembourg, du maréchal de Lesdiguières et de ceux de la maison de Guise. Mais aucune de ces lettres n'est faite pour aider grandement à l'histoire. Ce sont choses de congratulations, condoléances ou remerciments. L'une des mieux dictées, et que nous produisons comme spécimen de protocole, est celle de Henri de Lorraine, duc de Guise, remerciant la Seigneurie pour la lettre qu'elle voulut bien lui adresser touchant la mort du Cardinal de Lorraine, en 1575.
h Serenissime Prince,
m J'ay eu cest honneur de recevoir la lettre quil vous a pieu m'escripre, et entendu par iccllc la deploration que Votre Serenissime Seigneurie et toute la République vénitienne vous faictes de la mort de Mr le Cardinal de Lorraine, mou oncle, et le grand deuil quelle en porte à bon droict pour avoir foict la perte dung des plus affectionnés serviteurs que vous et elle eussiez. Et puisqu'il a pieu à Dieu m'envoyer tel inconvénient, je me veulx du tout conformer à sa très saincte volonté, et vous remercie très humblement de tant de bonnes jouissances quil vous plaist avoir de moy et de ma maison. Vous suppliant très humblement quil vous convient que j'en soys digne, non me voulloir retenir en sa place pour ne m'en sentir capable, mais au nombre dung des plus humbles et affectionnés serviteurs que vous et ladicte République puissiez jamais avoir. Ne voullant pour les services d'icelle espargner ma vie ny tout ce qui est en ma puissance. Ainsy que par effect le cognoitrez ayant cest honneur de recevoir vos com-
mande mens et vos autres volontés. Je prie, Monseigneur, Sercnissimc Prince, vous voulloir et toute voire République conformer et maintenir heureusement en tout lionncur, grandeur et félicité. Paris, le x« jour d'avril 1575".
» Votre très humble et affectionné,
» Henry de Lorraine. »
Pour nous résumer sur ce chapitre et en clore le détail, nous dirons que les pièces de la correspondance de la cour de France avec la République de Venise, conservées dans les Archives, ne peuvent être considérées que comme des documents justificatifs, propres à préciser quelques dates, ù signaler certains faits, à déterminer l'époque de l'envoi ou du rappel de tel ou tel Ambassadeur. S'attendre donc à rencontrer dans ces lettres, soit des exposés de système politique, soit des aveux concernant les questions du moment, soit l'expression de pensées personnelles qui , par le tour original et intime qu'elles ont , font qu'une lettre peut être quelquefois un véritable monument historique;
* AncmvKS de Venise, Lcttere Dominorum. Principi di Francis c Lorcna (1516-1628). Dan* ce même portefeuille sont aussi les lettres de quelques particuliers, parmi lesquelles nous citerons celle d'un gentilhomme, ■ Germain Audeicrt », auteur d'un long poème latin, composé en vers didactiques à l'honneur de la Ville et République de Venise (1582). La Seigneurie l'ayant voulu récompenser pour cette hclle action, l'avait, par un décret du 30 mars 1583, créé chevalier de Saint- Marc, et présenté d'une chaîne d'or avec médaille de 200 ceus. Elle avait, en outre, fait imprimer à ses frais cet ouvrage héroïque avec ordre de le tirer à quatre cents exemplaires. Voyez Sexato, Terra, Rcgi-tro n° 5V (1582-1583), pages 101 et 104, ainsi que les deux dépêches Je l'Ambassadeur à Paris, Giovanni Moro (8 juillet et 18 octobre 1583).
s'attendre, disons-nous, à de telles rencontres, serait se préparer une déception certaine. En un mot, la correspondance entretenue par les chefs d'État avec le gouvernement vénitien, qui Forme aujourd'hui l'abondante série îles Lcttere Dominorum, est purement et exclusivement officielle. L'objet secret des négociations doit être recherché dans les Instructions confidentielles adressées par le Souverain ou par les personnes de son cabinet aux Ambassadeurs auprès de la République, mais non pas dans les lettres à protocole invariable , adressées » Aux Très Chers et Grands Amys, Alliez et Confédéré* Le Duc et La Seigneurie de Vcnize. •»