‹ Les archives de Venise Histoire de la chancellerie secrèteChapitre 170 sur 199 · JACQUES CASANOVA DE SEINGALT. 6VI · texte numérisé non relu

JACQUES CASANOVA DE SEINGALT. 6VI

de plusieurs de ses écrits historiques pendant que, de 1756 à 1774, il mena cette vie si errante et si bizarre, (ju'il a racontée, de son séjour à Trieste' enfin, au récit duquel il arrête tout à coup l'histoire si variée et animée de son existence aventureuse. Qu'était devenu Casanova depuis cette époque jusqu'au jour où, sept ou huit ans plus tard, il entra dans la maison du comte de Wallenstein avec la qualité de bibliothécaire du château de Dux, en Bohême? Quelles vicissitudes nouvelles avaient traversé son existence? Le chapitre en est triste. Étant

\toria del Governo Veneto d'Amelot de La lloussave, divisa in tre parti. (Amsterdam 4769, P. Mortier.) Le 12 octobre 1772, le consul de Venise à Ancône, G. M. Bandiera, signale la présence de l'aventurier dan* rette ville, et fait de lui aux Inquisiteurs ce rapide portrait : • Lo viddi coir occhio proprio per alcune indication! , se bene da me mai veduto in addietro, passaggiando franco et ardito da per tutto con huoni arnesi. Conversa in più case, e va spargendo d'essere destinato alla parteuza dentro a qualchc settimana per Trieste c di là per la Germania. Egli un uomo d'anni 40 al più, grande di statura, di buono e vigoroso asfjetto, olivastro di carnagione, con occhio vivace e un peruchino cortO castagno, di earatterc quauto mi fu detto elato e sprezzante , e sopra tutto fornito di toque/a spiritota e ben erudita. ■ Avant de rédiger se* Mémoires, Casanova avait publié en un petit volume, devenu fort rare, le récit de sa fuite des prisons de Venise, sous ce litre : Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise t/u'on appelle les Plombs. (Écrite à Dux, en Bohème, l'année 1787.) Leipzig, chez le noble de Schonfeld, 1788.

• Les lettres du consul vénitien à Trieste, Marco de Monli, 15 janvier 1773 (M. V.) et suivantes; celles de Casanova depuis le 8 février 1774, etc. Nous ferons une publication séparée de toutes les pièces que nous avons recueillies sur ce personnage excentrique. Nous l'avons déj.j préparée sous ce titre : • ht vérité sur les Mémoires de Jacques Casanova de Seixcalt, écrits incontestablement par lui-même », et nous saisons ici cette occasion de remercier publiquement l'honorable et populaire éditeur allemand, M. Bhockhaus , de Leipzig, pour la parfaite bonne grâce avec laquelle il a bien voulu nous donner les informations littéraires qui nous étaient nécessaires.

à Trieste, il avait rendu des services secrets au consul vénitien dans des circonstances qui étaient bien connues du Tribunal des Inquisiteurs. Exilé, désireux de sa grâce, il avait espéré par des marques de dévouement occulte mériter la faveur des magistrats redoutables qui avaient la faculté de le libérer de l'exil et de lui permettre de rentrer à Venise avec sécurité. Un sauf-conduit lui fut adressé à la date du 3 septembre 1774. Il revint aussitôt dans sa patrie, se présenta secrètement aux Inquisiteurs, entre le 12 et le 18 septembre, et devint espion en service occasionnel; ses rapports ne sont pas écrits sans élégance, mais l'intérêt en est médiocre. Il s'y basarde à faire, çà et là, de la pbilosopbie. Les Inquisiteurs voulaient sans doute autre chose. En '1776, au mois de novembre, il eut commission de faire, pour le compte du Tribunal, un voyage en Dalmatie; mais il s'arrêta à Trieste, où ses relations personnelles avec le comte de Zinzendorf lui acquirent les informations qu'il était chargé de recueillir. Revenu, il prend le nom d'Antonio Pratolîni pour correspondre avec Leurs Excellences. En 1779, il est agent en service actif et stipendié au mois ; il fait un voyage d'explorateur dans les Marches, dont l'objet, demeuré assez obscur, parait avoir eu pour but une information commerciale, relative à quelques consuls. En 1780, accepté de nouveau parles Inquisiteurs récemment élus, it adresse des rapports que semble avoir dictés une certaine élévation d'esprit. Cependant, à la fin de l'année 1781, Casanova encourut la disgrâce de ces Excellences dont il avait tant de fois imploré la générosité depuis

AGENTS SECRETS DES INQUISITEURS. f>43

qu'il remplissait cette fonction misérable de délateur ou d'explorateur secret. Le document qui en fait foi est la lettre suivante :

Illustrissimes et Excellentissimes Seigneurs, Messeic.necrs Inquisiteurs d'État. — Rempli de confusion, accablé par la douleur et le repentir, me reconnaissant absolument indigne d'adresser ma vile écriture à Leurs Excellences, confessant d'avoir encouru le châtiment pour avoir manqué à mon devoir dans les circonstances qui se sont présentées, moi, Jacques Casanova, j'invoque à genoux la clémence du Prince; je le supplie de m'aceorder, par compassion et grâce, ce qu'en toute justice et en toute réflexion il peut me refuser.

Je demande à la munificence souveraine qu'elle me veuille venir en aide, afin que, pouvant subsister, je m'emploie vigoureusement a l'avenir dans le service où j'ai été initié.

D'après cette supplique respectueuse, la sagesse de Vos Excellences jugera quelles sont les dispositions de mon esprit et mes intentions.

Mais Leurs Excellences parurent s'émouvoir peu de cette humiliante supplique; ils accordèrent h l'espion un mois de solde, et décidèrent qu'à l'avenir Jacques Casanova ne recevrait de salaire qu'autant qu'il rendrait des services importants. Il y a lieu de croire qu'il n'en rendit plus aucun de ce genre vil et misérable, car son nom ne reparaît plus depuis cette époque dans les papiers ou sur les livres du Tribunal ; il quitta d'ailleurs Venise un an plus tard, et ne revit plus ce théâtre de ses exploits si divers.

À ce corps d'agents si singuliers appartenait aussi,

dans les dernières années de la République, un abbé

Pedrini, esprit ingénieux, de bonnes lettres, mais qui fut

plutôt un agent philosophe ou penseur qu'un méprisable

Ai.

délateur1. Jl était aux appointements des Inquisiteurs; mais lorsqu'on lit ses rapports, on se demande s'ils ne sont point plutôt les œuvres d'un lauréat d'académie, que les écrits d'un agent secret. Ce sont de ces rencontres auxquelles, il faut en convenir, on ne s'attend guère dans cette série des papiers du mystérieux Tribunal. Les écrits de cet affidé, moraliste, ont une particulière saveur. Il semble prendre à tâche de représenter aux Inquisiteurs combien les mœurs de cette République, dont la sécurité est confiée à leurs soins, sont relâchées. Il entre en des considérations sur les abus du luxe et l'entrain effréné des sens. Ses anecdotes sont de véritables peintures de mœurs, il s'occupe de la mode , des cafés alors si fréquentés à Venise, des casini ou petits salons intimes des nobles2.

1 Cet abbé R. PeoRixi proposa «es service* au Tribunal des Inquisileurs au mois d'avril 1784. Il avait vécu pendant trente ans loin de Venise sa patrie, qu'il avait quittée en 1754, après avoir été gecrétair» particulier du patricien Zaccaria Valaresso. On le retrouve ensuite à Milan s'occupant de matières de jurisprudence auprès du Comte Sormani et du Marquis Rossi di San-Secondo. 11 fréquente Parme et Modène; revient à Venise pour un instant en 1766, pratique le cabinet du patririen Andréa Memmo, si verse dans les affaires politiques, se rend à Vienne jusqu'en 1767, revient à Parme, retourne à Vienne jusqu'en 1770, va à Paris recommandé par Marie-Thérèse au Comte de Mercy- Argenteau, cl passe eu Angleterre, où il est accueilli par le Marquis de Rclpiososo. Ses Rapports pourraient être le sujet d'une publication piquante pour les curieux qui sont à Venise. L'abbé Pcdrini fit imprimer en 1791 un opuscule sur la Noblesse , qui lui valut d'être appelé . la H assola pour y être admonesté par Leurs Excellences.

2 En 1790, les botte if lté da e.afjè les plus fréquentées à Venise par les patriciens et \ pour ce motif, indiquées à la surveillance du Metseï (Irande (Cristofolo Crislofoli alors) étaient : al Ponte delF Anzolo, at Ponte fiel Vin, soprà la riva dei Scliiavoni; la Londra, verso il ponte delta Pieta; le Bive, à San-Moisè; San-Fantin, in campiello délia Gbit»;

LKS - USFORMAZIOm -

11 ne désigne personne et ne s'avilit point à nuire par des dénonciations. C'est un agent secret d'un nouveau genre, et il est à croire que les Inquisiteurs eurent le goût d'apprécier cette façon particulière de servir l'État , puisqu'ils maintinrent ce rapporteur à leur service pendant près de douze années. Comme il avait aussi beaucoup fréquenté le corps diplomatique à l'étranger, et surtout à Vienne, à Paris et a Londres, il prenait aussi pour thèse des Rapports qu'il présentait au Tribunal, les coutumes de la diplomatie.

L'examen des documents « Informazioni » que présentait le Secrétaire à la fin de chaque année permet aussi de rétablir la vérité à l'endroit des prisonniers des Inquisiteurs. Combien on voit que le nombre en était restreint, si, avec ces pièces authentiques sous les yeux, on veut

al Ponte dei Fuseri y sul canton in Frezzaria; alla Vedova , in Frczzaria ; al Fonle délia Calzina, soprà le Zattere; ai due Rccordit in Frezzaria. Les Casini, pareillement fréquentés et observés, étaient ceux dei Vecchi , dei Giovani, di Sun-Samuel , di San-Cassan et di San-Giovanni Grisostomo* aux Procuratiea, et ceux de l'Ascenzione , chez Panizza, et ai Lumineti, à San-Moisè. D'après une note de police de Tannée 1773, nous voyons qu'il y avait deux cent sept botteghe da caffé, réparties dans les six grands quartiers de la ville, y compris la Giudecca, de la manière suivante : soixante-dix-sept dans le circuit de la place Saint- Marc et au-dedans, dix-huit à Saint-Marc, trente à Caslcllo, vingt-cinq à Canareggio, vingt-deux à Dorsoduro, onze à Santa-Croce, vingt-quatre à San-Polo. Même nombre en 1784. La population de Venise seule était en 1765 de 149,476 âmes; celle du Dogado, c'est-à-dire de Venise , Chioggia, Grao, Malamocco, Maran, Cavarzcre, Adria, Loreo, Cologna, Caorle, Torcello, Murano, Gambarare, de 248,210; celle des provinces de Terre ferme en deçà du Mincio, de 1,294,862, et celle des provinces au delà du Mincio, 560,274. L'État vénitien proprement dit comprenait donc 2,103,346 habitants.

chercher et accepter la ve'rité ! Il advint fort rarement, peut-être jamais, que les quelques cachots appelés les pozzi et les quelques cellules appelées les piombi fussent tous occupés en un même temps. En 1717, un seul prisonnier est sotto i piombi, deux alli pozzi, et quatre dans les camerotti. Le nombre approximatif, pendant tout le cours du dix-huitième siècle, est annuellement de sept ou huit détenus dans ces prisons réservées à la justice des Inquisiteurs. Plus on pénètre dans l'histoire de ce Tribunal extraordinaire, plus on se rend compte qu'il fut plus effroyable encore par le mystère réellement impénétrable dont il s'entourait, que terrible par ses actes. Les apparences, l'enveloppe, sont artistement rendues et maintenues épouvantables. L'effet que cette politique ambitionnait de produire était obtenu. Le fond était moins cruel. La vérité est là. Les documents soigneusement et attentivement explorés font la lumière. Il faut, après cette besogne, beaucoup rabattre de ces terreurs. Le fait des poisons en est un exemple. Le Tribunal en avait toujours dans l'une de ses armoires, car on les trouve signalés dans les différents inventaires, et il existe des correspondances dont l'objet est de s'en procurer 1 . Mais

1 Voir, à cet égard, un document tout spécial du résident vénitien à Florence, Pier-Antonio Marioni, du 10 mars 1630. Archives de Vkmse, Papiers des Inquisiteurs, Correspondance. « et Eccmï Signori Colcndissimi. Ottenuto io Hnalmente con somma segretezza la maniputatione di due sorti di veleni molto potenti da persona intendentissima di chimica, et che tienc copia délia niaggior parte dei secreti del già Don Antonio Medici , famoso nella stessa proFessione, tra quali sono anche questi, li mando a VV. EE. con questo ordinario dricciato per maggior circospettione al Signor Secretario di VV. EE. con apparenza di quinte essrnzc salubri richiestemi da lui..., ■ etc.

Voir aussi, touchant les poisons employés assurément avec moins dr

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