DE LA TRIBUNE DANS LE SÉNAT
ce Conseil un exposé de pièces qui lui appartenaient en propre. Le Sénat ne les avait , en effet , que de seconde main , et souvent même lui parvenaient-elles altérées et transformées en divers endroits, selon que ce Conseil des Dix, qui les lui adressait, avait estimé prudentes ou nécessaires les altérations ou les transformations des pièces originales. Les preuves à l'appui de cet état de choses sont nombreuses et incontestables, car nulle de ces pièces ne pouvait être envoyée en communication, sans qu'un vote des membres du Conseil y eût autorisé. Or l'expression motivée de leurs volontés, ou du moins de leurs propositions, se retrouve dans les papiers originaux du Tribunal , et nos assertions reposent uniquement sur les informations que nous en avons tirées.
D'autres documents pleins d'intérêt et véritablement uniques pour l'époque à laquelle appartiennent les plus anciens, sont aussi de nature à être signalés parmi les Miscellanées des archives du Sénat. Malheureusement ils sont en si petit nombre, qu'on pourrait aisément compter ceux qui sont parvenus intacts jusqu'à nous. Ce sont les discours, orationi, et les harangues, ring fie ou aringhe, prononcés par les Sénateurs dans les occasions importantes où la tribune était occupée, dans l'enceinte du Sénat , soit par les orateurs du Gouvernement , soit par ceux de l'Opposition. Dans un temps, en effet, au seizième siècle par exemple, où pour tous les peuples le mot de liberté de la tribune était ou inconnu ou incompréhensible, la chose était établie à Venise et y était
triomphante depuis des siècles, autant qu'elle Test aujourd'hui dans les Parlements d'Angleterre, d'Italie et de France On peut dire que cette liberté vraiment admirable fut, chez ce petit peuple, admise et reconnue dès l'aurore de ses destinées. Rien, en aucun temps ni dans aucune circonstance, n'en arrêta ou n'en affaiblit les franchises. De la place publique, sous les tribuns et les premiers doges , elle passa plus tard dans le Sénat et s'y maintint à travers les temps, fière et sans restrictions, comme sans obstacles et sans limites , jusqu'aux derniers moments de sa vie politique. Lorsque peu à peu, sous l'action des circonstances, de démocratiques qu'elles étaient, les formes républicaines du Gouvernement devinrent aristocratiques , lorsqu'au mot de Comunc Venetiarum fut substitué celui de La Signoria, au lendemain de l'élection à la dignité ducale de Francesco Foscari, en 1423, la liberté absolue d'exprimer sa pensée ne subit nulle atteinte daus l'assemblée législative et délibérative du Sénat. Les questions y étaient posées selon des formes admises qui n'excluaient nullement l'interpellation, et il était rare qu'elles en vinssent à l'épreuve du vote sans avoir subi les feux les plus vifs d'une discussion éclairée. Ainsi se traitaient les choses de la guerre et de la paix , les approbations des articles des traités , le texte même des réponses à faire aux souverains en des occasions particulières et délicates. Les partis avaient leurs orateurs. Le Sénat était un Parlement ou plutôt une Chambre des Lords dans toute l'acception du mot, à cette différence près que ces Lords étaient élus chaque
1 L'auteur écrit ces ligne» aujourd'hui 2 août 1869 !