‹ Les archives des artsChapitre 44 sur 63 · LETTRES DE MARIETTE · texte numérisé non relu

LETTRES DE MARIETTE

A TEMANZA

es lettres de Mariette à Temanza n’étaient con-

Mfîr nues jusqu ici que par la traduction italienne assez défectueuse qu’en a donnée Ticozzi, dans son édition des Lettere piltoriche de Hottari (tome VIII).

Ayant eu la bonne fortune de découvrir à Venise, il v a une dizaine d années, les autographes de notre éminent compatriote, ainsi que ceux de son correspondant vénitien, je crois utile de publier enfin, dans le texte original, ce s morceaux de haute critique et de haute érudition artistique dus au plus clairvoyant d’entre les amateurs du siècle dernier.

Quelques mots, avant de céder la parole à Mariette, sur son correspondant. L’architecte Thomas Temanza, né à Venise en r/o5, mort dans la même ville en 17S9, est aussi connu par ses constructions que par ses travaux littéraires, parmi lesquels la palme revient aux Vite dei più celebri Architetli e Scultori venepani che fiorirono nel secolo decimo sesto (Venise, 1778). Sa vie a été écrite par Fr. Negri : Notifie intorno alla persona e ail’ opéré di Tonwiaso Temanja , architetto venejiano (Venise, i83o).

Plusieurs de ses lettres ont été publiées dans les Lettere piltoriche (tomes IV, V, VIII), et, plus récemment, dans Y Archivio storico italiano (1872, tome II, page 206). Je reproduirai, dans un travail spécial, ses lettres à Mariette, inédites jusqu’à ce jour.

A Paris, ce 5 novembre 1760 l.

Monsieur,

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 8 juin dernier ne m’a point trouvé à Paris ; j’étois, lorsqu’elle y est arrivée, à la campagne, où je passe une partie de l’année, et d’où je ne suis de retour que depuis fort peu de temps. C’est précisément ce qui a mis un obstacle au vif empressement que j’avois de vous exprimer mes sentiments et de vous remercier du beau dessein dont vous venez d’enrichir ma collection. Mais quand je l’aurois pu, vous sçavez l’état déplorable dans lequel s’est trouvé le vénérable Monseig1' Bottari, qui a la complaisance de favoriser notre correspondance. Si dans cette conjoncture, je lui eusse adressé ma réponse, elle eut sans doute été oubliée, ou du moins elle auroit couru le risque de ne vous pas parvenir sur le champ. Le bonheur a voulu que je trouvasse en arrivant ici une lettre de ce sçavant et respectable vieillard et je profilte avec empressement de cette occasion favorable pour répondre à votre lettre, en même temps que je réponds à la sienne, et jamais je ne goûtai une plus entière satisfaction, si c’en est une qui ne se peut exprimer, que de pouvoir témoigner à un ami la joye de le revoir en santé, après l’avoir cru mort, je n’ai guère moins de plaisir à vous ouvrir mon cœur et vous’y faire lire toute l’étendue de ma reconnoissance. Je sens tout le prix des soins que vous avez pris pour me faire avoir un dessein du Balestra â qui est tout à fait de mon goût, et qui est effectivement fait pour

1. A ccttc lettre est jointe une note de quatre pages, de la main de Mariette, qui semble reproduire la dédicace d'une planche de Scamozzi :

» HP»» ac cxcell"‘» viro Joanni Corrario oratori Reip. Venetæ, etc, etc. Quod tu utililatem (etc.). Datum Romæ men. Marti) MDLXXX ».

2. Dans son AbeceJario, Mariette a fait mention des gravures de Balestra (f 1710), qu'il avait acquises par l'intermédiaire de Temanza, et déclare qu'elles lui ont « coûté cher » (tome II, page 58).

io3

LETTRES DE MARIETTE A TEMANZA

plaire. La composition en est agréable, et la touche en est fine. Je n ai aucun dessein de maître moderne, au près desquels celui-ci ne puisse figurer, et encore une fois je ne puis vous dire combien vous m’avez obligé en me le procurant. Il ne me reste plus que d’être instruit de ce qu'il coûte, afin que je puisse vous le faire tenir et je vous supplie de ne me le pas laisser ignorer.

S il s en trouvoit encore un semblable je vous avoue que je ne le refuserois pas. Vous me faites l’honneur de me dire qu il ne tient qu à vous d’en avoir un qui vous a été offert, mais qui vous paroit plustost un ouvrage d’un disciple de Balestra qu un original du maître. Ce n’est pas là tout à fait ce que je souhaite. Mais supposé cependant que vous lui trouvassiez quelque mérite, je pourrois m’en accommoder encore, ne fut-ce qu en considération de la composition que j’imagine être riche et belle. Mais, s’il m’est permis de vous parler à cœur ouvert, ce qui me toucheroit davantage ce seroit si je pouvois faire acquisition par votre moyen de cinq ou six petits morceaux, Vierges ou autres, que je sçnis avoir été gravés à l’eau forte par le Balestra même. Je les ai vus autrefois. Mais jusques à présent je n’ai pu les rencontrer, quoyque je n’imagine pas que ce soient des gravures introuvables. J’ai toutes celles que le Rottari a exécutées d’après les desseins du même peintre, et c’est pour completter son œuvre que je désirerois de faire l’acquisition de tout ce qui l’a été par lui-même, ainsi qu’une épreuve de cette planche que vous dites avoir été gravée d’après le dessein que je reçois.

Mais voyez, monsieur, où m’entraîne ma passion pour ces sortes d’objets. Je ne fuis pas réflexion, que vous avez bien d’autres affaires importantes qui ne vous permettent pas de vous occuper de pareilles misères. Je vous en fais bien des excuses et vous prie bien sérieusement de n’y donner que les moments que vous aurez véritablement de

IO

reste. Il m’est bien plus avantageux que vous suiviez vos projets et que continuant de travailler aussi utilement que vous faites, vous nous faisiez bientôt jouir des ouvrages intéressans que vous avez sur le métier. Jeserois infiniment flatté de pouvoir y contribuer de quelque chose, et puisque vous souhaitez avoir une copie des discours qui accompagnent la planche des thermes de Dioclétien qu’a fait graver le Scamozzi, je vous l’envoye et vous puis répondre de son exactitude. Ce qui in’y paroit de plus singulier est le sentiment de l’habile architecte au sujet de ces constructions souterraines qu’on a toujours estimé être des fourneaux à l’usage des bains et quoi imagine n’avoir été faites comme elles le sont que par précaution pour rendre les appartenions plus sains et les mettre à l’abri de toute humidité. Je ne sçais trop si vous adopterez cette opinion.

Vous me parlez aussi des thermes des Antonins, persuadé apparemment que j’en ai l’estampe. Mais supposé que Scamozzi l’ait fait graver, non seulement je ne l’ai point, mais je ne l’ai même jamais vû.

Dans tout le temps que j’ai séjourné à la campagne, j’ai été hors d’état de faire une recherche du Vitruve de Perrault que vous désirez avoir. Aujourd’hui j’y vais travailler, et j'espère que ce ne sera pas infructueusement. J’aurai pour lors l’avantage de vous en donner avis. En attendant recevez les sentimens de la plus sincère estime avec lesquels j’ai l'honneur d’être,

Monsieur, votre très humble et très obéist serviteur

Mariette.

Lorsque vous aurez quelque chose à me faire tenir vous pourrez l’adresser à Monsig1' Bottari ; il me sera facile de le faire venir ensuite à Paris.

(Musée Correr, à Venise.)

LETTRES DE MARIETTE A TEMANZA

io.S

A Paris, ce o5 janvier 17(17.

J'ai appris avec plaisir, monsieur, que vous estiez encore à Rome lorsque la lettre que je me suis donne l’honneur de vous écrire le 6 Novembre y est arrivée, et j’ai sçu que Monsig1- Bottari vous l’avoit remise. Je me flatte qu’il voudra bien me faire aujourd'hui le meme plaisir et qu’il vous fera pareillement tenir celle-ci, ne sachant où l’adresser, car je prévois que les nouvelles occupations que vous donnent les travaux qui sont à faire pour empêcher les innondations trop fréquentes du Reno, vous tiennent éloigné de Venise et vous font mener une vie un peu ambulante.

Quelque part que vous soyez, il m’importe que vous soyez informé que je me suis acquitté de la commission dont vous m’aviez chargé et que j’ai trouvé un exemplaire du Vitruve de la traduction de Perrault, seconde édition, que je tiens à votre disposition. 11 ne me reste plus qu’à trouver une occasion pour vous le faire passer sûrement entre les mains, et c’est à quoi je vous prie de contribuer s’il est possible en m’instruisant de la voye que vous désirez que je tienne pour vous le faire avoir le plus promptement possible. Je me serois servi autrefois de celle de mon ami Zanetti à qui j’avois occasion de faire quelquefois des envoys. Mais il est si vieux et si prêt d'entrer dans le tombeau que toute correspondance est interrompue avec lui et qu’il ne m’en reste aucune avec votre ville. Ayez donc la bonté d’agir de votre côté et de m’indiquer un moyen auquel je me conformerai sur le champ et plus il sera prompt, plus il me fera plaisir, n’ayant rien plus à cœur que de vous donner des preuves sensibles de mon zèle. J’ai pris la liberté dans ma dernière lettre de vous faire part de quelques unes de mes foiblesses, en voici encore un trait. Quelqu’un m’a parlé avantageusement des ouvrages d’un peintre véronois qui sans doute est de votre connoissance .

io6

Il se nomme il sigr Cignaroli * ; et ce quelqu’un a trouvé à redire qu’il n’y eut point de ses desseins dans ma collection. Je m’en rapporte à ce qu’il m’en a dit, et vous me feriez plaisir, au cas que vous trouviez la chose possible, de m’en procurer un qui lui fit honneur. Je ne le voudrais pas trop grand, ni qu’il passa l’étendue de cette lettre déployée 1 2.

Je viens d’en acquérir un, qui me fait tourner la tête, et c’est en effet tout ce que Paul Véronèse a fait de plus beau. Il faut le voir pour le sentir et l’imaginer. Le sujet est Jésus Christ à table avec S. Joseph et la sainte Vierge, servis par les Anges. 11 ne s’est, je crois, jamais rien fait de plus riche ni de plus gracieux, et c’est un dessein plus grandement (?) terminé et qu’on peut dire être accompli dans toutes ses parties. Si vous voulez prendre la peinne de lire la vie de Paul Véronèse, écrite par le Ridolfi, vous en trouverez la description faite par le peintre même, à la page 307 commençant par ces mots : Pitlura sesta, se le mai havrô tempo , etc. Vous verrez que ce dessein avoit été fait pour lui, et vous admirerez mon bonheur : des trois desseins fameux dont il est fait mention en cet endroit, j’en ai deux, car j’avois déjà celui qui est intitulé : Pitlura quarto... Outre que j’en possédois encore un autre dessein pour le moins aussi parfait qui a appartenu à Mr Morelli et dont il est fait mention à la page précédente sous le titre de : Virtus est vitium fugere. Je puis bien dire qu'en fait de dessins de Paul Véronèse, je ne le cède présentement à personne. J’en possède une douzaine tous plus beaux les uns que les autres. Il faut vous connoître comme je fais, Monsieur, pour oser entrer avec vous dans tous ces détails. Mais le plaisir que je sçais que vous y prenez m’enhardit et m’en fait prendre à m’en entretenir avec vous.

1. Mariette a consacré à cet artiste (né en 1706) une notice assez étendue dans son AbeceJario, tome II, papes 371-374.

Page 1