L'ÉGLISE COLLÉGIALE ET PAPALE DE SA11VT-IJRBAI\ DE TROYES
Et toi, cité troyenni-, tu (luis désormais reveniUijuci ton lanp parmi les plu* illustres de la Kr.inco; car de toi l'on pourra dire : Cesl d'elle qu'est in! ce chef qui régit et gouverna le peuple chri'lien (a).
Monsieur le Ministre,
Vers la fin du xiio siècle, dans un quartier de Troyes, qui porlail encore il y a quelque cent ans le nom de Pclit-Palais ou de Court-Palais [b), vivait une famille humble et pauvre. Le père se nommait Pantaléon. Il exerçait la profession de ravaudeur de bardes, ou de cbausselier. En 1185, un fils lui naquit : on le porta à l'église de Notre-Darae-aux-Non nains, sa paroisse, et il reçut au baptême le nom de Jacques. L'enfant était beau de visage, d'un aspect gracieux (c); son cœur était noble et bon; son intelligence précoce et distinguée. Il fut mis de bonne heure aux écoles de la cathédrale, qui ilorissaient alors. « En ces temps, dit le vieux Desguerrois, on choisissoit les enfants de nature pie, douce, bénigne, accorte et généreuse, ayans aussi un bon esprit pour les mettre à l'église {d). « Lorsque ses premières éludes furent achevées, il fut envoyé à l'université de Paris, aGn qu'il puisât à celte source célèbre une instrucUou plus vaste et plus élevée. Doué de qualités si précieuses, possédant une belle voix [e], amateur passionné de musique et de littérature religieuses, il réunissait tous les dons qui pouvaient lui rendre facile et brillante la carrière cléricale. Jacques parvint bientôt aux plus hauts rangs de l'église. Pour le
(a) Voy. Bref d'Urbain IV au couvent de N.-D.-aux-Nonnains. {Titres de fondation. L. 12d. Pièce A. art 1.)
(6) « Peut-être ce dernier nom {de curto palato) venait-il de la
demeure de ses parents, et n'est-il qu'une corruption de Petit-Palais, dénomination que portent encore quelques maisons de la rue Moyenne, proche l'éfilise de St.-Urbain. » (Courtalon, Vie du pape Urbain IV. p. 4.)
(c) « Hic autem naturâ mediocri, venustâ facie, grato aspectu et suavi, animoque ingente etc. » PapireMasson, Evêques de Rome. (Voy. Bibliogr. no 189.) Folio 222.
(rf) Saincteté chrestienne , fo 7,6i.
(e) « Hilaris vuUù, mediocris corporc, corde
Fortis, in aspeclù dulcis, honoris amans, Venustus facie, clarà quoquc voce, pcritus Cantu, qucm gratum musica voxque dcdit. » (Theodcricus vallicoloris in vHâ Utbani papou IV. Apud Pap. Mass. Ibidem, fo 228 vo.)
faire court, en 1261, Alexandre IV vint à mourir : J. Panlaléon étail alors patriarche de Jérusalem. Le sacré collège, long-temps embarrassé, jeta les yeux sur lui; il fut élu d'une voix unanime, quoiqu'il ne fût pas même revêtu de la pourpre romaine; elle fils du chaussetier, sous le nom d'Urbain IV, monta sur le siège de Saint-Pierre, aux acclamations de la chrétienté!
En ce moment, c'était un grave fardeau que celui de la tiare pontificale. — La puissance temporelle des papes restaurée en Italie; Charles d'Anjou créé roi de Sicile, sous la suzeraineté du saint Père; le redoutable Mainfroi combattu et presque terrassé; le duel gigantesque des Guelfes contre les Gibelins, soutenu avec une incroyable vigueur; l'Eglise dotée de l'une de ses pompes les plus imposantes (a) : telles furent les œuvres de celui qui, sur le plus haut trône de la terre, succédait à Grégoire VII, le charpentier de Soano, et qui devançait le pâtre Sixte-Quint. Il mourut comme mouraient en ces temps les héros de la papauté, au milieu des conflits politiques (6) et des ligues armées, alors que la faiblesse de l'âge vint trahir son infatigable énergie.
Cependant, au milieu des préoccupations de son immense patrie, l'enfant de Troyes s'était souvenu de sa ville natale et de son origine. « Pour que la mémoire de son nom survécût à la dissolution de son cadavre, » il avait ordonné qu'une somptueuse basilique fût construite aux frais du trésor romain, sur le lieu même où s'élevait la modeste échoppe de son père (c). Un autre Troyen, son neveu Aucher, cardinal de Sainte-Praxède, continua l'œuvre que le pape avait laissée imparfaite, et l'augmenta de ses propres dons. Les offrandes de riches bourgeois, de pieuses libéralités vinrent encore se joindre à ces ressources. Un collège de douze chanoines, présidé par un doyen, fut institué. Les successeurs d'Urbain IV prirent l'église naissante sous leur protection; la soumirent à leur dépendance immédiate; la dotèrent de privilèges èrainents et de nombreuses indul-
(a) LaFêfe-Dicii. Il cliargea S. Thomas d'Aquin d'en écrire l'oflBce, et lui-même, dit-on, composa la musique.
(b) «.... Ecclesia; tutor, animosus ad omnia miles, QuaB libertatis, juris, honoris erant. »
(Theod. vallic. Ibidem.)
(c) « Nos.... qui nomen beati TJrbani papse ac raartyris in die
qno summi sacerdotii conscendimus cathedram, ex cœlesti fuimus nominatione seu vocatione sortit!; cupientes ut hujus modi mcmoria uomiuis, etiam post nostri dissolutionein corporis, perpétua remaneat in civitate Trecensi, cui pro eo quod nos ex ipsâ ori^iinem traxiraus, non immérité dici posset : Et tu TrecensU civitas nequaqnam minima es inler famosas (jalliop civitates : Ex te cnim exivit diix qui chnstinnum
régit popxdum et qubcrnnt, disposuimus ut locus nosira; orijïinis
ex dono superiori nostro clementer indulto, (ial celcbris et reddatur insignis, in dorao nostrâ patcrnâ. » (L. 126. Pièce A. art. 1.)
geDccs, cl la conHèrent à la sauve-garde puiàsaiile des comtes de Champagne [a).
Mais des difficultés aussi graves qu'imprévues devaient long-temps s'opposer à son pacifique développement. La fondation d'Urbain IV se trouvait dans la censive de Notrel)ame-aux-Nonr)ains, et l'érection de la nouvelle église lésait, à plus d'un égard, les intérêts de ce puissant monastère. En 1266, après lamort du fondateur, au moment où la construction de la basilique commençait à s'avancer, l'abbesse de Notre-Dame se rendit en armes, suivie de ses religieuses, de ses convers, de ses hommes, d'une foule de partisans également armés, et tous ensemble pénétrèrent au milieu de l'église. Les revêtements de marbre qui décoraient le sanctuaire sontaudacieusement démolis; les raouffles, les outils et tous les instruments de travail, brisés, détruits et dispersés; les portes nouvellement posées, sont enlevées de vive force, emportées comme des dépouilles; et la bande ne se retire qu'en laissant le nouvel édifice ouvert aux vents et dévasté. En vain le pape essaya-t-il d'étouffer sous une punition secrète un aussi effroyable scandale. Toutefois, deux ans après et ces premiers obstacles franchis, le souverain pontife ordonna à l'évêque de Troyes, puis à l'archevêque de Tyr, légat en France, de bénir le cimetière de Saint-Urbain, afin que ce lieu pût recevoir des sépultures. Mais à cette nouvelle, l'abbesse de Notre-Dame s'y rend de son côté, accompagnée de sa troupe, fait une seconde irruption dans le lieu saint, et s'oppose avec mille outrages à ce que la bénédiction s'accomplisse. Le prélat cherche inutilement à soutenir, à l'aide de l'admonition, de la censure, son autorité méconnue. Poursuivi jusque dans la rue, accablé de coups et d'injures, il est obligé de céder devant la plus étrange des rebellions et le plus inouï sacrilège. Le pape, stupéfait de tant d'audace, commet alors des juges à l'examen de ces attentats, et par suite de ce procès, le couvent et ses complices sont frappés d'excommunication (b). Grosley a publié dans ses mémoires (c) une traduction de la sentence de cette condamnation, qui fut solennellement prononcée dans l'église de Saint-Etienne, le 30 mars de l'an 1268, et dont les originaux se trouvent encore en double expédition dans nos archives (d).
Telles étaient cependant les mœurs de ces tems, telle était, il faut le croire, la puissance d'un despotisme de cette nature, tel était enfin le crédit de ses prétentions, qu'il fallut plus d'un siècle, tout du moins autorise à l'affirmer, pour triompher de pareilles résistances. Un acte de 1280 (e), passé
(a) Liasse 126. Pièce D.
(h) Liasse 126. Pass\m.
(c) Mémoires hist. t. 2. p. 584.
(d) L. 126. Pièce N.
enlie l'abbaye de Notre-Dame el le chapitre de Saint-Urbain, nous apprend que la querelle, toujours soutenue parles religieuses avec une opiniâtreté vraiment féodale, n'était point alors terminée. Vers la même époque, le pape Martin IV, mande à l'évêque de Troyes, par une bulle, de procéder à la bénédiction qui n'avait point été faite encore; mais, prévoyant le refus de celui-ci, il charge de ce soin l'évêque d'Auxerre (a). Enfin une autre bulle de 1289, accorde des indulgences à ceux qui visiteront l'église le jour où sera dédié le maître autel, et ce fut seulement en juillet 1839 (6), que Pierre Darcyes, évêque de Troyes, célébra cette consécration.
Le temps et les causes de destruction que j'ai eu l'honneur de vous signaler, monsieur le ministre (c), ont épargné d'une manière réellement merveilleuse, un nombre assez considérable de documents sur l'accroissement de l'édifice et de ses richesses. J'ai été assez heureux pour parvenir à restaurer, déchiffrer et transcrire ces textes précieux qui la plupart seraient publiés pour la première fois. Divers mémoires de comptabilité nous enseignent la quantité de deniers que le pape fit passer par delà les monts, la commission qui fut payée aux banquiers et changeurs. Nous apprenons ensuite comment fut réparti leur emploi; pour quelles sommes l'élain, le cuivre, le plomb, l'argent entrèrent dans la confection de l'édiflce. Une bulle de 1267 fait mention d'un personnage qui n'était peut-être qu'uii comptable, mais qui pourrait bien être aussi l'architecte qui fut préposé à la construction primitive et à la conduite des travaux. Il se nommait Jean Langlois, el avait son domicile à Troyes. Sur les 10,000 marcs d'argent qu'avait envoyés Urbain IV, il avait reçu, comme maître de V œuvre, 2,500 livres, dont il devait rendre compte. Mais il laissa là l'ouvrage interrompu, et partit pour la croisade (d). Cependant, grâces aux nouveaux bienfaits du cardinal Ancher et à la vigilance de ses procureurs, les travaux se poursuivirent jusques vers 1290. En 1277, le trésor des chanoines s'était enrichi de beaucoup de meubles de prix, et leur doyen alla recevoir à Lyon un nouvel envoi du cardinal, envoi dont le récépissé existe encore [c). On voit dans cet inventaire une intéressante énuméralion de meubles, de reliques cl de joyaux, où le prix des métaux, tels que l'or, l'argent, le laiton et le vermeil, le disputait au travail et aux minéraux les plus recherchés. Ce progrès ne paraît pas s'être ralenti dans les temps postérieurs. Au quinzicmc siècle, l'église
(a) L. 126. Pièce P.
{b) Gamusat, Prompt., f« 374 v».
(c) Voy. ci-dessus, lettre première, page 259.
(d) Liasse 126. Pièce K.
(e) L. U4, Pièce C.
(Malt di^coréc d'un jubiS surmonh' d'un Christ en croix. Une statno de S. Urbain ornait le raaitrc anlel {a). La roUôgialc célobinil avec une pompe particurK>re la fête du St -Sacrement, insliluéc par son fondateur. Ce jour là, le doyen sortait au milieu de tous ses suppôts, précédé d'une bannière de fondai!, où se voyait l'image de S. Urbain, el portant le corpus Domini, sous un dais ou ccnxcigner magnifique, orné des armoiries qu'avait prises Urbain IV (b), cl des blasons de France, de Champagne et de Navarre. Cette procession embrassait le même parcours que celle de la cathédrale, et rivalisait avec celle-ci de luxe et de majesté. Mais c'est surtout en étoffes de tenture ou historiées que paraît avoir brillé le garde-meuble de ce chapitre. Déjà^ en 1277, deux de ces ornements précieux lui avaient été donnés par le comte Thibaut V et parle chambrier du cardinal Ancher(c). Desguerrois, Courlalon et Grosley ont successivement parlé d'uiie tapisserie qui décorait jadis le chœur de la collégiale, et qui subsistait encore à la fin du xviiie siècle. On y voyait Urbain IV représenté dans la boutique de son père,"lravaillanl du métier de cordonnier. Ce lapis avait été donné, en 1525, à la fabrique, par un chanc-ine nommé Claude de Lirey, dit Boullanger {d). Indépéiidarament de ceux-ci et vers la même époque, un autre ouvra^^e du même genre et non moins digne d'intérêt avait été légué à l'église. Cette dernière tapisserie, qui devait représenter en six tableaux la légende de S- Urbain, pape et martyr, paraît n'avoir jamais été exécutée. Mais le projet en avait été décrit avec beaucoup de soin par un historiographe du temps. Cette description, écrite en vers et en prose, et puisée aux légendaires et aux hagiographes du moyen-âge, est restée dans
(o) « liera une pierre (îe taille blanctie œuvrée pour boucher
en lîaresme t'vraaffe de St. -Urbain qui est dessus le grant autel. » (L. 144. Pièce J).)
« Item une aullre pièce de toille blanche ouvrée pour boucher
en karesme le cruciu de dessus le jubé. > (Ibidem.)
{b) J'ai acquis en 1840, à Troyes. cl j'ai donné aux archives, un cartouche où se trouvent peintes ces armoiries , d'un travail fort médiocre, et ayant probablement servi vers la On du siècle dernier, aux services annuels qui se célébraient ou l'honneur du fondateur. Ces armoiries sont écartelées au 1er et 4c d'or à la fleur de lys d'azur, au 2e et oe d'azur à la rose de Champap^ne d'or. Devise : Jlecordare novissimorutn. — Au sujet de l'extraction d'Urbain IV, Courlalon, dans la vie de cet homme illustre, rapporte l'épisode suivant d'après les
historiens italiens : « Le roi d'Espajjne lui reprochant un jour la
bassesse de sa naissance, il répondit : « Non é virtù di nasccre nobile ; ma il farsi nobile, (si conie ho fatto io), virtù e nobilta! j> {Vie d'Urbain IV. p. 3.)
(c) « Item pannus quem rcx Thcobaldus dédit. — Item aller
pannus quem llannoquinus vesler camerarius dedil. I.. Hi. Pièce C, adressée au cardinal Anchcr.
[d] Courlalon. Topog. I. 2. p. I.'kI.
nos archives historiques, et constitue elle-même une relique d'un haut prix sous le rapport archéologique et littéraire (a).
Dans l'histoire de l'église de Saint-Urbain, deux choses seules offrent un haut intérêt et un caractère grandiose. Ce sont l'église elle-même et la pensée qui avait présidé à sa fondation. Quant aux faits et aux actes dont se compose, si l'on peut s'exprimer ainsi, sa propre biographie, on n'y retrouve ni les mêmes éléments, ni le même caractère.
Parmi les joyaux qui enrichirent, en 1277, le trésor du chapitre, et dont nous avons mentionné l'inventaire, entre les bassins d'argent, les somptueux reliquaires, les ciboires de jaspe, de cristal et d'ivoire, se trouvait un « écrin de cuir bouilli contenant trois bulles du pape qui consacraient l'immunité de l'église {b). En effet, ce simple coffret n'était point, aux yeux des chanoines, le moindre fleuron de leurs richesses. Semblable à la boîte de Pandore, il produisit tous les événements, — triste et monotone épopée, — qui occupent la plus large part de leurs annales. Des procès infinis, des querelles futiles, de vétilleuses disputes, où l'égoisme du privilège se joue de la raison, de l'équité, et de la hiérarchie, et de la discipline; luttes sans dignité comme sans grandeur, qui souillent à chaque page le caractère même du prêtre d'une tache sordide de mercantilisme ; tels sont les souvenirs qui remplissent sans contredit la plus volumineuse partie de ces archives. A travers tous ces dossiers de palais, pour l'art, pour l'histoire, pour la littérature, aussi bien que pour la morale, il reste peu de place à d'intéressantes rencontres. J'ai noté toutefois quelques détails instructifs sur les écoles de Troyes au xv^ siècle, et quelques particularités d'intérêt local au sujet des entrées que firent dans cette ville Henri II en 1548, Charles IX en 1563, Henri IV en 1595, et Louis XIII en 1629 (r).
Je retourne maintenant à l'édifice. La destinée de Saint- Urbain, comme celle de la plupart des monuments religieux du moyen-âge, était de rester incomplet. L'abside, le (ranssept et la partie qui forme le rond-point furent seuls achevés en hauteur. La nef et le vrai portail, si remarquable et si peu connu, ne furent jamais élevés au-delà du soubassement ou premier étage. El pourtant, cette délicieuse production, pour l'histoire de l'art, sœur jumelle et rivale de la saintechapelle construite par saint Louis, n'a cessé d'obtenir, à travers les siècles, un juste tribut d'admiration. A une époque où l'architecture religieuse commençait à s'écarter si
(a) Liasse 144.
(6) « ... Item, sigilluin argentoum ;... item, biachiurn beali Urbani; ...Item unura scriniuni de corio bullito, in quo sunt... privilégia exemptionenoi ipsius ecclcsiaB continenlia... Item, quaradam... pixidera... etc. » (L. 144. Pièce G.)
(c) Liasse 127. Registres 1228, 1252 et pais)m.
loin do SCS traditions premières, le cavalier Bernin la proclamait uu chef-d'œuvre [a). El c'est d'elle que Girardon disait ce mot piltoresque : Cette église est bâtie de chenevottes {b). Aujourd'hui encore, toute mutilée qu'elle est par les outrages du temps, toute encastrée dans un scellement de maisonnetles (c), la ligne gracieuse de sa haute ceinture, qui fuit en un léger balcon, les vives découpures de ses clochetons et de ses pyramides, les masques et les ressauts de ses lémures, de ses latnies et de ses fjorgones qui projettent de tout côté leurs cçrps maigres, ou versent l'eau des pluies par leurs gueules difformes, attirent la visite des artistes et font détourner de loin le voyageur.
Autrefois, au-dessus du rond-point, s'élevait une aiguille merveilleusement découpée, qui doublait la hauteur de l'église [d). Frappée une première fois de la foudre en 1650, elle le fut encore en 1761. Franklin n'avait point encore appris à la science îe secret de maîtriser le feu du ciel et de le conduire au gré de l'homme. Les chanoines firent amputer l'aiguille au-dessus de la lanterne qui contenait les cloches. Mais la révolution française réservait à ce monument de dernières atteintes. En 1*790, la collégiale de Saint-Urbain, comme chapitre de chanoines, dut subir l'arrêt de suppression décrétée par l'assemblée nationale. Les titulaires opposèrent à son exécution de nobles et touchantes remontrances qu'on lit avec émotion sur le dernier feuillet de leurs délibérations capitulaires (c). Mais ces efforts furent inutiles. Un orage bien plus terrible devait gronder pour l'antique église, et les dévastations de 93 ne tardèrent pas à éclater (/).
Ainsi le peuple, dans ces momertts de crise violente qui marquent à de rares intervalles la vie des nations, brûlait avec fureur l'ouvrage de ses mains et ce qu'il avait adoré. Ainsi s'écroulait un pieux monument de patriotisme, au nom
(a) Courtalon. Top. t. ii. p. 55.
(i'>) Ibid. — Les allumeUes à Troyes sont I ongues et faites de chene- TOttfls ou pailles de chanvre tillé.
(c) Le conseil municipal a acheté dans ces derniers temps, pour le démolir, le pâté de maisons qui obstrue l'abord de cet édiGcc.
(d) " La flèche du clocher passoit pour jiarfaite et était remarquable par sa délicatesse. Elle avoit 87 pieds sanj; la croix, qui en avoitlS. » Courtalon. Ibid. 11. 155.
(e) Registre 1242.
(f) Je crois à propos d'insérer ici littéralement la pièce suivante, adressée au comité administrateur du dtipartcmcnt de l'Aube.
« Nousjnvitons les membre composamt le déparlement. Si posible • est, de donner au porteur trante Cliuiliette (chevillettes) en fer, » provenant des démolitions du Cloclier de urbain, pour servir a
d'un culte nouveau qui déjà avait aussi son intolérance, son fanatisme, sa barbarie, sa démence : le culte de la patrie ! J'ai l'honneur, etc.
Troyes, le 11 juin 1840.
EieHre cinQuiètne.
LES ANCIEIVS COLVEI^iTS DU DIOCÈSE DE TROIES.
Monsieur le Ministre,
A mesure que j'avançais dans le vaste dépôt dont vous avez bien voulu me charger de vous rendre compte, j'ai dû m'arrêter successivement devant chacun des goupes les plus importants que je rencontrais, pour vous les faire connaître. Tel est le mode que j'ai suivi dans mes précédentes communications. Aujourd'hui, l'espace a fui sous mes pas assidus; l'étendue de la carrière ne m'en dérobe plus les limites; les analogies, les comparaisons sont devenues possibles ; et pour éviter des redites ou des longueurs, j'aurai désormais l'honneur de vous entretenir d'un plus grand nombre d'objets à la fois.
Dans le présent rapport, je me propose de consigner ce
ï Constrnire des Lentcrne pour Eclairer La Société populaire qui va » être Se soir à urbain; Locale destiné a y tenir ses séances. » En permance (permanence) le 12 thermidor 2e anne républicain. '. Signé : H. F G... et Y «
Au dos est écrit : « Le 1?, thermidor livré seize livres de ferraille pour la société populaire. »
{Préfecture de l'Auhe. Archives historiques postérieures à 1790. — Inclassé.)
Qu'on nous pardonne d'extraire encore à cette occasion du même dossier deux documents cuiieux. — Aux mêmes :
« Citoyens adminislratevirs. — Nous serions besoin de huit bareaus de fert pour contruire uni fourneaut pour le salpaitre pour maiti'e dans la sidev* ejrlisc de SMUemy à Troyes 28 garm. (germinal) Tan u» de la (Republique) françois. »
Les dépouilles mobilièrci» des églises étaient réunies à N.-D.-aux- Nonnains. — Voici l'autre :
ï Les amis de la révolution rcpublicanie des Français, aux administrateurs du district de Troyes.
» Citoyens, la revolo" Irso «vous offre en ce jour l'avenir te plus heureux, pour perfcctioner ce s.ublime ouvrage, il faut monter le peuple au degré dont sa llégcneralion le rend susceptible il faut développer son caraclère, et lui offrir tous les moyens, ra;)al)ie de le rendre digne de sa lii>erfé, c'est on lui «)fTrant le spectacle dos llévolntions que vous lui donneray les moyen s do la connoitre nous vous proposons de lui donner en spectacle gratis, la mort de César de Brulus, nous vous prions en conséquence do nous faciliter el de nous accorder une partie des effets proven' des églises pour faire les habits. ■ — ■< Accordé. >• [Ibidem.)
qu'il me reste à dire sur les anciens canvents du département lie l'Aube.
Nos archives ont conservé les traces historiques de 22 monaslères dhorames et de 11 monastères de femmes, de tout ordre et de toute règle, disséminés sur tous les points du territoire {a). C'est par les premiers que je commencerai celte annalyse.
§ I". Monastères d'hommes.
Nulle contiée de France, au raoyen-ûge, ne surpassait la rircouscriplion qu'embrasse aujourd'hui le département de l'Aube, pour le nombre, l'antiquilé, l'illustralioii, la splendeur de ses maisons de religion. Au ix« siècle, à la suite des ravages des Normands, un collège de moines s'était formé pour garder les reliques du fameux saint Loup, évêque de Troyes, de populaire mémoire. Déjà ils avaient été précédés par les religieux de Saint-Martin-ès-Aires [b], dont le monastère remontait à une époque de près de 200 ans plus éloignée. En 837, un moine de l'ordre de Saint-Benoît, nommé Arremare, obtint du comte de Troyes, Alcdramn, un espace de terrain inculte, situé entre celte ville et Vendeuvre, pour l'essarter et y établir l'abbaye de Montiéramey (c). La confirmation de cette concession première, et les privilèges qui en furent la suite, nous ont été transmis en quatre diplômes originaux et authentiques de rois de France, d'une haute curiosité, et dont les dates sont toutes comprises dans la période carolingienne (rf). Mais, dès le principe, cette résidence fut appelée la nouvelle Celle, Cella nova (e), et en effet une autre abbaye deBénédictins l'avait devancée. C'était Montier-ln-Celle, qu'on nommait aussi Cella antiqua, la Celle antique, fondée vers 660, par le roi Chloduig II. Enfin, si l'on en croit certains hagiographes, une dernière abbaye également de l'ordre de saint Benoît, et située près de Nogent-sur-Seine , aurait eu pour fondateur le premier roi chrétien de la monarchie (481 = 511). Un jour, dit un manuscrit du couvent (/"), le roi Clovis se trouvait dans cette partie de l'ancienne Brie Champenoise; le guerrier, fatigué, s'étendit à terre pour se reposer, et s'endormit. Mais pendant son sommeil, ime de ces petites fleurs qu'on nomme neslcs. et dont la vive couleur se distingue pendant l'août, au milieu des blés, était venue s'épanouir sur sa couche, en perçant la cape ou manteau dont il s'était enveloppé. Frappé de cette remarque, le roi frank consulta sa pieuse épouse,
(a) Voy. ci-dessus page 78.
(b) Courtalon. Topogr. hist. t. u. p. 265.
(c) Archives de Montiéramey. Passlm.
(d) Voy. L. 298 et 302. Musée paléographique, pièces 1, 2, 3 et 4.
(e) Ms. XXXI.
if) Ms. 77.
sainte Clotilde, et d'après les conseils de celle-ci, un monastère s'éleva sur le lieu même où avait fleuri la nesle. De là le nom de Nesle-la-Réposte [a], qui lui fut donué (6) ! — Légende naïve peut-être jusqu'à la puérilité même, mais gracieuse, ce me semble, et parfaitement dans l'esprit religieux et symbolique du moyen-âge.
L'histoire rapporte qu'en 635, l'évéque de Troyes, Ragnégisille, envoya un saint homme nommé Frodobert ou Frobert, chanoine de son église, à l'abbaye de Luxeu, en Bourgogne, pour s'y former, au milieu d'une pratique exemplaire des vertus chrétiennes, et puiser à cette source, alors célèbre, les vrais principes de la vie monastique. Vers 660, saint Frobert fut de retour et obtint de la munificence
situé nommé qu'y avaient formé les marchands d'Allemagne, et dans lequel ils avaient coutume de reposer leurs équipages de transport, lorsqu'ils se rendaient aux foires de la ville. C'est là qu'il bâtit son monastère, sous le nom de Montier-la-Celle. Plus tard, à près de quatre siècles de distance, un religieux de cette même abbaye, nommé Robert, allait répandre au dehors cette pieuse semence que les successeurs de saint Frobert lui avaient transmise, et fondait l'abbaye de Molesrae (1075), puis celle de Citeaux, en Bourgogne (1098). Or, c'est à Citeaux que saint Bernard vint à son tour s'exercer au grave apprentissage du monastère; c'est delà qu'il sortit pour jeter, en 1115, les fondements de l'illustre abbaye de Clairvaux, qui devait produire elle-même une postérité si nombreuse. Tels furent les premiers degrés de cette multiple généalogie de monastères, que j'ai rappelée d£^s l'une de mes lettres précédentes (c). Tels senties anneaux originaires de cette chaîne immense dont les innombrables chaînons rivés pour ainsi dire par une tradition jalouse et fidèle, nous étonnent par leur prodigieux développement, et dont les familles de moines s'énorgueillissaient jadis, à l'égal des plus fières lignées féodales.
Pour la première partie de nos annales, c'est un grave et fécond sujet d'études que celui de ces antiques et puissantes abbayes; car leur existence se lie étroitement à celle de l'état et de la société. Alors, en effet, sans parler de leur influence active et directe sur le monde, ces pieuses maisons n'étaient point seulement l'asile tulélaire de l'intelligence, le sanctuaire des lettres et de la philosophie, le vaste séminaire de l'église; c'était encore comme une école universelle, où se formaient, au sein des fortes études et des
(a) Nigella reposita ou abscondita. Elle était comme bhttie entre deux collines.
(6) Ms. XXXI.
(c) Lettre troisième, page 272.
austères méditations du clottre, les chefs Illustres qui devaient présider dans toutes les directions, au gouvernement des peuples et ;\ la civilisation. Et plus d'un nom, après s'être inscrit d'abord dans ces humbles dynasties d'abbés et de prieurs, après être resté enfoui sous le froc obscur d'un moine, est venu briller au milieu des conseils des rois, sur les degrés du trône, et retentir éternellement dans l'histoire. Là, sans doute, monsieur le ministre, est le côté grandiose du tableau que l'on serait tenté de chercher dans leurs archives. Malheureusement les injures du temps, et pour une grande part aussi, il faut le dire, l'ignorance et l'incurie qui se glissèrent dans les cloîtres au fur et à mesure de leur décadence, ne nous otit laissé que de rares et faibles traces de ces époques de force et de grandeur. Du reste, j'ai tenté d'indiquer ailleurs, en traitant de Clairvaux, les richesses que l'on peut glaner encore au milieu de ces vestiges, au profit de l'histoire et de la littérature nationales. Le même genre de documents que j'ai signalés pour ce chef d'ordre se rencontre, quoiqu'en moindres proportions, dans les archives de tous les autres couvents d'hommes.
Ce fut un événement à la fois triste et mémorable, ce fut un jour néfaste dans l'histoire ecclésiastique, lorsqu'en 1515 fut signé, entre Léon X et François l^^, ce pacte fameux par lequel le souverain pontife, en'échange d'un intérêt fiscal, abandonnait au roi la nomination des prélats du royaume. Déjà, il est vrai, le corps monastique était singulièrement déchu de sa puissance civilisatrice et de son importance. Déjà la corruption, symptôme des institutions caduques, se manifestait en lui : l'anarchie éclatait dans l'autorité, et l'indiscipline dans les membres. Mais cette mesure, issue ûlmmorales nécessités, bien loin déporter un remède au mal, ne fit que creuser une source d'immoralités nouvelles. Dèslors, le principe de l'élection, qui avait fait le lien de l'antique hiérarchie de l'église, ce ressort puissant dont le sage emploi est redevenu le secret de la politique des temps modernes, fut à jamais brisé. La plupart des monastères de pleine obédience, ou qui ne purent se retrancher derrière l'exception de quelques privilèges, cessèrent d'être régis par des abbés réguliers, pour passer entre les mains d'abbés commendataires. La haute dignité de l' abbatial désormais, au lieu d'être le prix de la science et de la vertu, ne devint trop souvent que l'appât de l'intrigue, l'aliment de la cupidité, de la fainéantise, et plus d'ime fois la sanction du scandale. Désormais aussi, les communautés religieuses s'habituèrent à voir en leurs abbés, non plus ces chefs spirituels dont le sceptre vénéré devait les guider dans les voies de leur amélioration commune et d'une perfection mystique, mais d'avides ou arrogants suzerains qui venaient prendre en eux posse.ssion d'une sorte de fief sacrilège, et les frustrer, en se faisant une part léonine, d'une large moitié de leurs revenus. Ces sentiments de méfiance et d'hostilité engendrèrent une multitude de dissentions et de procès qui remplissent,
depuis le xvre siècle, les layettes des anciens' monaslères.
A partir de cette époque surtout, c'est la face déclive, le rôle mesquin de leur histoire. Il est à remarquer aussi que le nombre des documents qu'elle nous a laissés se multiplie en raison inverse de leur importance. Ainsi les Alcuin, les Robert, les saint Bernard et tant d'autres hommes illustres qui furent abbés ou religieux de nos monastères, ont à peine laissé dans ces monceaux de papiers, la trace de leurs noms ; et, par une ironie dont la complicité revient sans doute au hasard, les volumineuses archives des Cordeliers de Troyes, par exemple, nous apprennent peu de chose sur leur compte, si ce n'est l'ample crédit dont ils jouissaient auprès du tonnelier et la splendide situation de leur cuisine («).
C'est à des détails de celle trivialité, qu'il faudrait descendre et se condamner, si l'on voulait faire un compte exact de la partie la plus étendue de ces archives. Je ne puis, toutefois, terminer cette esquisse rapide, sans ajouter un trait que je choisis entre mille. Déjà, dès une époque antérieure à 1443, des querelles de préséance avaient éclaté entre les chanoines de Saint-Loup (6) et leurs confères des autres chapitres; car une transaction de celte année règle entre eux les rangs qu'ils doivent respectivement observer dans les réunions publiques. Mais il paraît que celte grave dispute, mal assoupie, ne laissa pas que de se ranimer. Même, le 3 mai de l'an 1583, une procession générale du clergé de la ville s'étant rendue à la helle Croix, vis-à-vis de la maison commune, les chanoines de Saint-Etienne osèrent s'ingérer de « troubler ceux de Saint-Loup pour le port » de leur croix, avec injures, menaces et violences, au pré- » judice de leurs anciens titres et possession immémoriale. » D'autres griefs delà même importance vinrent encore compliquer la querelle des parties et envenimer leur colère. La châsse de Saint-Loup précédera t-elle celle de Sl.-Aventin? Les enfants de chœur de Saint-Pierre marcheront-ils médiatement ou immédiatement avant ceux de Saint-Loup? Et de quel côté du chœur se tiendront MM. de Saint-Loup, lorsque tous les chanoines du diocèse se réunissent à la cathédrale?. . De là plainte, requête, compulsoires, appointements, appels, reliefs d'appels, jugements, etc.
De là un interminable et inextricable procès, dont le fil se perd à travers les détours tortueux et sans issue qu'offrait le labyrinthe de l'ancienne justice, et dans lequel, il faut l'avouer, les plaignants déployèrent une prodigalité vraiment incroyable de sang-froid, de déboursés, d'érudition, et surtout de patience. L'instance dura plus de cent ans. Enfin le 3 juillet 108.5 intervint un arrêt solennel du parlement, qui règle le différent et condamne les religieux de Saint-Loup. Mais ceux- ci ne se tinrent pas pour battus, et le dossier do
(rt) Voy. L. 35.J.
celle affaiio, qui ne nous est poinl parvenu oomplel, se clôt par un appel.
Il me reste à vous soiimetire, monsieur le ministre, un tableau sinon plus élevé, du moins plus attachant et plus rempli. Nous l'aurons sous les yeux en pénétrant dans les monastères de femmes.
§ II. Monastères de femmes.
De même, monsieur le ministre, qu'entre les monastères d'hommes se dislingue par sou importance l'abbaye de Clairvaux, qui domine et résume toutes ses rivales, de même, sous le rapport historique, celui ûe Notre-Dame-aux- Nonnains se place à la têle de tous nos anciens couvents de femmes. La date de son origine est tellement reculée qu'elle échappe aux investigations de l'histoire. Selon la tradition, qui seule témoigne sur ce point, elle serait aussi ancienne que l'est le christianisme lui-même, dans cette province des Gaules. J'ai dit ailleurs {a) ces privilèges inouïs qu'elle revendiquait vis-à-vis de l'évêque de Troyes, et qui constituent, ce me semble, un des faits les plus remarquables que l'on puisse trouver dans l'histoire du moyen-âge. Sa juridiction s'étendait non-seulement sur sa terre, mais encore d'une extrémité de Troyes à l'autre, et deux paroisses des plus importantes, Sainl-Jacques et Saint-Jean, relevaient directement de son autorité. Enfin, dit Courtalon, l'abbaye avait autrefois tant de droits que l'abbesse et les religieuses étaient regardées comme dames et patrones de la ville [b).
Mais la grandeur et même la singularité de cette puissance ne sont pas ce qui frappe le plus dans ses annales. Tant de faits nouveaux et instructifs, tant de piquants détails s'y révèlent successivement, que leur récit ferait l'objet d'une monographie des plus utiles et des plus intéressantes. J'ajouterai donc quelques renseignements à ce que j'ai déjà dit sur ce chapitre.
L'abbesse de N.-D. exerçait dans son domaine les droits de justice et de voirie. Elleavait à cet effet son grand-maire, ses sergents, ses geôles et son tribunal propre. Sa justice était haute, moyenne et basse. Elle connaissait donc de toute cause et disposait des biens et de la vie. Cependant, par une exception digue de remarque, les arrêts de mort n'étaient point exécutés par le bras de son église. Ce privilège, en vertu d'un traité spécial, revenait aux comtes de Champagne qui, en retour, devaient lui payer une redevance pour jouir de ce droit sanglant. Ainsi, il arriva qu'en 1307, un nommé Perrin de Dijon embla dans le dortoir même des religieuses un vêtement de femme. î'ris en flagrant délit, il fut jugé par la cour de l'abbaye, convaincu de son crime et condamné à être pendu. L'arrêt prononcé, le coupable fut
(a) FMlrc deujcième, pag;c 267.
{b) Topogr. hist. tome il. page 172.
livré au prévôt du comte : et celui-ci l'exécuta après avoir, toutefois, versé vingt deniers entre les mains de l'abbesse (a).
Courtalon et Grosley (&) ont avant moi (c) raconté les violences scandaleuses, à l'aide desquelles les religieuses de N.-D. s'opposèrent à léreclion de St. -Urbain, dont le terrain se trouvait sur leur censive. Ce fait, quelque étrange qu'il soit, et bien qu'il ait été seul publié, n'est pas unique dans l'histoire de ce monastère. En 1307, les frères Jacobins dont le couvent était contigu à celui de N.-D., voulurent construire une porte et une muraille pour clore leur terrain d'un autre côté. Mais celte construction contrariait les prétentions bien ou mal fondées du monastère {d). Au jour dit, sœur Isabeau de Saint-Fal, alors abbesse, accompagnée du seigneur de Saint-Fal, son frère, chevalier, suivie de ses sergents, de ses valets et d'une foule de gens à elle, tous armés de piques, d'épées, de haches et de bâtons, se précipitèrent sur le domaine de leurs voisins par une brèche faite au mur de séparation, ravageant et mettant à sac tout ce qui ressemblait à une clôture, au milieu d'un tumulte effroyable, sous les yeux de cinq cents personnes et plus, accourues pour ce spectacle, et à rencontre des frères inoffensifs qui ne se défendaient que de bouche, comme il convient à religieux. Ces derniers se contentèrent en effet de dresser le procès-verbal (e) qui nous a fourni ces détails, et se pourvurent en justice. Défait, l'année suivante, un arrêt des grands-jours de Troyes fut rendu en leur faveur. Mais, sans autre forme de procès, lorsque les religieux voulurent user du bénéûce de leur sentence, l'abbesse conduisit sur le terrain une nouvelle cohorte, et les charpentiers furent obligés de quitter la place, laissant leurs travaux commencés sur le champ de bataille (/").
Le dimanche des Rameaux, l'évêque lui-même se rendait à Notre-Dame, et recevait ses palmes de l'abbesse. Il était également d'usage que la veille de l'Assomption, les chanoines de la cathédrale allassent en procession au chœur du monastère, où ils chantaient Tierces. Le lendemain ils présentaient à l'abbesse trois d'entr'eux, savoir : un prêtre, un diacre et un sous-diacre, accompagnés de deux de leurs enfants de chœur qui célébraient la messe à l'église conventuelle. La môme coutume s'observait encore le lundi et le mardi de Pâques. La cérémonie une fois terminée, l'abbesse était tenue d'offrir au chanoine qui avait officié, deux douzaines de gaufres que l'on appelait n/is.so/e.s deux poules rôties et farcies renfermées entre deux plats de bois, une
(a) L. 39o. A sa date.
(6) Topogr. t ii. pago lo5. — Mém. hisl. i. ii page 58-i.
(c) Lettre quatrième, page 28!».
{d) Liasse 390.
(f) Ibid.
quarte de vin blauc dans un pot de lene, ut une quarte de vin rouge dans un autre pot de terre. Le tout devait être porté au domicile du chanoine, et lui appartenait intégralement, contenant et contenu. Chacun de ses deux confrères avait droit au même tribut, moins une poule. L'abbesse devait en sus donner à déjeûner aux enfants de chœur. Par actes de 1435 et 1438, cette prestation gastronomique fut commuée en une somme annuelle de 4 livres tournois, que le chapitre de St.-Pierre percevait pour les deux cérémonies. Mais il paraît que dans ces nouvelles négociations, les intérêts des enfants de chœur furent sacrifiés ou mal reconnus, et que long-temps encore ils se portèrent comme prétendants pour revendiquer cette antique redevance. En effet, nous voyous que le 15 août 1688, jour de l'Assomption de N.-Dame, M'"^ Anne de Choiseul-Praslin étant abbesse, les enfants de chœur de St.-Pierre, constitués personnellement dans la sacristie, après avoir servi et répondu la messe, « demandèrent avec empressement le déjeûner accoutumé. » Lequel déjeûner fut octroyé pour éviter à bruit, mais en présence de deux notaires mandés expressément, afin de constater ce fait, et sans tirer à conséquence ni préjudicier aux protestations portées au même procès-verbal (a).
L'histoire de Nolre-Dame-aux-Nonnains est une longue suite de querelles et de procès entre l'abbaye et l'évéque. Ces contestations avaient deux causes principales : la première était la prétentioii de l' abbesse au sujet de l'investiture de l'évéque. J'en retracerai plus particulièrement l'histoire dans mes deux dissertations sur Y Entrée des évêques de Troyes et le Texte des évangiles [b). La seconde était la prétention de l'évéque au droit de visite et de réformation du monastère. Dès le commencement du xv» siècle, celte question avait dû s'agiter entre les parties. D'après les dires de l'évéque, à cette époque déjà, le couvent ne suivait pas, avec une étroite observance et dans tous les détails de sa conduite, les rigoureuses prescriptions de l'austérité chrétienne. Lorsque les religieuses sortaient, soit à l'occasion des processions générales, soit aux enterrements, ainsi que le voulait la coutume, c'était pour afficher, au mépris de l'humilité canonique, leurs vêlements recherchés, leurs fourrures de chanoinesses, leur démarche assurée et les audacieuses innovations de leurs coiffures (c). Au dedans, la conduite, le geste et le langage des nonnes n'étaient pas plus rigides. Le parloir était sans cesse encombré de parents, d'amis, de riches oisifs, de jeunes nobles, de muguets, même d'officiers de la milice royale, pendant que la prieure s'impatientait vainement, après avoir depuis une demi-heure sonné vêpres ou
(a) Voy. pour les ruissolles : L. ".92. Registres, ii» 484 (1544), et les comptes de St.-Pierre, passim. Musée paléographique, pièce 30.
(6) Voy. ci-aprés Dissertations.
compiles (a). Toutes sortes d'étrangers eutraient dans ie monastère, à toute heure, autrement que par les portes, et sans justifier devant la sœur tourière de la légitimité de leurs visites. Enfin les choses furent poussées à ce point qu'en 1448, une des sœurs, accompagnée d'une complice, fut obligée de quitter le couvent, sous un nom et un costume d'em- λrunt, pour celer un état devenu incompatible avec l'habit et e nom de religieuse. — L'évêque, à bout de son indulgence, résolut enfin de sévir. Mais l'abbesse, sans nier le mal, refusa de reconnaître son autorité, revendiquant ses privilèges, sa suprématie, prétendant ne relever que du saint-père, et juger elle-même ses religieuses. Une âpre et violente procédure s'engagea. L'abbesse et le couvent furent excommuniés, cloches sonnantes, cierges allumés, puis éteints, trois fois à la messe, et deux fois à vêpres, publiquement et Véglise pleine. L'abbesse en appelle à Sens, puis à Rome. Elle et quelques religieuses sont de nouveau excommuniées, aggravées, réaggravées, comme indociles, contumaces, rebelles et relapses. L'église, le cimetière, le domaine, sont mis en interdit. Défense à tout prêtre d'y apporter les sacreiuents, aux bourgeois d'y envoyer leurs filles à l'école, à tout chrétien de communiquer avec elles. Cette situation dura six semaines. Enfin, vaincu par cette extrémité, le couvent fut obligé de se soumettre, et par un acte restrictif, de reconnaître, pour cette fois du moins, la juridiction de l'ordinaire (6).
Du reste, si l'abbesse de Notre-Dame-aux-Nonnains refusait d'obéir à aucun pouvoir, elle ne rencontrait pas une plus grande docilité de la part de son propre monastère. L'insubordination seule y régnait. Pour employer l'expression du plus excentrique et du plus ingénieux des psychologues modernes, la cabaliste y fomentait incessamment mille discordes. L'abbesse était impuissante à imposer les moindres pénitences. Les novices mêmes s'en riaient, ou bien les anciennes s'interposaient entre l'abbesse et les plus timides, pour faire pencher, à l'aide de leur audace, le fléau de la balance, du côté de l'indocilité. On ne chantait plus matines qu'aux grandes fêtes; la règle avait été altérée. Telles étaient les œuvres d'un Minime récemment admis comme confesseur à la vive admiration des unes, au grand scandale de beaucoup d'autres. De graves plaintes s'exhalaient sur le compte de l'abbesse. Madame ne nous octroie pas la mesure voulue de vin. Le meilleur est pour M. le procureur, et les religieuses n'ont que le pire. Madame est dictatrice, elle affiche ses armes partout, nous refuse les vêtements, rogne la pitance, nous fait faire antichambre h son manoir, et tandis que le dortoir est trop étroit, on fait construire un auvent à voussures à son portail particulier! Les religieuses allaient jusqu'à traduire l'abbesse en justice, introduisant dans le couvent même les procureurs et les
(à) L. r^Sô.
(6) Ibidem.
notaires chargés de dresser la procédure. Bien plus, exerçât)! vis-à-vis d'elle les représailles dont le couvent usait jadis à l'égard de ses plaideurs, on ourdissait de sombres trames; et, lout-A-coup, la sédition éclatait au réfectoire ou à la cuisine (a) !
C'est ainsi que l'excès même du désordre en hAta le dénouement. Fatiguées de l'anarchie, instruites par la voix même de la licence, abbesse et religieuses, plus sages que les grenouilles du fabuliste, s'unirent à la tin et se soumirent à l'autorité de leur évéque. Le couvent fut cloîtré vers le milieu du xvie siècle. Depuis cette époque, il ne marqua plus dans les annales de la province que par les querelles d'investiture et le nom aristocratique de ses abbesses, que le roi choisissait toujours d'une haule naissance.
Il existait autrefois en France un monastère célèbre dont les éminents privilèges, quoique beaucoup moins extraordinaires, rappelaient ceux auxquels prétendait l'abbesse de N.-D.-aux-Nonnains. Je veux parler de Fontevrault, au diocèse de Poitiers. On sait que cette abbaye, fondée par Robert d'Arbrissel, vers la fin du xi^ siècle, était un chefd'ordre composé d'un grand nombre de maisons, tant d'hommes que de femmes, qui tous obéissaient à la supérieure, l'abbesse de Fontevrault. Le prieuré de Foicy, situé près de Troyes, était une de ses dépendances. Fondé en H02 par le comte Thibault-le-Grand, sous la règle de saint Augustin, il s'unit, en 1475, à la règle et à l'affiliation de Fontevrault. Deux églises et deux couvents furent alors construits, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes, ces dernières commandant aux premiers, conformément aux statuts de Robert d'Arbrissel. Dans les papiers du prieuré, se trouve une letlre du fameux prédicateur Olivier Maillard, « vicairegénéral des F. F. prêcheurs par deçà les monts », aux religieuses de Foissy. Il leur annonce qu'il a obtenu en cour de Rome divers privilèges signalés en leur faveur, et notamment qu'elles puissent, quoique femmes, toucher aux linges d'autel pour les laver, sans qu'ils soient profanés (6). La correspondance des abbesses générales, qui furent presque toujours des femmes d'une haute distinction, n'est pas dépourvue d'intérêt. On y remarque surtout une circulaire adressée à toutes les maisons de l'ordre, en date du 12 juillet 1706, par l'abbesse Louise-Françoise de Rochechouart, au sujet de leurs privilèges récemnient enfreints par l'évêque de Chartres (c). Cette lettre, écrite dans une langue simple et grande; pleine d'élévation, de piété, de convenance et
(b) « A vénérable mère prieure et louttes les sanctimonialcs
espouses de J.-C. du couvent de Foicy,.... F. Olivier Maillard... Jay impélré pour vous les choses qui sensuyvent. Et preinicreinent que vous puissiez laver les mains nues les rorpoiaulx sans que iceulx soient propbancs. » L. 446. Année 1501.
(c) Liasse 444.
cependant de fierté, m'a semblé un chef-d'œuvre du genre diplomatique.
Au couvent du Paraclet. se rattachent de poétiques et touchants souvenirs, que déjà Villon célébrait au xv» siècle, comme des traditions populaires et lointaines...
« Où est la très-sage Héloïs,
Pour qui fut chartré (a) et puis moine,
Pierre Esbaillart, à St.-Denys.... (6)? »
Abailard, comme on sait, mourut à l'abbaye de Cluny, en 1142. Ses dépouilles furent ensevelies au Paraclet, qu'il avait fondé, et dont Héloïse fut la première abbesse. Celle-ci lui survécut long-lemps. Mais avant que d'expirer, elle ordonna que ses cendres fussent unies dans le tombeau à celles de son époux. Ce vœu fut en effet accompli, et la chronique de Tours rapporte, à propos de cette inhumation, que lorsqu'on découvrit la tombe du moine infortuné, le cadavre ouvrit les bras avec tendresse comme pour embrasser l'épouse qui lui était rendue sur cette couche funèbre (c).
Cette merveilleuse assertion, qu'il ne faut prendre assurément que pour ce qu'elle vaut, a excité la dérision de Bayle, qui, dans son Dictionnaire critique, y répond en disant que du temps de François (TAmboise. c'est-à-dire au xvii^ siècle, les deux corps étaient renfermés chacun dans un tombeau [d). Mais ici la critique du célèbre sceptique se trouve en défaut. En 1497, l'abbesse du Paraclet fit exhumer les ossements encore réunis d'Héloïse et d'Abailard, qui reposaient dans un endroit ruineux, bas et humide de l'ancien monastère, et les fit transporter au sanctuaire de la nouvelle église, où ils furent effectivement ensevelis séparément, l'un à droite, et l'autre à gauche du chœur. Ainsi le prouve le procès-verbal authentique et original que nous avons recueilli dans nos archives (e). Cette pièce, que tout me porte à croire inédite, complète la série des documents curieux par lesquels nous apprenons les diverses vicissitudes qu'ont subies ces cendres illustres, depuis le xii^ siècle jusqu'à nos jours (/"). On rencontre encore parmi ces archives quelques renseignements
(o) Sic vulgo mulieribusque ; suppléant autem doctiores ! (6) Ballade des Dames du temps jadis.
(c) « Denique et ipsa (Heloïsa), sicul in chronicoTuronensi
legitur, in œgritudine posita, praecepit ut morlua intrà mariti tumulum ponerelur. Et sic eâdem defunclà ad tumulum deportatâ, maritos ejus, qui multis diebus antè eam defunctus fuerat, elevatis brachiis illam reccpit et, ilà cam amplexatus, brachia sua strinxit. » And. Duchêne. Notœ ad hist. calam. Pétri Abœlardi. Apud Abailardi opp. à Fr. d'Amboise édita, 1G29. In-4o. p. H95.
{d) In-fo. Rotterdam. 1720. Au mot Ueloyse. .Note Y.
(e) Le texte de ce procès-verbal a été publié sous mon nom, mais loin do l'original, et par conséquent avec beaucoup d'inexactitudes, dans le Journal de l'Institut historique. 1840. 75« livraison, page 255.
{f) Voy. Journal de l'Institut historique. 1836. Juin. p. 193 et Buiy
historiques assez précieux sur l'origine et les accroissements du Paraclel. Ces documents trouveront, pour les mettre en œuvre, une main tout-à-fait digne, lorsque M. Corrard de Breban, auteur des Recherches siir l'imprimerie de Troyes, achèvera l'ouvrage qu'il prépare sur l'histoire de ce monastère célèbre.
Notre-Dame-des-Prés, située à une petite lieue de Troyes, près du couvent de Montier-la-Celle, était une des plus anciennes abbayes de femmes de ce diocèse. Elle remontait au commencement du xiiio siècle, et relevait de l'ordre de Citeaux, affiliation de Clairvaux, Les documents qui nous sont parvenus sur les temps anciens de son existence sont peu nombreux et plus remarquables à cause de leur beauté paléographique (a), que par rapport à l'histoire. Mais à partir du xviie siècle, la correspondance des abbesses [b], entr'au- Ires, fournit une abondante moisson de curieux détails. Dès celte époque, l'abbaye de Notre-Dame-des-Prés n'était plus qu'une de ces pensions féminines où les scènes peu bruyantes d'une vie d'oisiveté, d'aisance et de quiétude se succédaient doucement, empruntant tout leur intérêt à de petits événements d'intérieur imprévus, et toute leur couleur aux formes religieuses et monacales qui seules avaient survécu de leur idéale austérité. Le monastère aujourd'hui n'est plus qu'une ferme. Mais une niche pratiquée dans un débris des anciens murs, contient encore une statue fort mutilée delà Vierge, qui tenait l'Enfant-Jésus dans ses bras. Sa facture accuse la fin du xvp siècle. Les vieillards du lieu vous racontent qu'à l'une des Notre-Dame de l'année, la jeunesse se réunissait ; la vierge recevait son hommage périodique de fruits et de fleurs nouvelles ; de frais atours remplaçaient ses atours surannés, et l'on dansait sur la pelouse verte. C'était la fêle de la Madone des Prés.
Mais indépendamment de la Vierge de son église, le monastère avait encore d'autres délices intimes, qui, dans un cercle plus restreint, lui valaient encore jadis un autre genre de renommée. Sauf les Quatre-Temps. Vigiles, elle Carême, et principalement pendant l'été (car la difficulté des communications, en hiver, faisait seule du monastère un ermitage), quelques pèlerins d'élite, amis privilégiés, y venaient savourer les douceurs d'une hospitalité gracieuse, et surtout d'une cuisine exquise. J'ai lu dans les lettres de l'une des religieuses qu'une once d'air de leur préau valait plus, pour le bien-être et la santé, qu'une livre de tout autre [c). Il se faisait au monastère une ample consommation de la délicieuse consente liquide aux roses de Provins, et l'une des abbesses s'était fait une longue célébrité, en léguant à ses
(a) Voy. Musée paléogr. Pièce 53.
(6} Liasse 427.
(c) Ibidem. (Lettre de sœur Marie Lclartier, à son père. 6 avril 1656.)
sœurs le secret d'un chou farci, dont la saveur et le haut goût emportaient, dit-on, tous les suffrages (a). Enfla, c'est à Notre-Dame-des-Prés que l'hôte de la Chartreuse eut retrouvé sa patrie; et pour s'en faire l'historiographe, il faudrait avoir, monsieur le ministre, la plume légère et le délicat pinceau du chantre de Vert-Vert.
De tous les couvents qu'enfanta l'ère religieuse du moyenâge, il est notoire qu'un très-petit nombre, malgré les réformes successives, vit subsister à travers les temps modernes la rigueur et la pureté de la règle primitive. Toutefois, après les premières luttes occasionnées par l'apparition du protestantisme, une sorte de recrudescence de ferveur orthodoxe se manifesta dans la chrétienté. Or, il est à remarquer que ce nouvel élan se fit sentir principalement en France, et qu'il s'opéra par les femmes. C'est ce qui ajoute un vif intérêt à l'étude des monastères féminins de date plus récente. La piété chrétienne offre d'ailleurs chez ces dernières, et principalement dans l'état monastique, une peinture à la fois plus délicate et plus touchante.
Ce fut en 1567 que naquit, au diocèse de Genève, saint François de Salles, l'apôtre onctueux et plein de tendresse, dont les traits ont fourni à l'art moderne un type célèbre et nouveau du beau mystique. Il mourut après avoir fondé l'ordre de la Visitation Sainte-Marie, destiné « aux ftUes d'un » tempéramraent délicat, et même aux infirmes, qui ne peu- »vent se placer dans le monde ni dans les cloîtres aus- »tères (6). » Une française, Jeanne-Françoise Fremiot de Chantai , issue d'une famille noble et parlementaire de Bourgogne, en fut la première supérieure, et contribua puissamment à sa propagation. Elle mourut en 1641, et fut également canonisée. Ce fut encore une française, religieuse de la Visitation à Paray-!e-Monial, morte en 1690, qui institua pour ainsi dire et servit activement à répandre le culte du sacré-cœur. II est vrai que cette pratique fameuse, honorée par les uns comme un dogme de vérité, repoussée par les autres comme une coupable idolâtrie, est restée jusqu'à nos jours, et malgré les décisions des souverains pontifes, un objet de controverse parmi les fidèles. Mais, quoiqu'il en soit de cette question, on ne peut nier que celte innovation enthousiaste, à laquelle ses apologistes attachent une immense valeur historique, ne fût le chaleureux effort d'une foi languissante qui tend à se ranimer. La maison de la Visi-
(a) L. 427. Passim.
(b) Fetler. liior/raptiic, ty\\ mot Sales. — « Ittijus.... ordinis ins-
tifulio, laniotsi iiihil .isporum, nihil ausforiim pra» se ferai, diiiii lamen voluntati, alqiic huiiianis alTcc(ioiiiI)iis iiihit qiiidquam qiiod libitum fuorit , induljjcl , rerumque omninm abdicalionoin et oiiinimodam siiî abnejjalionem foititer siimit cl suaviler praripit. • 17G7. Bulle de canonisation de Sr Frc Frémiol de Chanlal. par Cléiucnt XIII, page VII. (Liasse 457.)
lation de Troye.< fui une des premières et des plus célèbres de cel ordre.
Eli i(j'»9, Louise-Marie de Gonzague, épouse de Casimir, roi de Pologne, fil venir de France douze religieuses visilandinos : sept d'entr'elles sortirent du monastère de Troyes. Après de longues années d'une vie errante, mêlée à toutes les infortunes et à tous les événements de la guerre, que soutenait alors la couronne de Pologne, elles revinrent en France. Les faits les plus curieux et les observations les plus remarquables de ce singulier pèlerinage, ont été consignés dans une relation fort piquante, que les voyageuses adressèrent à leurs sœurs de la maison de Troyes, et qui est restée manuscrite dans nos archives {a). L'an 1703, fut fondée, en l'église de la Visitation, la fête du Sacré-Cœur de Jésus [b), qui est restée jusqu'à nos jours dans cette ville l'objet d'un culte particulier.
Une partie fort intéressante des archives des religieuses est la correspondance générale de l'ordre (c). A l'aide de circulaires imprimées, tous les monastères de l'affiliation s'informaient entr'eux d'événements relatifs à leurs intérêts spirituels, de la manière dont vivaient et mouraient les héroïnes de leur existence commune. C'est-là surtout que vient se peindre sous les plus vives couleurs la vie intime de ces retraites. Animées d'une foi ardente qui leur enseignait un Dieu pur esprit, l'âme, chez ces victimes volontaires, semblait impatiente, d'user et de vaincre la frêle enveloppe de leur chair qu'elles soumettaient à des macérations cruelles. Pour elles il n'était point d'amis, point de famille, point d'être humain, sur qui verser le flot de leur tendresse ; le monde n'était plus : mais au lieu de tout cela, Dieu seul! Disgraciées de la nature, froissées, souvent, par les coups de la société, ou bien en proie au mélancolique tête-à-tête d'un souvenir, d'un remords ou d'une douleur éternelle qu'elles apportaient dans ces asiles, elles venaient y consumer le reste de leur vie à s'abîmer dans la prière, ou à s'exalter dans une contemplation infinie. Toutes les forces de leur affection se concentraient désormais en une adoration mystique, unique aliment de leur âme. Souvent l'excès de cet amour se traduisait en d'incroyables formules, où l'hommage adressé à une divinité immatérielle, employait le langage des plus brûlantes passions de la terre (rf). Tourà-tour le cœur s'émeut d'admiration, de surprise, de compassion, d'horreur, à la vue des rigueurs auxquelles se condamnaient ces faibles êtres, en dépit même de la modération de leur règle. L'une « accomplissait tous les jours 300 génuflexions pour adorer les opérations des 3 divines person-
(o) Liasse 439. Voy. aussi Courtalon. Top. hist. t. ii. p. 218. (6) Courtalon. Ibidem.
(c) Liasse 459.
(d) Ibidem. PassYin.
nés. » Celle-ci martyrisait son corps qu'elle déchirait, sous les pointes d'un ciliée. Cette autre « faisait venir près d'elle les malheureux couverts des infirmités les plus dégoûtantes pour les soigner elle-même. » [n] Par fois la débilité du corps succombait sous ce duel incessant de la pensée. Une mortalité meurtrière les frappait au printemps de l'âge, et de maladies qu'engendrait un pareil régime (6). Parfois aussi la nature se révoltait tardivement et se refusait à la consommation d'un sacrifice imprudemment consenti. Alors, malgré l'énormité du sacrilège et du scandale, malgré la multiplicité des précautions et de la surveillance, on en voyait déserter cet asile de supplice (c), et se gagner même la sympathie et la complicité de leurs propres compagnes.
Telle était la sévérité qui régnait aux xviie et xviii' siècles dans certains couvents de femmes, parmi lesquels nous citerons aussi les Carmélites. Voici la formule de profession que prononçaient ces dernières, avant que d'appartenir pour jamais au cloître : « Je, sœur Marie de Saint-Joseph, appelée »au monde il/ane-^nne Langlois, fais ma profession, etpro- » mets obéissance, chasteté et pauvreté à Dieu, à labienheu- «reuse vierge Marie et aux RR. PP. supérieurs, selon la » reigle primitive de l'ordre Mont-Carmel, qui est sans mitiga- » tion, et jusqu'à la mort. » [d)
Je termine par ce dernier trait. En 1625, une jeune fille faisait partie du couvent de Notre-Dame-aux-Nonnains; elle n'avait que quatorze ans et demi, et son âge la retenait encore dans le noviciat. Tombée malade et se voyant près de mourir, elle demanda avec instance de communier et de prononcer ses vœux, ce qui lui fut accordé. La cérémonie terminée, on apporta le registre des vêtures, et la jeune néophyte signa sur le parchemin, de sa plume tremblante :
sœur Char-lo-te Mais l'encre s'arrêta en même temps que
le sang défaillait dans ses veines. Elle expira dans la journée; et la sœur secrétaire, qui consigna ce touchant récit
(a) « .... Depuis longues années les supérieures n'avaient pu lui refuser de faire tous les jours 300 génuflexions pour adorer les opérations des 3 divines personnes. » — (Abrégé des vertus de quatre de nos chères sœurs du monastère d'Auxerre, page 4.) Même liasse. — « ... Elle a.... nettoyé la tétc de plusieurs novices que la négligence des gouvernantes avoit laissée remplie de vermine et de galle, dont l'odeur seule faisoit soulever le cœur. Une entre les autres étant affligée d'une fluxion maligne sur les yeux, qui jcttoicnt une horrible pourriture, notre chère sœur Catherine-Angélique les lui lécha tous les matins pendant un temps considérable. » — (Abrégé des vertus de Catherine- Angélique du Chastelier, du monastère de Rennes, religieuse de la Visitation.) Ibidem.
(b) Liasse 459. Pass\m.
(c) Registres 1698, 1727 et suiv., 1731 et suiv.
(d) LcsOratoriens étaient les supérieurs des Carmélites. — On trouve cette formule dans le registre 1698.
dans une note qu'on lit encore (a), ajouta de sa main le nom de famille qu'avait la relijjieuse mortel
Ce nom que portait alors un duc et pair, maréchal de France sous Louis XIV, était un des plus illustres de la noblesse. C'est celui de Choiseul.
J'ai l'honneur, etc.
Décembre 1840.
Eietire sixième»
PAROISSES DE TROYES. — L'ART ET LES ARTISTES A TROYES PEIVDAIVT LE MOYEN-AGE.
— D'oii viens-tu ? — Je viens de Troye».
— Qu'y fait-on ? — L'on y sonne.
Ancien dicton.
Monsieur le ministre,
Lorsqu'on reconstruit, à l'aide de l'histoire, une ville d'autrefois, Troyes, par exemple, et qu'on la visite analyliquement par la pensée, ïart civil fournit peu de merveilles à votre admiration. Ce sont des escaliers de rues aux effets de perspective imprévus et bizarres, mais étroites, insalubres et malpropres. C'est, d'aventure, une hôtellerie à l'enseigne piquante, l'échoppe historiée d'un marchand, l'opulent manoir d'un officier royal ou d'un gentilhomme. Mais ces rares beautés sont facilement éclipsées par la rencontre fréquente d'imposants édifices religieux. Dans l'art du moyen-âge, en effet, la religion absorbe tout. A tout elle donne la mesure et la forme. Cette époque semble avoir écrit dans ses monuments, la célèbre parole d'un évêque : Dieu seul est grand!
Si vous montez sur un poste élevé, comme une tour de cathédrale, alors l'ensemble du tableau se déroule sous vos yeux plus complet, et n'offre que plus frappante à votre esprit la disproportion dont je parle. Dans un chapitre devenu proverbial et classique, l'illustre auteur de Notre-Dame de Paris s'est placé à ce point de vue, pour faire revivre, sous la magie de son pinceau, la capitale du moyen-âge. Sans songer à imiter, ni même à suivre un tel maître, j'emploierai toutefois le même procédé dans le but que je me propose aujourd'hui.
coup-d'oeil général.
Du haut de la plate-forme de la tour Saint-Pierre, qui domine de 192 pieds le pavé de la ville, Troyes déploie à votre vue sa vaste ellipse enfermée dans la longue ceinture que lui font la Seine et ses remparts. Le premier objet qui arrête vos regards dirigés vers le nord, c'est la tour carrée de Saint-Nizier et les dessins diaprés de la toiture de cette église, en forme de croix, couverte de tuiles peintes et ver-
(a) Registre 1562.
ïiissées. Placée à l'aulre extrémité de la Cité, elle était succursale de St.-Pierre, et partageait avec lui le service paroissial de ce populeux quartier. Plus loin, vous apperoeviez Sa m/- Blaise, antique chapelle dotée par les comtes de Champagne, et célèbre par ses miracles ; puis, en tournant vers l'orient, la paroisse de Saint-Quentin, l'abbaye de St.-Marlin-es-Aires, ^églisedeS^-.4r(.'n/m, toutes quatre actuellementdétruites ou métamorphosées. Au sud-est, Saint-Denyx, qui n'existe plus, le prieuré de Notrc-Dame-en-VIsle, enveloppé par la Seine, dans l'un de ses contours (a), et V Hôtcl-Dieu-le-Comte. A la ligne, formant la corde de l'hémicycle que nous venons de décrire, se trouve la jonction de la première banlieue de Troyes, de la nouvelle ville, avec l'antique cité. Là s'élevaient le Palais-des-Comtes, ou Palais-Royal, eiSaint-Etienne, la Sainte-Chapelle de ce palais. A droite: Saint-Bartlielemy, le célèbre monastère de Notre- Damc-aux-Nonnains, et sa paroisse annexée, Saint-Jacques-au-Beau-Portail : puis, derrière et contigus au préau des nonnes, les Jacobins. Le vaste éventail que présente le reste du panorama, c'est la ville proprementdite.Près de Notre-Dame et sur son domaine s'élève l'admirable église deSt.-Urbain, le monument le plus pur et le plus complet que Troyes ait conservé, malgré toutes ses mutitilations. En suivant la rue qu'elle borde et par-de là l'hôtel-de- ville, se dressent la tour et^le clocher, jadis couronné, ûe Saint-Jean-au-Marché, l'une des églises les plus antiques (en date), et des plus fières de son antiquité. C'était la paroisse des bourgeois, des changeurs et des riches marchands. Elle relevait, toutefois, de l'abbesse de Notre-Dame. Sa juridiction curiale s'étendait jusqu'au rempart occidental delà ville, et deux succursales lui servaient de secours : Saint- Pantaléon et Saint-Nicolasau-Marché. Plusieurs chapelles et couvents parsemaient en outre cet espace : la commanderie ùe Saint-Jean-du- Temple Aa Trinité, V Oratoire, les Ursulines, édifices actuellement détruits ou transformés, mais dont les noms et les localités sont encore unis par l'usage. Au nord, dominent, — au milieu du collège, fondé par les Pithou, des Cordeliers, de Yancien palais des comtes (/>), dont M. le préfet Darcy vient de conseï ver la dernière porte de pierre, — la paroisse de Saint-Remy, et plus à l'ouest, sa succursale Sainte- Madeleine, dont le jubé merveilleux est connu du monde artiste tout entier. Enfin, pour revenir à notre point central par un rayon partant de la circonférence, nous retrouvons la paroisse de Saint-Frobert (r), qui relevait de Montier-la-Celle, et la riche abbaye de Saint-Loup (d), dont la tour était si voisine de Saint-Pierre, et les cloches si sonores, qu'au xvp siècle, les chanoines de la cathédrale, jaloux de
(a) Âujourd'Iiui le grand séminaire.
(6) Les prisons.
(c) Maison particulière.
(d) Biblioltièquc publique.
l'é^évatioD de !a preniiôro et du bruil prélenlieux que faî-^ saient les secondes, intentèrent un procès à i'abbè, pour qu'il eût à modérer l'un et l'autre (a).
Si maintenant nous voulons pénétrer dans chacun des nioniiineiits que noire pensée vient de parcourir, nous pouvons nous promettre une ample série d'impressions et de curieux spectacles. El d'abord, l'imposant édifice dont la haute tour vient de nous servir d'observatoire, se présente à notre attention. Une antique légende consacrée dans la croyance populaire par des bulles mêmes des papes {b), racontait que dès l'an 51, après l'ascension du Sauveur au ciel, saint Polentien, l'un des 72 disciples du Christ, se rendit, de l'ordre exprès des apôlres, dans celte partie de; Gaules, et y construisit, niiiaculeusement, une église uîère'en l'honneur du vrai Dieu, sous l'invocation de saint Pierre et de saint Paul. Deux églises seulement, le saint-siége de Rome et celui d'Antioche, l'auraient précédée sous ce vocable, et Saint-Pierre de Troijes se vantait d'être, au monde, la troisième cathédrale que les chrétiens eussent élevée sous le patronage de ces deux princes des apôtres (c).
Un fait certain, c'est qu'après plusieurs ruines successives, l'cvêque Hervé commença, dans les premières années du xiii« siècle, le monument que nous contemplons encore aujourd'hui. C'est de celte époque que datent le chevet et les vitraux qui le décorent. 300 ans furent employés à la construction de la nef et de la croisée. Le commencement du xvi« siècle vit bâtir le portail et jeter les fondements des deux tours. Mais l'une ne s'éleva jamais au-delà du second soubassement de l'église. L'autre demeura également interrompue jusqu'à la fln du moyen-âge, et ne fut continuée qu'au xvii» siècle. Mais dès-lors les plans primitifs furent altérés : l'architecture chrétienne avait perdu ses traditions, ses ressources merveilleuses. Déjà le souffle de l'inspiration s'attiédissait en elle ; et la main prosaTque du xix^ siècle est venue, de nos jours, en la mutilant encore, restaurer les dernières assises de cette œuvre médiocre qui, tout au contraire des grandes productions catholiques, semble avoir baissé de mérite et de sublimité, à mesure qu'elle s'élevait vers le ciel. On dirait, au reste, que, semblable à l'ouvrage de Babel, cet immense édifice, où tant de générations accumulèrent leur peine et leurs trésors, ait attiré sur lui toutes les causes de destruction conjurées pour sa ruine. Dix-huit fois l'orage, la foudre et l'incendie le frappèrent de leurs coups [d).
(a) Liasse 276. Pièces A et autres.
{b) Gamusat. Prompt. F» 113. Liasse 37. Passïm.
(c) Liasse 37. Pièce G.
(d) Courtalon. Topographie hist. (1783.) tome n. pages 107-130. — Hugot. Remarques sur la cathédrale. Voy. ci-dessus, catalogue, p. 86. ms. XXVI.
Dès le xive siècle, un clocher d'une hauteur et d'une struc- Uire étonnantes, s'élançait du rond-poind. Renversé par les venls, il fut reconstruit, au milieu du xv«, avec une somptuosité plus grande encore. Un nouveau mât délicatement ouvragé s'éleva de 150 pieds au dessus de la nef de Saint- Pierre. Mais frappé de nouveau par la foudre en 1700 (a), il s'abîma dans un dernier el effroyable incendie.
Quoiqu'il eu soil, cette construction, telle que nous l'ont laissée tant d'orages, est encore un notable sujet d'étude et d'admiration. Malgré ses transitions et ses reprises nombreuses, malgré le détail peu soigné de ses soudures, le vaisseau intérieur frappe et saisit par son caractère et ses proportions grandioses. La distribution combinée des lignes et de la lumière y produit des effets de perspective merveilleux. Un jour abondant, mais teint et amolli au prisme des verrières, emplit et inonde les vastes nefs éclairées par trois roses et 182 panneaux {b). Là se déroule, depuis le xnr siècle jusqu'à l'époque de l'anéantissement de la peinture sur verre, une véritable histoire de cet art précieux, figurée par les productions remarquables des principaux maîtres de l'Ecole Troyenne.
Parmi les monuments religieux qui subsistent, la paroisse Saint-Jean occupait autrefois le second rang par son importance historique et la magnificence de sa décoration. Ses revenus, qui comprenaient ceux de Salnt-Pantaléon et de St.- Nicolas, étaient plus considérables que ceux de l'évêché (c ).
Une couronne royale de plomb doré, passée, en guise de bague, aux deux tiers de lahauleur du clocher, le décorait encore il y a un demi-siècle. C'est à l'église de St. -Jean que le 2 juin 1420, fut consommé le funeste traité d'Isabeau de Bavière, et que se célébra le mariage d'Henri V, roi d'Angleterre, et de Catherine de France. Courtalon, ainsi que d'autres auteurs, rapportent que le prince avait laissé au trésor de la fabrique, en souvenir de cet événement, son manteau royal et sa propre couronne, qui, eu 1784, servait encore d'ornement à la base d'un reliquaire, et que l'on avait répétée à l'extérieur (rf). Mais une notice manuscrite provenant de l'église même, attribue à ce fait une autre origine. Suivant cette notice, Louis-le-Bègue, qui fut, dit-on, couronné à Saint-Jean, le 7 septembre 878, aurait fait présent à l'église de ce joyau qui « estoit extrêmement riche el rempli de pierres précieuses (e). »
(a) Courtalon. Topographie hist. 1783. t. n. Ibidem. Hugot, Remarques sur la cathédrale, déjà cité. — Voy. aussi Bibl., n»» 193, 309 et 310.
{b) Courtalon. Topog. hist. t. ii. p. 108.
(c) Ibid. page 197 (et ailleurs).
(d) Ibid. page 201.
(•) Liasse 76. Pièce B.
Mais en 1525, lorsque François 1" fui fait prisonnier par Charles V, les paroissiens Voffrirenl pour sa rançon, et se conlentèreiil den ronserver une copie qu'a pu voir Courtalon. De là la couronne du clocher. Celle conini6n)oralion, ajoute la notice, est rappelée par une vîîîe soigncu-senient entretenue dans tous les temps par la libr-ralité des paroissiens, et qui représente le sacre de Louis-le-Bèpie. En effet, on peut admirer aujourd'hui aux fenêtres de la nef, vis-àvis de la chaire, une verrière de la facture du xvi« siècle, où l'artiste a figuré la cérémonie du sacre des rois de France, telle qu'elle se pratiquait alors (a), el avec les coslun;;es de son temps.
Saint-Jean a conservé aussi une œuvre d'art érainenle dans son maîlre-autel, où deux Troyens célèbres, Mignard et Girardon, ont uni leurs génies. Le premier peignit le baptême de Jésus-Christ par Saint-Jean, el le Père éternel qui le surmonte. Lesecond était l'auteur delà sculpture el de la décoration qui accompagnait ces deux ouvrages. Mais la partie architecturale de ce monument, quel qu'eu ait été l'auteur, paraît avoir été altérée à une époque plus ou moins rapprochée dans plusieurs de ses parties. Il ne reste plus aujourd'hui de la main de Girardon que le tabernacle décoré de figures remarquables, et quelques autres ornements de l'autel f/>).
(a) Vov. le Cérémonial François, de Théod. et Denis Goderoy. 1649. in-fo. — [L'ordre observé au sacre et couronnement du roi Henri IL... à Reims, etc., en 1547. t. i. p. 279.)
(6) Les anges qui accompagnaient l'autel ont disparu à l'époque de la révolution. Ceux du haut et les sculptures du tympan, me paraissent indignes du ciseau de ce maître.
Une tradition vraisemblablement mensongère, attribue à Girardon, non-seulement les sculptures qui ornaient cet édicule, mais encore la confection de tout le reste de cette construction, ou au moins l'ordonnancement et la direction des travaux. Pour éclairer autant que possible ce petit problême, nous allons rapporter ici deux documents inédits et contemporains de leur sujet, qui jettent une lumière complète sur la question. Le premier est une lettre écrite par un Troyen habitant Paris, à son oncle, et dans laquelle on lit ce qui va suivre :
« A Monsieur, — Monsieur Jean-Baptiste Legrin l'aine, marchand, près la plume blanche, à Troyes.
» A Pariî, ce premier onu.'t itiifi.
» Monsieur et très chère oncle,
» Monsieur Girardon a fait avant-hier emballer les ornements
du tabernacle de St-Jean comme aussy les Animes, etc., qu'il fera partir par le premier rouUier. Il y a lieu de croire que ce sera une belle pièce puisque Monsr Girardon dit que c'est un tabernacle qui vaut GOO pistolles, ce sera une d'autant plus {suppléez : belle) pièce que le dit monsr Girardon y a donné tous ses soins, ayant toujours eu l'œil sur ce que fcsoycnt les ouvriers, ce qu'il a fait auec d'autant plus d'ardeur que c'est le meilleur citoyen que jamais la ville de Troyes aye porté. Pour donner tout le lustre à cet ouvrage qu'il de-
Enfin, sa relique arlistique la plus pi écieuse consiste dans u.'i double retable à sept coniparlimerits, qui se trouve dans lachapelle des fonts. L'un d'eux représente le baptême de Clovis par salut Rémi, et ies autres une cène et divers sujets de l'histoire sacrée. Sortis évidemment de plusieurs m.ains, tes morceaux sont attribués (r.olaniment la cène) à François Gentil. Quoiqu'il en soit, la sculpture f-ançaise n'a rien produit de plus riche ni de plus délicat au xvp siècle.
Saint-Pantaléon doit à l'incendie de 1524 d'avoir été reconstruit presque d'un seul jet, dans le goût de la renaissance fleurie. Toute la partie du ciseau, bien qu'empâtée de badigeon, est digne d'être admirée.
Saint-Nicolas-au~M arche date du même accident, et à peu près de la même époque. Quelques-uns de ses vitraux sont peut-être les plus riches et les plus beaux de couleur que possèdent nos églises. On y retnarque aussi un tombeau élevé sur les dessins d'un pèlerin et sur le modèle mêate du sépulcre du Christ à Jéru;;alem. Parmi les comptes .si curieux des paroisses [a], j'ai retrouvé un mosle ou croquis sur parchemin autographe, exécuté en 1536, par l'artiste chargé des travaux, et représentant un cartouche orné, couvert d'une inscription qui devait figurer au frontispice de l'édicule.
Saint-Remi, église aujourd'hui nue et délabrée, ne possède pour toute richesse qu'un crucifix de bronze, ouvrage et présent de Girardon. Son antique splendeur n'existe plus
vroit avoir, il disoit qu'il étoit à propos de démolir le grand autel en ayant même fait un autre dessein. Ce qu'il dit qui couteroit peu de chose d'autant que l'on fait servir une bonne partie des malerraux.
» Mais nous sommes dans un temps ou la misère donne lieu à bien des gens de retrancher leurs dépenses et parconséqucnt {suppléez: les empêche) de contribuer à des œuvres aussi charitables comme pourroit être celle de donner de son bien pour l'embélissement de la
maison du Seigneur
S if/né » J. B. Legri>-. »
L'original de cette lettre, qui appartenait comme papier de famille, à M. Gérard-Fleury, conseiller de préfecture à Troyes, a été donné par ce dernier, en 4841, à M. l'abbé Sompsois, curé de Saint- Jean, entre les mains duquel il se trouve maintenant. C'est à l'obligeance de ces deux messieurs que j'en dois la connaissance et la communication.
Comme on le voit, d'après ce billet, l'œuvre réelle de Girardon se serait bornée à exécuter les ornements du tabernacle et à diriger la confection de ce meuble. Quant au maître - autel , il fut seulement question de démolir l'ancien et de reconstruire sur les dessins du oélèbro sculpteur. Or, un autre document que j'ai déjà cité (voy. L. 76, pièce 0) nous apprend que celle reconstruction n'eut lieu qu'en 16(57 et sans la participation de Girardon.
(a) Liasse 80. Pièce IJ.
que dans les comptes et autres notes qu'en ont conservées nos archives.
Saint-Nizicr est encore recommandable par de nombreux vitraux. Ses trois portails marquent, à tiois époques caractéristiques, les projjrès de la renaissance. Le chitïre d'une courtisane, iuillési:ne habituel du règne de Henri II, se retrouve sur l'un de leurs frontons.
La Maddeine était la paroisse des gens de robe. Bien que dépendante de Sainl-Remi, elle existait ilè;^ le xi^ siècle. Mais c'est au wv que fut reconstruite la majeure partie de l'église actuelle, ainsi que ses vitraux et son jubé célèbre, dont je parlerai bieniôl. A îa Sainte-Madeleine, à Pâques et autres fêtes, l'église était jonchée de mais et denlaycuh (rameaux et verdures); lés prêtres et les enfants de chœur se couvraient de roses, de violettes et de romarin, et ces mêmes fleurs servaient à faire le chapeau de coulon {a} qu'on lâchait par l'église, à la Pentecôte, et qui représentait le Saint-Esprit.
Les comptes et autres papiers des paroisses, qui ont été sauvés du relieur ou du pilon auxquels ils étaient destinés, nous fournissent de précieux détails sur la date, l'histoire, le prix, les non^s d'auteurs de tous ces édifices et de leur décoralion. L'archéologie doit y puiser un jour des renseignements techniques loul-à-fait neufs, et de la plus haute utilité sur les variations, les procédés, les coutumes des différents arts, sur le Eom, l'origir.e et la biographie des artistes. Je lègue ce soin à mon successeur, comme un riche héritage. Pour moi, je me contenterai de consigner ici, à simple titre d'échantillons, un très-petit nombre de notes rapides recueillies dans plusieurs centaines de dossiers et de volumes.