‹ Les archives historiques du département de l'AubeChapitre 203 sur 246 · ARCHITECTURE. — SCULPTURE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE. — SCULPTURE

Les comptes d'ouvrages les plus anciens de la cathédrale, qui formaient eux-mêmes la série la plus ancienne et la plus intéressante en ce genre, ont disparu de la préfecture sous l'empire et sous la restauration. Quelques-uns d'entr'eux, vendus un haut prix, sont passés en Angleterre. Des extraits (6) de ces derniers, que je me suis procurés en communication, nous apprennent qu'en 1381 et 1383, J. Thierry et Pierre Michelin, maçons, qui paraissent avoir été Troyens, et un Belge, Henry de Bniisselles, entrèrent en concours pour le dessin d'un jubé de pierre qu'il s'agissait d'élever auprès du chœur. Le devis de l'étranger obtint la préférence, au jugement des bourgeois et ouvriers. Henry de Bruxelles, et un nommé Soudan, furent donc chargés de le construire. Les ouvrages de sculpture furent exécutés par

(a) Registres 837 et suivants. Pass)m.

(b) Ces extraits sont en la possession de MM. Gadan, cl Arnaud, peintre, àTroyes. Ce dernier en a fait usage avec talent dans son article sur la catliédrale. (Voyage archéologique.)

Deiiizot et Drouiîi de Mantes. Malheureusement ce jubé n'est plus.

En 1512, les fondements des deux tours étaient jetées. Maître Jean de Soissons dirigeait les travaux; il gagnait 5 sous tournois par jour. Mais avant que d'élever sur celte base la masse éiiornie qu'elle devait porter, le chapitre voulut appeler uu artiste d'u'.ie habileté éprouvée, pour lui faire visiter l'ouvrage et prendre son avis. Déjà, en 1370, une pareille consultation avait eu lieu pour le portail du midi, mais trop tard; la faute était ('ans l'assiette même ries fondations, qui sont de craie et reposent sur un sol mouvant. Plus lard, celte façade menaça ruine et fut re^ilaurée, mais en vain. L'accident arrivé il y a quelques mois n'apa-; d'autre cause, et le porîail est entièrement à reconstruire (a). Instruit par l'expérience, le chapitre en usait prudemment. L'architecte lui-n;ême fut donc solennellement député par les chanoines. On lui donna un cheval, et l'on paja grassement sa dépense, indépendamment de son salaire courant. Jean de Soissons se rendit ainsi à Beauvais, où il arriva en quatre jours, auprès de Maître Martin Camhriche(c)). .\u bout de deux semaine-:, Maitre Jean revint à Troyes, ramenant Maître Martin. Celui-ci fut reçu avec grasid honneur par les chanoines, visita l'ouvrage, y mit lui même la main pendant quelques jours, ayant Maître Jeau sous ses ordres. Puis

(a) La chambre des députés, dans sa session de 1841, a voté, pour cette reconstruction, une somme de 400,000 fr.

(6) Ou Cambiche. Ceci se passait en juin 1512. (Voy. registre 365.) Ces courtes indications, recueillies sur le rôle épisodique de Martin Cambriche, suffiront, ce me semble, pour montrer lintérèt puissant qui s'attache à ces documents archéologiques, et le parti que Ton pourrait en tirer, non seulement sous le rapport technique, mais eucore sous les rapports littéraire, historique, et, si j'ose ainsi parler, dramatique. Tout porte à croire que ce personnage, en particulier, est l'une des individualités les plus curieuses que l'on pût rencontrer, si l'on voulait peindre avec les couleurs originales, les mœurs et l'organisation des artistes au moyen-âge. Ce Maitre Martin, que l'on envoie chercher par ambassadeur jusquà Beauvais, et qui paraît avoir occupé une place élevée dans cette hiérarchie, assez mystérieuse, des maçons du moyen-âge, n'en était pas à sa première campagne. En 1489, Maître Martin se trouvait à Paris. C'est de là que les chanoines de Sens le mandèrent pour lui confier l'œuvre de leur cathédrale. Ce fut lui qui construisit, ou du moins qui conçut et commença la croix du vaisseau, ainsi que les deux portails de cet admirable monument. Il retourne à Paris, en juillet 149rj. En 1497 et 1499, il reparait à Sens, pour inspecter les travaux en qualité de « maistrc de l'entreprise et conducteur de la croisée. » Puis il retourne encore à la capitale, d'où il ne cesse pas, toutefois, de correspondre avec la fabrique, et de donner ses soins à l'œuvre qui sacconiplissait sous son autorité. En lîiOO, après avoir passé par Troyes, où il avait été consulté, il reparait encore à Sens, comme « maitre des maçons qui à préscnl ouvrent à Beauvais. >■ Entin, en 1512, c'est à IJeaiivais que nous le retrouvons, et que va le chercher solennellement iMaiIre Jean de Soissons, lui-même. Tons ces ren-

il relourna A Beauvais, toujours accompagné de Jean do Soissous. Maître Martin reçut pour Irailement, la sojnnie de 40 sous par semaine, ou G sous 8 deniers par jour. En outre, Maître Jean fut charj^é de payer le loyer de sa monture et toute la dépense de voyage. Enfin les chanoines, voulant lui témoigner leur satisfaction par une libéralité spéciale, lui firent remettre, indépendamment des honoraires de deux semaines franches, une gratification de six écus au soleil. L'écu au soleil valait alors 3G sous 3 deniers tournois, et la livre tournois valait à peu près 16 fr. 50 c. de notre monnaie actuelle. Ce qui fait, pour la somme totale de la rémunération de l'expert, une valeur d'environ 14 livres tournois, ou -247 fr. 50 c. Celte somme était certainement considérable; car alors, un avocat qui plaidait une affaire ordinaire au bailliage avait 2 sons tournois pour ses honoraires {(i). Et le montant d'un dîner d'amis, entre quatre convives habitués à l'aisance, comn.e par exemple celui de quatre chanoines, pouvait s'élever à 32 sous 6 deniers tournois (6).

Après celte visite, Jean de Soissons continua de diriger les travaux. Or, il fallait que lui, et plus encore Maître Martin Cambriche, fussent bien habiles ou jouissent d'une bien grande renommée; car lorsque Jem de Soissons fut admis à reprendre sa fonction, le chanoine secrétaire inscrivit sur

seignements, relatifs à l'œuvre de Sens, nous sont fournis par M. Quantin, archiviste du départemenl de VTonne, qui a publié dans le journal de ce nom, sur la construction de cette cathédrale, une série d'articles puisés aux sources mêmes. Ces articles forment un ensemble trop précieux pour que nous n'espérions pas, au nom de la science, de les voir réunir un jour dans un recueil plus répandu et plus durable. D'un autre côté, voici les renseignements que nous transmet, sur le même personnage, notre savant et excellent ami M. Didron, secrétaire du comité des arts à l'instruction publique. « ... JcanWaast, beauvaisin, et Martin Cambiche, de Paris, dirigèrent les travaux de la cathédrale de Beauvais, dans les premières années du xvi» siècle. Ils gagnaient par jour cinq sous tournois et un pain de chapitre ; ils étaient en outre logés, et touchaient vingt livres par an. Les compagnons maçons, qui travaillaient sous leurs ordres, gagnaient deux sous tournois par jour. C'est en 1308, dit-on à Beauvais, que Cambriche fut appelé par le chapitre de Troyes, pour conduiie les travaux de la tour St.-Pierrc. Cette tour, ajoute-t-on, se bâtissait d'après les dessins de Cambriche, qui en aurait jeté les fondements en IriOô. D'après Sauvai, un Campiche aurait travaillé au Louvre, sous Charles IX ; ce ne peut être le Martin, mais un tils ou un neveu.

»Du reste, ce que Jean Vaast et Martin Cambiche ont fait à Beauvais, est un chef-d'œuvre ; c'est bien supérieur à la tour Saint-Pierre et à fout ce que Troyes possède du xvi» siècle. Cette école de Beauvais est illustre, et des légendes, apocryphes, peut-être, mais qui ont cependant beaucoup de valeur, prouvent que les grands architectes de la renaissance, à Paris, eurent recours aux architectes de Beauvais. >

(a) Liasse 80. Année 1^3:^.

(é) L. 56. Pièce A.

ses registres qu'il n'obtenait cet honneur que « parce qu'il eût élé difficile de trouver par toute la France un maître maçon plus idoine (o). » C'est sous sa conduite que furent construits ce portail et la base de la tour Saint-Paul, qui forment l'une des parties les plus achevées de l'édifice. Parmi les artistes qui l'accompagnaient, se trouve un nom qui vient de recevoir dans la sculpture, une illustration nouvelle; c'est celui de Colas ou Nicolas Simart. Il gagnait 2 sous 6 deniers tournois en hiver, et 3 sous 9 deniers l'été, en qualité de tailleur de pierre. Mais il ne faut pas oublier qu'alors, le sentiment de l'art vivait dans le peuple. Il ennoblissait, eri le revêlant, le modeste manteau de l'industrie, et ce n'est pas, comme de nos jours, à prix d'or que se payait le génie.

Leseiziéme siècle est la date de nos plus riches monuments. En 1508 (&), la Madeleine commença à faire construire son jubé. L'œuvre fut confiée à un ouvrier du premier ordre. D'où venait-il, et comment fît-il marché? C'est ce qu'on ignore; nos comptes présentent, de 1503 à 1511, une lacune. On le désigne sous le nom de Jean Gailde ou Gualde.

Peut-être s'appelait-il Gualdo, et élait-il né en Italie ? Il

était principalement sculpteur. Mais il donna ses conseils et ses soins pour tous les travaux de construction que l'église avait alors en chantier. Maître Jean Gailde gagnait 5 sous, 6 sous et jusqu'à 7 sous 6 deniers tournois par jour. Il choisissait les ouvriers, dirigeait toute l'œuvre, et sculptait luimême. L'ouvrage fut poussé avec activité. Jean Gailde avait pour élève ou serviteur François Matray. Hugue Bailly, Martin de Vaux, Nicolas Mauvoisin, Jean Brissel, qui, tous, devinrent des architectes distingués et des chefs de familles d'architectes, maçonnaient sous ses ordres. Les uns et les autres recevaient'de 3 à 4 sous en hiver, et de 4 à 5 pendant les grands jours. Selon l'habitude du temps, l'étroite jointure des pierres était fort considérée. Les soudures étaient de plomb, 3t la poix blanche, Vencens et la cire vierge entraient dans la composition du mastic. Ce fut Nicolas Havelin qui sculpta a les troys ymaiges en rondeaulx du devant du jubé (c). » Pour animer au travail, la fabrique donnait de temps en temps des collations composées de pain, de vin et de/!!aMHe^*;(gateauxde flan). Prêtres, ouvriers, manœuvres, et Jehan Gailde à leur tête, y prenaient part, et tous aidaient à monter ou à décharger les pierres [d]. L'ambonfut achevé en 1514. Trois années furent employées à construire les escaliers élégants qui l'accompagnent, et qui, au lieu d'allour-

(a) Ms. no XXVI. Voy. aussi registre 354.

(6) Courtalon. Top. hist. t. n. p. 255.

(c) » A Nicolas Havelin, tailleur (rimap;cs, pour avoir taillé les

trois ymaiges en rondeaulx, pour le dcvanl du jubé; a eu 5 sous. ■> — fRcg. 837, 1511-12.)

(rf) Ibidem. Môme année.

dir le vaisseau de l'église, servirent de piiiersbulanlsàcelle partie peu assurée de la voûte. Jean Gaiîdeen tailla lui-même tous les ornemouls, puis en 1517, bien loin de le couvrir d un badigeon, il en retoucha les vifs, les éponssela lui-même, et le jubé fut inauguré à Noël de celte année.

Ou peut croire qu'enfant d'une pairie où l'art ennoblissait sans clé^anoblir, Jean Gualdo a\ail, par lui-même, quelque fortune. Il travaillait rarement une semaine entière. Et je trouve qu'en septembre 1511, on lui devait un arriéré de o livres 19 sous 6 deniers tournois, sur ses journées des années précédentes. En 1512, soit qu'il voulût varier ses occupations, soit que son talent l'eût fait requérir par la ville, il « [(dut tiuUl quitla^l » son jubé pendant une semaine, pour travailler aux fortifications. Enfin Jean Ga^îde, ainsi que cela se pratiquait souvent, fut enseveli dans l'église même, à côté de son œuvre. Sa tombe se voyait encore. Il y cinquante ans, sous la quille de l'ambon, et dans son épitaphe, qu'il avait composée lui-même, mais dont le texte a érharpé jusqu'à ce jour à toutes mes recherches, il dit qu'à celte place, et dans cette allitude, il attend tranquillement le jour de la consommation des siècles, sans crainte d'être écrasé («).

C'est vers cette époque que tlorissaient Maurice Faucreau ; Gérard et Jean Faulchot, architectes de Saint-Nicolas (1533), Antoine Dumey, architecte de Saint-Pantaléon (1536), auquel succéda Jean Fauchot (1546-1552 (b).

En 1547 (f), Jean Bailly avait remplacé Jean de Soissons pour les travaux de la cathédrale. Jean Bailly visait, toisait et contrôlait toutes les dépenses quelconques, relatives aux bâlinieiit> de l'église, et remplissaitexaciemeut les fonctions des architectes de nos jours. Il gagnait 6 s. 8 deniers tournois, le salaire de Martin Cambriche. En 1548, lorsque Henri II passa parTroyes, accompagné delà reine Catherine de Médicis, Jean Bailly fil construire dans le chœur une chapelle peinte et sculptée, où ils entendirent la messe. Il dirigea la décoration de l'église, et se tint tout le jour dans la cathédrale, pour veiller à l'ordonnance du matériel des cérémonies. Ce fut de son temps que l'on sculpta les rinceaux du portail et les bouquets des pyramides. On peut juger encore de sa haute habileté et de l'admirable finesse de son ciseau.

Le xvi* siècle vit encore Remy Mauvoisin, architecte de Saint-Jean (1570-1594) [d), et beaucoup d'autres. Quant aux

(a) « Son auteur (l'auteur du jubé), Jean Gualdc ou Gaylde, est en terre dessous, et y attend la fin du monde sans crainte d'être écrasé, comme il s'exprime lui-même dans son épitaphe. » (Gourtalon. Topoff hist. t. H. p. 255.)

(6) Liasses 80, 92, et registres correspondants.

(c) Registre 378.

(d) Registres 576 = 613.

sculpteurs, c'est alors que brillèrent les Genêt (Saint-Nicolas, 1533) (a) ; les Jacques Milon, menuisier; Jacques Julyol; Dominique Recoure, dit le Florentin (6), et son gendre Gabriel-le-Faudreau, qui construisirent et sculptèrent, en 1549, le jubé de Saint-Etienne (c); François Gentil, qui enrichit Saint- Jean de son ciseau (1559-72) [d), et dont la renommée était telle, que Grosley, suivant avec naïveté une tradition inexacte, lui attribue, en commun, ainsi qu'à Dominique, les trois quarts des sculptures de Troyes (e).

Les principaux architectes du xviie siècle furent Jessé Daunoy (1608-1617), Louis et Gérard Boudrot (1613-1630), Nicolas Madain (1675), etc. (f) Les Boudrot achevèrent la tour St-Pierre de la cathédrale. L'architecte alors était devenu entrepreneur de maçonnerie, et ses ouvriers de vrais maçons. Les travaux s'adjugeaient au rabais. — Le temps n'était'plus où les indulgences faisaient monter à l'envi des pierres jusqu'au ciel, par des populations électrisées !

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