‹ Les archives historiques du département de l'AubeChapitre 206 sur 246 · HISTOIRE POLITIQUE ET CIVILE · texte numérisé non relu

HISTOIRE POLITIQUE ET CIVILE

Monsieur le Ministre, Les communications que j'ai eu l'honneur de vous adresser jusqu'ici, ont eu pour but de dérouler sous vos yeux la partie religieuse de nos archives, qui en forme, à beaucoup près, la division la plus considérable. Je vais, dans cette dernière, vous soumettre l'analyse d'un autre ordre de documents, d'autant plus intéressants, peut-être, qu'ils sont beaucoup moins nombreux. Ce sont les documents de notre histoire séculière.

!§ 1«''. Seigneuries. — Généalogies. — Papiers biographiques.

Sous le titre de seigneuries («) se présentent les archives, la plupart du temps domestiques, des personnages qui pos-

(a) Voy. liasses 504 et suiv., et registres 1116 et suiv.

/^H^^ife^ A,.séMrzai/j^tf eklt.^t/A^.

MAROTES IBT SEdS-EïATIUHIË^ ©'AMTISTIE-S lET AJKTE^^MS Tm®irSlt^S

tfyfTAC^ll^i

f^i»»*vt'A>

.rv|/^ .2^

sédt'^rent, aux environs de Troyes, des domaines ou manoirs seigneuriaux; tels que la principauté de Piney, le duché de Bcaufort, le fief de Pousi^eij, pairie de l'évêché, Saint-Parres, Javcrnant, Villemaur, liarhircij et d'autres. Ces papiers nous font connaître, à diverses époques, l'existence intérieure des gentilshommes, et ces peintures de mœurs se rallient parfois à l'histoire générale. En 1590, le château de Payens était la propriété d'une dame de Rieux, qui tenait pour Henri IV. Troyes se trouvait alors au pouvoir de la ligue. La dame, qui avait des intelligences avec le parti du roi, envoyait, chaque jour, ses gens en armes, harceler et menacer, jusqu'aux portes de Troyes, les troupes des ligueurs. Le prince de Joinville, qui commandait pour ce dernier parti, résolut d'y porter le siège. L'intrépide amazone fit bbnne résistance; mais accablée par le nombre, elle fut faite prisonnière, amenée à Troyes, et durement rançonnée. Plus tard, la ville s'étaut soumise au roi, la famillede Rieux se pourvut contre les maire et échevins. De là un procès dont l'issue ne nous est pas connue, mais dont les pièces offrent xm vif intérêt. Le château de Villacerf rappelle le grand nom des Colberts , dont il fut le patrimoine durant près de deux siècles. La correspondance de cette famille, pendant le cours de cette période, après avoir passé par les mains de Grosïey, se trouve aujourd'hui dans nos archives (a). Troyes et Reims peuvent se disputer l'avantage d'avoir été ie berceau de celte lignée de grands hommes. C'est un point qui ne me paraît pas éclairci. Mais soit que cet honneur appartienne à la capitale politique de la Champagne, soit qu'il revienne à la métropole religieuse, il n'en faut pas moins reconnaître, dans les accroissements et la haute fortune de cette famille, qui donna des Médicis à la France, le bienfait de cette disposition particulière du droit et des institutions fondées par les comtes de la province, en vertu de laquelle le commerce et l'industrie ne dérogeaient pas. A la fin du xvie siècle, Odard Colbert était un négociant de Troyes, trafiquant sur les vins, les blés et les étoffes. Il avait épousé la fille d'un épicier, et s'honorait de s'asseoir, comme marguillier, au banc d'oeuvre de sa paroisse, Sainte-Madeleine [b). Peu à peu le crédit et l'importance de cette maison s'agrandirent. Elle possédait à Anvers, à Francfort, à Lyon, à Venise, à Florence, des entrepôts et des comptoirs, qui distribuaient à ces divers pays les denrées de la Champagne. Le soin de recouvrements aussi étendus, joint à l'instabilité des valeurs monétaires, lui firent une nécessité de s'appliquer d'une manière approfondie, aux opérations de banque et à la science ardue des finances. Apre au gain, quoique doué d'un esprit larçe et de vues élevées, le bourgeois de Troyes embrassa les difficultés de cette carrière avec les ressources

(a) Liasse 509. Voy. Troyens célèbres, au mot Colbert. {b) Registre 886.

(lune intelligence habile, inventive el tenare. Bientôt il fut pourvu d'une charge de secrétaire du roi, et du domaine de Villacerf, situé à deux lieues de la ville; el c'est ainsi qu'il inaugura la fortune de sa famille. Par ses soins, le grand Coibert, son neveu, fut placé de bonne heure chez un banquier italien. Ce banquier était celui de Mazarin. Telles furent, comme chacun sait, les circonstances qui permirent à Louis XIV de mettre la main, en la personne de Jean-Baptiste Golbert, sur l'un de ces instruments merveilleux, sur luu de ces hommes de génie, que la Providence sembla prodiguer autour de son trône, pour le profit de sa gloire personnelle et pour immortaliser son règne. Elève et nourrisson de celte nombreuse et patriarcale famille, nul doute que le jeune Coibert n'ait réellement puisé à cette école la connaissance profonde des éléments de la fortune publique, la fécondité de ressources, l'esprit de suite, et enfin, ces traditions de droiture et de vertu qui distinguèrent si éminemment sa longue administration, ouvrirent à la France une ère inou'ie de grandeur et de prospérité, et firent de son nom le type el le modèle proverbial des grands ministres.

Bien que dressées dans un but particulier, les Généalogies (a) sont des documents d'un intérêt général. L'histoire doit les recueillir aujourd'hui, non pour la vanité de quelques-uns, mais pour l'émulalion de tous et la gloire commune. Si la sagesse des temps modernes, détrompée de l'exclusion et du privilège, tend à ne plus accorder ses hommages qu'à la noblese personnelle, elle n'en admire pas moins dans le passé ces familles d'élite qui se transmettaient un nom honorable, comme un inviolable héritage et l'aiguillon de toutes les vertus. Tels furent, dans cette partie de la Champagne, les Huez, les Angenoust, les Boilletot, les Mauroy, les Mesgrigny, les Hennequin, les Seguier, les Corrard, les Mole, les Paillot et plusieurs autres, qui, à toutes les époques et encore aujourd'hui, n'ont cessé de fournir au négoce, aux lettres, à l'église, et surtout à la magistrature, des hommes intègres, souvent illustres, et dont les noms furent toujours comme les garants et les dépositaires fidèles d'inaltérables traces d'honneur et de probité.

Parmi les plus illustres enfants que revendique le département de l'Aube, brillent au premier rang les frères Pierre et François Pithou. Tous deux naquirent à Troyes pendant le cours* du xvie siècle, et jouèrent un rôle éminent dans cette époque de laborieux enfantement philosophique et religieux. Tout le monde sait les services qu'ils rendirent aux lettres, en débrouillant, à l'aide d'une érudition si vaste et si pénétrante, nos origines politiques, littéraires, religieuses, cl celles de notre droit public. Mais là ne se borne pas la part d'honneur que leur doit aujourd'hui l'histoire. Nés au milieu d'une époque agitée parles plus violents ora-

(o) Liasses 499 et guivantcs. Rôles 1—8; page 234.

ges politiques et par les controverses les plus ardues, la hauteur de leur vue égala celle de leur désinléressement et de leur courage civique. Fidèles A leur roi, fidèles à leur patrie, fidèles au culte de leurs ancêtres, ils ne furent infidèles qu'aux abus, au parjure, infidèles qu'à l'infidélilè, et sauvèrent pour la France, en dépit de toutes les tempêtes, le dépôt des traditions politiques et religieuses, qui font la continuité des empires. Entraîné d'abord par l'élan de l'insurrection protestante, Pierre Pithou, l'aîné, rentra bientôt dans le sein de l'unilé religieuse, mais sans abjurer un juste zèle de progrès et de réforme. C'est ainsi qu'uni A son frère, son émule, et sans s'écarter d'une sévère orthodoxie, il déploya dans une guerre offensive et défensive contre les empièleràents, les abus, les travers et les ridicules de l'ultraniontanisme, tout ce que l'esprit français eut de plus vif, de plus national et de plus lumineux. Aidés d'autres hommes distingués de leur siècle, ils furent comme les organisateurs de cette église gallicane, rivale en tout temps par sa piété, ses vertus, ses lumières, de l'église apostolique ellemême, et qui, grâce à sa pacifique indépendance, ouvrit chez nous une carrière à l'irrésistible essor de l'esprit humain. Ils préparèrent enfin à la France le rôle admirable qu'elle sut conserver au milieu des nations, depuis la réforme, entre le dépérissement religieux des peuples du nord, et l'immobilité des pays d'obédience. Nos archives historiques possèdent. sur ces deux hommes célèbres, un lot de papiers biographiques que j'ai recueillis de diverses sources (a). Tels sont plusieurs autographes et consultations émanés de leur plume, le testament de François Pithou, etc. Un certain nombre de ces papiers paraît avoir été réuni, au xvuo siècle, par Pasquier Quesnel, l'un des éditeurs des Pithou. On y trouve de fréquentes annotations de la main de ce savant, ainsi que des notes ou fragments, quelques-uns autographes, d'Antoine Allen, de Vassan, Casaubon, Antoine Loisel, Baluze, P. Nevelet, B. Dorât, D. Jean Mabillon, etc. Enfin, on y rencontre une lettre autographe et originale de Joseph Scaliger. Elle est fort curieuse, accompagnée d'une notice de la main du père Quesnel, et très-vraisemblablement inédite {b).

S II. Gouvernement. — Administration provinciale. — Commerce. — Industrie. -

Le temps et les raisons que j'ai dites ailleurs (c), ne nous ont laissé aucune trace sensible de l'administration primitive de la Champagne. La réunion de ce comté à la couronne, et l'anéantissement progressif de son organisation féodale.

(a) Liasse 497.

(b) Ibid. Dossier n.

(e) Voy. lettre première, p. 261.

firent disparaître en même temps les actes relatifs à son histoire propre. Troyes cessa, par la même cause, de conserver l'importance politique dont elle jouissait sous les comtes. Sa situation géographique, la renommée de ses foires et de son industrie, continuèrent seules à lui donner un rang distingué parmi les villes de la province et de l'Europe. Ses antiques marchés étaient, en effet, un vaste entrepôt où non-seulement se débitaient les produits de son sol et de son industrie, mais où venaient affluer les denrées et les richesses de pays éloignés. Ypres, St.-Quenlin, Sens, St.- Omer, Douay, Gand, Amiens, Montreuil, Verdun, Reims, Provins, Valenciennes, Rouen, Chartres, Château-Landon, Louviers, Vevey, Beauvais, Lille, Paris, St. -Denis, Lagny, Arras, Châlons, Cambray, Péronne et Bruges apportaient leurs draps sur ces foires, et les vendaient en concurrence avec les siens. La Franche-Comté, la Lorraine, l'Allemagne et toutes les contrées de la Champagne alimentaient ses blanchisseries de toile (a). La Seine, dans ses replis multipliés, faisait mouvoir de nombreux moulins à papier, et autres usines. La pelleterie formait aussi une branche productive de son commerce. Elle consistait en nienu-vair, écureuil, lapin, lièvre, chevrotin, agneau, chat sauvage et domestique, fouine, loutre, castor, hermine, renard, et autres animaux, dont quelques-uns paraissent ne plus habiter son territoire. Les bouchers, tanneurs et corroyeurs de Troyes, étaient célèbres par leur industrie et leur opulence. Ils jouaient un rôle important dans la ville [b), et leurs riches maisons de bois sculptées sont, en général, les seules traces que Troyes ait conservées de son luxe et de sa prospérité industrielle du moyen-âge. Les foires composaient le principal revenu des comtes de Champagne. Elles formèrent, ainsi qu'on l'a dit, le fonds commun et l'hypothèque perpétuelle de l'inépuisable libéralité de ces souverains, surtout en matière d'œuvres pies. Le chapitre de Saint-Etienne, à lui seul, possédait presque exclusivement, par substitution, la plupart des droits utiles que les comtes exerçaient primitivement à Troyes, tels que rouage, tonlieu, inesurage, etc., etc. Une partie de ces droits constituait la vicomte de la ville (c), et les chanoines jouissaient en effet de ce litre, qui avait été conféré à leur chapitre en 1203, par Simon de Conflans, maréchal de Champagne, lequel en était alors revêtu (d). Parmi ces privilèges, ce même chapitre en avait un fort remarquable. Un comte de Champagne lui

[a) Liasse 481. E. F.

[b) Voy. ibid. G., et la liste plus méthodique qu'ont donnée Duhalle, Mém. hist. ms. t. i. p. 556. Pitliou, Coust. de Troyes. 1628. p. 19, et autres. — Les tanneurs sont le dernier corps d'état qui ait conservé, à Troyes, l'orf^anisation du compagnonnage.

[c) Voy. Courtalon, Tnp. hist. t. u, p. 434 et suivantes. (rf) Liasse 101. n.

avait cédé le droit de banalilé sur tous les fourneaux de boulaugers, pâtissiers et autres, dans toute l'étendue comprise depuis le pont delà Salle, situé à l'une des extrémités de la ville, jusqu'au faubourg S'o-Savlne. Ce privilège était revendiqué par les chanoines avec une telle rigueur, qu'ils s'attribuèrent la banalité et le monopole de tous les bains ou étuves non-seulement publics, mais particuliers. Mais au quinzième siècle, un procureur du roi donna l'exemple de l'infraction à cette loi, en faisant construire une salle de bains pour sa famille, et fut obligé d'user de tout son crédit pour s'assurer l'impunité d'une pareille tentative (a). A partir de ce moment, jusqu'à une époque récente, le chapitre n'en continua pas moins d'exercer, quoiqa'avec moins d'absolutisme, cet étrange monopole.

Les foires de Bar-sur-Aube jouissaient aussi d'une grande réputation, et formaient également une branche importante des tributs que percevaient les comtes. On trouvera ça et là, dans nos archives, divers renseignements assez piquants et nouveaux sur ce point de notre histoire.

Au seizième siècle, les marchés de cette ville étaient encore très-considérables. Nous lisons ce qui suit dans la carte des péages qui s'y levaient au profit du roi :

« Ung cheval, ung mullet ou muUe, asne ou asnesse, si portent bût, doivent 4 deniers tournois ,

» Itrm les pauvres gens qui portent denrées à leur col, chacun doit pour luy seul l denier tournois et une patenôtre.

» Item celuy qui porte pour autruy doit 2 deniers tournois, et ne double point en foire.

» Item tous juifs qui vont par les destroictz (les places) diidit Bar, soient à pied ou à cheval, doivent trente deniers tournois et une buffe (soufflet, rebuffade), et double en foire d'argent et de buffe. » (b)

Depuis l'union du comté jusqu'au dix-septième siècle, le gouvernement de la Champagne fut principalement militaire. C'est seulement de cette époque que datent pour elle les bienfaits d'une administration civile, et les traces d'un pouvoir central et régulier. Isaac de la Femas, maître des requêtes, fut le premier intendant de Champagne, et prit possession de son poste en 1633 (c). Bien que Troyes ait conservé jusqu'à la tîn de la monarchie le titre de capitale, le chef-lieu de la province fut cependant transporté ù Châlons. Troyes. ainsi que Bar-sur-Aube, n'était que le siège d'une subdélégation. Le reste du territoire de ce département fut enclavé successivement dans le ressort de divisions variables. Le pouvoir et l'importance de ces subdéiègués, peu-

(a) Liasse 101. D.

(6) Liasse 2r>8. E. Voy. Groslev, Mém. hist. 1812. t. u. p, 437 (article 22).

(c) Duhalle. ms. (. i. p. 515.

vent être comparés à ceux des sous-préfels actuels. No» archives du gouvernement provincial se bornent donc à peu près à la correspondance administrative, qui avait lieu entre ces subdéléorués, l'intendant de la province, el les ministres du roi. Sauf quelques épisodes peu remarquables, la partie la plus intéressante de ces documents est celle qui se rapporte à l'industrie, au commerce, aux manufactures et aux travaux publics (a). Une étude attentive de ces papiers, me paraît propre à fournir d'utiles enseignements. On peut y rechercher les traditions, et suivre les développements du mécanisme administratif, découvrir les traces et comparer les moyens des solutions qui ont été données à des problèmes encore actuellement eu question. On peut y remarquer, par exemple, en regard d'autres progrès accora- Ï>lis, la ressource puissante qu'offrait à une direction éclairée e lien hiérarchique qui unissait, avant la révolution française, les diverses classes de la société, et en particulier f'industrie.

§ III. Instruction publique. — Ecoles de toute espèce.

Le Christ, porteur d'une science nouvelle, avait dit aux apôtres : Allez, et enseignez les nations. C'est d'après cette parole, qu'au moyen-âge, le droit d'enseigner fut l'attribut nécessaire de l'épiscopat et du clergé. Dès les temps les plus reculés, la cathédrale de Troyes fut pourvue d'écoles. A Bar-sur-Aube, le doyen de Saint-Maclou, collégiale fondée, au douzième siècle, par un comte de Champagne, avait la prérogative de nommer à la place de recteur général des écoles de la ville (&). L'abbaye de Montiéramey datait de la seconde race, et sa juridiction s'étendait au loin dans les alentours : l'abbé avait seul le droit de nommer à toutes les écoles qui se trouvaient sur son domaine (c). A Troyes, l'abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains, les paroisses de Saint- Jean et Saint-Remy eurent de très-bonne heure des écoles, mais qui n'étaient pas directement soumises aux supérieurs de ces églises. La collation de celles de Saint-Remy et de Saint- Jean appartenait au chantre (f/), puis à partir de 1200, au sous-chantre de la cathédrale (e). La nomination à celle de Notre-Dame, était un privilège que possédait l'écolâtre de Saint-Etienne. Ces trois établissements formaient, avec celui de Saint-Pierre, les qrandes écoles. On y enseignait la grammaire, le latin, et qjielques éléments des sciences mathématiques. Dans les petites écoles, répandues par la ville

(a) Liasses 474-5-6.

(6) Liasse H5. C.

(d) L. 40, P(us)m.

et la banlieue, on apprenait à lire, â écrire et à cLanler. La libre disposition de ces dernières revenait aux chantre et sous-chanire de Troyes. Mais des difficultés s'étant élevées entre les collateurs, en 1327, ils convinrent d'un commun accord, que toutes les écoles seraient réunies en une seule agence, et que le chantre, ainsi que l'écolâtre, nommeraient alternativement, pour y présider, un grand-maître ou recteur général, et partageraient les profils (a). En 1436, à l'issue de cette longue lutte avec les Anglais, qui, depuis plus d'un siècle, ruinaient périodiquement nos institutions, comme ils ravageaient nos campagnes, l'évéque Jean Lesguisé résolut de relever les écoles, et renouvela, pour cet effet, un règlement général qui nous a été conservé (h). Ces statuts, arrêtés dans un conseil composé de gens d'église, d'officiers publics, et de citoyens notables, sont un document d'une haute curiosité. On y voit, dans ses détails les plus minutieux, l'organisation de ces établissements, et surtout des grandes écoles. L'ordre, le choix des études, l'emploi du temps, le noni des auteurs, et la désignation des exercices, y sont l'objet de renseignements très-circonstanciés. Les grandes écoles étaient dirigées parle Grand-Maître. Celui-ci confiait A des hommes choisis par lui, les fonctions de Maîtres, Régents ou Bacheliers, L'un d'entr'eux remplissait l'office de Prévôt. Il convoquait le conseil des maîtres, conduisait les écoliers à la messe, veillait au luminaire, et désignait les chanteurs aux fêtes classiques de Sainte-Catherine et de Saint- Nicolas. Il devait encore pourvoir les écoles de balais, de paniers et de pelles, pour le maintien de leur propreté. En récompense, il percevait, par chaque enfant, une somme annuelle de 6 deniers tournois, payable en deux termes. Il y avait aussi les Primitifs et le Portier, l'un et les autres pris parmi les élèves. Les premiers étaient des écoliers pauvres, mais vigoureux (fortes), qui balayaient l'école, s'obligaient à certaines corvées, et moyennant ce travail, étaient exempts de la taxe scolaire. Le portier avait le soin de la porte; il donnait le congé le matin, après une certaine messe, elle soir, après vêpres. Lorsque les élèves devaient revenir, il frappait sur la porte-avec son bâton, et donnait le signal du départ en criant : Allez dîner ! (Ite pransum /)Mais les jours de fête, lorsqu'il y avait congé, il se contentait de dire: l//ez/ — L'étude du latin est singulièrement recommandée aux écoliers, bien qu'il ne s'agît pas de la latinité de Cicéron ni de Virgile, si l'on en juge par l'idiome dans lequel est conçu le règlement lui-même. Les écoliers, même entr'eux, ne'doivent jamais parler français, mais toujours latin; « mieux vaut un latin coni/ru qu incongru, mais mieux vaut encore un latin mconfl^r?^ que le français! » Tous les élèves, sauf quelques privilégiés, garçons oii filles, de toutes les écoles quelconques

(a) Liasse 08. C.

de Troyes ou de la banlieue, doivent au grrand-maîlre, ou recteur, chacun six sous tournois par an ; à savoir 3 sous à Noël, et 3 sous à la Saint- Jean-Baptiste.

Nous sommes comparativement beaucoup moins riches en documents sur le collège de Troyes [a), dont l'histoire est, du reste, beaucoup mieux connue (6). Nous possédons, toutefois, plusieurs expéditions authentiques du testament de François Pithou (c). par lequel il lègue au collège ses livres, sa maison et d'autres biens, mais à la condition expresse que la jeunesse que l'on y élèvera ne sera jamais confiée aux Jésuites. Dès 1550, des négociations furent entamées par les maires et échevins, pour doter la ville de cette précieuse institution; mais des retards sans fin s'opposèrent à leur conclusion. Ce fut seulement en 1627 id) que le testament de Pithou, mort en 1611, fut mis à exécution, et que la maison prit une extension convenable.

Le collège fut le successeur naturel des grandes écoles. Quant aux petites écoles, elles furent représentées, jusqu'à la révolution, par ces maîtrises attachées aux presbytères, où les enfants apprenaient à écrire quelque peu, à lire et à chanter. J'ai recueilli sur ces écoles, qui, seules, donnaient au peuple l'instruction élémentaire, quelques indications curieuses. Dans les villages, la nomination des maîtres était faite tantôt par le curé, tantôt par les habitants [c], puis approuvée par l'évêque, et homologuée par l'intendant de la province [f).

Le Seigneur, dit Lesguisé dans le préambule de ses statuts, s'adressant à ses disciples, en la personne de saint Pierre, leur recommande par deux fois : Paissez mes agneaux {pasce agnos meos), mais une fois seulement : {pasce oves meas) paissez mes brebis. D'où il suit que la science est surtout et d'abord le partage de l'homme. — Quant aux femmes, les renseignements qui nous sont restés sur leur instruction, se bornent à nous apprendre que les jeunes filles payaient la même rétribution au recteur, que les jeunes garçons {g). Il est clair, cependant, que le mode d'enseignement était tout différent pour elles. La transformation des grandes écoles en

(a) Liasse 490 et suivantes.

(6) Voy.,sur ce sujet, Dulialle. t. n. p. 667. GTOs\ey, Mémoir. hist. t. II. p. 647; Vie de Pithou. Pass)tn. Courlalon, Topograp. hist. t. ii. p. 224. M. Forneron, ancien principal du collègue de Troyes, a inséré, sur le même objet, dans VAnnuaire de l'Attbe de 1841, une notice fort utile à consulter, surtout pour les temps modernes.

(c) Liasses 493. B. et 497. Dossier vu. B.

(e) Voy. liasse 337.

{f} Liasse 472, à la date du 7 septembre 1783. Voy. aussi liasses 468 = 473. Passhn.

{g) Liasse 40. D.

colléfje, réalisa, pour la jeunesse masculine, ce que nous ap' pelons aujourd'hui l'instruction secondaire ; mais nous no voyons pas que la civilisation ait rien produit d'analogue en faveur de laulrc sexe. L'éducation des familles riches s'opérait par le mode privé. Celle des jeunes filles aisées avait lieu dans les couvents. A défaut de prévoyance sociale, l'ardente charité du christianisme l'improvisa pour la fille du pauvre. Indépendamment de quelques écoles convenluelles, sur lesquelles les lumières nous manquent, la communauté des Ursulines, qui s'établit à Troyes au commencement du dix-septième siècle, était vouée principalement à l'éducation de la jeunesse (a). D'autres communautés, telles que les Sœurs de la Croix, du Bon-Pasteur, etc., etc., paraissent seules avoir exercé, quoique d'une manière moins spéciale, le même ministère. En 1680, par les soins du docteur Nicole, une congrégation de Sœurs Noires, ou Régentes, s'établit à Troyes, ayant pour mission d'instruire la jeunesse (&). Mais en 1749, une querelle de doctrine s'étant élevée entre ces dames et l'évêque Poncet de la Rivière, ce dernier fit fermer leur maison.

Avant 1703, il existait, à Troyes, des écoles de charité pour les deux sexes. A cetteépoque, en effet, l'évêque D.-F. Bouthilier de Chavigny augmenta la fondation faite par une demoiselle de Galmel , en faveur des paroissiens de Saint- Nizier, pour une école paroissiale qui était devenue insuffisante (c). Il traita, en conséquence, avec le supérieur-général des Frères des écoles chrétiennes, le célèbre J.-B. de la Salle; ce dernier lui envoya deux instituteurs, au lieu d'un seul qu'elle possédait déjà. Ce mode d'enseignement se propagea bientôt. En 1720, l'évêque Bossuet, neveu de l'illustre orateur, en dota les paroisses de Saint-Jean et de Sainte- Madeleine. Saint- Remy eut la sienne vers 1750, et le développement de ces écoles populaires alla croissant (d) jusqu'à ce que le pouvoir laïque prît en main la tâche d'élever ses enfants lui-même.

Le zèle de l'autorité locale se signala dans les derniers temps de la monarchie, par la création d'écoles professionnelles plus nombreuses qu'elles ne le sont, même de nos jours. En 1773, le collège des chirurgiens et médecins de Troyes fonda dans cette ville une école de chirurgie M. Un cours d'accouchement ne tarda pas à s'ouvrir (/"). Vers la même époque, quelques citoyens honorables, nommés Rondot, Milony, Herluison et Cossard, puis MM. Baudemanl et

(a) Voy. Bibliog. 68. Liasse 454. Reg. 1727 et suivants. (6) Duhalle. ms. t. n. p. 911.

(c) Liasse 493. Dossier i.

(d) Ibidem.

(e) Voy. Bibliog. 28.%.

(/•) Ibid. 286.

Bazin, voulurent faire revivre pour leur patrie sa renommée artistique du moyen-âge, en créant à leurs frais, et par leur coopération directe, une école publique et gratuite de dessin. Les fondateurs professaient eux - mêmes. Ils enseignaient le dessin dans toutes ses applications : figure, architecture, tracé de lignes, etc. On y joignit les mathématiques et même la littérature. Toutefois, ce fut principalement la direction industrielle qui fit alors le succès de celte école. Aidée par les efforts de la mairie, protégée par l'intendance, elle fut confirmée, en 1779, par lettres-patentes du roi. Ce diplôme accordait, annuellement, à l'élève couronné du premier prix au concours, un brevet de maîtrise gratuit dans un art ou métier quelconque [a].

S IV. Coutumes payenne s. — Art dramatique. — Théâtre.

L'histoire du département de l'Aube nous offre le spectacle d'une foule de pratiques et de coutumes qui remontent évidemment à une source payenne et matérialiste. Le christianisme, qui enseignait le triomphe de l'espiit sur la chair, trouva debout ces usages, que lui léguèrent les religions précédentes. L'église, la plupart du temps, les combattit; quelquefois elle les toléra. Parfois aussi, elle pactisa pour ainsi dire avec eux, et les conquérant à son profit, elle se contenta de jeter sur eux le voile de son dogme et la livrée de sa puissance. Mais jamais elle ne les vainquit totalement. Tous les ans, au i^^ mai, les gens de Ramerupt se rendaient, jusqu'au nombre de vingt, en chassant sur la route, au hameau de Sl.-Remy, dépendance de cette seigneurie. C'étaient les fous de Ramerupt; le plus fou menait la bande. Ceux de St -Remy devaient les accueillir et les recevoir gratuitement, eux, leurs chevaux et leurs chiens, leur faire dire la messe, et souffrir toutes les folies du capitaine. Ils devaient, en outre, leur fournir un bélier beau et lien cornu, qu'on ramenait en triomphe. Revenus à Ramerupt, les fous saluaient de coups de feu ou d'artifice la porte du curé, du bailli, du procureur fiscal ; puis on se rendait sur la place de la halle, et l'on dansait autour du bélier couronné de rubans. Cette cérémonie persista jusqu'à l'époque de la révolution française (&).

La procession de St.-Loup°et de son dragon, à Troyes, est

(a) Voy. Bibliogr. 288. Liasse 495, dossier ii.

(b) « Un seiftncur de Raracrup démembra de son domaine la

paroisse de Saint-Reniy, à la charffe d'une redevance qui se perçoit tous les ans. Elle consiste à livrer, le premier may, un bélier beau et bien cornu, aux habitants de Ramenip, qui ont le droit de Taller chercher Jusqu'au nombre de vingt, en cliassant en chemin; ceux de St.- Remy sont obligés de les recevoir gratuitement eux, leurs chevaux et leurs chiens, de leur faire dire la messe, de soulïrir toutes les folies du plus fou d'entr'eux, à charge par eux de se présenter à leur retour, et de saluer à coups de fusil la porte du curé de Ramerup, du bailly, du procureur fiscal, et d'aller ensuite sous la halle danser aufonr du be-

Irès-connue, et puise vraisemblablemenl à la même source son origine problématique.

A Bar-sur-Aube cl aux environs, des jeunes filles se rendent encore, à certains jours de l'année, sur lacoline deSte- Germaine, à l'endroit où la tradition porte que cette martyre fut ensevelie, dans le v« siècle. Là, elles enfouissent en terre des épingles, espérant obtenir, en retour de cette offrande et par l'intercession de la sainte, un époux selon leur gré (a). Une pratique analogue s'observe encore, dit-on, dans le même but, à la Croix-Lamolhe, près de Troyes.

L'origine et l'élymologie du village de Vendeuvre est, parmi les auteurs, un sujet de controverse (6). Des chroniques locales font, de cette ancienne petite ville, l'ouvrage de Vénus ou du dieu des Vendanges (c). Quoiqu'il en soit, il exista de très-bonne heure, dans cette localité, une confrérie de St. -Nicolas, le Bacchus du moyen-âge. Les statuts primitifs de cette confrérie, dont les lambeaux nous ont été conservés [d], témoignent de l'élément sensuel qui présida long-temps aux cérémonies de ces associations.

Tous les historiens de Troyes ont parlé de la fête des fous, de la fête des innocents et de la fête de l'âne, qui se célébraient avec la plus grande solennité à St. -Etienne et à la cathédrale. Dans beaucoup de circonstances, et aux principales fêtes du calendrier chrétien, une foule de coutumes profanes mêlaient aux austères pratiques de la liturgie sacrée, leur liturgie excentrique et burlesque. Mais laissant de côté le caractère philosophique de ces faits, nous nous bornerons à montrer en eux l'origine et le développement de l'art et des représentations dramatiques. Duhalle, Courtalon et Grosley ont consigné dans leurs ouvrages quelques notes empruntées à nos archives ecclésiastiques, sur les mystères les plus importants et les plus anciens, qui se jouaient ainsi. C'étaient le Jeu de St.-Loup, la Diablerie de la vengeance de Jésus-Christ, la Représentation des Trois Maries, et quelques autres. Une charte de 1408, donnée au nom du cardinal de Bar, qui tenait le siège de Langres, ordonne et recommande au doyen et au chapitre de St.-Maclou, de

lier orné de rubans. Les plus hupés du pays se montrent fort jaloux de perccToir cette redevance et n'oublient jamais le fol. » (Courtalon, Topof/r. hist., ms. 45 de ma Bibliogr., t. u, au mot Ramerupt.) L'auteur cite en marge de l'article pour autorités : « Camusaf, Promptunn'um ; Desguerrois, 960. Nobiliaire de Champagne. Mém. communiqués, et le Moreri. » — Ramerupt cessa d'avoir des seigneurs particuliers, au xinc siècle, époque où il passa dans la maison de Champagne, par Philippine de Champagne, épouse d'Erard de Brienne,

(a) Vie de sainte Germaine, p. Ci. {Bihl. no 179.) Voy. aussi deux feuilletons insérés dans VAube, en dates des 2 et 13 mars 1841.

(6) Voy. Bibliogr. 327.

(c) Ibid. 89.

(d) Ibid. 81.

célébrer solennellement la fêle de leur patron (a). Il leur enjoint, en conséquence, de se réunir à quelques bourgeois

f)0ur représenter, sur les places de Bar-sur-Aube, la vie et es miracles du saint, « avec diversité de costumes et personnages, » en présence du clergé et du peuple, puis de dire ensuite la messe à un autel portatif dressé sur les mêmes échafauds. Il existe encore à Troyes, parmi les archives de la maison commune, un manuscrit du xv^ siècle (6) contenant, en trois volumes ou journées, les mystères de la Création, delà Passion et de la Résurrection ûe J.-C, représentés en ville vers le milieu de celte période. J'ai transcrit, pour les publier plus tard, les passages les plus importants de cette composition, que je considère comme un monument littéraire d'une grande curiosilé.

Les progrès de l'instruction et le perfectionnement des rapports sociaux firent, peu à peu, disparaître des mœurs cette naïveté extrême qui seule pouvait comporter un pareil mélange des farces les plus grotesques aux actes les plus élevés de la vénération humaine. Alors le théâtre s'exila peu à peu de l'église, son premier berceau. L'élément satirique ou mondain, qui abonde déjà sur les tréteaux grossiers de la scène religieuse, put se déployer plus à l'aise, et recevoir un double aiguillon et de sa propre indépendance, et du goût public, chaque jour moins facile. Nous ne voyons pas, toutefois, que l'art dramatique ait créé, dans celle circonscription de la Champagne, de théâtre durable, ni même d'essais réellement locaux et périodiques. Sans parler des mystères religieux qui persistèrent jusqu'à nos jours sous une forme amoindrie, indépendamment des troupes ambulantes et sans patrie qui, de tout temps, ont promené de foire en foire leurs tentes nomades, les entrées des rois, des princes, des dignitaires et autres solennités analogues (c), étaient les seules circonstances où la comédie prit prendre quelque essor, et l'art percer l'enveloppe de celte seconde enfance.

Enfin, ce fut seulement vers le déclin du siècle dernier que l'on construisit, à Troyes, une salle de spectacle {d}.

(a) Liasse 116. B.

(b) Bibliogr. 70.

(c) En 1535, le 1er février, Eléonore; seconde femme de François I«r, Gt son entrée à Troyes.... « Et furent faites alors grandes pompes et somptuosités.... Il y avoit outre cela une bande de Maures de gens de pratique, dont l'intention étoit de divertir sa majesté par cette mascarade, qui faisoit un jrrand plaisir à voir. » (Duhalle. L 591.) — 1548. Entrée de Henri II. « ... Parmis cette milice bourgeoise étoit la plus grande partie des gens de pratique habillés en maures et le prince des sots avec ses supôts habillés en sauvages. Rien n'étoit plus agréable que de voir ces deux bandes qui marchoicnt devant lesdites compagnies bourgeoises, tant ils étoient bien accoutrés et en bon ordre. » Ibid. 392. Voy. encore le même. t. ii. Première partie, pages 287 et 288, et Grèsley, Mém. hist. t.u. p. OOO.

(rf) Liasse 471.

§ V. Ville de Troyes. Histoire politique ci civile.

L'histoire dos origines municipales de Troyes offre une nialiôre d'études d'autant plus intôressanle, que cette question est de celles que les annalistes de cette ville ont laissées à peu près intactes. Mais, pour éclairer ce problême, les archives de la préfecture ne contiennent que quelques rares documents incomplets et sans suite. J'ai consigné dans mon catalogue (a) ces bribes éparses, qui fourniraient peu de lumières et mériteraient peu d'attention si elles étaient isolées, mais qui jouent un rôle important dans la bibliographie de ce point historique, en ce qu'elles corroborent ou complètent des témoignages que l'on peut recueillir d'autre part. Je me contenterai donc ici de renvoyer à ce catalogue, me réservant de dire quelques mots sur celte question dans une dissertation spéciale (&).

C'est seulement sur les dernières époques de l'histoire municipale que les archives de ce dépôt contiennent quelques renseignements suivis et qui lui soient propres.

En 1787, le roi, pour faire face aux embarras extrêmes de l'administration, convoqua les Notables à Versailles. Les corporations les plus importantes, les principales cités du royaume, et notamment les bonnes villes, devaient en faire partie. Troyes venait récemment de renouveler la possession de ce double titre, en se faisant représenter au sacre de Reims, et en obtenant du roi des lettres qui lui confirmaient sa qualité de capitale de toute la province. Cependant elle fut omise de la liste des corps de l'état auxquels des lettrescloses avaient été adressées. Mais, sur la représentation de Téchevinage, transmise au roi par M. Rouillé d'Orfeuil, intendant de Champagne, le maire de la ville fut invité à se rendre au conseil, avec les autres notables.

On sait quel fut l'insuccès de celte tentative politique. Le maire de Troyes ne tarda pas à revenir à son poste.

Cependant le mal et l'inquiétude publics allaient toujours croissants. A Troyes, depuis un demi-siècle surtout, le commerce et l'industrie étaient frappés d'une langueur mortelle. L'anéantissement des foires de Champagne, des sinistres multipliés, des traités désastreux avec l'étranger, les fautes nombreuses, l'incurie et l'imprévoyance du règne de Louis XV, avaient amené cet état déplorable. De sourdes rumeurs agitaient les esprits. Parfois un bruit d'alarmes, venu on ne sait d'où, remontait la Seine avec les bateliers, et répandait la terreur dans les campagnes ; ou bien il éclatait tout-à-coup dans un village, sans cause connue ; la cloche s'ébranlail, et l'envoyant de tocsin en tocsin, le répandait bientôt par toute la contrée. Alors les habitants des faubourgs et de la banlieue quittaient subitement leurs cam-

(a) Liasses 481 et suivantes.

[h) Voy. ci-ajfTès, Notes et documents pour servirj etc.

pagnes et venaient, comme au temps du moyen-âge, chassant leurs troupeaux devant eux, se réfugier au sein de la ville fortifiée. Le peu de religieuses que la foi avait laissées dans les couvents, désertaient les murs inviolables de leurs clôtures fermées sur leurs pas depuis 800 ans, et accouraient cacher aussi, dans une enceinte de remparts, l'effroi qui venait les saisir jusque sous l'œil de Dieu (a).

Quelque chose de sombre et pourtant d'héro'ique, gonflait toutes les poitrines et fermentait dans toutes les têles. Les assemblées graduées de la province se formaient activement. Le goût des discussions, et une naissante sympathie pour les scènes changeantes des affaires publiques , amenaient des réunions improvisées, et se traduisaient, au sein des conseils légalement institués, en motions chaleureuses et en travaux d'une érudition enthousiaste {b). Des mots inou'is, d'un effet magique, comme ceux de patrie (c), àe citoyens, d'indépendance, circulaient débouche en bouche, éblouissant d'un secret vertige ceux à qui ils étaient adressés, et compris à peine de ceux qui les proféraient. Enfin, un excès de fougue et d'impatience débordait dans tous les rangs de la société, et chacun semblait attendre l'éclair final qui devait jaillir au milieu de cette atmosphère électrique.

Dans ces critiques circonstances, l'autorité municipale était remise, à Troyes, entre les mains de M. Huez, le même qui avait assisté à l'impuissante assemblée des notables. C'était un homme honnête, charitable et vertueux, comme Louis XVI, mais dépourvu de ces qualités énergiques qui, en des temps orageux tels que ceux-là, maîtrisent et gouvernent la foudre, et sans lesquelles la vertu elle-même n'est qu'une arme inutile, et bonne seulement à l'attirer.

Vers la fin de 1789, époque à laquelle nous sommes arrivés, l'agitation était excessive à Troyes; le malaise matériel des classes pauvres, à son comble. Des querelles avaient éclaté entre elles et la garnison, dont la présence était vue d'un œil jaloux et menaçant. Déjà plusieurs insurrections partielles s'étaient manifestées, et avaient été mal réprimées, les 8, 27 et 29 du mois d'août. Enfin, le mercredi 9 septembre 1789, un individu se plaint qu'un farinier nommé Bezançon, offre en vente du riz avarié. La populace s'assemble en tumulte, s'empare du marchand, saisit deux voitures de la marchandise, et les conduit à l'Hôlel-de- Ville. Le maire, M. Huez, qui était aussi doyen des conseillers du présidial, fixe l'audience de police à deux heures, pour juger l'affaire, et compromet, par cette hâtive équité, la gravité et les plus chères garanties de la justice. H se rend

(a) Liasse 481. Pièce J.

(b) Registre 1756.

(c) Voyez, par exoiii|ilc, les préfaces des dilTérenls ouvrages de Courlalon, curé de Sainte-Savine,ct pour un mot seulement, sa lettre au rliapifre de Saint-Pierre, Mutée paléographiqxie. Pièce 43.

au palais, bravant d'un front serein et calme les clameurs, et, déjà, les outrages de la multitude. L'affaire se juge : malheureusement, peul-êlre, les grains sont reconnus avariés, et le maire prononce lui-même la sentence qui ordonne de les brûler. Mais aussitôt des murmures éclatent et grossissent. Celte condamnation ne suffisait plus à l'appétit, dèslors sanguinaire, des factieux exaspérés depuis long-temps par le vice et le besoin, et alléchés dès le matin par des coucessions imprudentes. C'est au maire lui-même que s'adresse leur colère : A bas M. Huez! M. Truelle en place! En vain, au milieu du péril croissant, cette substitution est-elle accordée, cette dernière demande satisfaite. A mort M. Huez!! répète la foule de plus en plus tyranniqueet féroce. Fort de sa conscience et de ses vertus, le malheureux magistrat reste calme encore au milieu de l'orage. Il se réfugie dans la chambre du conseil. Alors une lutte sanglante s'engage entre ses amis et la populace. De généreux défenseurs se jettent au milieu pour le protéger. Mais la porte du conseil est enfoncée. L'infortuné maire, pris et repris par ses collègues, est traîné tumultueusement jusqu'aux degrés du palais. Là, la rage des factieux ne rencontre plus d'obstacle et ne connaît plus de bornes. L'un d'eux lui jette une corde au cou, un autre le frappe d'un couteau; un autre lui emplit la bouche de foin, lui perce les yeux; et la horde de cannibales le traîne ainsi par les rues, le plonge à la rivière, reprend son cadavre, le traîne de nouveau, et le jette enfin au petit cimetière Saint-Jean. Puis, passant du meurtre au pillage, elle se rend dans la rue du Bourg-Neuf, et dévaste de fond en comble sa maison. Celle de messieurs Guyot, notaire, Cadot, lieutenant de la maréchaussée, Fadate de Saint-George, commandant militaire, subissent le même sort. Tous ces crimes se succèdent au milieu de la consternation générale, de l'inaction des troupes et de l'impunité. Enfin, sur le soir, vaincus par l'ivresse du sang répandu et du vin volé dans les caves, bien plus que par les tardifs et timides efforts de la milice, les bourreaux s'arrêtent de lassitude, et sont conduits dans les prisons de la ville, d'où la garde elle-même ne tarde pas à les délivrer (a)!

Tel fut, à Troyes, le sanglant début de ce grand drame qui allait avoir la France entière pour théâtre. Ici s'ouvre l'exorde d'une nouvelle et éloquente histoire, mais dont les faits ont frappé les yeux de nos pères, dont les cris retentissent encore à leurs oreilles et jusque dans leur cœur, et dont les témoins sont peut-être encore trop nombreux pour qu'elle puisse avoir déjà ses écrivains et ses juges. Pour moi, ma tâche est accomplie, et je dois déposer ici la plume. J'ai l'honneur d'être avec respect,

Monsieur le Ministre,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Troyes, mai 1841.

(a) Voy. pour l'ensemble du récit qui précède, Liasies 481-7.

NOTICE sur tes Archives de la principauté de Poxt-sur-Seine, contenues dans le dépôt de la préfecture de l'Aube (a).

L'ancienne seigneurie de Pont, Pont-sur-Seine, Pont-le-Roi, et selon l'élymoiog-ie, Ponls-sur-Seine {Pontes ad scquanain]^ est située à 5 myriamètres de Troyes, dans l'arrondissement de Nogent. Lors de la réunion de la Champagne à la couronne, elle passa, comme héritage des comtes, dans le domaine royal. En 1404, Charles VI l'aliéna en faveur de Charles, roi de Navarre, tout en se réservant les droits royaux [b). Rentré en possession de cet apanage, Louis XIII le conféra, en 1629, à la princesse douairière de Bourbon- Conli. Cette dernière le vendit presque aussitôt à M. Bou- Ihilier de Chavigny, sur-intendant des finances pendant le ministère du cardinal de Richelieu, et de la même maison qui a fourni deux évêques au siège de Troyes. Sa terre, érigée en marquisat, resta dans cette famille jusqu'à Claude-

(a) A la suite des lettres qui précédent, nous insérons ici une notice succincte sur les archives de l'ancien ctiâleau de Pont, qui flgure parmi les seigneuries, au tableau général des fonds (voyez ci-dessus, page 80) compris dans notre dépôt. Ces arctiives sont encore trèsconsidérables. Ecrites pour la plus grande partie en langues étrangères, occupant un vaste espace dans les greniers oii elles ont été longtemps reléguées, elles ont eu à souffrir plus qu'aucun autre lot, des déprédations et de l'incurie que j'ai précédemment signalées. Malgré ces mutilations, les seules liasses que renferme ce fonds, emplissent encore près de 200 cartons d'un grand format, où nous les avons recueillies. Une partie de ces documents est écrite en français; une autre l'est en latin ; une troisième, en italien ; une quatrième, en allemand, et enfin le reste en polonais. Mon ignorance complète de cette dernière langue, et le désir, ainsi que l'obligation, de laisser cette tâche à des mains plus capables, joints à des considérations de temps, ont dû me faire renoncer à coordonner, comme elle devrait l'être, cette division des archives historiques de la préfecture. J'aurai même souvent recours, pour le peu que je vais en dire, aux lumières de mon savant ami, M. J.-L-Corvinus lastrebski, qui a bien voulu me livrer à discrétion les notes qui forment les principaux éléments de cette rapide revue. Je m'empresse de payer cette dette à son obligeance, et de lui rapporter, comme à leur véritable auteur, tous les renseignements utiles que cette notice peut offrir. M. lastrebski, qui déjà s'est acquis parmi les philologues un rang distingué par ses travaux d'érudition dans la paléographie slave, est peut-être le seul homme en France qui fût en état de rendre compte de ces archives. Je dépose ici le vœu que forment sans doute avec moi tous les juges éclairés de cette question, de voir l'administration compléter le service qu'elle a rendu au public, ainsi qu'à elle-même, en ordonnant, aussitôt «pie le lui permettront ses besoins et ses ressources, le classement définitif de cette dernière et importante fraction des archives historiques du département de l'Aube. J'ajouterai sans crainte que les précédents travaux de M. lastrebski le recommandent naturellement au choix de l'aulorité compétente, et que l'on ne saurait remettre en meilleure main cette mission difficile.

{b) Voy. registre n» 1788.

Louis de Cbavigny, marquis de Ponts, qui mourut en 1776. C'est de là qu'elle passa au prince Ferdinand de Kolian, archevêque de Bordeaux, puis enfin au prince Xavier de Saxe (a).

Celte brève exposition divise l'histoire du château de Pont en 3 périodes, qui correspondent à 3 classes distinctes d'archives.

Celles qu'a laissées la domination souveraine des comtes et des rois, paraissent peu considérables et peu importantes à l'égard de l'histoire narrative. D'après une inspection trèsrapide, elles m'ont semblé se composer en grande partie de transactions, d'actes d'administration ou de procédure, ou enfin de titres de propriété, qui n'intéressent, au premier chef, que les délenteurs actuels du fonds et de ses anciennes dépendances.

La seconde période est celle pendant laquelle cette résidence, avec le titre de marquisat, fut possédée par des particuliers, et presque exclusivement par la maison de Chavigny. Cette période paraît avoir laissé moins de traces encore que la première.

Enfin, le corps principal du lot qui nous est resté, consiste en papiers domestiques ou autres ayant appartenu au prince Xavier de Saxe, qui, le dernier, posséda ce beau domaine, avant la révolution française.

Quelques renseignements biographiques sur ce personnage, ne seront donc pas déplacés en ce lieu, et nous conduiront à une analyse superficielle des documents en question.

François Xavier de Saxe, appelé communément le prince Xavier'ou le comte de Luzace, était, dit M. lastrebski, fils puiné de Frédéric-Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. Sa sœur, Marie-Josèphe de Saxe, née à Dresde en 1731, épousa en 1747 Louis, Dauphin de France, mort en 1765, et le prince devint ainsi oncle maternel de Louis XVI. Quoique placé par sa naissance au rang le plus élevé et pour ainsi dire au milieu des trônes, une destinée singulière voulut qu'il restât au bas de leurs degrés sans pouvoir les franchir, et que sa vie s'écoulât dans une sorte d'obscurité et de perpétuelle impuissance. Prince royal de Pologne, la couronne de ce royaume lui semblait dévolue; mais la constitution alors en Vigueur, ne reconnaissait point, comme on sait, le fils du roi pour l'héritier légitime de son titre. Electeur de Saxe par le droit héréditaire, il vit monter sur ce trône son frère aîné, et après lui, le fils de ce frère. Enfin, beau-fils par alliance du roi de France Louis XV, frère adoré d'une princesse influente (la Dauphinc), aucune de ces ressources ne suffît à faire réussir ses vues d'ambition et do fortune.

Le principe électif qui régissait la transmission de la cou-

(o) Courtalon, Topogr. hist. t. m. p. 252.

ronne de Pologne suscitait au comte de Luzace de redoutables compétiteurs. Pour ajouter à ses chances de succès un motif de préférence que le titre de sa naissance ne suffisait point à lui donner, il résolut de se distinguer dans la carrière des armes. La guerre de sept ans ouvrait un vaste champ à ce désir. Le prince de Saxe y prit part, avec un cortège imposant d'aides de camp, de chevaux et d'équipages. Il fit ainsi ses premières armes vers 1759, sous les ordres du général Uaun, qui commandait l'armée Saxonne de concert avec le maréchal Victor-François de Broglie, général en chef d'un corps d'auxiliaires français. Après la bataille de Minden, le prince revint à Varsovie, espérant qu'il avait assez fait pour sa gloire et pour s'acquérir le suffrage des électeurs. Mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il n'en était point ainsi, et que, pour assurer le triomphe de ses prétentions, il ne lui serait point inutile de recourir à d'autres ressources. Ces ressources, le prince les chercha dans l'intervention de la diplomatie étrangère. La dauphine sa sœur lui fournissait pour ainsi dire un appui dans le cabinet même de Versailles. Xavier de Saxe entretenait d'ailleurs, auprès de cette cour comme auprès des autres gouvernements de l'Europe, de nombreuses et actives intelligences. Sur ces entrefaites, l'élecleur de Saxe, son frère, vint à mourir, laissant un fils mineur, héritier de la couronne électorale. Le prince fut appelé avec sa belle-sœur, Maria-Autonia, électrice douairière, à faire partie de la régence de l'éleclorat au nom de son pupille.

La mort d'Auguste III, son père, survenue presque en même temps, vint réveiller ses projets sur la couronne de Pologne. Le comte de Luzace renouvela ses instances auprès de la cour de France, pour obtenir de sa part, auprès de la diète et des électeurs, une recommandation énergique. Mais la politique louvoyante et incertaine du duc de Choiseul, alors premier ministre de Louis XV, ne lui permit pas de réaliser en faveur du prétendant, les bonnes grâces que le roi lui-même portait à son parent. L'un de ses nombreux rivaux, Stanislas Poniatowski, puissamment soutenu par l'influence de la célèbre czarine moscovite, finit par l'emporter, et monta sur le trône de Pologne.

Ainsi frustré du double butqu'il semblait devoiratteindre, le prince Xavier chercha d'un autre côté ce qu'il appelait un établissement convenable. Il avait jeté les yeux sur la grandemaîtrise de l'ordre Teulonique, Mais là encore de graves difficultés devaient lui faire obstacle. La loi canonique, dit encore M. lastrebski, imposait aux religieux trois obligations essentielles : Castitatem. paupertatem et obedientiam. Sans ces conditions point de moine 1 Cependant, chez les moines-militaires Teutoniques, ces deux dernières paraissent avoir été, surtout chez les grands-maîtres modernes, exigées avec plus d'indulgence, ou remplies avec moins de rigueur. Car ces véritables Crésus monastiques, si l'on peut s'exprimer ainsi, tenaient cour, menaient vie royale, et n'o-

béissaient d'ailleurs à personne, pas mùineau pape, leur chef suprême. En effet, sur ces deux points, le prince n'essuya aucune critique de la part du haut chapitre de Margenlheim. Mais il trouva des juges beaucoup plus sévères sur le premier castitalrm). Le comte de Luzace, dont le cœur n'avait jamais élé engagé, du moins par les liens sacramentels du mariage, ne comprenait rien à ces étranges susceptibilités. Il représenta au chapitre l'élat avéré de cclibat dans lequel il vivait, ne pensant pas, disait-il, qu'une vertu plus profonde que la sienne fût indispensable aux fonctions de grand-maître, et protestant qu'il apporterait à les remplir une chasteté non moins grande que celle de ses plus illustres prédécesseurs. Mais le chapitre fut sourd à ces assurances, et n'en répéta pas moins au candidat, d'une Voix inexorable : Castitatem ! Eu vain le prince Xavier s'adressa-t-il directement au saint-père pour résoudre ce point de conscience et pour concilier avec sa future suprématie religieuse, ua genre de vie qui ne blessait point ses propres scrupules (a). Ces efforts furent inutiles elle comte de Luzace dut reculer encore en présence d'une nouvelle déconvenue.

Fatigué de tant de déceptions etde tentatives inutiles, c'est alors que le prince Xavier abandonna l'Allemagne et vint se fixer en France. Etranger sur ce nouveau théâtre et comme isolé, l'existence de l'exilé, malgré l'accueil brillant que lui fit la cour de Versailles, fut d'abord assez triste. Il ne fallut rien moins que la tendre sollicitude de la dauphine pour rendre plus souriante au prince l'hospitalité qui l'attendait. D'abord elle lui fit obtenir une compagnie des gardes, puis joignant au produit des apanages qu'il avait conservés en Pologne, le secours de sa propre cassette, elle vint en aide à celui qu'elle appelait son cher Jean-sans- Tcrrr, pour l'acquisition du domaine de Chaumot et delà seigneurie de Pont-sur-Seine.

C est là que le prince se relira au milieu de toutes les jouissances du bien être et du luxe intérieurs, accompagné de sa femme, primitivement comtesse S***, italienne d'une grande beauté, qui, jadis, avait été précisément le principal objet des négociations, que nous avons dites, auprès du «aintpère, et la barrière élevée par la susceptibilité des électeurs entre le prince et la grande-maîtrise. De cette union, légitimée pcr siibsequens matrimonium, naquirent trois filles, dont l'une devint abbesse d'un couvent français, et dont les deux autres s'allièrent en mariage à deux familles des plus distinguées de France et d'Italie.

(a) J'ai lu clans une pièce informe, qui paraît être une minute fout à fait privée et conçue en français, les instructions que le prince adressait, pour traiter cette négociation, à son a^ent auprès de la cour de Rome. Si cette pièce est authentique et sérieuse, elle prouverait que le prince Xavier apportait dans cette question, et qu'il montra dans toute c«lte atîaire une candeur et une sincérité toutes germaniques. — Cette pièee n'appartient plus au dépôt de la préfecture de l'Aube.

Dès la première reconstruction qui date des Chavigny, cette résidence avait été l'objet d'un soin particulier et d'une grande magnificence. Le Muet en fut, dit-on, l'architecte, et Courtalon, qui entre à ce sujet dans quelques détails auxquels nous devons renvoyer le lecteur, déclare (en 1783) « qu'il faudroit un volume pour en faire une description détaillée [a). » Toutefois, de Louis XIII à Louis XV, les révolutions de la mode avaient apporté bien du changement en matière d'architecture, et le prince trouva probablement son manoir de Pont un peu gothique; car il y ordonna des modifications considérables. Quoiqu'il en soit, rien ne fut épargné pour en faire ce qu'il devint, c'est-à-dire un des plus élégants châteaux de plaisance conçus et distribués pour le goût de cette époque.

Outre les objets d'art, peintures, sculptures, etc., les collections de curiosités, de livres, et autres (parmi lesquelles figuraient nos archives), indépendamment des embellissements et des décorations de toute espèce, la maison du prince fut montée et entretenue avec une largeur et une libéralité remarquables. Ces mêmes archives, qui descendent à cet égard dans les détails les plus particuliers, présenteraient donc, ne fût-ce qu'à ce seul titre, un véritable intérêt historique, en nous retraçant, dans un cadre notable, une de ces grandes existences privées dont les exemples ont aujourd'hui disparu de nos mœurs.

Mais ce n'est pas là, il s'en faut, que se borne leur importance. LeprinceXavier, avons-nous dit, entretenait des correspondances diplomatiques avec tous les cabinets de l'Europe. Il avait encore dans chaque capitale des agents particuliers, qui lui transmettaient de la manière la plus confidentielle, sur la marche des affaires publiques, tous les renseignements qui pouvaientl'intéresser. Ainsi, les généraux de Martange et deFontenay, le chambellan Bralkowski, le colonel Seyffert,le conseiller d'ambassade Essenius, etc., etc., l'initiaient aux détails les plus ténus des événements et des plus mincesinirigues politiques qu'ils découvraient à Paris, à Versailles, à Madrid, à Rome, à Varsovie, à Berlin, à Vienne, à St.-Petersbourg! Allié par le sang à la plupart des familles régnantes, il entretenait lui-même un commerce de lettres suivi avec les princes nombreux de sa famille, depuis le roi de Pologne, son père, jusqu'à celui d'Espagne, qui avait épousé une de ses sœurs. S'il n'acquit pas, par ses propres talents ni par de hauts faits d'armes, une grande réputation militaire, du moins le rôle qu'il joua personnellement dans les guerres d'Allemagne, et la haute position qu'il occupait dans ces conflits parmi les personnages intéressés, le mirent à même de recueillir sur toutes les opérations de ces campagnes et sur les événements qui s'y rattachent, des matériaux authentiques et des plus précieux pour en écrire l'histoire.

(a) Topogr, hist. l. ni. p. 2S2.

On trouve en effet dans ce dépôt des documents de toute espèce, produit des circonstances que nous venons d'exposer. J'en citerai quelques-uns, que le caprice du hasard, bien plus qu'une recherche méthodique, a portés à ma connaissance, soit par le canal de M. lastrebski, soit par mes propres yeux.

Et d'abord, la correspondance de la Dauphine avec son frère, dont quelques cartons m'ont passé par les mains, offre une lecture des plus agréables et des plus intéressantes. Elle se compose de billets presque quotidiens et tout - àfait intimes, qui reflètent, sous un jour piquant, la biographie du frère et de la sœur. Dans cette correspondance se déploient avec le charme de l'improvisation et du secret épistolaire , toutes les fantaisies d'une intelligence noble et cultivée. L'on y rencontre aussi, dans mainte page touchante , les épanchements d'une âme sensible et d'une tendresse tantôt mélancolique, tantôt délicate et enjouée. Les affaires politiques de France occupent dans ces papiers une certaine place, et je me rappelle avoir vu, entre autres, un mémoire adressé à la princesse sur les embarras que suscitait, à l'autorité royale, l'importance croissante de l'opposition des parlements. L'auteur anonyme de ce mémoire y signale du moins la gravité de la sittiation, et pronostique, avec cette lucidité que donne souvent la peur, même aux moins clairvoyants, les développements futurs de cette. crise menaçante. Du reste, pour la question d'autorité judiciaire, l'emploi des lits de justice et la revendication énergique de la juridiction souveraine du roi; pour les autres embarras, une convocation de notables : tels sont les remèdes auxquels conclut cet homme d'état.

Un lot considérable de dépêches écrites en chiffres, puis traduites dans l'interligne, adressées par les généraux de Marlange et de Fonlenay, et annotées d'apostilles diverses, renferment des détails multipliés sur les affaires et les intrigues politiques de France, notamment pendant la faveur de M'i'e de Pompadour. Des liasses énormes de dossiers se rapportent à l'administration del'électorat deSaxe, et d'autres aux affaires de Pologne. Nous citerons parmi ces dernières le matuiscrit du protocole des conférences tenues à Varsovie, en 17G9, entre les délégués du roi Stanislas Poniatowski et les ambassadeurs étrangers {a), des correspondances relatives à cette élection it)),et autres documents concernant les opérations des diètes législatives de Pologne. Trois gros volumes in-f» contiennent des Mémoires sur la guerre de sept ans, etc., etc. Tels sont en abrégé les seuls et principaux échantillons qu'une connaissance toute fortuite nous permette de signaler.

Lorsqu'éclata 1790, le prince Xavier s'enfuit avec une

(a-h) M. Iastrel»ski possèdo des copies de ces documents, qu'il a levées sur les orignaux, et qu'il a déjà mises en œuvre dans ses publications.

telle précipitation, qu'il prit à peine le temps d'emporter sa cassette et ses bijoux les plus précieux. Il partit donc laissant à l'abandon sa somptueuse demeure. Toutes les richesses mobilières qu'elle contenait furent vendues à l'enchère, au nom de l'état, et dispersées. Mais l'immeuble et les papiers furent conservés comme propriétés de l'état. Plus tard Napoléon fit don à M^^ Laetitia de cette résidence. Mais en 1814 , lors de l'invasion des étrangers , cette circonstance fut une recommandation fatale pour le château, qui fut ainsi désigné d'une manière toute spéciale à la rage de ces barbares. Il fut en effet pillé et brûlé par les cosaques, qui n'y laissèrent que des ruines. C'est sur ces ruines que le célèbre Casimir Perrier fit construire la résidence actuelle, laquelle est aujourd'hui la propriété de M. Paul Perrier, l'un des fils de ce premier ministre. Quant aux papiers, transportés d'abord au district, ils le furent ensuite à Troyes, lors de la création des préfectures. Depuis cette époque ils sont restés, jusqu'à mon arrivée, dans un état de désordre et de confusion croissants; et s'ils ont subi jusqu'à ce jour quelque contact intéressé, il y a tout lieu de dire, en général, que ces attouchements n'étaient rien moins que littéraires.

Il est donc vraisemblable que celte mine considérable est demeurée inconnue aux auteurs qui depuis un demi-siècle ont traité de l'histoire militaire de la France et de ses relations internationales avec l'Europe sous Louis XV, et que les trésors qu'elle contient ont tout le mérite de documents authentiques et inédits. Celte considération se joint de tout son poids aux autres raisons d'ordre et d'utilité publique, qui réclament le classement final de ces papiers importants, et nous terminons en dénonçant de nouveau l'urgence de cette nécessité aux arbitres de la question.

Page 1