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CHAPITRE II

BISSERTATIOIVS.

JDisset^taiioÈ». prentièi'e*

JOYEUX AVÈXEMEIVT DES ÉVÊQLES DE TROYES. — LIT DU PRÉLAT. — PALEFROI DE L'ABRESSE.

Ce ne fut pas seulement pour les esclaves que l'évangile, code rédempteur de la liberté et de la dignité humaine, fut un arrêt de réhabilitation. Le même bienfait s'adressa également aux femmes; et pour en mesurer l'étendue, il suffit

de comparer l'état civil et social de ces dernières, dans la chrétienlé, tel que le leur Qt le moyen-âge, avec celui de leurs semblables, dans le reste du monde ou dans l'antiquité.

Toutefois, quelque fût le rang élevé que le christianisme accordait aux femmes, quelque soit l'avancement auquel il leur permît d'atteindre, il ne laissa pas de prescrire à ce progrès des limites sacramentelles et précises. Fidèle à la doctrine de l'ancien ainsi que du nouveau testament, et d'accord sur ce point avec la grande généralité des lois civiles, l'église consacra en faveur de l'homme l'inégalité des deux sexes. Rien de plus constant, à cet égard, rien de plus clair et de plus formel dans leur texte, que la jurisprudence et les décisions religieuses. Souvent même le langage qu'elles emploient devient dur à force de simplicité, et la prescription revêt la forme de l'anathême.

Le point capital qui, aux yeux de l'église, établissait entre les hommes et les femmes une ligne de démarcation profonde, c'était l'incapacité de celles-ci à remplir le ministère du sacerdoce. Ainsi, le moyen-âge, il est vrai, eut ses diaconesses, ses prêtresses, voire ses évêquesses. De même aussi, en des temps postérieurs et dans un tout autre ordre de hiérarchie, on vit des présidentes, des maréchales et des ambassadrices. Mais en l'un (comme en l'autre) de ces deux termes de comparaison, les premières dénominations que nous avons rappelées n'exprimaient quedes titres purement honorifiques, sans conférer le moins du monde, en réalité, à celles qui en étaient revêtues, le caractère sacré du ministère qu'elles désignent. Peut-être trouverait-on à grande peine aux premiers âges de la foi, et au degré subalterne du diaconat, quelques rares exemples d'actes sacerdotaux exercés par des femmes. Mais ces faits , qu'expliquent suffisamment d'ailleurs les besoins d'une propagation naissante, et l'imperfection d'une discipline encore à l'état d'ébauche, disparaissent devant la pratique constante, et pour ainsi dire devant l'éclatante protestation de tous les siècles suivants. L'autorité des canons apostoliques et celle des conciles, condamnent et prohibent énergiquement jusqu'aux essais, jusqu'aux simulacres de pareils attentats au privilège essentiellement masculin de la prêtrise. « Assurément, dit un ancien docteur, les lois ecclésiastiques disposent expressément qu'aucune femme n'ait la présomption d'approcher de l'autel, ou qu'elle n'ose servir le prêtre, ou bien s'arrêter ou

encore s'asseoir entre les limites du sanctuaire Tel est

le vœu des saints canons : que les femmes consacrées à Dieu, c'est-à-dire les religieuses, ne touchent ni aux vases sacrés, ni aux linges corporaux de l'autel (a). Enfin, l'ancien con-

(a) Olivier Maillard, dan^ ud leltre adressée au couvent de Foissy, se félicite d'avoir nbfenu, en faveur des religieuses de ce prieuré, des privilèges signalés. L'un de ces privilèges consiste en ce que les religieuses pourront blanchir les linges de l'autel, sans les profaner par leur contact. Voy. ci-dessua lettre cinquième, page a88, et liasse 446.

cile de Nantes, invoquant l'autorité de l'apôtre [a], rappelle qu'il est honteux à une femme de faire usage de la parole à l'église [b). » Nous pourrions multiplier à l'infini des citations analogues.

Ces préliminaires nous ont paru opportuns pour présenter sous un jour véritable, el pour faire apprécier à son jiigle degré d'intérêt et de curiosité, la singulière particularité de mœurs que nous allons maintenant exposer.

Au moyen-âge, lorsque l'évêque deTroyes venait prendre possession de son siège, il était d'usage que la veille de cette solennité, il se rendît en pompe, mais \êlu seulement d'un camail et monté sur une mule ou un palefroi, à l'abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains, antique monastère de femmes, jadis situé à l'une des portes et en dehors de la ville (c). Arrivé au pourpris de l'abbaye, c'est-à dire dès qu'il avait touché la terre qui en formait le domaine, il rencontrait î'abbesse qui se présentait au-devant de lui pour le recevoir, assistée de toutes ses religieuses : aussitôt, le prélat descendait de sa monture; un sergent de l'abbaye la saisissait par la bride, la conduisait toute sellée dans l'écurie abbatiale, et le palefroi y restait pour toujours comme propriété de I'abbesse. Cela fait, cette dernière prenait le prélat par la main; et, suivie de tout le peuple, elle l'introduisait dans son monastère. Là, l'évêque entrait au chapitre, s'agenouillait, récitait une prière que I'abbesse lui indiquait; puis, après avoir dépouillé son camail, il recevait de ses mains une chappe somptueuse; elle lui donnait une crosse, lui ceignait la tête d'une mitre, et lui présentant le texte des Evangiles [d], elle lui faisait prêter à haute voix, puis transmettre par écrit le serment dont voici la teneur :

« Moi, tel, évêque deTroyes, je jure d'observer les droits, » franchises, libertés et privilèges de ce monastère de Notre- » Dame-aux-Nonnains. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et ces » saints Evangiles. » L'évêque alors se relevait et donnait au peuple sa bénédiction. Après cette cérémonie, I'abbesse lui ôtait ses ornements épiscopaux, et le reste de l'assemblée s'étant retiré, elle le conduisait à un appartement préparé pour le recevoir, où il devait prendre son gîte. L'évêque y passait la nuit, et le lit sur lequel il avait couché lui appartenait tout garni.

(a) S. Paul à Timoltuie, I.

(6) <i Profectô Icgcs ecciesiaslica: di^tticiè staluunl ut niilla Cae-

mina ad altare accedere pr.Tsninal, aul presbytero aiideat ministrare, aut slaie, vel sedere iiil'rà cancellos. § Vit. — Cap. InUibcndum de cohabit. cleric. et mulieriim ; lib. 't. lit. 2. Idem t^anciont c. 25. dist. 25, ut sacr.itx deo fa;min;c, vel muaaclix, sacra vasa vel pallas non contingant. »

Item a Conciliiitn vctiis Nannelense, c. 19, apostoli aulhoritate ad-

dnctâ, qui lurpe esse niuiieri decet iu eccle.«i.1 loqui...., etc. » Disserlatiuncula, etc., par André du Saussay, page 8. (L. 384.)

(f) Cette localité se trouve à présent comprise inirà muros,

[d) Voy, ci-apics Dissertation sur le (c<r.te des évangiles.

Le lendemain, quatre seigneurs, vassaux de l évùque, ol iioniujés pour tcUc raison les quatre barons de la cro.s.sc, venaient lever le prélal, accompagnés d'un corléjje encore nlus nombreux que celui de la veille, el le portaient sur leurs épaules jusqu'à la cathédrale, où s'accomplissaient les autres cérémonies de la prise de possession (a).

Tel était le formulaire de ce cérémonial, où l'on retrouve toute l'apparence et tous les caractères d'une investiture donnée par une femme, par l'abbesse de Nolre-Dame-aux- Nonnains, à son propre évêque. Cette abbaye elle même ne l'interpréta jamais autrement. Les archives qu'elle nous a laissées prouvent en effet qu'elle déniait à l'évoque le droit ûe procuration et de i'«si<e exercé parles prélats dans tous les diocèses, prétendant, quant à elle, na relever que du Saint-Siège, el qu'elle invoq jait pour preuve de sa franchise, et même de sâ prééminence (b), la cérémonie que nous venons de rapporter.

il est donc curieux de chercher à découvrir la signification réelle de ces étranges formalités, en remontant à leur origine, et en étudiant leur symbolisme.

Les historiens imprimés deTroyes, Desguerrois, Camusat, Courtalou et Grosley, nous ont laissé sur cette question des renseignements d'autant plus précieux qu'ils sont plus rares. Les trois premiers se sont à-peu-près bornés à consigner les faits. Le quatrième, dans son savant mémoire, qui constitue l'une des meilleures parties de son livre, s'est principalement préoccupé du côté le moins obscur, et, selon nous, le moins curieux du problême; je veux parler des honneurs rendus par les barons.

En ce qui touche l'autre partie, c'est-à-dire le privilège

f)ropre de l'abbesse, je ne sache aucun traité qui nous ait aissé^ l'explication de cette bizarre énigme. Les archives mêmes du monastère, mutilées par des causes nombreuses de destruction, ne fournissent à ce sujet que des témoignages incertains ou contradictoires (c).

(a) Voy. liasse 4» dossiers m, iv, vi. Liasses 385 et 384. Voy. aussi Camusat; Prompt., f" 255. Procès-verbal des Cérémonies, etc.

{b) Vers la fin du xviic siècle, une nouvelle instance s'était ouverte entre l'évêque et l'abbaye, sur la question de savoir si cette dernière devait être soumise à la Visitation du p;élat. Dans nn mémoire pour avoir avis, le» religieuses exposent les niotifs qui les anluiisent à soutenir la négative. « .... La première, disent-elle, est que i'abaie est la seule en France qui a ce droit et celé prééminance sur j'eve-sque que, à son advénement à l'épiscopat, il ne peut rstre iiitionîsé ni Caiie les fonctions épiscopales sans avoir fait préalablement eiilrée publicque dans I'abaie, avoir preste seriiicnl à labe(.se sur les t^ai^ctcg Evangiles, de garder le» droicts, libertés, franchises, immunités, exemptions et privilèges de la dicte abaie et rerue de l'abesse ou de son député la mitre et la crosse qui emportent une investiture et marquent une espèce de supériorité en la personne de l'abbesse in ipsoactii. » (L. 384. Sans date. Fin du xvue.)

(c) Nous distinguerons toutefois parmi ces témoignages la disserta-

Quant aux auteurs qui sont restés manuscrits, je me suis attaché, dans le cours de mes recherches bibliographiques, à recueillir les différentes opinions qu'ils ont émises à cette occasion, et à découvrir, s'il se pouvait, une solution satisfaisante. Mais je n'ai pas été plus heureux de ce côté. Les témoignages de ces auteurs peuvent en effet se résumer en deux classes. Les uns, à l'exemple d'André du Saussay, gens d'église pour la plupart, n'ont envisagé la question qu'à travers le prisme de leur partiale orthodoxie. Les efforts de leur critique ont eu pour but de combattre et de flétrir les faits, mais non de les expliquer et d'en rendre compte. Les autres, à la tête de^jqnels il faut citer Duhalle, se sont contentés d'accueillir et de reproduire sans critique les fables absurdes que la tradition avait accumulées sur ce sujet. Voici par exemple comment ce dernier historien s'exprime à cet égard dans le chapitre où il traite de N.-D. aux-Nonnains :

« La tradition du pays, dit-il, veut que cette abbaye a été établie du temps des Romains par des vestales qui étoient en cette ville, qui avoient un temple où elles gardoient le feu sacré, qu'elles étoient en grand nombre et qu'elles avoient à leur tète une princesse du sang royal (a), qui avoil en ladite ville trois châteaux séparés ; que quand St. -Pierre envoya son disciple St.-Savinien en ce pays pour y établir la foy, ces dames furent les premières à recevoir l'évangile ; que cette princesse donna un de ses châteaux pour y faire Tévèché, le second à la vicomte et l'hôtel-de-ville ^6 , et quant au troisième, elle se le réserva avec un grand terrain sur lequel étoient bâties toutes les maisons de ces dames, qui étoient tout autour de leur temple, qu'elles dédièrent à Dieu sous l'invocation de Notre-Dame, la bienheureuse

tîon, 1642, que nous avons déjà mentionnée plu.^ieurs fois. (Liasse 584.) — L'auteur y conclut simplement en droit contre 1rs prétentions des religieuses; mais cette conclusion, qui ne détruit pas les /)/<V5 antérieurs, ne les explique pas non plus, selon nous, d'une manière complètement satisfaisante. Quoiqu'il en soit, ce mémoire est écrit avec une lucidité rare, une érudition remarquable, et jette quelque jour sur le problème à résoudre. Je me propose de le publier ci-après dans mes textes.

(a) Quoique l'on doive penser de cette tradition, il est constant que dès le XTi^^ siècle on en trouve la trace, à quelques variantes près, parmi les actes mêmes du monastèie. Ainsi, dans un mémoire en date de i55o et produit eu justice, les religieuses, refusant de se soumettre au droit de Visitation que l'évèque prétendait exercer sur elles, lui opposent, comme argument péremptuire, que l'abbaye étant plus ancienne que l'èvêché de Troyes lui-même, elle ne saurait en relevj-r à aucun égard. Ce mémoire contient entr'autres l'item suivant : • Item laquelle église et abbaye, qui est de fundalinn royal, a este exliigée et fondée long temps paravant que leglise cathédral ne levescbie dudit Troyes. ■ L. 385. A sa date.

(/() Il paraît en effet qu'à «me certaine époque la galerie du Bcufroy, située prés de la tour de la Vicomte, servait de lieu de reunion pour les assemblées municipales. (Voy. ci-dessus, L. 101. E.) Je me borne ici à cette courte remarque au sujet de ce passage, qui trouvera plus tard son commentaire. (Voy. plus loin, Notes et documents sur les origmes municipales de Troyes.)

vierge Marie, merc de noire Scinrncur Jésus-Christ, ce qui tire sa preuve par les armes des trois châteaux que l'on voit encore aujourd'hui dans cet abbaye (a).

« ... L'ijbbesse avoit l'investiture des évesques de cette ville, ayant donne la place pour faire l'évesché, comme cela se voit écrit dans une grande quantité d'auteurs (6). Les grands et honorifiques droits qu'elles avoient à l'entrée des évesques, qu'elles avoient exigés, et qui leur furent accordées, en font foy. Ce qui faisoit que cette abbaye dépendoit immédiatement du S. Siège apostolique, comme on le voit par des bulles de plusieurs papes, qui sont encore aujourd'hui en la possession de cette maison, qui les maintcnoient dans leurs droits et prérogatives de cette investiture, et dans la nomination aux premières et plus anciennes cures de la dite ville, scavoir St. -Jacques et St. -Jean, et depuis à celles de St.-l'antaléon et St. -Nicolas, ayant été érigées en cures, de succursales qu'elles étoient de ladite église St. -Jean (c). »

Il serait naïf, comme on le voit, de prendre au sérieux,

(a) Les archives de N.-D.-aux-Nonnaios nous donnent la solution de ce préjugé puérile, dont Duhalie se fait ici l'écho. Ces trois châteaux d'armoiries qui sont peut-être l'unique fondement de la légende des trois cliàt<"aux originaires de la ville (on a voulu la justifier aussi par le nom de Troyes], ces trois châteaus ne sont autres que le blason de Marie de Monlier, abbesse de ]\'.-D.-aui-Nonnains, qui portait en effet d'azur à trois tours d'argent et qui les avait fait sculpter en plusieurs endroits de son abbaye. Dans un procès-verbal de visite faite par l'évêque au monastère, en iSai, le prélat recueille les doléances de chaque religieuse. L'une d'elles, en parlant de l'abbesse (Marie de Montier),se plaint • quod est .nluiis ciiriosa circà appositionem armoruni suorum in edificiis et operagiis que fieri facit. » II s'agit ici de constructions intérieures et attenantes à l'abbaye. (L.583,à sa date. Voy. ci-dessus lettre cinquième, page 296.) — Entr'autres auteurs qui passent cependant pour «ërieui, Baugier a répété, dans ses Mémoires historiques, une des variantes de cette ridicule assertion. • Le nom de Troyes, dit-il, est en latin Ti icassium ou Treces, comme qui diroit très arces, trois Châteaux; et en effet, on y voit aujourd'huy les restes de ces trois châteaux dont le plus considérable subsiste encore en partie, et il ne reste presque que les ruines des deux auties, etc. » {Mém. hist., tic, tome ler, page 240.) Indépendamment du double barbarisme que commet ici Baugit-r, et qui lui est personnel, il est encore à lemarquer qu'il ne se trouve pas même d'accord avec la leçon la plus vulgaire de cette tradition sur la désignation de ces trois châteaux. — Voy. aussi Camusat, Prompt., Âvantpropos, De diverse noniinis Trecensis urbis scripturà, etc.

(6) Cette quantité d'auteurs, alléguée par Duhalie, pourrait bien se borner en définitive à l'auteur d'un obscur et crédule mémoire compris dans le manuscrit 65 de notre Bibliographie, et qui s'expiime en ces termes :

( On prétend qu'ayant donné, comme on vient de le dire, la

place, pour faire l'éveché, elles (les religieuses) demandèrent au Roy un evêque. Les grands et honorifiques droits qu'elles avoient à l'entrée des évêques et qu'elles avoient exigés, et qui leur furent accordés, en font foy. L'abbesse avoit l'investiture des évêques, etc. 0 — [Hemarques sur les antiquités de la ville de Troyes et les privilèges de l'abbaye royale de N.-D.-aux-Nonnains.) — Anonyme, Dans un recueil ma. du xviiie siëclet laissé par M. Sémilliard. (Secrétariat de l'éveché.)

{c) Duhalie. t. II. partie II. pages 497 et suivantes.

même pour la critiquer, une pareille exposition de cette question historique.

D'un autre côté, la tradition elle-même, si gravement et depuis si longtemps interrompue, saurait encore moins suffire à nous éclairer sur un point de controverse de celte nature et qui remonte à une époque aussi éloignée.

Toutefois, en combinant ces divers éléments, en leur empruntant les lumières qu'ils peuvent nous fournir, puis en y joignant nos propres conjectures, nous essaierons d'étatablir une opinion plus complète que celles qui ontélé précédemment émises, et qui rende compte, autant qu'il est en nous, de cette singulière éthopée.

Dans l'ensemble de ces cérémonies, trois points nous paraissent à considérer :

1« La cession faite par l'évêque, au profit de l'abbesse, du

Î>alefroi sur lequel il est monté au moment où il a touché a terre de Notre-Dame;

2° La cession faite par l'abbesse, au profit du prélat, du lit dans lequel il a couché ;

30 Enfin, V investiture de l'évêque par l'abbesse, et le serment prêté par celui-là.

Or, il est évident que ces trois actes ne sont que les trois parties d'une seule cérémonie, et concourent à l'expression d'une seule et même idée symbolique. Il est bon toutefois d'examiner individuellement leur signification.

D'abord, les deux premiers nous paraissent d'une explication facile. Nous y voyons un échange, entre deux seigneurs, de certains honneurs et de services, qui trouve ses analogues à chaque page dans l'histoire du droit féodal. L'évêque, en arrivant sur la terre de l'abbesse, dame souveraine et haute justicière de ce lieu, laisse entre ses mains sa monture : rien de plus commun que ce mode d'hommage ou de redevance antique. Sans multiplier ici les exemples que nous pourrions alléguer, nous nous contenterons de citer entre tant d'autres, la fameuse haquenée blanche qui était le signe d'investiture du royaume de Naples, et que les seigneurs de ce royaume devaient offrir au pape, leur suzerain. La suite de cet article expliquera suffisamment, si elle était douteuse, l'analogie que nous indiquons en ce moment. Quant à la possession du lit au profit de l'évêque, elle ne nous paraît pas d'une intelligence plus difficile. N'est-ce pas là le droit de gîte ou de coucher, si connu et que nous retrouvons au moyen-àge dans le monde féodal tout entier?

Notre senliraent sur ce point concorde parfaitement avec celui de R. Breyer, qui d'ailleurs nous semble trop exclusif en méconnaissant le caractère tout-à-fait particulier du 3« acte de ce cérémonial, à savoir Vinvcstitnrc, et qui n'admet dans l'ensemble complet de ces trois actes qu'une cérémonie purement laïque et sans conséquence. « .... Elle (l'investiture) ne peut être pour l'évêque, dit-il, qu'une reconnaissance des fiefs qu'elles (enoient des comtes palatins de Champagne, qui l'ont transférée à quelque abbesse qui pouvoit

être flUe de quelques-uns de ces comtes, et a passé ensuite aux abbesses qui lui ont succédé (a). » Maintenant, l'hypo- Ihèse pure et simple qu'avance cet auteur est-elle réellement conforme à la vérité, ou, en d'autres termes, quelle est la véritable origine de ce double honneur féodal?.... Réduite à ces proportions secondaires, la question n'offre plus qu'un intérêt fort médiocre et que nous abandonnons volontiers, en présence de l'obscurité qui l'enveloppe. Toujours est-il que, de l'avis de Breyer, cette interprétation fournit une explication suffisante des deux premiers poiuts du cérémonial qui nous occupe.

Mais il n'en est pas ainsi, selon nous, du troisième et dernier point, qui semble impliquer pour l'abbesseune sorte de suprématie ecclésiastique, et, de la part de i'évêque, un véritable homma{?e. Ladifficullé qui se présente ici est d'autant plus grave, qu'il existe un rapport évident et intime entre ce troisième acte du cérémonial et les deux autres, et que lui seul prête à toute cette solennité un caractère étrange et mystérieux. Essayons donc d'en pousser plus loin l'analyse.

L'abbaye de Notre-Dame, avons-nous dit, était primitivement située hors des portes de Troyes. La date de son origine est tellement reculée qu'elle se perd dans la nuit des temps (b). Le culte de saint Leuçon qu'on y vénérait d'une manière spéciale, prouve qu'à l'époque où vivait cet évêque, c'est-à-dire dès le vii^ siècle, le monastère existait déjà, sans prouver néanmoins qu'il en ait été le fondateur (c). Seulement, une antique légende racontait que, dans le prin-

(a) Rémi Breyer, Des privilèges prétendus, etc. Dans le ms. 65 de notre bibliogr. Il existe une copie de ce mémoire dans les archives de N.-D.aux-Nonnains. L. 584, «on* 'a Ja*e de 1696.

(i) Et disent les religieuses de l'abbaye de Notre-Dame-aux-

Nonnains, que lad. abbaye est de fondation Royal et de grande ancienneté et plus que nionasttre qui sovt point en tout le conte et pays de Cbampaigne et de Brye. ■> — (Plaidoyer piésenlé en justice par le couvent de N.-D.-aux-!\onnains, contre I'évêque Odard Heoiiequin. Liasse 383. En date de i53o.) Or, l'abbaye de Nesle, située en Champagne, passait pour avoir été fondée par Clovis, au ve siècle. Voyez ci-dessus lettre cinquième, page ^§Q.

(c) C'est ce qu'a parfaitement établi, de son côté, M. l'abbé Coffînet, dans le passage qui va suivre, de son Annuaire du Clergé, pour i84i. Il s'agit des religieuses de Notre-Dameaux-Nonnains :

• D'autres légendes, plus récentes (que S* Leuçon, 65i =:z 656),

attribuent leur conversion et leur réunion en communauté, à la vertu des prédications de Leuconius, évêque de Troyes. Les auteurs, qui partagent ce sentiment, s'appuient sur les passages suivants d'un bréviaire imprimé en 1545. (Voyez fiibUographie, n" 171.) Les religieuses de N.-D. honoraient ce saint évêque d'un culte tout spécial. Elles célébraient sa fête le ic avril. Dans l'oCSce du jour, on lisait ces paroles : t Ave, Pater, «scandens polum.... Gandefe dilectissimi frafres, in Domino, qui ad isanctissimi Patris et protectori.', nostri, saucti scilicet Leuconii, solem- >nia convenistis Ex intimo coidis affectu clementiara D. IV. J.-C.

cipe, il y avait, sur le môme emplacement, un collège de femmes idolâtres, de vestales, qui sacrifiaient aux faux dieux. Mais, ajoute la tradition, lorsque les apôtres apportèrent dans les Gaules la lumière du christianisme, elles furent les

fjremières à abjurer leur culte impie, et sans même laisser e feu sacré s'éteindre sur leurs autels, elles en ranimèrent la flamme plus épurée à l'ardent foyer de l'évangile. Il parait certain que l'abbaye fut d'abord composée d'une assemblée de chanoinesses séculières, quise réunissaient pour prier (a), ainsi que le firent, par exemple, les premiers religieux de Sainte-Geneviève de Paris. Les sceaux les plus anciens du monastère que j'aie pu rencontrer, présentent pour tout emblème un pupitre garni d'un livre ouvert et sur lequel on lit le commencement d'une prière à la Vierge {Ave Maria) (b).

Ici déjà nous pourrions trouver un commencement d'explication sur la dernière particularité qui nous occupe. Les abbesses, en effet, qui, dans la discipline de l'église, succédèrent au rang et au titre des diaconesses, avaient le privi-

• collaudate, qui nos ab idolatriœ erroribus ad agnitionem suisancU nominis, *per hujus sancti cpiscopl prœdicationem perducere digoatus est. »

• Mais il faut croire que cette opinion, qui tendait à faire passer Leuconius pour fondateur de N.-D.-aux-Nonnains, a paru, depuis, dénuée de preuves et de vraisemblance; car l'office que nous venons de citera été totalement supprimé dans le siècle suivant. Il fut remplacé par celui du commun d'un Pontife, sous le rit double seulement, ainsi qu'il appert d'un livre d'heures à l'usage dudit couvent, imprimé en i64o, d'après ordre de très-digne abbesse Claudée de Choiseul, et avec approbation de très-révérend évèque René de Breslay {Bibl. 172) Cette suppression ne laisse aucun doute sur l'existenco, en communauté, des religieuses de N.-D., avant l'avènement de Leuconius. Il est probable que la vénération, dont elles ont toujours été pénétrées pour ce saint évoque, n'avait d'autre motif qu'un sentiment de reconnaissance pour le zèle qu'il avait mis à introduire, dans leur maison, une légularitè plus parfaite et plus conforme au véritable esprit de la religion. » — {Annuaire du Clergé, — Evêques de Troyes ; pages 120 et lai.)

{a) a L'église, en ces temps là (dans le principe), étoit vaste,

mais pas assez élevée, et l'abbaye conserve encore auJDurd'hui une lettre d'Alcuin, précepteur de Charlemagne, vers la fin du viiie siècle, qui félicite sa sœur, abkesse de ce lieu, d'avoir bien embelli son église, et de l'avoir fait exhausser. (Nous ne connaissons aucune trace de celte lettre.) Ces dames n'y venoieiit que vingt-cinq par semaine y faire l'office divin, et ensuite s'en rctuurnoicnt chacune dans leur maison particulière. — Elles étoient en chanoinesses, et pour marque de ce titre honorable, elles portoient de l'hermine en leur manche, comme une sorte d'aumuce qui leur servoit d'ornement. Cea dames qui, comme on vient de le dire, étoient chacune en leur maison particulière comme des chanoinesses, ea sortuient librement et alloient par la ville, assistant même à certaines processions, tant solennelles que de funérailles, d'un côté, et les chanoines de l'autre, d — (Duhalle. tome 11. pages 497 et suivantes.) Ces faits, que notre auteur reproduit à sa manière, sont d'ailleurs attestés par les autorités les plus solides.

{b) Voyei ci-dessus, Musée sigillairt. Carton V,

lége d'offrir de leurs mains, comme par les plus purs et les

flus chastes organes, les vêlements sacrés qui devaient parer évéque. Mais cette fonction, bien loin d'emporter dans la pratique du cérémonial cette apparence de prééminence que nous avons remarquée, était au contraire un signe d'infériorité, un acte de service, et souvent un droit onéreux.

Poussons donc plus avant nos investigations. Le savant Grosley, qui s'est livré, comme nous l'avons dit, à l'examen du même problème, assure que « dans tous les cérémoniaux de cette espèce qui avoient lieu en France, il n'en a trouvé aucun qui partageât les honneurs avec une personne du sexe, de laquelle l'évêque reçût l'investiture et en quelque sorte sa mission [a). » Cependant nous trouvons dans un manuscrit [b] que nous avons cité, la note suivante : « D'après un antique usage, lorsque l'archevêque de Rouen vient prendre possession de son siège, il se rend, accompagné de son cortège, à l'abbaye des religieuses de Saint-Amand, en ville. Là il rencontre, à certain lieu du monastère, l'abbesse, qui l'accueille avec révérence. Il reçoit de sa main l'anneau pontifical, et lui présente la droite pour que celle-ci le lui passe au doigt. Alors, le prélat, comme si déjà il était devenu par ce signe le fiancé de Véglue, est honoré d'un baiser que l'abbesse lui donne sur la face; et cette cérémonie, que nos ancêtres, dit-on, ont toujours entendue dans un sens mystique, se passe en présence de tout le peuple, qui contemple volontiers ce spectacle (c). »

Le même Grosley rapporte à son tour, d'après les historiens d'Italie, d'autres exemples, où l'analogie se présente d'une manière encore plus sensible :

« L'arclievêque de Florence, dit-il, dans son entrée en cette ville, étoit conduit par le clergé et les magistrats à l'abbaye des Bénédictines de san Pier Maggior. A peine étoit-il descendu à la porte de cette abbaye, que la famille Strozzi s'emparoit des ricties harnois et de tutti fornimenti de sa liaquenée, qui demeuroit et appartenoit à l'abbesse. II enfroit ensuite dans l'église, où, sur une grande estrade surmontée d'un baldaquin, le tout superbement appareillé, à côté du maîtreautel, il trouvoit l'abbesse et toutes ses religieuses, au milieu desquelles il se plaçoit. On lui apportoit là un anneau d'or qu'il mettolt au doigt de l'abbesse dont la main étoit soutenue par un des plus vieux membres du clergé ; dà uno di più vecchi délia parochia. Cette

(a) Mèm. hist. sur Troyes, 1812. tome 11. p. 86.

(b) Disiiettation de 1642.

(c) Rhotomagi.... ubi cùin metropoiitanus pontifex sui praesu-

latùs init aiispicia, ad Dionasterium Vitginum S. Amandi in urbe «olemni progreditur comitatu, occiirrente sibi, opportuno cœnobii loco, abbatissà, à quà bonuridcè susceptus, puiitificali anniilo donatur, quam ea, ipso dextram porrigente, in ejus digitum immitlit. Oeindë praesul, quasi hoc signe spoasus jàm factus eoclesioc, ab câdcm oscuio ia facie boooratur, coràm populo, banc cœremoniam, quam, ut fertur, majores mystico inteliectu iavexerunt, gratis conspectaDte ubtutibus. (p. 6.) •

cérémonie faite, il alloit à son palais, où l'abbesse lui envoyoit un lit,

con tutti suoi fornimenti digran valuta.... »

» Les mêmes choses, ajoute le même auteur, s'obscrvoient à l'intronisation des évéques de Pistoye. »

Michel-Ange Salvi, hisloiien de celle ville, que cile Grosley, en décrivant l'entrée que fit, l'an 1519, àPistoie, le nouvel évéque, Antonio Pucci, raconte effectivement cette soleranité en des termes trop remarquables, pour que nous ne les transcrivions pas ici :

«.... Monsignor Antonio Pucci, ayant donc été élu évêque de Pistoie, le 10 de janvier, huit citoyens furent désignés pour aller à sa rencontre et le recevoir publiquement.... Et le prélat étant arrivé à Pistoie, le 17 dudit mois, il vit venir à sa rencontre, en procession et cérémonie, tout le clergé, les moines et les prêtres, la croix haute. Après une première station faite à Santa Etcrnita, au dehors de la porte Lucese, le prélat mit un instant pied à terre en ce lieu, prit dans sa main la croix de l'étendard de la cathédrale, la remit à sa place; et la procession commença. A l'entrée de la porte étaient tous les gens des Cellesi : ils se trouvaient là réunis pour lui donner entrée dans lavant-portique qu'ils avaient décoré de quantité de tapisseries, devises et festons, et ils l'accompagnèrent dans toute Pistoie. Ayant franchi l'entrée, l'évêque rencontra les congrégations qui l'attendaient à San Pierino. Le prélat s'avança, et leur chef lui fit une harangue. Puis, suivi de leur compagnie et d'une multitude de peuple, il se rendit à San Pier Maggiore. Là, il descendit de son cheval; un membre de la famille des Cellesi monta dessus à sa place, et tint un éperon dans sa main, tant que dura la cérémonie. Alors l'évêque entra dans ladite église, qui avait été ornée autant que possible, fit sa prière, puis il s'approcha du mur qui touche au monastère et dans lequel une brèche avait été pratiquée. En cet endroit se trouvait un lit de grande valeur : il épousa. Madame, c'est-à-dire l'abbesse, à qui il resta un anneau qui était très-beau et très-riche. Le prélat se rendit enfin à la cathédrale, où, après beaucoup de cérémonies, les bons vassaux le mirent en possession de l'évêché (a). »

Les entrées des archevêques de Milan , des évêques de Bergame, de Modène, etc., et beaucoup d'autres cérémonies usitées en Italie, présentaient un rapport remarquable avec l'entrée des évêques de Troyes.

Enfin, pour revenir, après un si long voyage, à un terme de comparaison plus proche, je citerai le passage suivant, qui offrira des traits moins piquants sans doute, mais qui

(a) a Egii duoque intrato io detta chiesa ornata quanto era pos-

sibile, fece orazione, poi si accosto dove erà rolto il tnuro délia banda del moaasterio, e essendovi un letlo di gran valuta; cgii sposà uiadona, o vogliamo dire l'abbadessa, alla qiiale restù l'ancUo, cbe erà molto ricco c belle; e andato alla cattcdraie, e faite quivi moite cérémonie, i buon vassali diedero alui teauta del vescovalo. » — Michel Ângelo Salvi, lii*totie di Pistoia. Tomoterzo, pag. 86-87. Id-4°. In Venetia. 1663.

se rapporte plus direcicment, je crois, à la solution que nous avons eu vue. Je l'ai puisé dans les archives de l'abbaye de Ste. -Geneviève, à Paris, abbaye dont l'histoire particulière n'a jamais été irapriroéc, ce qui m'autorise à croire que celle citation est elle-même inédite. Voici donc ce passage, que je traduirai aussi identiquement que possible, pour n'avoir pas à copier encore le texte latin dans lequel il est conçu (o) :

« Quand un nouvel évêque de Paris fait son entrée dans la ville, ainsi que c'est la coutume d'antiquité, il vient d'abord à ré;:lise de Ste. -Geneviève, et entre dans l'église avec sa chappe de laine. 11 se rend ainsi, par le milieu de l'église, jusqu'au grand autel, où doivent être préparés une bannière [ou tapisserie de soie) avec un coussin [b). Et là, l'évêque doit faire sa prière devant l'autel.

» Lorsque le prélat entre dans l'église, il est d'usage que le couvent sorte à sa rencontre jusqu'au portail, en chappes de soie. Alors le chantre entonne le répons de la Trinité, et l'on se rend au chœur en chantant ce répons. Le répons fini, on commence l'antienne de Sainte-Geneviève. Après l'antienne se dit l'oraison.

» L'oraison terminée, l'évêque, qui est prosterné devant l'autel, doit se lever, baiser l'autel, et offrir dessus, la bannière de soie, en l'honneur des apôtres Pierre et Paul, et de Sainte-Geneviève.

» Pendant ce temps les deux grandes cloches s'ébranlent ; les lampes et les cierges s'allument, et l'autel sépare comme dans une fête tierce-double.

» L'évêque, après avoir fait son offrande, passe au vestiaire, où il met ses ornements, revêt ses habits pontificaux, et fait appeler ses vassaux. Alors quatre chanoines de Ste.- Geneviève. qui se tiennent prêts, placent l'évêque dans une chaise qu'ils lui ont préparée, et le portent à travers la nef jusqu'aux marches du portail de l'église.

» En ce moment l'évêque doit avoir quatre écus d'or tout prêts, forgés à la façon des écus de Paris, qui doivent valoir chacun lO sous parisis, pour les remettre aux frères; puis, nos frères quittent l'évêque, et le transmettent à ses vassaux, qui le portent à travers la ville jusqu'à la cathédrale.

» C'est un usage qui se pratique de toute ancienneté. Et si l'évêque refusait d'accomplir les choses dites, envers l'église de Sainte-Geneviève, qui, depuis sa première fondation, est libre et exempte de toute juridiction épiscopale, nous refuserions de lui rendre l'honneur et révérence que nous avons coutume de lui faire, comme il a. été dit ci-dessus, à son joyeux avènement. »

Après avoir exposé ces nombreux exemples dont l'analo-

(a) lîibliothèque Sainte-Geneviève, ms. E. L 21. In-folio, Liber cet' lararii, sur parchemin, f" 100 v°, écriture noiniiscule du xiiie siècle.

{b) Pannus serictis cuoi pulvinari.

gîe est frappante, et dont le symbolisme est beaucoup plus transparent, les mystères de notre problême se trouvent en grande partie éclaircis, et nous pouvons maintenant, ce me semble, déterminer plus facilement le sens véritable des cérémonies de N.-D.-aux-Nonnains.

Comme on le voit, à Rouen et dans les évêchés d'Italie, ce symbolisme, qui est le même au fond, affecte plus particulièrement le caractère de fiançailles, d'une union mystique (a). Cette circonstance ne se retrouve pas, du moins sous des traits aussi nettement accusés, au joyeux avènement de nos èvêques. Ici évidemment le lit de l'abbesse ne joue pas précisément le même rôle. Ce n'est plus là le thalamus des anciens, et certes, la pieuse oraison que prononçait sans doute l'évêque avant que d'y entrer, n'était pas, même dans l'acception la plus mystique et la plus détournée du mot, un épithalame. Nous pensons qu'il figurait proprement, comme nous l'avons dit plus haut, le signe et l'instrument du coucher, du gîte, d'un repos momentané. Telle est aussi, à l'abstraire d'une certain façon, l'idée que nous retrouvons invariablement dans tous ces exemples, et qui apparaît plus clairement qu'ailleurs dans le cérémonial de l'abbaye de Sainte Geneviève. Partout nous y voyons le pontife catholique prêt à prendre possession de son ministère, s'arrêter en quelque lieu consacré à la foi d'une manière spéciale ou célèbre dans ses annales par quelque commémoration insigne.

Donc, pour nous résumer, le joyeux avènement des évéques de Troyes nous présente d'abord un échange de droits ou de devoirs entre deux hauts seigneurs. Puis, un autre esprit venait se mêler à cette coutume purement féodale. Avant que de régner sur son royaume de fidèles, le prélat venait saluer, comme dans une station solennelle, le saint lieu où s'était conservé depuis l'origine le dépôt des croyances religieuses, et passer pour ainsi dire dans cette enceinte une veillée des armes. Il venait y contracter en quelque sorte avec ses fonctions et son peuple une alliance solennelle, en s'abritant d'abord sous le toit de la pieuse demeure, qui peut-être avait été la mère de la foi dans son diocèse. Bien plus, il y venait encore rendre, en la personne de l'abbesse du monastère, un hommage à la diaconesse des premiers Ages, et peut-être à la prêtresse antique, qui, renouant à l'ère moderne du Christ la chaîne des temps anciens, avait arboré la première l'étendard de l'évangile. Il y venait enfin recevoir comme une investiture spéciale de son ministère, des mêmes mains qui, à une époque reculée, avaient inauguré sur cette terre la religion chrétienne.

(a) Le texte originaire de toute» ces allégories n'est-il pas le fameux Oantique des Cantiques?

MMissei'iaiiotè fteuacietne,

LE TEXTE DES ÉVANGILES DE IV.-D.-AUX-IMOI\)[VAINS (a).

Nous avons dit, dans le mémoire qui précède, que l'évêque de Troyes, avant de sortir du chapitre, jurait, sur le teœte des évangiles, d'observer les privilèges de l'abbaye deN.-D.-aux- Nonnains. Eu 1839, lors des visites que je fis pour prendre connaissance des divers dépôts de pièces anciennes que contiennent certains établissements publics de Troyes, je fus admis à examiner les atchives àelHùtcl-Dieiile- Comte, fondé par les comtes de Champagne. Une personne attachée à l'administration de cet hospice m'offrit alors de me montrer un vieux livre. Ce vieux livre n'était autre que l'ancien texte des évangiles de N.-D.-aux-Nonnains.

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