SCÈNE VII
DUVAL
Vous raisonnez si bien, madame Matlmrine, que chacune de vos paroles pénètre jusqu'à mon âme. Mais votre grand malheur, celui dont je ne puis me consoler, c'est que vous êtes trop riche. Comment voulez-vous qu'un amant un peu délicat ose vous faire sa cour ?
MATHURINE
Oh ! vous sentez hien que je n'irai pas raconter ainsi toutes mes affaires à im homme qui pourrait m'aimer. Je vous ai tout dit à vous, parce que l'on ne peut se flatter de rien avec un homme aussi couru, avec l'amant fidèle de mademoiselle Lucette. Allons, allons, changeons de propos, car cela m'inqîatiente. Vous venez ici me demander ma fille , me dire qu'eUe vous aime et que vous l'adorez. Hé bien , tant mieux pour vous. Je vous la donne, sa dot est prête, le mariage se fera quand vous voudrez.
DUVAL
Mais, madame Mathurine, qui vous dit un mot de cela? Voulez-vous me faire la grâce de m' entendre un moment, et de me croii'c?
MATIIUIUNE.
Vous croire, c'est bien fort. Mais, voyons, dépêchez-vous.
DUVAL
11 y a trois mois que je suis dans ce village, et
que je pourrais être à Paris, où je jouis, sans vanité, d'une existence fort agréable. Il faut donc qu'un puissant motif me retienne ici ; et ce motif, que peut-il être, sinon l'amour?
MATHURINE
Hé , je le sais , monsieur, je le sais , ce n'est pas la peine de me le répéter.
DU VAL
Non, vous ne le savez pas; je n'ai jamais osé vous le dire : mais daignez l'apprendre aujourd'hui, puisque vous n'avez pas voulu le deviner. En arrivant dans ce village, je vis nne veuve de trente ans à peu près, plus jolie, plus fraîche que toutes les filles de qmnze : un visage rond, un nez retroussé, des yeux vifs et spirituels, trente-deux dents bien blanches et bien rangées, l'air de la franchise et de la gaieté ; a\ ec tous ces charmes , un caractère d'or, bon, vrai, sensible, passionné pour faire du bien. Vous jugez que cet être-là me tourna la tête : mais comment oser le lui dire, moi, jeune étourdi, sans figure, sans esprit, sans aucun de ces agréments qui compensent le défaut de fortune. Je résolus donc de ne jamais parler à cette veuve de l'amour qu'elle m'avait inspiré. Peu de jours après, je rencontre une jeune fdle qui lui ressemblait à s'y méprendre; cette seide raison me la fait préférer à toutes les beautés du village: je la distingue, je lui marque des attentions; elle
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m'accueille, elle accepte mon hommage; et moi, n'osant porter mes vœux jusqu'à l'original, je me trouve trop heureux de les adresser au portrait Voilà l'histoire de mon amour pour mademoiselle votre fdle.
MATHURINE
Monsieur Duval, il est impossible de se tacher d'une pareille déclaration, surtout quand on n'a pu s'empêcher de laisser voir qu'on la désirait ; mais enfm c'est le portrait que vous voulez, c'est le portrait qu'il vous faut, et vous ne seriez pas homme à le sacrifier à l'original.
DUVAL
Ah! dites un mol, un seul mot et vous verrez....
MATHURINE
Vous abusez de vos avantages. Mais écoutez, monsieur Duval : vous m'avez raconté l'histoire de vos amours, il faut que je vous raconte la mienne. Quand mon mari vint à m'aimer, il faisait la cour à une petite paysanne du village, (fui apparemment me l'essemhlail aussi, .le lui lis entendre (pie je n'aimais point ces distractions; et j'exigeai ((u'il écrivit à mon portrait une lelli'e bien claire, ])ar laquelle il lui annonçait qu'il ne l'avait jam.iis aimée, et que tout son cœui" était à moi.
DU VAL
Quel fut le pri\ de ce sacrihce?
MATIIUHINE.
Ma main.
I8ti LA BONNE MÈKE.
DU VAL
Vous lui signâtes sans doute, en niènic temps qu'il écrivit la lettre, une promesse de l'épouser le lendemain?
MATHURINE
Le jour même.
DU VAL
Avez-vous une plume et de l'encre chez vous?
MATHURINE
Tout ce qu'il faut.
DUVAL
Donnez-vous la peine de passer dans votre maison , nous terminerons notre conversation par écrit.
MATHURINE
De tout mon cœur, monsieur Duval : eh ! que ne parlez-vous? Souvenez -vous cependant qu'avant tout il faut que ma fille soit mariée, et que le titre soit dans mes mains.
DUVAL
Avant tout il faut vous plaire et vous adorer à
jamais. ( Ils entrent dans la maison. )