SCÈNE XVII. 6S
donné des sujets de plaintes moins graves ; ce n'est qu'à force de négliger ses devoirs qu'elle parvient h les oublier. Si j'étais capaljle de vous avoir trahi, avant d'en aimer un autre , j'aurais cessé de t'aimer toi-même, j'aurais repoussé ta tendresse, j'aurais cherché à te refroidir. Et, réponds-moi, as-tu jamais remarqué la moindre diminution dans mon amour pour toi, dans mon désir de te plaire, dans mon chagrin de te quitter, dans mon plaisir de te revoir? RappeUe-toi tous les instants de ma vie , en ai-je été mi seid sans te dire , sans te répéter, sans te prouver que je t'adore? Ton cœur peut-il m'accuser !...
Il n'est pas question de mon cœur, il ne vous accusera jamais. La vieille habitude qu'il a de vous croire, fait qu'il me parle toujours pour vous.... Mais je ne l'écoute pas. Voilà la lettre qui vous condamne ; cette lettre est de M. Lelio ; M. Lelio vous aime; vous vous cachez de moi pour aller voir M. Lelio; tout cela est clair.... El, tenez, M. Pandolfe lui-même, à qui je viens de tout raconter, parce que je ne peux pas garder mes chagrins, moi , M. Pandolfc a été plus affligé que sui-pris ; il (n'a dit que M. Lelio s'amusait à être l'amoureux de toutes les femmes qu'il voyait. Car il ne faut pas qpie vous vous imaginiez être la seide que M. Lelio idore. Il se moque de vous tout comme des autres. Il en aime peut-être dix dans ce moment- ci;
et cette lettre -là a seni pour une douzaine. Sans aller plus loin, M. Pandolfe m'a dit qu'il avait un peu tourné la tète à mademoiselle Rosalba.
ARGENTINE
Et vous pensez que j'aurais été capable d'enlever un amant à mademoiselle Rosalba , à ma bienfaitrice, à celle à qui je dois tout! Vous imaginez que j'aurais sacrifié ma tendresse pour toi, mon bonheur, mon repos , pour avoir le plaisir de chagriner mademoiselle Rosalba! Non, mon ami, l'amitié seule m'aurait défendue : mais je l'étais assez ■ par mon amom', qui est aussi vif, aussi tendre, qu'au premier jour de notre mariage. Il est possible qu'une femme trompe son époux, mais eUe ne peut pas tromper son amant : l'amour est une sauvegarde encore plus sûre que la vertu. Mon ami, ^ je suis innocente, puisque je l'aime, puisque je , t'adore , puisque je préfère la moil à ton indifférence.... Réponds-moi.... A quoi penses-tu?
ARLEQUIN , la regardant.
Je pense qu'd serait bien dommage que la fausseté eût ce visage-là.
ARGENTINE
Livre-toi au mouvement de ton cœur; reviens à moi , reviens à celle qui n'a pas cessé d'être à toi. Je ne me relève pas que tu ne m'aies pardonné.
(Elle tombe à ses genoux; les deux enfunis accourent, ei se mettent uussi à ses genoux.)