‹ Les armes et armuresChapitre 10 sur 20 · ARMES OFFENSIVES · texte numérisé non relu

ARMES OFFENSIVES

Le jn/wm, cet épieu formidable, qui subjugua l'univers, selon Montesquieu, que Polybe a longuement décrit, et qu'on devrait trouver en abondance sur tous les champs de bataille romains, est encore aujourd'hui, chose étonnante, l'objet des discussions et des incertitudes du monde archéologique. Dans le doute, tenons-nous-en à la description de Polybe. 11 se composait d'un for très-large, porté sur une douille longue de m ,45 environ, qui faisait à peu près le tiers, en longueur, de l'arme totale.

Celle douille se renforçait vers sa base, et là où clic cessait, elle n'avait pas moins de 3 demidoigts d'épaisseur. Le renflement que cela formait et l'extrême longueur de la douille sont particuliers au pilum. Il ne devait ressembler à aucune des armes du môme genre, javelot, lance ou pique. On n'a rien trouvé jusqu'ici qui réponde entièrement à celle description. Ce qui s'en rapproche le plus est une pique qu'on voit aux mains de deux soldats romains de la quinzième légion primigenia, figurés en bas-relief sur un cippe funéraire à Mayence. Le trait saillant de cette pique, est que vers les trois quarls de sa hauteur, elle présente un renflement dont lVffel est celui « d'un gros peloton enfilé dans une broche » (Quicherat, Examen des armes trouvées à Alise); en outre, le fer a les dimensions voulues. Il est probable que c'est un pilum des derniers temps, sinon le pilum du temps de Polybe, qui a pu et qui a dû se modifier quelque peu.

Quant au maniement de cette arme fameuse, il n'y a pas d'incertitude. On sait que les légionnaires à quf elle était réservée, s'en servaient el pour le jet et pour le hast. Gomme arme de jet, le pilum était d'une lourdeur exceptionnelle; il ne pouvait se lancer que de très-près, encore fallait-il des hommes exercés, des soldats d'élite, comme étaient les légionnaires, pour en tirer un bon parti. C'était, je le répète, un épieu plutôt qu'un javelot ou une pique.

LES ROMAINS. Gl

En tant qu'arme de hast, il servait à charger, comme nos soldats font avec la baïonnette. Il servait aussi à parer les coups de sabre ou d'épée, et c'est pour cela précisément qu'on avait donné à la douille cette longueur excessive. C'était elle qui recevait les coups plus violents que meurtriers de l'épée gauloise, et qui les ébréchant, les changeait en strigiles, c'est-à-dire en crosses, selon le mot de Polybe.

Si le pilum a changé le monde, c'est, il faut le croire cependant, moins par ses mérites intrinsèques, que parce qu'il obligeait le soldat qui devait le porter à un continuel exercice d'escrime; et que le destinant à agir seul sur le champ de bataille (et non automatiquement dans une masse, comme rhoplile grec), il le forçait à ne compter que sur soi, sur son courage et son sangfroid. 11 faisait ainsi nécessairement de chacun un guerrier achevé et

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Pour Tépée romaine, on ne sait pas exactement quelle était sa forme twant Scipion; mais après lui, et grâce à lui, ce fut Tépée des Espagnols, Pépée Ibérique dont les caractères distinctifs sont bien connus. Cette épée se portait au côté droit. Cela n'est possible qu'avec une arme très-courte; toutes les fois que l'épée a une certaine longueur (ce qui est arrivé presque partout), tw la porte du côté gauche. En effet, tous les monuments témoignent

de Chartres, retrouvait la forme perdue du pilum, ou plutôt les formes, car cette arme en a eu plus d'une, ians toutefois ohanger dans ses particularilés essentielles. Je dois à son obligeante communication les renseignements que voici : la pique qu'on voit aux mains des soldats de la primigenia dans le bas-relief de Mayence, et dont je viens de parler, est bien le pilum, c'est désormais acquis ; non celui dePolybe, mais d'une époque postérieure. Le pilum primitif se trouve figuré sur le monument de Saint-Rémi, en Provence, qu'on croyait appartenir à la basse latinité et qu'on a finalement reconnu pour dater des premiers empereurs. C'est cette figure originelle du pilum qui, une fois bien constatée par M. Quicherat, lui a permis de suivre l'arme dans ses dégradations et de la retrouver sûrement dans un certain nombre de formes qui avaient paru bizarres jusqu'ici et qui deviennent intelligibles. Nous avions nous-même relevé ces formes avec l'intention de les donner comme exemples d'armes excentriques, et il se trouve qu'il faut les ranger, au contraire, dans l'armement ordinaire du soldat romain.

Pour bien comprendre la persistance, à travers la diversité des formes, du bourrelet (voir les deux ligures de la page précédente), qui est le trait commun de toutes ces armes, il faut savoir quel était l'effet particulier qu'on attendait du pilum et que le bourrelet était chargé de procurer. On voulait que le pilum, après avoir traversé le bouclier de l'ennemi, se faussât par son propre poids et * (rainât par terre, sans que l'ennemi pût le retirer d'aucune manière, et que partant son bouclier lui devint inutile; il était alors livré sans défense à la terrible épée du légionnaire. C'est en vue de ce même effet, précisément, que plus tard chez les Franks on fit usage de la lance portant des arrêts au bas de son fer, et de l'angon, l'arme favorite de ce peuple, comme nous le verrons.

qu'au moins dans les temps voisins de César, elle était étonnamment courte. Pendue à un baudrier en écharpe, elle allait du défaut du corps à mi-cuisse, ce qui permet d'estimer sa longueur à m ,40 au plus. Sa lame était coupée, pour former la pointe, sous un angle très-ouvert. A mesure qu'on avance, on voit que cet angle devient plus aigu, et c'est en considérant ce détail, qu'on arrive à reconnaître le plus sûrement l'antiquité relative des diverses épées romaines qu'on peut rencontrer (voy. p. 64, n° 1).

Sur la colonne Trajane, l'épée ordinaire apparaît déjà sensiblement plus longue que dans les statues des premiers empereurs. Néanmoins, elle est courte encore relativement aux armes de môme espèce qu'on trouve chez les autres peuples. Sous les err.- * pereurs Flaviens, où commence le mouvement de décadence que nous avons déjà signalé, où la disparité s'introduit dans l'armement, on voit les soldats romains porter une épée longue, aiguë, tranchante d'un seul côté; c'est la spatha qu'ils prirent à certains peuples barbares et qu'ils communiquèrent ensuite à d'autres. Gela n'empêche pas qu'on ne rencontre en même temps des épées courtes, et mêmes fort courtes ; c'est à ne plus s'y reconnaître.

La petite épée du temps de la république, qui n'est presque qu'une dague, suggère les mêmes réflexions que le pilum. Elle voue le guerrier qui la

porte à la lutte corps à corps. Avec une arme comme celle-là il fallait que le légionnaire, écartant la lance ou l'épée qui lui était opposée, saisît son adversaire afin de lui ôter l'avantage de ses armes plus longues, et, poitrine contre poitrine, le poignardât. Elle exigeait, par conséquent, le courage le plus décidé.

•I j. — Armes romaines. — 1, Épée. — 2, Casque de la bonne époque. — 5, Casque du Bas-Empire. — 4, Parazonium romain.

Outre cette épée, les Romains eurent, sous l'empire, le parazonium, que nous connaissons déjà. Le parazonium semble avoir été réservé aux chefs militaires. Quelques empereurs sont figur.es avec cette arme, posée sur le creux de la main, dans une al-

titude de commandement pacifique. Elle se portait ordinairement sur le côté gauche.

La première fois que les Romains et les Grecs se mesurèrent, ce fut en 280 av. J.-C, quand Pyrrhus envahit l'Italie. Les Romains sortaient à peine de la barbarie, tandis que leurs adversaires vivaient depuis longtemps déjà dans un état de civilisation fort avancé à certains égards. Pyrrhus eut d'abord des succès qu'il dut payer très-cher; et à la fin il fut vaincu, réduit à quitter l'Italie. Un siècle plus tard environ, les Romains envahisseurs à leur tour, firent, contre les rois de Macédoine, désormais seuls représentants de la puissance militaire en Grèce, plusieurs campagnes heureuses signalées par les victoires de Cynoscéphales et de Pydna, lesquelles aboutirent à la ruine de l'indépendance grecque ; la phalange dut céder à la légion.

Nous donnons ici le passage célèbre où Polybe a lente d'expliquer les raisons de cet événement. Ce passage appartient a notre sujet, par les détails qu'il renferme sur les armes des deux nations, sur leurs avantages et leurs inconvénients réciproques en bataille rangée.

«Aujourd'hui que ces différents ordres de bataille se sont trouvés opposés les uns aux autres, il est bon de rechercher en quoi ils diffèrent, et pourquoi l'avantage est du côté des Romains.

« Quand on aura bien examiné cette matière, on ne rapportera plus les succès uniquement à la fortune, on ne louera les vainqueurs que par principe et par raison.

« Il est constant, et les preuves en sont multipliées, que, tant que la phalange se maintint dans son état propre et naturel, rien ne put lui résister de front ni soutenir la violence de son choc.

« Dans celte ordonnance, on donne au soldat en armes 3 pieds de terrain : la sarisse était d'abord longue de 16 coudées ; depuis, elle a élé raccourcie de 2, pour la rendre plus maniable : dans cet état, il reste, depuis l'endroit où le soldat la tient, jusques au bout qui passe derrière lui et qui sert comme de contre-poids à l'autre bout, 4 coudées; et par conséquent, si la sarisse est poussée des deux mains contre l'ennemi, elle s'étend de 10 coudées devant le soldat qui la pousse : ainsi, quand la phalange est dans son état propre, et que le soldat qui est à côté ou par derrière joint son voisin autant qu'il le doit, lessarïsses des deuxième, troisième et quatrième rangs s'avancent au delà du premier plus que celles du cinquième, qui n'ont au delà de ce premier rang, que 2 coudées. Or comme la phalange est rangée sur 16 de profon deur, on peut aisément se figurer quel est le choc le poids et la force de cette ordonnance. Il est vrai cependant qu'au delà du cinquième rang, les sa-

risses ne sont d'aucun usage pour le combat, aussi ne les allonge-t-on pas en avant ; mais chaque rang les appuie sur les épaules du rang précédent, la pointe en haut, afin que pressées elles rompent l'impétuosité des traits qui passent au delà des premiers rangs, et pourraient tomber sur ceux qui les suivent : les rangs reculés ont cependant leur utilité ; ils poussent et pressent ceux qui les précèdent, et ôtent à ceux qui sont devant eux tout moyen de retourner en arrière. »

On a vu la disposition tant du corps entier que des parties de la phalange ; voyons maintenant ce qui est le propre de l'armure et de l'ordonnance des Romains, pour en faire la comparaison avec celle des Macédoniens.

« Le soldat romain n'occupe non plus que 5 pieds de terrain; mais comme, pour se couvrir de son bouclier et frapper d'estoc et de taille, il est dans la nécessité de se donner quelque mouvement, il faut qu'entre chaque légionnaire, devant, à côté, derrière, il reste au moins 3 pieds d'intervalle pour se remuer commodément.

« Chaque soldat romain, combattant contre une phalange, a donc deux hommes et dix sarisses à forcer: or, quand on en vient aux mains, il ne peut les forcer ni en rompant ni en coupant ; et les rangs qui le suivent ne lui sont pour cela d'aucun secours: la violence du choc lui serait éga-

lement inutile; et son épée ne lui serait de nul effet.

« J'ai donc eu raison de dire que la phalange, tant qu'elle se conserve dans son état propre et naturel, est invincible de front, et que nulle autre ordonnance ne peut en soutenir l'effet.

« D'où vient donc que les Romains sont victorieux ? pourquoi la phalange est-elle vaincue ?

« C'est que, dans la guerre, le temps et le lieu du combat varient d'une infinité de manières, et que la phalange n'est propre que dans un temps, dans un lieu et que d'une seule façon.

« Quand il s'agit d'une action décisive, si l'ennemi est forcé d'avoir affaire à la phalange, dans un temps et dans un terrain qui lui soient convenables, nous l'avons déjà dit, il y a toute apparence que l'avantage sera du côté de la phalange ; mais, si l'on peut éviter l'un et l'autre, comme il est facile de le faire, qu'y aura-t-il de si redoutable dans cette ordonnance?

«Que, pour tirer parti d'une phalange, il soitnécessaire de lui trouver un terrain plat, découvert, uni, sans fossés ni fondrières, sans gorges, sans éminences, sans rivières, c'est un chose avouée de tout le monde.

« D'un autre côté, on conviendra qu'il est impossible, ou du moins très-rare, de rencontrer un terrain de 20 stades ou plus, qui n'offre quelqu'un de ces obstacles.

a Quel usage ferez-vous de votre phalange, si votre ennemi, au lieu de venir à vous dans cet heureux terrain, se répand dans le pays, ravage les villes, et fait le dégât dans les terres de vos alliés ? Ce corps restant dans le poste qui lui est avantageux, non-seulementnesera d'aucun secours à vos amis, il ne pourra se conserver lui-même.

« L'ennemi, maître de la campagne, sans trouver personne qui lui résiste, lui enlèvera ses convois, de quelque endroit qu'ils viennent. S'il quitte son poste pour entreprendre quelque chose, les forces lui manquent, et il devient le jouet de l'ennemi.

« Accordons encore qu'on ira l'attaquer sur son terrain ; mais si l'ennemi ne présente pas à la phalange toute son armée en même temps, et qu'au moment du combat, il l'évite en se retirant, qu'arrivera- t-il de votre ordonnance?

. « Il est facile d'en juger par la manœuvre que font aujourd'hui les Romains, car nous ne nous fondons pas ici sur de simples raisonnements, mais sur des faits qui sont encore tout récents.

« Les Romains n'emploient pas toutes leurs troupes pour faire un front égal à celui d une phalange, mais ils en mettent une partie en réserve et n'opposent que l'autre à l'ennemi.

« Alors soit que la phalange rompe la ligne qu elle a en tête, ou qu'elle soit elle-même enfoncée, elle se^t de la disposition qui lui est propre ; qu'elle

poursuive les fuyards ou qu'elle fuie devant ceux qui la pressent, elle perd toute sa force ; car dans l'un ou l'autre cas, il se fait des intervalles que la réserve saisit pour attaquer, non de front, mais en flanc ou par derrière.

« En général, puisqu'il est facile d'éviter les circonstances qui donnent l'avantage à la phalange, et qu'il n'est pas possible d'éviter toutes celles qui lui sont contraires, n'en est-ce pas assez pour nous faire concevoir combien cette ordonnance est au-dessous de celle des Romains?

« Ajoutons que tous ceux qui se rangent en phalange se trouvent dans le cas de marcher par toutes sortes d'endroits, de camper, de s'emparer de postes avantageux, d'assiéger, d'être assiégés, de tomber sur l'ennemi en marche et à l'improviste ; tous ces accidents font partie d'une guerre ; souvent la victoire en dépend ; presque toujours ils y contribuent; or, dans toutes ces occasions, il est difficile d'employer la phalange ou on l'emploierait inutilement, parce qu'elle ne peut alors combattre ni par cohorte, ni d'homme à homme, au lieu que l'ordonnance romaine, dans ces rencontres mêmes, ne souffre aucun embarras.

« Tout lieu, tout temps, lui conviennent ; l'ennemi ne la surprend jamais quelque part qu'il se présente ; le soldat romain est toujours prêt 5 combattre, soit avec l'armée entière, soit avec quel-

qu'une de ses parties, soit par compagnie, soit d'homme à homme.

« Avec un ordre de bataille dont les parties agissent avec tant de facilité, doit-on être surpris que les Romains viennent plus aisément à bout de toutes leurs entreprises que ceux qui combattent dans un autre ordre ?

« Je mè suis cru obligé de traiter au long cette matière, parce que aujourd'hui la plupart des Grecs s'imaginent que c'est par une espèce de prodige que les Macédoniens ont été défaits, et que d'autres sont encore à savoir comment et pourquoi l'ordonnance romaine est supérieure à la phalange. »

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