‹ Les armes et armuresChapitre 12 sur 20 · LES SAUVAGES · texte numérisé non relu

LES SAUVAGES

On Ta plusieurs fois observé ; ce qui s'est passé dans le temps, dans l'histoire, se retrouve plus ou moins exactement dans l'espace, dans l'étendue géographique. Quand on considérait, il n'y a pas bien longtemps, les peuplades sauvages répandues sur la surface du globe, et arrivées à des points différents de la civilisation, on pouvait voir que les unes représentaient l'âge de pierre, d'autres l'âge de bronze, d'autres l'âge de fer, dans sa première période. Certaines peuplades, par exemple, de l'Afrique ou de l'Asie orientale nous offraient un état militaire répondant assez exactement à celui des Gaulois, au moment de la conquête romaine, ou des Germains du temps de Tacite ; certaines nations de l'Amérique centrale, qui se servaient d'ar-

mes de bronze, rappelaient les Grecs des temps homériques ; tandis que les peuplades de l'Australie et des îles Océaniques avec leurs instruments, avec leurs armes exclusivement faites de bois, d'os ou de pierre, retraçaient l'âge de ce nom. C'est pour cela que nous rapprochons ici les sauvages des barbares.

Il n'y a pas longtemps, avons-nous dit, qu'il en était ainsi ; en effet, ces distinctions ont disparu presque entièrement aujourd'hui. Grâce aux rapports qui, depuis deux siècles, se sont multipliés entre les sauvages et les marchands, les navigateurs civilisés, l'usage des armes en fer s'est répandu partout : en cela, comme en bien d'autres choses, l'uniformité tend à s'établir.

L'arc, la lance ou le javelot, le couteau, le bâton ou la massue, le bouclier, composent l'armement commun de presque tous les sauvages. Il en est cependant, et c'est une différence à noter, qui ne connaissent pas l'arc, ou qui ne le connaissaient pas il y a peu de temps ; les Australiens, par exemple ; en revanche, ceux-ci se servaient de leur lance comme d'une arme de jet, avec une remarquable supériorité.

« La lance, dit un voyageur, est leur arme nationale; elle est longue d'environ 10 pieds, trèsmince, faite de roseau ou de bois et terminée par une pointe barbelée. Étant donné sa légèreté,

on aurait peine à croire qu'elle pût avoir quelque force de projection. Cela serait impossible, en effet, sans le secours du wummera, sorte de bâton droit et plat, long de 3 pieds, et terminé par un tuyau d'os ou de peau, dans lequel est fixée l'extrémité de la lance. On prend le wummera dans la main droite avec trois doigts, tandis qu'on tient la lance entre le pouce et l'index (de la main gauche). Avant de lancer larme, on lui imprime un mouvement vibratroirequi, à ce qu'on suppose, permet deviser avec plus de précision. Quand on lâche la lance, le wummera reste dans la main. L'usage de ce procédé si simple ajoute beaucoup à la force de projection du trait. » Voilà certainement une des complications les plus ingénieuses qu'on puisse citer à l'honneur des armes sauvages.

Sauf le wummera et quelques autres armes un peu singulières dont nous parlerons tout à l'heure, ce qu'un arsenal sauvage (comme celui du Musée de marine à Paris, par exemple) offre de remarquable, ce qui frappe d'abord le visiteur, c'est la légèreté apparente des flèches et des lances. Quelques-unes faites en roseau, en bambou, sont en effet très-légères ; on en a profité pour leur donner des dimensions extraordinaires ; il y a des lances trois ou quatre fois longues comme celles de nos lanciers. Certains arcs par la même raison atteignent 7 à 8 pieds de long.

En second lieu, ce qui étonne et ce qui est en effet digne d'étonncment, ce sont les nœuds, les ligatures compliquées, par lesquelles les fers de flèche, de lance, de hache, ou bien les os, les pierres, les morceaux de cristaux qui tiennent lieu de fer sont maintenus, et ajoutons maintenus solidement dans le bois fendu, à l'extrémité des diverses armes. Nous avons déjà fait observer l'habileté des sauvages à cet égard.

Ce qui est plus étonnant encore que tout cela, mais ce qui ne ressort pas naturellement dans un musée, c'est l'habileté qu'ont les sauvages dans le maniement de leurs armes, la terrible efficacité qu'ils savent leur donner à force d'adresse et d'énergie musculaire. Avec la lance garnie du wummera dont nous parlions tout à l'heure, le capitaine Grey dit avoir vu les Australiens tirer souvent un pigeon à la distance de 30 mètres. Cook raconte qu'à 50 mètres ces sauvages, toujours avec la même lance, étaient plus sûrs de leurs coups que ses soldats ne l'étaient avec une balle. Ils font de cette dernière arme un usage assez singulier; ils s'en servent pour la pêche. Un voyageur assure avoir vu des Californiens plonger dans le Murray la lance à la main et reparaître avec un poisson au bout de la lance.

Les Hottentots sont à peu près de même force que les Australiens ; à 30 ou 40 mètres, ils atteignent

un lièvre au repos avec leur javeline, le rackumitick; avec cette arme si inférieure en apparence à la carabine rayée, ils osent, dit-on, s'attaquer à l'éléphant, au rhinocéros et même au lion. — Il est à croire cependant qu'ils se mettent en troupes pour chasser ces grosses bêtes.

Qui croirait que l'Indien de l'Amérique traverse de part en part avec une flèche un cheval et même un buffle?... Voilà qui exige de la vigueur assurément; voici à présent une singulière adresse : « Les Indiens du Brésil tuent les tortues à coups de flèches ; mais s'ils visaient directement l'animal, l'arme ne ferait qu'effleurer l'écaillé dure et polie : aussi décochent-ils leur flèche en l'air, de façon qu'elle tombe presque verticalement sur la carapace de la tortue et puisse ainsi la traverser. » (Pubock.) *

A propos des flèches, il est boa de rectifier un erreur assez générale ; tout le monde sait que tous les sauvages des climats chauds s'entendent à préparer des poisons violents dans lesquels ils trempent le bout de leurs flèches : ce qu'on ignore c'est que les flèches empoisonnées servent à peu près exclusivement à la chasse; il semble qu'il y ait parmi ces peuples une convention tacite, une sorte de droit des gens, qui interdise d'employer à la guerre les armes empoisonnées.

Venons à ces armes particulières, dont nous

avons parlé plus haut, et qui sont d'un usage spécial à tel ou tel peuple.

Le boomerang est propre à l'Australie. C'est un bâton, non pas droit, mais recourbé comme un sabre, long d'environ trois pieds. On s'en sert à la chasse et à la guerre ; voici comment : on le prend par un bout dans la main droite et on le jette comme une faucille, soit en l'air, de bas en haut; soit de haut en bas, de façon qu'il frappe la terre à quelque distance de celui qui l'a lancé. Dans le premier cas, le bâton monte avec un mouvement de rotation, puis retombe à l'endroit précis que l'Australien a visé, et produit sur l'homme ou l'animal l'effet d'écrasement d'une forte tuile.

C'est là une manœuvre déjà assez singulière ; mais voici qui est plus fort : supposons qu'il s'agisse d'atteindre le même objet; l'Australien considère la position de l'objet, son éloignement; puis se retourne, et lance verticalement le boomerang ; par un effet de la forme du bâton, combiné avec l'impulsion, le boomerang revient en arrière par dessus la tête de son maître et va frapper le but auquel celui-ci tourne le dos. Cela semble assez incroyable. Pourquoi l'Australien tourne-t il le dos à l'objet qu'il veut atteindre; quel avantage a cette manœuvre? c'est ce que les voyageurs ne disent pas ; et franchement on aurait besoin de le savoir. — Dans le cas où

on lance le boomerang contre terre, il va en ricochant atteindre le but désigné; ceci au moins se comprend.

Les Malais, les sauvages de la vallée des Amazones, au lieu de lancer leurs flèches avec un arc, les mettent dans un tube et soufflent ; autrement dit, ils remplacent l'arc par la sarbacane. .

Les Patagons ont la bola et le lasso. La bola, c'est tout simplement une corde assez longue avec une boule de pierre ou de métal au bout, ou plutôt ce sont deux cordes, avec chacune sa boule. Le Patagon tenant l'un des bouts des cordes fait tournoyer fort adroitement autour de sa tête les deux boules pesantes et en frappe son objet, comme d'une longue et flexible massue. Le coup d'une de ces boules, ainsi tournoyée à l'extrémité d'une longue corde, a une violence redoutable. Le maniement de la bola demande un apprentissage et n'est pas si facile qu'il en a l'air. — Le lasso est une bola, mais dont on se sert différemment. Au Heu de faire tournoyer la boule, et d'en donner des coups, on prend dans la main le bout de la corde et la boule, on brandit le bras, et on lâche la boule en ligne droite, comme une pierre, en retenant la corde. Supposons qu'on ait ajusté la jambe d'un cheval par exemple, ou la boule l'atteint et la casse, ou la boule passe à côté, frise la jambe, et, retenue par la corde, revient avec un mouvement circulaire, enlace la jambe ou plutôt

les deux jambes de trois ou quatre tours. Le Patagon qui tient la corde n'a qu'a la tirer pour faire faire au cheval un faux pas qui le renverse; et s'ils sont plusieurs sauvages, en s'attachant n la corde, ils traîneront le cheval où ils voudront.

Page 1