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LES FRANKS DE CHARLEMAGNE

De l'époque où les Franks envahirent la Gaule, au règne de Charlemagne, il y a un vide impossible à combler. Les monuments écrits sont rares et les monuments figurés font complètement défaut. Cette lacune est, il est vrai, moins regrettable, parce qu'elle porte sur une époque stagnante où rien ne se modifie ni ne se perfectionne, où les anciennes armes persistent, en se dégradant lentement.

Nous n'avons pas à raconter en détail les guerres de Charlemagne. Il suffit de citer le nom des peuples qu'il combattit et dont il triompha : Lombards^ Aquitains, Saxons. Ces derniers étaient armés, sans doute, à peu près corhme les Germains, au temps où ils conquirent la Gaule. Les Aquitains, les Lombards de^ vaient, dans leur armement, rappeler les Romains, dont ils avaient suivi si longtemps, dont ils suivaient même encore, à certains égards, les traditions. Quant aux Basques qui firent subir a l'illustre empereur la défaite si renommée de Roncevaux, on voit qu'ils ne se prirent pas corps à corps avec les

soldais et les leudes franks. Leurs armes furent Ja flèche, la pierre lancée à la main ou avec la fronde. Venons maintenant à celles des troupes de Charlemagne.

Les monuments de l'époque présentent deux espèces de soldats. L'un, le frank ou le leude, qui est le véritable soldat, celui dont est composée, en très-grande partie, l'armée de l'empereur, a encore les mêmes armes offensives que le Frank de la conquête : la lance, l'épée, telles que nous les avons vues, la hache aussi, sans doute. Quant aux armes défensives, il y a de la différence; les soldats de Clovis dans ce genre ne connaissaient guère que le bouclier; les leudes de Charlemagne portent la hrica, véritable cotte de mailles, ou la brunia; celleci est une cotte (une espèce de paletot court et serré) rembourrée, entièrement garnie de petites pièces carrées de métal, plus ou moins rapprochées et cousues sur l'étoffe. Ils vont tête nue, pour la plupart, comme leurs pères ; les plus riches seuls ont des calottes en cuir. Différence plus essentielle, au point de vue militaire : les premiers Franks étaient une infanterie, ils n'avaient que peu ou point de chevaux; parmi les Franks de Charlemagne, au contraire, les gens à cheval sont ou tendent à devenir les plus nombreux. Nous approchons de l'époque où la cavalerie, qu'on ne tardera pas à appeler la chevalerie, sera tout, où les pié-

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tons, serfs, paysans, seront comptés pour rien, à l'armée comme au village.

L'autre soldat, qui semble appartenir à un corps privilégié, à une sorte de garde impériale, diffère beaucoup du premier. Son équipement est celui du prétorien romain.

11 n'en diffère que par le casque. Le prétorien portait une calotte de fer ronde. Ce soldat-ci a une calotte à trois faces, surmontée en guise de cimier d'une sorte de rinceau, lequel n'est pas d'un aspect fort heureux, comme on peut en juger.

Fig. 20. — Soldats de Charlemagne.

Avant d'enlrer dans l'histoire des armes au moyen âge, il n'est pas inutile, je crois, d'exposer préalablement, en quelques mots, la manière dont on recrutait et dont on assemblait en corps de troupes, du moins chez nous, les soldats porteurs de ces armes»

Durant toute la période, dite gothique, qui va du neuvième siècle au seizième, la force des armées consista à peu près exclusivement dans la gendarmerie ou cavalerie d'hommes portant l'armure complète et la lance. Ceux-ci étaient des seigneurs, des possesseurs de fiefs, qui, directement ou médialement, devaient à leur suzerain, le roi, à raison de leurs fiefs, un service militaire d'une durée variable ; soit quarante jours ordinairement. Quand le service se prolongeait, le roi était censé leur don-

ner une paye, je dis était censé, parce que les rois s'acquittèrent toujours fort irrégulièrement de leurs obligations envers leurs vassaux. Appeler les vassaux aux armes, cela s'appelait convoquer le ban.

L'infanterie, dans la même période, n'était qu'un ramassis de serfs ou de sujets, conduits à l'armée par leurs seigneurs. On ne voit pas qu'on en ait jamais formé quelque chose comme des régiments ou des compagnies. Chacun d'eux s'armait à volonté. C'était là l'armée ordinaire, l'armée féodale.

Extraordinairement, sous Philippe Auguste, on forma momentanément une infanterie régulière, dont les chefs, au moins, étaient nobles. Ce sont les sergents (Parmes, qui figurèrent avec distinction à la bataille de Bouvines, et qu'il ne faut pas confondre avec le piètre fantassin, serf ou sujet, qu'on nomme communément sergent au moyen âge. Cette institution ne dura pas.

Deux fois, à des époques assez éloignées, au douzième et à la fin du quatorzième siècle* on pratiqua sur une grande échelle le système des engagés volontaires. Des seigneurs, des hommes versés dans l'art militaire, prenaient sur eux de recruter parmi les hommes déclassés, brigands, voleurs, serfs résolus échappés au servage, nobles ruinés ou bourgeois aventureux. Ils formaient de ces hommes exceptionnellement énergiques, des compagnies qu'ils allaient ensuite offrir au roi de France, ou aux

autres princes souverains du temps, comme par exemple le comte de Toulouse, au douzième siècle, el au quinzième, les rois d'Angleterre, d'Espagne, de Portugal, etc. C'était des troupes excellentes, mais qui indifférentes à toute cause, à tout pays, composées d'ailleurs de scélérats capables de tous les crimes, ne restaient d'abord au service de leur souverain momentané, qu'autant qu'un autre ne leur offrait pas une paye supérieure, et qui ensuite désolaient et ruinaient de toutes manières la contrée où ils guerroyaient. Chacun sait quel effroyable renom ont laissé dans l'histoire les routiers du douzième siècle, et surtout les grandes compagnies du quinzième. H y a cette différence à noter pour les dernières, qu'elles furent organisées avec plus de science militaire; chaque compagnie comprenant des gendarmes, des archers à cheval, des gens de pied, etc., et offrant avec méthode toutes les variétés de soldats que pouvait comporter une armée à cette époque.

Charles VIII fut le destructeur des armées féodales ; il inaugura le système des compagnies de gens d'armes, recrutées pour le compte du roi par des capitaines commissionnés pour cela, et soldées directement des deniers du trésor royal ou au moyen d'impôts ad hoc, imposés aux diverses provinces. La plupart des gentilshommes qui avaient la vocation militaire entrèrent à partir de ce moment, soit

comme chefs, soit comme simples soldats, dans les compagnies d'ordonnance.

Pour l'infanterie, on essaya d'un système analogue. On choisit dans chaque commune un homme adroit à tirer de l'arc ou de l'arbalète, qui s'équipa à ses frais, et fut en revanche exempt de tout impôt. Ces hommes restaient dans leur foyer, et on ne les mettait en compagnie qu'en temps de guerre; alors aussi ils recevaient une solde. Ces honnêtes archers firent à l'infanterie française la plus déplorable réputation. Il en est resté toute espèce de bons contes (notamment le Monologue du franc-archer, qu'on attribue à Villon ; voy. le Recueil de farces et soties de Jeannet).

Quelques années plus tard on fit connaissance avec l'infanterie suisse. Il est vrai que ce fut l'épée et la pique au poing. Puis, vinrent les victoires remportées par ces Suisses sur Charles le Téméraire; elles achevèrent de donner en France la plus haute idée de ces soldats montagnards. On loua désormais des corps de piquiers et de hallebardiers suisses, et on abandonna entièrement tout espoir de former une infanterie française. Il fut convenu parmi les militaires que la noblesse française était seule bonne à l'exercice de la guerre.

Après les Suisses , on s'engoua des Allemands. Cependant François I er , sous la pression des circonstances, et au moment de rentrer en guerre

contre Charles-Quint, en 1534, voulut essayer encore d'une milice nationale. Il ordonna la levée de sept légions de six mille hommes de pied chacune « à l'exemple des Romains. » Chacune de ces légions devait être composée d'hommes choisis dans la môme province; les chefs aussi ne pouvaient être que des nobles de la province, en sorte que le courage des soldats fut renforcé de patriotisme local et d'émulation provinciale. Cette belle idée ne fut pas réellement exécutée et on en revint aux troupes étrangères soldées, qui coûtaient cher, et qui avaient des exigences rebutantes, surtout le matin des batailles; mais on n'y revint pas exclusivement, car on étendit à l'infanterie le système des commissions. Des capitaines nommés d'avance eurent brevet pour recruter des troupes de pied dans certaines provinces moins mal famées, au point de vue militaire, que le reste de la France, comme la Gascogne et le Dauphiné. Cette manière de former des compagnies et des régiments avec des engagés volontaires, que leurs chefs futurs se chargeaient de trouver, a été usitée jusqu'en 1789, pour la plus grande partie de l'armée française. Les corps étrangers formaient le complément nécessaire.

Ces troupes suisses et allemandes, qui étaient divisées, en corps uniformément armées, hallebardiers, piquiers, arquebusiers, furent le modèle

sur lequel on réforma partout les anciennes armées. La disparité de l'armement, si générale au moyen âge, disparut ; on entremêla bien encore sur le champ de bataille les hallebardiers, les piquiers et les arquebusiers, mais cela n'empêchait pas que hors de là chacun de ces soldats n'appartînt à un corps distinct ayant ses officiers, sa paye particulière et son armement spécial, commun à- tous les membres du corps.

Ce corps, ou l'unité tactique, comme on dit, était, à cette époque, la compagnie. Les régiments ne vinrent que plus tard, et on n'en aperçoit pas bien clairement l'origine.

Quanta la cavalerie, jusque-là composée exclusivement de gendarmerie, ce furent encore des troupes étrangères soldées qui furent pour la France l'occasion de la réforme. Les estradiots, cavaliers illyriens ou dalmates qui portaient une zagaie, c'est-à-dire un javelot ferré par les deux bouts , et les reîtres allemands qui, au lieu de la lance, avaient le pistolet avec l'épée, nous donnèrent l'idée première des divers corps de cavalerie dite cavalerie légère, qu'on forma vers le milieu du seizième siècle, tels que les carabins et les chevau-légers. Ceux-ci, *à l'imita-, tion des étrangers, prirent les uns l'arquebuse, et les autres le pistolet à la place de la lance, qui commençait d'ailleurs à tomber dans le discrédit. Ils portaient encore cependant l'armure comme les

gendarmes, du moins dans les commencements et jusqu'au milieu des guerres de religion. Le désordre s'introduisit alors dans tous les corps; beaucoup de soldats, de leur autorité privée, remplacèrent la cuirasse par un simple justaucorps de buffle.

Le mode de recrutement propre au régime féodal, le ban par lequel nous avons débuté, n'était pas cependant tombé complètement en désuétude. Au seizième siècle et au dix-septième siècle, et jusque sous Louis XIV, les rois pensèrent, en certaines circonstances, à réclamer le service des possesseurs de fiefs. Ce n'est pas toutefois qu'on eût une bien bonne opinion de la milice féodale au seizième siècle; en une ou deux occasions, elle avait lâché pied misérablement. Est-ce que l'esprit militaire s'était retiré de là classe noble ? Non ; mais ce qu'il y avait de meilleur dans cette classe était déjà enlevé pour la gendarmerie; il ne venait donc au ban que des hommes qui avaient répudié par goût la carrière militaire, souvent âgés, et toujours sans usage des armes, surtout sans discipline. On avait pu s'en passer autrefois, alors que l'ennemi était lui-même indiscipliné; mais des bandes, comme étaient les armées du moyen âge, ne pouvaient plus désormais tenir sérieusement contre l'ordre et la tactique modernes.

La dernière réquisition du ban, qui eSt lieu sous

Louis XIV, emmena entre ces faux soldats des désordres et des querelles qui dégoûtèrent le roi d'y avoir plus jamais recours.

Sous Louis XIV, la conscription fut , non pas inventée, mais sérieusement appliquée pour la première fois. On formait avec les individus qui tombaient au sort des régiments de miliciens, destinés à garder les côtes et les villes durant la guerre, non à faire campagne. On n'avait pas encore assez de confiance dans les instincts militaires du paysan français. Il a fallu la révolution et l'empire pour prouver que notre race avait autant d'énergie naturelle que la race suisse ou allemande.

Il ne faut pas objecter contre l'existence de cette opinion que les régiments étaient pourtant composés d'enrôlés français, car on faisait et on avait dû faire une grande différence entre des hommes qui s'offraient d'eux-mêmes pour le service, témoignant parla d'une vocation et d'une énergie particulières, et les hommes qu'on prenait de force et sans triage à leur métier ou à leur charrue. Ce sont ces derniers qu'on croyait incapables de faire jamais de bons soldats, par une faiblesse de cœur naturelle au commun de la nation. Et c'est bien cette opinion qui, répandue en Europe par les émigrés au début de la révolution, rendit d'abord les étrangers si entreprenants contre nous, et ensuite si abasourdis de nos premières victoires.

L'organisation militaire du moyen âge était déjà toute constituée, à ce qu'on croit, à la fin du règne de Charles le Chauve. Le seul soldat véritable, le miles, c'est déjà le riche ou le noble, qui va à la guerre à cheval, suivi d'une escorte de vassaux, de serfs armés de frondes, d'arcs, d'épieux, de coutelas. En bataille rangée, ceux-ci ne jouent qu'un pauvre rôle. Sans armes défensives, sans armes offensives propres à arrêter les chevaux, sans tactique ni discipline, comment soutiendraient-ils le choc des cavaliers couverts de leur haubert, armés d'une longue lance et d'une pesante épée? Donc le combat sérieux se passe entre cavaliers.

Pour bien voir l'équipement de ce cavalier, il faut se référer à un monument un peu postérieur, à la tapisserie de Bayeux, qui représente la conquête de l'Angleterre par Guillaume et ses Normands.

Chacun sait, au moins dans ses traits principaux, l'histoire de cette conquête ; comment Guillaume, duc de Normandie, se prévalant des anciennes promesses d'Edouard, dernier roi d'Angleterre, bien que celui-ci les eût révoquées à son lit de mort, et d'un serment d'obéissance arraché à Harold, roi désigné par Edouard, durant une captivité que Harold subit en Normandie quelque temps avant la mort d'Edouard ; comment, dis-je, Guillaume envahit l'Angleterre avec une armée d'aventuriers attirés par l'espoir du butin oy animés d'une sorte

de zèle religieux, car le pape s'était déclaré contre Harold ; comment Guillaume gagna l'Angleterre en une seule bataille à Hastings (1066). Voyons à présent avec quelles armes l'Angleterre fut conquise et subjuguée.

Ce qu'on remarque d'abord dans la tapisserie de Bayeux, c'est que, parmi les combattants, les uns sont à cheval, les autres à pied : ces derniers, vêtus exactement comme les premiers, semblent moins des piétons véritables que des cavaliers démontés. Il est probable du reste que l'auteur de cette tapisserie, quel qu'il soit, n'a voulu donner place dans son œuvre qu'au soldat noble, au miles. Le suivant, archer, frondeur, paysan armé de Pépieu ou du coutelas, n'existait pas pour lui . Quoi qu'il en soit, voyons pièce à pièce l'équipement de ces soldats nobles.

La calotte dont ils sont coiffés nous frappe d'abord ; elle a la forme d'un cône pointu ou d une pyramide. Ce cône est garni par devant d'une pièce de fer quadrangulaire qui descend sur le front et sur le nez, et qui s'appelle le nasal. Il semble être composé d'une carcasse de fer, dont les branches dessinent ces divisions qui apparaissent sur le cône ou délimitent les faces de la pyramide. On comblait les vides entre les branches avec de l'étoffe, ou peut-êlre avec une sorte de tôle. Cette calotte n'est pas toujours munie d'un garde-nuque, comme le spécimen que nous donnons. Au reste, ce garde-

nuque n'était pas nécessaire; car Parmure maillée qui défendait le corps enveloppait le cou et montait par derrière jusque sous la calotte du casque.

Le corps, comme je viens de le dire, est couvert par une chemise en mailles de fer, ou par

Fig. 21 . — Armes du onzième siècle, d'après la tapisserie de Bayeux.

une blouse étroite sur laquelle sont cousues des plaques de fer, soit carrées, soit rondes, soit triangulaires. Ces plaques figurent à l'œil des lignes horizontales, perpendiculaires ou obliques. La chemise à plaques, autant qu'on peut en juger par l'examen

de notre tapisserie, semble avoir été beaucoup plus commune que la chemise à mailles. Elle avait des manches qui descendaient jusqu'au milieu de l'avant-bras. Serrée au corps, elle se divisait au bas du ventre, et chaque partie se repliant autour de la cuisse formait chausse. La jambe et le pied étaient enveloppés de simples bandelettes.

Outre les défenses de corps, chaque guerrier portait un bouclier qui est tantôt ovale par le haut, allongé et pointu par le bas, tantôt arrondi. Un umbo très-peu saillant d'où partent quatre ou cinq rayons, forme communément sa décoration extérieure. Sur la face intérieure, on voit tout en haut une embrasse, qui servait sans doute à porter le bouclier sur le dos, et au-dessous, vers le milieu, deux embrasses plus courtes, parallèles entre elles, ou bien deux verges formant une double poignée, une espèce de manipule, en un mot, dans lequel le guerrier passait le bras ou la main, suivant l'occasion, pour manœuvrer le bouclier devant son corps. Les armes offensives sont : la lance, l'épée, la massue, la hache et Tare. La lance consiste en un fer triangulaire, parfois barbelé, monté sur un manche mince, égal partout. Cela permettait de s'en servir pour le jet, comme pour le hast. On voit assez souvent, en effet, les cavaliers balancer la lance au bout de leurs doigts et la darder comme une javeline. En marche, on appuyait l'extrémité de

l'arme sur Pétrier. L'épée, dont il est malaisé d'apercevoir nettement la forme, paraît courte, large •au talon et progressivement diminuée pour former la pointe. On la portait sur le côté gauche. La massue, bâton noueux, extrêmement gros au bout, rappelle tout à fait la massue classique, celle qu'on voit si souvent aux mains d'Hercule. Elle était généralement en bois durci au feu, et plus rarement en fer imitant les nœuds et les inégalités du bois. La hache à un seul tranchant a exactement l'aspect des haches en usage aujourd'hui parmi les bûcherons. L'arc ne présente rien de particulier : il semble assez peu employé. Un ou deux hommes portent avec l'épée un poignard long ou une dague, arme rare alors, et plus tard très-commune.

Nous allons voir maintenant comment étaient armés les vassaux et les sujets de Louis le Jeune, de Philippe Auguste et de saint Louis , les guerriers qui accomplirent les premières croisades, les plus brillantes de toutes. Cela nous permettra d*expofcer tout d'un coup les changements survenus datis Pift^ tervalle (de 1066 à 1200 environ).

La chemise plaquée ou maillée, que j'ai décrite i a été remplacéej vers le commencement du douzième siècle* par une tunique à manches courtes, qui s'affrète un peu au-dessus des genoux. Cette tunique est couverte parfois de plaques de métal; mais plus généralement elle consiste en un tissu de mailles,

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tantôt simple, tantôt double, quelquefois, mais rarement, triple. Élroite et d'une venue, elle s'ajustait à la taille par une ceinture lâche. C'est là le halbergue ou haubert proprement dit. Il était garni par le haut d'un capuchon également maillé, qu'on portait rabattu sur le col à l'ordinaire, qu'on relevait sur la tête pour la bataille et sur lequel on plaçait le casque , cette calotte de fer que nous avons déjà vue. Un baudrier, décoré de pièces de métal diversement découpées, descendait en travers sur le haubert de l'épaule droite à la hanche gauche, et soutenait l'épée sur le flanc. Voilà sous quel aspect se présentait l'homme de guerre, le chevalier, au commencement du douzième siècle. Ajoutons que par-dessous le haubert, il portait une chemise en étoffe forte, chemise de guerre, camisia.

Ce costume ne dura guère sans se transformer. Les premiers changements qu'il subit lui vinrent de l'habit civil. Du reste, de tous temps, le vêtement de guerre suivit la destinée de l'autre, du vêtement ordinaire. Ainsi, par exemple, si la chemise que nous offre la tapisserie de Bayeux se fendait au bas du corps et se divisait en deux pour se replier autour des cuisses, cela avait lieu à l'imilation du costume journalier. Et si, au point où nous en sommes, le haubert est d'une pièce entière jusqu'au bout et court, c'est qu'il a été fait sur le modèle de la tunique quotidienne, du vestitus francisais. Donc le

haubert prit d'abord des manches tombant jusqu'aux poignets; puis progressivement, de la fin du douzième siècle au commencement du treizième, il s'allongea par en bas et descendit à mi-jambe ; toujours à la suite.de la mode civile qui, en ce moment, remplaçait la tunique courte par la robe longue.

Des innovations furent faites en même temps pour les autres pièces de l'armure. Le chevalier commença à porter des gants en peau de buffle, couverts de mailles ou de pièces de fer, des bas sans pied ou chausses de mailles , et des chaussons de mailles. Le baudrier changea de place. Il était en écharpe, on le mit en ceinture — au-dessous de la ceinture. Ainsi placé, il tombait un peu par devant à l'endroit où les deux bouts se nouaient, et dans ce nœud on passait Fépée, qui allait obliquement du milieu du corps, où se trouvait sa poignée, vers la jambe gauche et en dehors de la ligne du corps é

Un changement plus considérable, et j'ajoute plus fâcheux, eut lieu dans la coiffure, sous Philippe Auguste. La calotte fut remplacée par le heaume. C'était un cylindre creux, légèrement cambré, dans lequel on enfonçait la tête fort aisément, car il était large au point de couvrir une partie des épaules. Quatre lames de fef, en croix, plaquées sur le .devatit, défcoraieht cette espèce de pot, sans le rendre ni plus léger, ni moins ridicule : au-dessus de la barre transversale il y avait dés ouvertures pour voir*

qu'on appelait des vues, et au-dessous des trous en rond pour la respiration. Cette incommode et lourde machine se portait le moins possible, comme on peut penser. Les chevaliers ne la mettaient qu'au moment de la bataille ; le reste du temps, elle pendait par une chaînette à l'arçon de leur selle, où elle devait figurer assez bien une marmite de voyage. C'est avec cela sur la tête que saint Louis perdit la bataille de Mansourah .

L'usage du heaume, adopté sous Philippe Auguste, se prolongea jusqu'au règne de Philippe le Bel. Notre gravure, qui reproduit un vitrail de la cathédrale de Chartres, représente saint Louis coiffé du heaume. En examinant cette gravure, on remarquera qu'une

, É . Fig.22. — Saint Louis, d'après un vitiail

longue tunique j Sans de la cathédrale de Chartres.

manches^ ouverte par devant et flottante, couvre le * haubert, dont les bras seuls sont apparents. Cette manière de s'habiller était devenue générale depuis jpfeu. Ce qu'on ne peut pas voir, c'est le vêtement rembourré que le saint roi portait , sans doute comme tout le monde, par-dessous le haubert. Avec ce mate-

las sur l'estomac, avec cette robe de mailles, presque aussi longue qu'une soutane, et cette troisième tunique extérieure dont je viens de parler, avec ce heaume écrasant, on pense comme le chevalier devait être à l'aise sous le soleil de Syrie, ou même simplement sous celui de France, et comme une fois descendu, ou tombé de cheval, il devait faire un triste piéton.

Peu après, pourtant, on trouva le moyen de s'alourdir et de s'empêcher encore plus. Dès Philippe le Bel, on commença de mettre au coude, et sur l'os du genou par-dessus le haubert, des demiboîtes en fer, d'une forme ronde ou ovale, qui s'attachaient sur l'articulation par le moyen de courroies et de boucles. Ce furent les coudières et les genouillères. Bientôt on y ajouta (toujours par-dessus le haubert) des plaques de fer, qui garantirent le bras, [garde-bras) puis d'autres plaques qui couvrirent les cuisses (trumelières ou grevières). Garde-bras ou trumelières, c'est toujours le même système et la même disposition aisée à comprendre. Deux pièces de fer, plus ou moins courbées, sont réunies d'un , côté par des charnières, et de l'autre restent libres, et, comme les deux parties d'une boîte s'écartent ou se rapprochent pour enfermer le membre, bras ou cuisse ; des courroies et des boucles servent à les fermer solidement. La couture des deux pièces opérée par les charnières est ordinairement placée

à l'extérieur ; les boucles et les courroies sont sur la face intérieure des membres.

Le vêtement rembourré, puis le haubert par-dessus, et puis par-dessus encore, les pièces de fer dont nous venons de parler, cela composait une armure si lourde, que quand le cavalier était tombé, il lui était à peu près impossible de se relever. Il restait gisant sur le sol, à la merci du moindre goujat armé d'un couteau, ou bien les chevaux le foulaient sous leurs pieds ; aussi inoffensif, aussi incapable de se défendre qu'une tortue retournée.

Une révolution dans l'armement était imminente; il était aisé de prévoir dans quel sens elle aurait lieu. Ce qu'on avait fait récemment présageait clairement ce qu'on allait faire. Avant d'exposer celte révolution, il faut ajouter quelques détails, pour qu'on ait une idée complète du costume militaire des douzième et treizième siècles.

Il semble que les chevaliers eussent dû se trouver assez à l'abri des coups, derrière leur carapace de fer. Il n'en était rien pourtant ; ils continuaient de porter un bouclier; il est vrai que ce bouclier, plat par le haut et pointu par le bas, était assez petit. Suspendu à l'épaule droite par une courroie transversale, il portait sur la hanche gauche du guerrier quand celui-ci était à pied et dans cette position, il allait à peine de la ceinture aux genoux. Il recouvrait, par conséquent, toute la partie

supérieure de l'épée. D'autres fois, il apparaît suspendu au milieu du ceinturon par une agrafe ou par une courroie très-courte, en sorte qu'il couvre le ventre. On a peine à croire qu'un homme pût marcher aisément avec ce poids battant sur les cuisses. A cheval, l'écu, c'est ainsi que s'appelle le bouclier de cette époque, se portait autrement; le guerrier le chargeait sur son épaule, ou l'attachait à l'arçon delà selle. Enfin, quand il se préparaît à charger, il passait autour de son cou la courroie du bouclier qui pendant sur la poitrine, la protégeait, sans qu'on eût besoin de le soutenir de la main gauche. Il y avait aussi diverses positions pour l'épée. Les chevaliers à pied la portent sur le flanc gauche, ou, comme je l'ai déjà dit, en travers, du milieu de la ceinture au genou gauche; à cheval, ils la portent sur le flanc ou plutôt sur la cuisse gauche.

Le cylindre dont on s'était couvert la tête, de Philippe Auguste à saint Louis, devint, sous Philippe le Bel un cône, une espèce de pain de sucre ; à part cela qui ne le rendait pas plus beau, il resta aussi incommode, aussi pesant ; du reste on lui continua le nom

Fig. 25. — Chevalier (treizième siècle).

de heaume. Dans les monuments du temps, ce heaume apparaît parfois comme un pot coupé aux deux tiers de sa hauteur.

Vers la même époque les chaussons de mailles montrent une tendance à s'allonger en pointe. On sent Fig . Ut Heaume que la mode des souliers à la pou- sou s p ™Ppe»eBei. laine va venir ou plutôt revenir.

Voyons maintenant quelles armes offensives correspondaient à cet équipement défensif, et avec quoi on attaquait le vêtement démailles, renforcé des pièces que nous avons décrites. C'était d'abord la lance. Elle avait un fer large et long, à peu près pareil à celui de la lance des Franks, un manche de longueur variable, fort et sensiblement égal. On ne la jetait plus comme une javeline, ainsi que celase voit sur la tapisserie de Bayeux. Tous les chevaliers, sans distinction, eurent d'abord le droit d'attacher à la base du fer tin pennon ou gonfanon, espèce de flamme qui voltigeait au vent; mais bientôt ce fut un privilège réservé au chevalier riche ou puissant qui était venu à la guerre avec un cortège de paysans. Celui-là prit exclusivement le titre de chevalier banneret, mot formé de bannière.

f L'épée garda jusqu'au quatorzième siècle la forme qu'elle a sur la tapisserie de Bayeux, c'est-à-dire qu'elle continua d'être formée d'une poignée avec

des quittons droits figurant une croix, et d'une lame large progressivement rétrécie en allant vers la pointe, divisée en deux tranchants par une légère arête médiane. Ajoutez à la lance et à l'épée la masse d'armes ou le marteau d'armes. Je n'ai pas besoin de décrire cette arme, le lecteur n'a qu'à regarder p. 139, n° 5, et p. 233, n 08 1, 6 et 7.

Tout ce qui précède s'applique exclusivement au chevalier. Quant au piéton, ou soldat roturier, il est difficile de savoir précisément comment il était armé; il ne figure pas dans l'imagerie du moyen âge, du moins dans celle des siècles dont nous venons de nous occuper. On peut supposer sans risquer beaucoup, qu'en fait de défense, ces piétons portaient des vêtements rembourrés, et qu'en fait d'armes offensives, la plus commune, parmi eux, était la fronde, et la plus dangereuse, Tare français de grandeur moyenne ou Tare turquois plus petit, fait de cornes de chèvre assemblées, que nos guerriers avaient rapporté d'Orient, après la première croisade. Ils se servaient aussi de l'arbalète qui n'était pas alors l'arme puissante qu'elle devint plus tard.

Quand les barons d'Occident allèrent en Syrie, à la suite de Richard Cœur dé lion, et en Egypte sous Louis IX, ils se trouvèrent en face d'adversaires dont l'équipement différait du leur; il est intéressant desavoir en quoi. Les chefs sarrasins avaient

comme les nôtres des armures, mais plus solides et plus résistantes, et en même temps plus légères. C'étaient de simples chemises de mailles, sans pièces superposées, mais d'une confection bien supérieure à celle des mailles d'Europe. Ces chemises étaient finement dorées, du moins celles des chefs. Au lieu de notre heaume ridicule, ils portaient une calotte de fer ronde ou pointue, garnie d'un nasal qui, perçant le bord de la calotte se prolongeait en haut et s'épanouissait en creux pour recevoir un plumet. Les casques aussi étaient dorés ou damasquinés en or, avec plus d'art et dégoût qu'on n'en trouvait alors parmi les nations occidentales (voy. les armes de luxe orientales, p. 216, n. 2 et 3). Leur bouclier était petit, rond, très-convexe avec un umbo saillant en pointe. Pour armes offensives ils avaient l'épée ou le sabre, et la lance, du moins après les premières croisades. Mais il semble qu'ils usaient moins de celle-ci que de l'épée ou du sabre. Dans le reste de l'armée, l'arme la plus commune, et qui jouait le premier rôle, était le petit arc dont je parlais tout à l'heure. Les chevaliers d'Occident rembourrés, maillés et plaqués, cloués sur la selle par le poids de leur heaume et de leur double ou triple carapace, armés d'une longue et forte lance, montés sur d'énormes chevaux de Normandie ou d'Allemagne, avaient, quoique rangés en haie (c'est-à-dire sur un seul rang), quand ils arrivaient sur l'ennnemi en ligne

droite, un poids, une poussée irrésistibles. Les Sarrasins, dans presque toutes les batailles, furent d'abord rompus; mais bientôt ils reprenaient leurs avantages; plus légers, plus alertes, ils se ruaient sur les flancs de la bataille massive des Franks, tourbillonnaient alentour; repoussés ils revenaient sans cesse, ils abattaient les lances à coups de sabre, et tandis que le chevalier réduit à l'épée tendait sa pointe vers l'ennemi, d'un mouvement assez embarrassé, celui-ci cherchait, trouvait le point faible où il enfonçait dextrement sa lame.

En outre, le moindre obstacle suffisait pour arrêter l'élan de cette cavalerie empesée, et permettait aux Sarrasins de la cribler de flèches ou de feu grégeois. Le feu grégeois, c'était la terreur de ces braves. « Toutes les fois, dit Joinville, que le bon roi oyait qu'ils jelaient ainsi le feu (il produisait dans l'air un bruissement extraordinaire) il se jetait à terre et tendait les mains, la face levée au ciel, et disait en grandes larmes • « Beau sire Dieu-Jésus, gardez moi et ma gent. »

A présent ces armures, sur lesquelles je me suis peut-être trop étendu, fournissaient-elles du moins une défense complète? — Le haubert résistait, assez généralement, aux coups de tranchant et de pointe donnés avec un sabre, une épéeou une flèche; il se laissait plus souvent rompre par un coup de lance; mais môme quand la maille tenait bon, l'homme

ne s'en trouvait pas toujours plus à Taise. Il avait, il est vrai, l'avantage de ne pas recevoir la pointe dans le corps, mais c'étaient ses propres mailles qui lui entraient dans la chair, et fort avant quelquefois. C'est justement pour obvier à cet inconvénient, qu'on portait la camisia, la chemise rembourrée, sous la chemise de fer. Le haubert avait encore moins d'efficacité contre la masse <P armes. Il est vrai que la masse était destinée surtout à frapper la tête ; elle avait particulièrement affaire au heaume. Celui-ci ne se comportait pas avec la solidité qu'on eût pu attendre de sa tournure massive ; il se laissait enfoncer souvent. En tous cas, s'il empêchait son propriétaire d'avoir la tête fendu, il ne l'empêchait pas d'être momentanément abasourdi. Tout le monde comprend qu'une lourde masse d'armes tombant sur ce pot de fer devait ébranler le cerveau qui était dessous, jusqu'à lui faire perdre le sentiment, et avec le sentiment, ce qui était plus essentiel, l'équilibre. L'homme, de plus, avait souvent les clavicules brisées par le contre-coup, car le heaume portait dessus, comme je l'ai dit. Les gens de pied, les vilains, alors faisaient leur office sur ce corps inerte étendu par terre. Ils se mettaient en quête de l'endroit où ils pourraient le percer de leur couteau ou de leur épée. Parfois ils ne trouvaient pas, comme ce Comnote dont parle Rigord, à la bataille de Bouvines. Dans un embarras

pareil, que faisait-on? On recourait aux masses d'armes, aux bâtons, on assommait, ce qui demande toujours des coups réitérés. Le chevalier avait donc la chance que l'ennemi, assailli d'autre part, n'eût pas le temps de l'achever.

Rigord, que j'ai cité tout à l'heure, et les autres historiens du temps, sont unanimes à vanter l'invention encore récente de ces armures impénétrables. Il n'y a qu'un moyen sur, disent-ils, de tuer le chevalier, c'est de tuer d'abord le cheval, puis le chevalier une fois par terre, on a assez de facilité ; il ne se relève guère tout seul. C'est pourquoi, ajoutent-ils, « il périt aujourd'hui bien moins de monde qu'autrefois dans les batailles. » C'était un progrès, assurément, m^is n'est-il pas singulier que ce progrès, ces soins compliqués pour défendre son épiderme, soient juste des temps dits chevaleresques, et qu'on continue pourtant d'entendre par ce mot de chevaleresque le courage le plus entier, le plus dédaigneux de la vie?

Pour moi, le petit fantassin moderne, qui, vêtu d'une simple tunique de drap, se tient immobile en face des canons rayés, des carabines rayées, me semble plus près de l'idéal militaire et de tout ce qu'on est convenu d'entendre par le terme de chevalerie, que rénorme baron ferré et blindé. Du temps de celui-ci on avait le mot, j'en conviens, mais quant à la chose, il y aurait bien à dire.

Sous Philippe VI de Valois, l'abominable guerre de Cent ans commence entre la France et l'Angleterre. Les grandes compagnies font leur entrée sur la scène de l'histoire ; les grandes compagnies, c'està-dire les armées de soldats mercenaires qui, faisant profession de l'état militaire, n'ont de parti que la paye et le pillage, tantôt Anglais, tantôt Français, selon les hasards du louage, et dans les intervalles de trêve, continuent de faire pour leur compte personnel la guerre la plus atroce aux paysans et aux bourgeois.

Ces bandes,composées de cavalerie et d'infanterie, de compagnies de gens d'armes et de compagnies de gens de trait, étaient un pêle-mêle de toutes les classes. Des hommes très-noble^ y chevauchaient côte à côte avec des paysans, des échappés du servage. Égaux par les appétits, par les mœurs et par

la tournure militaire, on peut croire que l'éducation ne mettait pas entre eux de grande différences.

Ce fut à ces brigands qu'échut l'honneur de faire la révolution dont j'ai parlé, révolution que les honnêtes compagnies du roi Louis IX avaient rendue nécessaire.

Le costume civil venait de subir un changement radical. La double robe longue (cotte et surcot) que l'on portait depuis Philippe Auguste, avait fait place au pourpoint, espèce de paletot à taille, bou- . tonné du haut en bas sur le devant, sans collet, garni de demi-manches, rembourré, bombant sur la poitrine. Sous ce pourpoint, comme on le voit très-bien dans les monuments du temps,' on avait encore la cotte, mais c'élait à présent une blouse étroite et courte, relativement à l'ancienne, quoiqu'elle dépassât le pourpoint par le bas, ainsi qu'aux manches. En place de la cotte, les gens d'armes adoptèrent le pourpoint et ils se mirent à porter en campagne une chemise de fines mailles, précisément des mêmes dimensions que la cotte, dépassant un peu le pourpoint comme elle, mais plus apparente qu'elle aux bras, car le pourpoint militaire n'eut pas du tout de manches. Cette armure s'appela le hauberyeon.Exi peu de temps les soldats des compagnies imposèrent la nouvelle mode aux véritables chevaliers, et le haubert fut définitivement abandonné pour le haubergeon.

Nous avons vu que les coudières, les genouillères, les garde-bras, les trumelières étaient déjà en usage depuis quelque temps. On les conserva. On fit en outre pour l'avant-bras et pour la jambe ce qu'on avait fait pour le bras et pour la cuisse, on les enferma dans des boîtes de fer à charnières. Ces deux pièces nouvelles S'appelèrent avant-bras et grevières.

Le garde-bras fut modifié à ses deux extrémités, vers l'épaule et vers la saignée. Il se termina de chaque côté, par trois ou quatre lames circulaires, à recouvrement, qui laissaient plus de liberté aux membres. Pareil changement fut fait aux trumelières. Sur l'épaule, sur l'intervalle entre le gardebras et l'avant-bras où apparaissait la maille, sur celui qu'il y avait entre les trumelières et les grevières au jarret, on mit des espèces de petits boucliers, des pièces affectant plus ou moins la forme d'un disque convexe.

Le pied fut couvert, non de mailles, mais de lames articulées. Cette chaussure, suivant la mode civile, se termina en pointes ridiculement longues.

La plus heureuse innovation fut encore Pabolition du heaume. On le remplaça par le bassinet : c'est une calotte pointue, qui rappelle le casque des Normands, mais qui est moins allongé. Seulement de la calotte, sans visière, ni grfuttière, il y avait jusqu'au col trop de place découverte, au goût des

guerriers de cette époque ; un capuchon de mailles fut chargé de couvrir l'intervalle. Le capuchon, qu'on appela le camail, montait des épaules, qu'il protégeait entièrement, jusque sous le bassinet ; il encadrait la figure, mais ne la protégeait pas. On

compléta la défense en ajoutant au bassinet une pièce, à laquelle on donna le nom de mesail ou mursa/7, ou museau, et qui se profilait, en effet, comme le museau d'une bête, comme un grouin. Cette

Fig. 25. —Mesail ou mursail. #

pièce percée d'une vue, et plus bas de trous pour la respiration, n'était pas rivée ; on l'ôtait, on la mettait à volonté, c'est-àdire, qu'on ne la mettait qu'au moment du combat.

Les gens d'armes gardèrent les armes offensives de la chevalerie, avec quelques modifications. La lance, unie jusque-là d'un bout à l'autre du manche, reçut vers son extrémité une rondelle que le manche traversait comme l'essieu traverse le moyeu de la roue. Cette rondelle avait pour utilité de retenir la main qui glissait le long du manche, quand la poinle de la lame frappait un corps dur. Elle permettait d'appuyer le coup.

L'épée qu'on adopte alors diffère beaucoup de l'épée du dixième siècle. Ce n'est plus le glaive large,

assez court, à deux tranchants, qui servait pour la taille et pour l'estoc, propre à deux fins, et par cela même remplissant médiocrement chacune d'elles ; c'est la rapière, épée longue et effilée, propre seulement à l'estoc, mais excellente, du moins pour cela. La masse d armes, le marteau d'armes aussi deviennent d'un usage plus général.

Ledémocratie,c'est-à-direl'infanterie, commence en ce temps-là à sortir de sa nullité ; elle prend sur les champs de bataille une importance qui ne cessera plus de croître. Ce sont les piétons, les archers anglais qui, les premiers, démontrèrent sa puissance, et d'une façon cruelle pour nous autres Français. A Crécy, ils nous donnèrent une première leçon fort rude.

♦Nous avions cependant nous-mêmes ce jour-là une infanterie qui eût pu décider la victoire. C'était un corps d'arbalétriers génois à notre solde, qu'on opposa d'abord aux archers anglais. Malheureusement les arbalétriers avaient eu la corde de leurs arbalètes mouillée par une pluie d'orage, dont leurs adversaires les archers avaient su garantir leurs arcs ; leurs traits iï£ portaient pas. Ils voulurent, avec raison, battre en retraite ; le roi Philippe, qui se trouvait derrière eux avec sa chevalerie, ne le permit pas. « Allons, dit-il dans son indignation de parfait chevalier, qu'on me tue cette ribaudaille qui encombre la voie sans raison ; » et

il se lança avec sa troupe vers les Anglais, en passant sur le corps des Génois.

Ce n'était pas la première fois que pareille chose arrivait, et que les chevaliers commençaient la bataille par écraser leurs suivants;, le mépris de l'homme de cheval, pour l'autre, le pauvre piéton, n'avait pas de bornes. Au reste, on se demande pourquoi les nobles enmenaient avec eux à la guerre ces paysans, ces serfs si dédaignés et réellement si inutiles sur le champ de bataille. Armés comme ils Tétaient, il ne fallait pas songer qu'ils soutinssent un instant le choc de la chevalerie, et cependant il est remarquable qu'on entame toujours les batailles en faisant avancer d'abord les fantassins. La cavalerie ennemie leur passe sur le corps naturellement, puis arrive à ce qui est l'essentiel, à la cavalerie opposée. On dirait réellement qu'on jetait les fantassins entre soi et l'ennemi, uniquement afin que celui-ci perdît à les abîmer son premier feu, son premier élan; mais, comme on le voit, quand la déconfiture attendue et prévue de ces pauvres diables tardait trop à l'impatience des vaillants chevaliers, ils prenaient sur eux de l'achever, et de joindre l'ennemi à travers ou par-dessus la masse de leurs compatriotes.

Mais à Crécy, les Génois ne se laissèrent pas écraser bénévolement : ils résistèrent. Il s'ensuivit un emmêlement où la plupart des chevaliers restèrent

longtemps empêtrés,, sous les flèches des archers anglais, qui tiraient à coup sûr. Quand la cavalerie française eut fini d'écraser ses auxiliaires, elle était déjà bien réduite ; elle fondit néanmoins sur les archers anglais, les rompit, non sans éprouver des pertes considérables. Quand elle arriva sur les chevaliers anglais, ceux-ci la repoussèrent, c'était inévitable; en se retirant elle essuya de nouveau les terribles décharges des archers. En somme, la journée appartint à ces derniers qui, sans le vouloir précisément, vengèrent bien les archers génois. Mais il se passa quelque chose déplus propre encore à réhabiliter, au point de vue militaire, l'homme de pied. La chevalerie du prince de Galles, donnant un exemple tout nouveau, qui allait être suivi pendant deux siècles, % se fit infanterie dans cette bataille. Elle descendit de cheval, et ce fut à pied, la lance appuyée en terre, qu'elle reçut le choc des gens d'armes français. Le plein succès de celte tactique engagea les Français à l'imiter 5 la journée de Poitiers. Malheureusement ils l'appliquèrent tout de travers. Couverts de leurs armures, encore assez lourdes, ils voulurent monter vers les Anglais massés sur une colline, à pied et par un étroit sentier; on ne pouvait passer que par là, il est vrai. Les archers anglais qui bordaient le sentier, derrière des buissons, n'eurent pas de peine à les défaire. Ils reculèrent en si grand désordre, que la

journée parut perdue tout d'abord : deux des batailles françaises, sur trois, tournèrent le dos, sans presque avoir fait qu'apercevoir l'ennemi. La troisième, commandée par le roi Jean, sous les efforts combinés des archers et des chevaliers anglais, remontés à cheval pour la charger, fut presque en- . tièrement massacrée ou prise.

A Cocherel, à Auray, quelque temps après, nouvelle application des mêmes principes. Les gens d'armes descendent de cheval, on se charge à pied, et afin de pouvoir manier la lance dans ces conditions nouvelles, on la raccourcit avant la bataille ; on la taille à la longueur de 5 pieds (en temps ordinaire on la portait de 12 pieds). A Auray, les archers anglais montrèrent qu'ils étaient bons à autre chose qu'à frapper de loin. Mêlés aux gens d'armes de leur parti, il se battirent main à main, comme on disait alors, avec leurs épées et leurs coutelas, contre les lances des gens d'armes et des chevaliers du parti contraire.

Il faut dire pourquoi le fantassin anglais avait sur le nôtre, à ce moment -lit, outre la supériorité de son arme, une supériorité réelle comme courage, comme énergie; c'est qu'au rebours du nôtre, il était traité par le guerrier noble, par le chevalier de sa nation, avec beaucoup d'égards. On avait confiance en lui, en sa valeur comme homme de guerre, et on le lui montrait à chaque occasion. Il

y avait toujours quelques barons, et des plus renommés, pour se mêler aux archers et combattre dans leurs rangs.

Les Français, naturellement, voulurent avoir aussi leurs archers ; ils en eurent bientôt d'aussi bons, sinon de meilleurs que les Anglais, selon l'opinion d'un historien un peu postérieur, Juvénal des Ursins : « En peu de temps, dit-il, les archers de France furent tellement duits à Tare qu'ils surmontaient à bien tirer les Anglais, et en effet, si ensemble se fussent mis, ils eussent été plus puissants que les princes et les nobles, et pour ce fut enjoint le roi qu'on cessât. »

Voyons maintenant quel était l'équipement de ces archers dont les succès frappèrent si vivement l'imagination populaire, ainsi qu'on en peut juger par ce passage de Juvénal, et troublèrent les puissants du monde, comme la menace et le pressentiment d'une révolution lointaine. Parlons d'abord de leur arc, comme il convient, puisque c'est à lui qu'ils durent leur réputation.

Parmi les Anglais, c'était exclusivement le grand arc, de 5 pieds de long, en bois d'if, qui lançait à 220 mètres au moins une flèche à fer barbelé et très-effilé. Le bois des flèches élait garni par le bas de plumes ou de lanières de cuir; on les portait, non dans un carquois, comme l'Apollon ou la Diane antique, mais dans une trousse

pendue à la ceinture. Au moment de combattre, l'archer vidait sa trousse et mettait les flèches sous son pied gauche, le fer tourné en dehors; il n'avait qu'à se baisser pour les prendre. « Un bon archer anglais, dit le prince Louis-Napoléon (Passé et avenir de l'artillerie), qui, dans une minute, "ne tirait pas douze coups et qui, sur ce nombre, manquait un homme à 21 9 mètres, était méprisé. » Il est douteux qu'à cette distance, la flèche eût la force de percer le surcot et la cotte de mailles, mais elle tuait les chevaux qui n'avaient pas encore d'armures, et voilà justement ce qui causa le change* ment de tactique dont j'ai parlé.

Ça été à toutes les époques une affaire importante pour l'infanterie que de résister au choc de la cavalerie ; en certains temps, comme au douzième siècle par exemple, cela passait pour un problème insoluble; en d'autres, comme dans l'antiquité, on jugeait cela très-faisable, sinon facile* On ne voit pas, dans Homère, que les chars qui tenaient lieu de cavalerie proprement dite, aient été bien redoutables aux fan* tassins. Il semble qu'ils ne servent qu'à porter plus rapidement les héros çà et là sur le champ de bataille. Nulle part on ne trouve quelque chose qui ressemble de leur part à une charge contre l'infanterie ; les héros en descendent volontiers pour combattre à pied, ce qu'ils n'auraient pas fait, à coup sûr, si le char avait offert les avantages qu'on de-

vait tirer plus tard du cheval. La phalange grecque ne redoutait pas beaucoup la cavalerie, et cela s'explique aisément. Il eût fallu pour entamer sa masse compacte, hérissée de piques, des chevaux plus forts, mieux dressés, surtout conduits à la charge avec plus d'ensemble, des escadrons plus nombreux qu'on ne pouvait, qu'on ne savait en faire alors. La légion romaine, non plus, ne s'embarrassait que médiocrement de la cavalerie. On a noté cependant les dispositions que prit Scipion à la bataille de Zama conlre la. cavalerie numide, plus redoutable que les autres. Il rangea ses troupes en laissant de plus grands intervalles qu'à l'ordinaire entre les manipules dont les légions étaient composées. Scipion savait que les chevaux, quand ils rencontrent des hommes en ligne, et surtout quand ils sentent la pointe des armes, ne demandent qu'à glisser le long de l'obstacle et à s'esquiver par les côtés, et qu'à cause de cela il faut leur offrir uft obstacle aussi peu étendu que possible » Les dispositions de. cet illustre général eurent tout le succès qu'il en attendait. Au reste, la légion qui combat* tait divisée en petites compagnies, eh manipules* présentait, même dans son ordre ordinaire, *par la raison que nous venons de dire, d'excellentes con^ ditions pour résister à la cavalerie. Au moyen âge, soit que le fantassin fût très-inférieur (comme il Tétait en effet), soit que l'art de conduire lés Che-

vaux eût fait des progrès, ce qui est probable, soit par d'autres causes encore, pendant longtemps il parut impossible qu'aucune infanterie arrêtât la gendarmerie occidentale. La renaissance de l'art militaire commença précisément du jour où l'on revint de ce préjugé.

On arrête la cavalerie par deux moyens ordinairement combinés : en lui présentant des lignes inébranlables garnies de piques ou de baïonnettes, et en lui tuant avec des traits quelconques, flèches ou balles, tandis qu'elle arrive, assez de chevaux pour mettre le désordre et la confusion dans ses rangs.

Toutes les fois qu'un perfectionnement se produit dans les armes de trait, la cavalerie perd de son importance, au moins momentanément et jusqu'à ce qu'on ait trouve un moyen de parer aux effets du trait. C'est ce qui advint au temps dont nous parlons. À Crécy, les flèches anglaises tuant bon nombre de chevaux, en blessant d'autres qui s'emportaient, s'effrayaient, l'unité, l'élan de la cavalerie furent rompus. Elle n'arrivait plus sur l'ennemi que disséminée, dissoute pour ainsi dire, et amortie. Des piétons serrés en bon ordre avaient alors l'avantage sur elle; c'est ce qui, une fois compris, amena les gens d'armes à se mettre à pied derrière des archers, chargés d'éclaircir et de briser les rangs de la cavalerie.

La flèche suscita une autre innovation moins

importante : ce fut celle du pava$, palevas, pavois, grand bouclier qui couvrait presque entièrement le soldat. Le chevalier faisait porter ce pavois devant lui par un page ou un valet, non-seulement en marche, niais en bataille, et surtout dans les sièges. Le pavcis, carré et convexe, était si grand, qu'il suffisait à abriter le valet et le maître; celui-ci, d'ailleurs, continuait de porter en outre l'écu. 11 est curieux d'énumérer à ce propos les défenses qu'il interposait entre lui et l'ennemi : 1° le haubergeon; 2° le pourpoint rembourré, et, sur les membres, les pièces de fer ; 3° l'écu sur la poitrine; 4° le pavois. On forma de part et d'autre des troupes de paves chiers ou pavescheurs ; sans doute on les opposait, autant que possible, aux archers du parti contraire. Voilà ce qui fut fait en vue de la terrible flèche.

Revenons à l'équipement du piéton. Quand il n'avait pas Tare, il portait l'arbalète. On sait ce qu'est cette arme, dans sa forme élémentaire : un petit arc ajusté sur un fût qu'on appelle arbrier. L'arbalète eut un moment durant le douzième siècle, comme l'arc au quatorzième, le renom d'une arme redoutable par-dessus toutes les autres. Elle était alors dans sa nouveauté probablement. Elle ne figure pas, en effet, dans la tapisserie de Bayeux, ni dans aucun autre monument du onzième siècle ; puis, meilleure preuve, l'usage en fut défendu entre chrétiens, comme étant trop meurtrier, par le se-

cond concile de Latran, en 1139 ; or on ne s'avise jamais de défendre que les choses nouvelles ou renouvelées. Si je n'en ai pas parlé à propos de l'armement des douzième el treizième siècles, c'est qu'en dépit de sa réputation, l'arbalète ne fut employée que fort peu, et qu'elle ne joua, même dans les croisades, où elle était permise, qu'un rôle assez insignifiant. Nous allons comprendre pourquoi tout à l'heure. Au quatorzième siècle, elle est beaucoup plus usitée. Nous avons vu, par exemple, qu'il y avait parmi les Français, à Crécy, un corps de 6,000 arbalétriers génois.

L'arbalète, simplement composée d'un arc et d'un arbrier, a déjà plus de précision que l'arc; mais elle est aussi plus incommode, plus lourde à porter* On la met difficilement à l'abri de la pluie, qui la détend et la rend inoffensive ; enfin elle a moins de portée que l'arc. Si on veut qu'elle égale celui-ci sous ce rapport, il faut renforcer son arc à elle; mais alors un mécanisme quelconque* pour bander la corde, devient nécessaire ; cela ajoute àl'incommodité, au poids de l'arme, et surtout cela rend le tir très-lent, A la fin du siècle où nous sommes, on ne se sert plus que d'arbalètes tendues pat 1 le moyen de mécanismes, arbalètes à pied de biche, à cric, ou à tour.

Disons quelques mots de ces différents mécanismes.

Fig. 26. — 1," Arbalète simple tendue avec le pied gauche et la main droite. — 2, Arbalète à tour. — 3, Dague (voy. p. ^21). — 4, Trident mauresque (voy. p. 227).

Arbalète à pied-de-chèvre ou à pied-de-biche. — L'appareil qui sert à la tendre est un levier composée de deux pièces articulées. La petite pièce ou le petit bras du levier se divise en deux branches, dont chacune porte une fourche. Avec une de ces branches on saisit la corde de l'arc qu'il s'agit de ramener en arrière. L'autre branche s'appuie par sa fourche, très-longue, sur des tourillons placés des deux côtés de l'arbrier. On saisit la grande pièce ou le grand bras du levier et on le ramène en arrière. La petite fourche, et la corde qu'elle lient, suivent ce mouvement ; la corde rencontre un cran dans lequel elle s'engage et reste fixée; et voilà Tare tendu.

Arbalète à cric. — Une grosse corde maintient sur l'arbrier un pignon, c'est-à-dire une roue dentée, enfermée dans une boîte de fer de forme ronde ; cette roue s'engrène dans une crémaillère droite portant un crochet à son extrémité. Avec une manivelle on fait tourner la roue, elle pousse la crémaillère en avant, jusqu'à ce qu'on puisse engager avec la main la corde de l'arc dans le crochet de la cpémaillère; en tournant la manivelle en sens inverse, on retire à soi la crémaillère avec la corde. (Voy. p. 139, n° 2.)

Arbalète à tour, ou arbalète de passot. — L'arbrier porte à son extrémité un étrier de fer dans lequel on met le pied, pour bander l'arc avec plus de

force. Dans l'extrémité opposée, on engageait la chape d'une moufle, c'est-à-dire d'un système de poulies sur lesquelles s'enroulent des cordes. Une manivelle serl à enrouler sur les poulies ces cordes, qui, portant à leur bout un crochet, dont le nerf de l'arc est saisi, tendent Tare par cela même. Quand on avait tendu l'arc, que son nerf avait été amené sur la noix, on accrochait la moufle à sa ceinture, et on plaçait le trait. (Voy. p. 135, n 2.)

L'épée du piéton différait de celle du chevalier, en ce qu'elle avait la lame beaucoup plus étroite. Avec l'épée, quand il n'était armé ni de l'arc ni de l'arbalète, il portait une pique, arme que je n'ai pas besoin de décrire, ou un vouge, un gros bâton avec une longue et robuste ptinte à l'extrémité, une espèce d'épieu ; ou la guisarme (voy. p. 233, n°* 12 et 13), une lance avec une petite hache ajustée au bas du fer de lance. Cette arme, qui fut momentanément abandonnée au quatorzième siècle, devait être reprise au seizième avec d'autres noms f ; mais alors comme au quatorzième siècle, c'est toujours une hache et une lame : seulement au seizième siècle, l'une et l'autre de ces pièces, découpées, déchiquetées de la manière la plus variée, présentent à l'œil les formes les plus diverses et les plus bizarres. Au moment où nous en sommes, la guisarme cède la place au fauchard.

i Hallebarde, perfciisane, guisarme. c'est a peu près la même àom. (Voy. p. 2tt.)

Fig. 28. — i, Mousquet. — 2, Arbalète à cric. — 5, Masse d'armes. - 4. Arbalète décorée de Catherine de Médicis. — 5, Pique. — 6, 7 et : Viretons d'arbalète.

Qu'on se figure un grand rasoir, mis au bout d'un long bâton. Cette arme aussi a eu une fort méchante réputation, ou pour mieux parler, la réputation d'être fort méchante; et il paraît qu'entre des mains habiles, elle la méritait bien. (Voy. p. 235, n° 4.) Venons à l'équipement défensif du piéton. J'ai dit que le soldat roturier, serf ou paysan échappé au servage, ne figure que peu ou point dans l'imagerie du moyen âge jusqu'au quatorzième siècle. Quand on l'y rencontre par hasard, on voit que son habit ne diffère pas, extérieurement, à la guerre, de ce qu'il était aux champs. On sait cependant qu'il portait par-dessous des fragments de cottes de mailles, peut-être des débris ramassés sur les champs de bataille; ou des pièces rembourrées. Au quatorzième siècle, il a à peu près un costume militaire. Pour le buste, c'est le Jacques, pourpoint en peau de buffle rembourré, ou la brigandine, pourpoint semé de petites plaques de fer, de formes diverses. Pour les jambes et les bras, ce sont de demi-garde-bras, de demi-trumelières , de demigrevières ; c'est-à-dire, que des deux pièces bombées embrassant le membre, comme nous l'avons vu pour le chevalier, il n'en reste plus ici qu'une, qui couvre la partie antérieure de chaque membre, laissant la postérieure sans défense. C'est, en un mol, une demi-armure. Pour la tête, le chapel de fer, calotte munie d'un large bord circulaire et un

peu rabattu, ou la salade, casque à grande gouttière, protégeant la nuque, le derrière du cou et munie d'oreillères carrées.

Nous avons laissé l'armur.e du cavalier à demi transformée, sans être encore arrivée à la forme définitive à laquelle elle tend visiblement. C'est le costume civil qui, en subissant un nouveau changement, fournit comme toujours au costume militaire l'occasion de changer. Sous Charles VI, on rejette le pourpoint, on se met en petite veste, encore rembourrée, un peu collante, avec de longues manches étroites. Les chausses qui couvrent * tout le bas du corps, étant collantes aussi, les hommes semblent être nus. On a dit « qu'ils avaient une certaine ressemblance avec des lapins écorchés, » cette plaisanterie paraît juste.

Quoi qu'il en soit, le cavalier, en adoptant cette courte veste et en la mettant sur son haubergeon en place du pourpoint, trouva qu'il avait le ventre et le haut des cuisses bien découverts. On chercha un remède à cela ; après l'invention des brassards et des cuissards, il n'était pas difficile' de le trouver. On eut bientôt imaginé un corselet de fer, formé de deux pièces emboîtant le buste. La pièce de devant monta de la ceinture jusqu'au creux de l'estomac, celle de derrière s'arrêta entre les deux épaules. Ce n'était pas encore la cuirasse, comme on

voit, c'était la demi-cuirasse. Elle se portait sur le

haubergeon et la veste. Le

haut du ventre était ainsi

bien défendu, mais non

pas le bas. On attacha à la

ceinture de la cuirasse, un

système de lames circulaires, articulées, à recouvrement, dessinant le commencement d'un jupon de fep; cela s'appela les faudes.

Sur les flancs, des deux côtés, on appendit à ces faudes une plaque de fer, qui descendit le long des cuisses, à la rencontre des cuissards. C'était comme une espèce de bouclier fixé aux faudes et qui affecta les formes les plus diverses, carré, sexagonal, découpé, trilobé, etc. Devant et derrière, le haubergeon paraissait à découvert.

Tel était l'habillement des sires des fleurs de lis, ft-ères de Charles VI, quand ils allaient à la guerre; celui du fameux duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qtiiïit assassiner le duc d'Orléans; celui des sires d'Armagnac et des sires de Bourgogne qui désolèrent avec une rapacité si féroce la France du quinzième siècle.

Fig. 29. — Cavalier sous Charles VI.

Sous Charles VII, la demi-cuirasse devient cuirasse entière ; elle monte devant et derrière, enfermant le corps jusqu'au cou. Cependant il ne faut pas se la figurer comme un vêtement d'une seule pièce, à la manière des cuirasses modernes, qui semblent des vestes sans manches ; ni même de deux pièces, comme nous avons vu qu'était la demi cuirasse. La cuirasse de ce temps est largement échancrée des deux côtés sur l'épaule, et là, pour boucher l'échancrure, il y a un système de lames articulées, courbées en demi-cercles, et faisant saillie £our l'œil, comme une large et grande épaulette. Cette pièce s'appela Yépaulière.

Désormais l'armure est complète (voir, comme type, la figure p. 145); nous pouvons énumérer les pièces qui la composent : 1° la cuirasse en deux pièces formant boîte; 2° les épaidières; 3° les bras ou brassards ; 4° les coudières avec les gardes qui couvrent la saignée ; 5° les avant-bras; 6° les faudes avec leurs gardes, c'est-à-dire les pièces tombantes donl nous avons parlé ; 7° le haubergeon sous la cuirasse et qui paraît sur le bas-ventre, ainsi que sur le post-tergum; 8° les cuissots ou cuissards; 9° les*genouillères ; 10° les grevières; 11° les souliers ou solerets en lames articulées. Est-ce tout? Il y manque une pièce dont je n'ai pas encore parlé et qui, sous Charles VII, est encore d'invention récente ; c'est le gantelet, composé de

Fig. 30. — Armure de Charles le Téméraire.

laines de fer cousues sur un gant de buffle ; la main était restée jusque-là sans autre abri que le gant de peau. Total douze pièces.

Ijes guerriers célèbres de cette époque, ceux qui portèrent les premiers cette armure, sont connus de tout le monde. Je n'ai, pour éveiller dans l'esprit de mon lecteur le souvenir de milhftraits de bravoure, hélas I mêlés d'autant de brigandages, qu'à citer les noms de : La Hire, Xaintrailles, d'Alençon, Richmont. Il est vrai que pour l'honneur de l'époque, l'image pure et radieuse de Jeanne d'Arc plane sur tout cela.

Pour achever le récit des innovations du quinzième siècle, il me reste à parler de la coiffure et de l'épée. La tête et le cou étaient protégés, comme nous l'avons vu, par le bassinet et par le camail de mailles, l'un posant sur l'autre. Vers 1450, le bassinet céda la place à l'armet. Celui-ci fut formé d'une calotte de fer, qui alla s'épanouissant sur la nuque en une large gouttière et d'une pièce courbée en forme d'un quart de boule, placée en bas et par devant, de manière à couvrir le menton et la bouche» Cette pièce, percée de trous pour la respiration^ s'appela la bavière. A la rencontre de ces deux pièces, on en ajouta une troisième pour boucher le vide entre la calotte et la bavière ; celle-ci mobile autour d'un rivet, se levait, s'abaissait à volonté, ce fut la visière y où on perça des vues. Enfin à la base de ce

Ii8 LES ÀltMES LES ET ARMUltES.

casque, on attacha un système circulaire de pièces articulées, dessinant une cravate et un commencement de justaucorps ; ce fut le gorgerin, qui tint la place du camail de mailles.

Quant à l'épée, le changement qu'elle subit est moins long à expliquer. De longue et étroite qu'elle était au quatorzième siècle, elle redevint dans celuici un peu plus courte, plus large au talon, rétrécie progressivement, enfin à peu près telle qu'on Ta déjà vue au douzième siècle.

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