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XVI' ET XVII* SIÈCLES

Le seizième siècle est pour les armes, comme pour le reste, une ère de rénovation. Nous allons voir la plupart des armes usitées au moyen âge non pas se perfectionner, mais tomber peu à peu en désuétude, les unes plus tôt, les autres plus tard, et finalement disparaître, pour faire place aux armes modernes inventées déjà et depuis longtemps 'connues, le canon, le fusil, mais qui, dans leur premier état, n'offraient que peu ou point d'avantages sur les armes anciennes. Il est curieux de suivre dans leurs dernières formes et dans les degrés de leur décadence, chacune des armes que nous avons vues employées durant la période gothique. .

Commençons par l'armure. En attendant que les armes à feu la fassent disparaître, événemçnt qu'on ne prévoit pas encore, on se met à la décorer avec ce goût de richesse, cette recherche et cette fécon-

dite d'invention qui distingue les artistes de l'époque ; au reste, les nobles firent en tous temps de grandes dépenses pour leurs armures, et ce fut toujours parmi eux une émulation à qui les aurait aussi belles et aussi rares que possible; mais, durant la Renaissance, ce goût fut porté jusqu'à l'excès et à la ruine.

Nous n'en finirions pas si nous voulions, je ne dis pas décrire, mais seulement mentionner toutes les œuvres remarquables, pleines d'inventions et de goût que ce siècle nous a laissées en fait d'armures, et qui se trouvent à cette heure dispersées dans les nombreuses collections existant en Europe. Nous en décrirons quelques-unes au chapitre des armes ornementées. Ce que nous voulons consigner dans celui-ci, ce sont les changements essentiels que l'armure subit avant sa suppression définitive. A la fin *du quinzième siècle et au commencement du seizième, au moment où nous la prenons, elle a un plastron bombé. La dernière lame de l'épaulière se redresse (plus sur l'épaule gauche que sur la droite); et forme autour du cou une espèce de collerette de fer, irrégulière et brisée, qui était destinée à arrêter les coups de lance ou d'épée dirigés contre le cou. Ces passes-gardes ou garde-collets, parfois trè.s-élevés, sont distinctifs des armures de Charles VIII, Louis XII et François I er . Les tassettes (ou gardes des fondes) qui étaient auparavant d'une

seule pièce en forme de brique ou profondément découpées en pointe, deviennent arrondies et se composent de pièces articulées. Le sole) et qui s'allongeait en pointe indéfinie se raccourcit à la mesure du pied, et prend la forme carrée commune a toutes les chaussures du temps.

Le costume civil, avons-nous dit, influe toujours sur le costume militaire. Comme nouvelle preuve à l'appui de cetle vérité, on trouve des armures creusées et tailladées à la manière des habits de drap ou de soie de cette époque.

Dn trait qu'on doit exagérer bientôt commence sous François I er à se marquer ; une arête partage le plastron de la cuirasse en deux versants, et se dessine vaguement en pointe à la hauteur de*l'estomac.

Sous Henri II et surtout sous Henri III, à l'imitation de ces habits bizarres qu'on remarque d'abord dans les peintures du temps, la taille de la cuirasse s'allonge, et la pointe de l'arête descend plus bas vers la ceinlure, en même temps qu'elle s'accuse bien davantage.

Mais voici un changement autrement considérable, l'usage des grévières et des solerets commence à se perdre. 11 est probable que comme on avait appesanti l'armure, en la renforçant au plastron, pour la rendre propre à parer les coups de feu, on sentit la nécessité de l'alléger d'un autre côté, ce qui

amena le sacrifice des pièces susdites. En outre, la braconnier e (ou les faudes) disparaît, les lassettes aussi ; elles sont remplacées par de grands cuissards (ou de grandes tassettes, on ne sait plus comment les appeler puisqu'ils font un double office), par de grands cuissards, dis-je, articulés qui vont des hanches aux genoux. Les passe-gardes partent en même temps ; Pépaulière redevient unie. Les grévières enfin sont remplacées par des bottes en buffles qui montent jusqu'aux genoux.

Cette armure resta longtemps en usage; c'est celle qu'on porte encore du temps de Louis XIII, comme on peut le voir par le portrait de Philippe de Champagne, que possède le musée du Louvre. Notons cependant quelques changements intermédiaires ; sous Henri IV et Louis XIII, les cuissards sont faits de lames beaucoup plus légères ; on leur donne une forme plus large, pour les conformer au costume civil ; le plastron est raccourci de nouveau et ne dessine plus qu'une légère pointe.

Tandis qu'en France, on n'abandonnait que peu à peu et lentement les usages des siècles antérieurs, il se passait en Allemagne des événements considérables qui devaient précipiter la réforme de l'armement. Un homme de génie, Gustave-Adolphe, changeait la stratégie et la tactique. Nous n'avons ici à nous occuper de ces innovations, qu'en tant qu'elles concernent les armes et leur maniement.

Dans cette sphère étroite, Gustave- Adolphe se montra, comme en tout le reste, l'homme des temps modernes, l'ennemi des vieilles armes défensives, qui étaient au soldat la liberté de ses mouvements, et même de son esprit, et en pure perte désormais, car l'armure ne le mettait pas à l'abri des balles de mousquet, ni même de celles de l'arquebuse, telle qu'on venait de la modifier ; mais pour comprendre la situation, il faut remonter plus haut.

Nous avons vu qu'on avait abandonné déjà depuis quelque temps les grévières et les solerets. Les capitaines illustres du seizième siècle, notamment Saulx - Tavannes et Lanoue, avaient été dans leurs théories plus loin que la pratique de leurs contemporains. Ces bons esprits condamnaient absolument l'armure ; ils ne voulaient pas plus de la cuirasse que du reste. Les soldats, pour d'autres raisons, n'en voulaient pas non plus ; on avait quelque peine à leur faire porter le harnais obligatoire. D'abord c'était eux qui payaient l'armure (et toujours assez cher); on leur en retenait le prix sur la solde. En second lieu, la fatigue qu'elle occasionnait, leur était insupportable. Troisièmement on commençait à s'apercevoir que si elle offrait une défense plus que douteuse contre les coups, elle procurait en revanche certaines maladies particulières ; Lanoue dit avoir vu nombre de militaires qui, à trente ans, étaient déjà déformés ou à moitié perclus,

pour avoir porté l'armure. L'exemple des reîtres allemands, qui, dans leurs premières campagnes en France, se présentèrent avec des justaucorps de buffle, en place d'armure, était venu confirmer nos soldats dans ces dispositions. Aussi ne s'armaiton qu'au moment de la bataille, et souvent prétextait-on de la "surprise ou de la hâte pour ne pas s'armer du tout. Il arrivait même parfois, que les gens d'armes, qui portait une espèce de tabard ou de blouse sur leur cotte d'armes, profitaient de la couverture de cet habit pour aller au combat sans la cuirasse imposée. La répugnance était donc générale, et l'esprit moderne, qui préfère la liberté d'action à la sécurité, protestait déjà contre les traditions du moyen âge. Néanmoins les rois et les princes continuaient en général de tenir à l'armure, comme à un arlicle essentiel de la discipline. Ils empêchaient qu'on ne jetât le harnais aux orties. Louis XIII, en particulier, et Richelieu lui-même, firent des efforts dans ce sens. Ils enjoignirent la peine de la dégradation pour tout gendarme qui se présenterait devant l'ennemi sans armure.

Les principes de Gustave-Adolphe élaient tout autres. Il ôta à ses soldais, au moins à la plus grande partie, les cuissards et les brassards, ne leur laissa qu'une cuirasse légère. Ainsi réduite, l'armure sans efficacité contre les coups de feu, mais utile encore contre les armes blanches, n'offrait

presque plus d'inconvénients; elle n'enlevait pas grand'chose à la dextérité du soldat. Aussi, des capitaines, même imbus de l'esprit moderne, ont-ils pu regretter avec quelque apparence de raison, que la réforme ne se soit pas arrêtée au point ou Gustave-Adolphe l'avait laissée.

En France, les choses n'allèrent pas si vite ; au début du règne de Louis XIV, on portait encore l'armure. Vers 1660 au plus tard, les cuissards sont tout à fait abandonnés, il ne reste plus que la cuirasse qu'on porte sur ou sous l'habit. Vingt ans après, la cuirasse elle-même (ombe en désuétude. Les derniers fantassins qui la portèrent furent les piqueurs, abolis en 1675. Après eux les gendarmes dont chaque régiment avait une compagnie rappelèrent seuls dans nos armées, les anciens usages de la guerre. Comme ils faisaient disparate, on eut l'idée de les réunir en un seul corps, et ils formèrent l'unique régiment de cuirassiers qui ait figuré dans les guerres de Louis XIV. A partir de cette époque, les officiers, les gentilshommes portent encore la cuirasse quand ils vont se faire peindre, mais en campagne ils s'en abstiennent.

Aux sièges, dans les tranchées, c'était une autre affaire. Là on se couvrait encore d'une armure complète avec plastron, cuissards, solerets, etc. Et cette armure même est très-lourde. Le casque qui va avec elle est d'une pesanteur singulière, il rap-

pelle le heaume de Philippe Auguste ; on l'appelait le pot ou le pot-de-fer. Les mémoires du temps nous apprennent que Louis XIV allait à la tranchée, comme tout le monde, avec l'armure et le pot en tête.

Cela m'amène naturellement à parler de la coiffure. L'armet resta en usage pour la cavalerie, pendant tout le seizième siècle et la moitié du dixseptième siècle. On peut voir dans une gravure, représentant la bataille de Rocroy, et faite à cette époque, les gentilshommes qui entourent le prince de Condé, charger avec l'armet en tête, (cet armet diffère de l'ancien par la forme de la visière qui est grillagée); mais le prince est déjà coiffé d'un chapeau qui commence à devenir à la mode, et qui, sous Louis XIV, prévaudra contre l'armet, pas longtemps, il est vrai, car il ne tardera pas à disparaître aussi. C'est un chapeau de feutre à larges bords, surmonté de plumes et garni intérieurement d'une calotte en acier, ciselée à jour ou pleine. Cette coiffure qui, dans les tableaux, apparaît comme un simple chapeau de feutre, fut portée

Fig. 31. — Armet du dixseptiéme siècle.

quelque temps par la plus grande partie des soldats, soit à pied, soit à cheval. Certains corps, comme les cuirassiers et la maison du roi, eurent des chapeaux en fer, sans feutre extérieur, à larges bords et munis d'un nasal. Bientôt la calotte de fer intérieure fut remplacée par une armature en fer ou même simplement par deux bandes de fer placées en croix. Enfin on bannit de la coiffure toute espèce de fer; voilà comment on en vint petit à petit à se débarrasser de l'armure de tête.

Si on reprit le casque sous Louis XVI, ce ne fut que pour certains corps spéciaux. Les formes de ce casque qui, avec quelques modifications, est porté encore aujourd'hui par divers corps de cavalerie, sont, comme tout le monde en a pu juger, plus ou moins renouvelées du casque romain des derniers temps, calotte ronde, visière allongée, garde-nuque et cimier avec appendice d'espèces diverses.

Ce que nous venons dire ne concerne que la cavalerie. Quant aux troupes à pied, au seizième siècle, chacun des corps particuliers a une coiffure spéciale ou qui, du moins, lui est plus habituelle. La bourguignotte appartient surtout aux piquiers (V. p. 169, n° 2), le morion aux arquebusiers, le cabasset aux autres troupes. La bourguignotte se compose d'une calotte, d'un couvre-nuque et de deux oreillères; le morion a un timbre qu'on peut dire ogival, surmonté d'une longue crête; ses bords

Fig. 52. — Morion du seizième siècle.

abaissés sur les oreilles dessinent une courbe qui lui donne une certaine ressemblance avec un bateau

renversé. Cet espèce de casque a été souvent l'objet d'une ornementation très-soignée ; on en voit un ici de ce genre.

Le cabasset est tout simplement une calotte avec des bords larges et très-abaissés. Le morion et le cabasset ne furent en usage que durant le seizième siècle. La bourguignotte, avec un nasal qu'on y ajouta, fut portée assez généralement par les hommes de pied, sous Louis XIII.

La hallebarde et la pique eurent, de Louis XI à François I er , une vogue qui tint à l'habileté et au courage des soldats suisses, dont c'étaient les armes principales. Après la défaite de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, par les soldats de cette nation, il fut un temps où aucun souverain ne se croyait sûr de la victoire s'il n'avait des Suisses parmi ses troupes. La hallebarde et la pique, en suite des mêmes idées, passèrent pour les seules armes capables d'arrêter, entre les mains des piétons, le choc d'une gendarmerie. Il faut dire que

les Suisses avec ces deux armes-là, mais surtout avec la longue pique de 18 pieds, avaient presque changé la tactique.

Nous avons vu, au quinzième siècle, commencer la puissance de l'infanterie, qui avait été complée pour rien jusque-là sur les champs de bataille. La méthode usitée au quinzième siècle, pour arrêter la lourde cavalerie bardée de fer, consistait à lui opposer en première ligne des arbalétriers ou des archers chargés de rompre d'abord son élan, en tuant autant de chevaux que possible, et en seconde ligne des gendarmes, mais des gendarmes à pied revêlus de l'armure et armés de la lance. Les Suisses, qui n'avaient pas de chevaux du tout et qui n'avaient que peu d'armures, quand ils furent mis en demeure par Charles le Téméraire de monter sur la scène du monde, ne trouvèrent rien de mieux pour résister à sa chevalerie, que de former des bataillons profonds et compacts, où chacun, tenant fermement sa longue pique, se maintenait aussi serré que possible à son voisin. Ils renouvelèrent ainsi, sans trop s'en douter, la phalange macédonienne. Et, non-seulement cet ordre leur servit à se défendre victorieusement, mais ils prouvèrent qu'il pouvait servir aussi à l'offensive. Plus d'une fois , sans attendre le choc de la cavalerie, ils se lancèrent contre elle au pas de course, en maintenant la compacité de leurs rangs.

Leurs succès moditièrent les idées qu'on se formait de la tactique, et suggérèrent les procédés sur lesquels on vécut durant tout le seizième siècle. Il fut admis qu'une infanterie, formée en gros bataillons et mêlée dans des proportions convenables de piquiers, de hallebardiers et d'arquebusiers, constituait, au moins autant que la cavalerie, le nerf et la force d'une armée. Généralement on mettait les arquebusiers en tirailleurs devant le front du bataillon. Quand la cavalerie chargeait, ceux-ci venaient s'abriter sous les longues piques des premiers rangs. Les derniers étaient composés de soldats qui portaient la hallebarde, plus courte que la pique. Les hallebardiers étaient destinés à repousser les chevaux, au cas où les piquiers seraient rompus. La hallebarde, en effet, plus maniable que la pique, était plus avantageuse pour un combat corps à corps avec le cavalier.

La bataille de Marignan, où les Suisses furent défaits par la cavalerie française, diminua un peu le prestige des soldats de cette nation ; et durant les guerres d'Italie qui survinrent, on reconnut que les soldats de pied allemands les égalaient en solidité ; mais l'opinion qu'on avait sur la force de l'infanterie n'en fut pas modifiée.

Une autre pièce de l'équipement gothique tombe en défaveur à l'époque dont nous parlons, et cela grâce surtout aux soldats suisses ; c'est le bou-

clier. Les Suisses trouvèrent qu'il était fort gênant quand ils voulurent former ces lignes serrées, dont nous avons parlé. Ils l'abandonnèrent donc hardiment et se contentèrent de mettre en avant ceux d'entre eux qui avaient des armures. À leur exemple, la gendarmerie à son tour renonça au bouclier. On peut voir, par les superbes basreliefs qui décorent le tombeau de François I er à Saint-Denis, et qui représentent la bataille de Marignan, combien le bouclier est rare : il est généralement de forme circulaire, en bois recouvert de peaux ou en cuir bouilli, quelquefois en fer ciselé; on l'appelle alors rondelle ou rondache. Après François 1 er , quand on le rencontre, c'est toujours une exception. Les capitaines des gens de pied en ont un qu'ils font porter par un valet, moins comme une arme sur laquelle ils comptent que comme un souvenir des anciens usages. Cependant dans les sièges, pour les rondes de nuit et pour les reconnaissances, on s'en servit encore jusque vers la fin du dix-septième siècle. On sait que les Écossais, troupes auxiliaires qui figurèrent dans nos rangs à la bataille de Fontenoy, s'y montrèrent avec des boucliers; mais ils représentaient une nation arriérée, encore adonnée aux errements du moyen âge.

La lance resta en usage durant tout le seizième siècle, et jusqu'en 1605, sous Henri IV, qui l'abolit

en réorganisant les compagnies d'ordonnance.

Néanmoins, dans le cours du seizième siècle, son importance avait déjà diminué beaucoup, et en môme temps celle de la grosse cavalerie, dont c'était l'arme spéciale. Divers corps de cavalerie plus ou moins légère avaient élé formés à limitation des Allemands, qui, les premiers, entrèrent dans la voie moderne pour la cavalerie, comme avaient fait les Suisses pour l'infanterie . Le plus célèbre de ces corps allemands, qui nous servirent de modèles, fut celui des reîtres. Ils étaient couverts d'armures noires et portaient l'épée avec le pistolet. Ces cottesnoires, troupes mercenaires qu'on voit au service des deux partis catholique et protestant, pendant les guerres de religion, désolèrent le menu peuple par leurs déprédations et par leurs cruautés.

« J'ai vu le reître noir foudroyer par la France, » dit d'Aubigné, dans ses immortels Tragiques.

La pique, dont nous venons de raconter les beaux temps, fut, avec l'arquebuse ou le mousquet, l'arme principale de l'infanterie, jusque vers 1640. Seulement, à mesure qu'on s'approchait de ce terme, le mousquet prenait proportionnellement plus d'importance et les mousquetaires devenaient plus nombreux, tandis que les piquiers diminuaient. Vers le milieu du dix-septième siècle apparaît dans les armées françaises, sur la frontière du Nord, une arme nouvelle destinée à chasser bientôt la pique.

C'était une lame d'épée effilée, insérée dans un petit manche de bois rond. On introduisait ce manche dans le canon du fusil qui se trouvait ainsi transformé en hallebarde; c'était la baïonnette, dont l'origine est encore un sujet de contestation parmi les archéologues. Il parait vraisemblable que dans la forme que nous venons de dire, qui est sa forme primitive, on l'employait partout à la chasse contre les grosses bêtes. L'idée devait venir naturellement tôt ou tard de s'en servir à la guerre.

Malgré l'inconvénient que présentait la nouvelle arme, en empêchant le fusil de faire feu, on la préféra tout de suite à la piquet Et quand on donna le fusil aux grenadiers et aux artilleurs, qui jusquelà ne s'étaient occupés que de leurs grenades ou de leurs canons, ce fusil porta à son extrémité une baïonnette. %

Le premier perfectionnement apporté à cette arme consista à la faire concave, comme elle est encore aujourd'hui, au lieu de plate qu'elle était ; puis on eut l'idée de la couder et de la terminer en douille creuse s'emmanchant au bout du fusil. De cette manière, elle n'empêchait plus de tirer. (V. p. 224, n°" 1, 5 et 5.) Ce fut en 1703, et par les conseils de Vauban, que tous les fusils d'infanterie furent pourvus de baïonnettes.

Voici, au reste, une page curieuse par les détails

qu'elle renferme sur les commencements de la baïonnette, et plus encore par ceux qu'elle donne sur l'emploi de la pique, et qui confirment ce que nous avons dit sur les idées tactiques du seizième siècle, lesquelles s'étaient, comme on va voir, prolongées dans le dix-septième :

« L'auteur de Y Art militaire, attribué à M. de Langée, du temps de François 1 er , Machiavel, le seigneur de la Noue, dans ses discours politiques et militaires, et les autres qui ont traité en ces tempslà et depuis de la milice, ont tous regardé comme une chose indispensable d'avoir dans une infanterie au moins le tiers de piquiers, pour les mettre dans un combat au front de chaque bataillon. On choisissait les plus forts et les plus vigoureux soldats pour les armer de la pique, et la coutume était qu'ils avaient une solde un peu plus grosse que les arquebusiers et les mousquetaires.

« Les Suisses et les Allemands étaient ceux de toutes les nations qui se servaient le mieux de la pique ; et c'est une des raisons pour lesquelles l'infanterie de ces pays passa pendant longtemps pour la meilleure qu'il y eût en Europe. M. de la Noue se plaint souvent de ce que les Français ne pouvaient s'accommoder de celte arme, prétendant qu'il ne manquait que cela à notre infanterie pour égaler celle des Suisses et des lansquenets, et pour se pouvoir passer de ces deux nations dans nos guerres,

où leurs caprices furent souvent la cause de nos déroutes, surtout dans les guerres d'Italie. L'expérience a prouvé depuis la vérité de ce que disait ce fameux capitaine.

« L'idée de la nécessité des piquiers dans un bataillon a toujours été la même jusqu'à ces derniers temps ; et voici ce qui donna occasion de changer de sentiment là-dessus.

« Feu M. le baron d'Asfeld me raconta, en 1715, peu de temps avant sa mort, qu'en 1689, étant revenu de Hongrie, il avait commandé un corps de 2,000 hommes envoyés par le roi de Suède au secours de l'empereur contre les Turcs. M. de Louvois le questionna fort sur la manière dont la guerre se faisait en ce pays-là. A celte occasion, il dit enlre autres choses à M. de Louvois que l'empereur avait ôlé les piques à ses troupes, et avait donné des mousquets à toute l'infanterie; que ce qui avait déterminé ce prince à ce changement était que les Turcs savaient bien mieux manier le sabre que les chrétiens; qu'ils s'en servaient avec succès conlre les piques, et que, d'ailleurs, ils appréhendaient beaucoup le feu; que sur cette réflexion l'empereur avait pris son parti, qu'il avait aboli les piques pour augmenter le nombre des mousquetaires, et par conséquent multiplier le feu; que, par la même raison, dans les combats, on serrait plus qu'auparavant les bataillons et les escadrons, et qu'on lais-

sait entre eux moins d'intervalle pour empêcher que les Turcs ne pussent les prendre si aisément en flanc quand on se mêlait.

« Il m'ajouta que M. de Louvois avait fort goûté ces raisons et quelques autres qu'il lui rapporta contre l'usage des piques ; que ce ministre en parla au roi; qu'il en fut ébranlé, mais qu'il ne put se résoudre à faire un changement de celle conséquence, et que M. de Louvois n'insista pas davantage, n'osant se charger des événements, au cas qu'il arrivât quelque malheur de cette nouvelle disposition ; qu'une chose qui arriva à la bataille de Fleurus, en 1690, réveilla cette pensée : c'est qu'on eut beaucoup moins de peine à venir à bout de quelques bataillons hollandais qui avaient des piques, que de quelques bataillons allemands qui n'en avaient point, et cela à cause de leur grand feu.

«La chose en demeura là pour lors. Voici ce que j'ai sçu d'ailleurs et d'aussi bonne part. M. le maréchal de Catinat faisant la guerre dans les Alpes aux Barbets, ôta les piques à ses soldats, parce qu'elles étaient moins propres pour ces combats de montagnes, et que le grand feu y était beaucoup plus utile ; que l'on continua d'en user de même dans les guerres d'Italie, parce que le pays qui est fort coupé, ne permettait pas de s'étendre beaucoup en plaine ; qu'enfin le roy dans la suite ayant con*

suite plusieurs généraux d'armée, qui ne furent pas tous d'un même avis, et ayant pesé les raisons de part et d'autre, il s'en tint au sentiment de M. le maréchal de Vauban, qui était d'abolir les piques, contre celui de M. d'Artagnan, depuis maréchal de France, sous le nom de Montesquiou, et alors major des gardes-françaises. Qu'en conséquence, en 1703, ce prince fit une ordonnance par laquelle toutes les piques furent abolies dans l'infanterie, et qu'on y substitua des fusils. C'est là l'époque de ce changement général, et un des plus considérables qui se soit fait depuis longtemps dans la milice française. » (Daniel, Milice franc, t. II, p. 390.)

On peut remarquer ici deux choses : c'est d'abord qu'on se préoccupe toujours principalement, au temps où parle le P. Daniel, comme au moyen âge, de trouver un moyen sûr pour rendre l'infanterie invincible à la cavalerie ; on considère encore ce point comme le problème capital de l'art militaire. Secondement que le fusil suit sa marche ascendante. Il est monté en grade depuis le seizième siècle, qu'on me passe l'expression. Au seizième siècle, on comptait également pour arrêter la cavalerie sur les piquiers et sur les arquebusiers qu'on mêlait ensemble, et même un peu plus sur les piquiers. A présent, on •croit que des arquebusiers aguerris avec un bon feu, peuvent suffire, et l'expérience vient prouver qu'on a raison. Gustave- Adolphe, auquel on revient

toujours, quand il s'agit de la création de la lactique moderne, le premier encore avait entrevu cela. Il osa mettre en ligne des troupes presque uniquement composés d'arquebusiers; il leur disait seulement : Tirez à quinze pas.

L'épée, au seizième siècle, affecte, quanta sa lame, des formes diverses ; elle se complique quant à la poignée. Pour bien comprendre ce que nous avons à dire à cet égard, il faut d'abord connaître le sens de quelques mots qui servent à désigner les différentes parties de cette arme.

La lame comporte les divisions suivantes : la soie, c'est le prolongement ordinairement rétréci du fer qui s'enfonce dans la poignée : le talon vient ensuite ; c'est la partie de la lame voisine de la poignée, partie qui est presque toujours plus large que le corps de la lame : le corps de la lame et la pointe.

La poignée même la plus simple, et telle que nous l'avons vue, durant le cours du moyen âge, offre comme parties distinctes, le pommeau : c'est la boule ou le carré en métal, qui termine habituellement la poignée ; la fusée, c'est la poignée proprement dite : les quillons, ce sont les branches transversales, qui avec la fusée dessinent une croix.

Voici maintenant les diverses pièces qu'on ajouta à la poignée et qui peuvent se rencontrer dans une épée du seizième siècle. Il est rare cependant, il

Fig. 33. — 1 et 4, Épées du seizième siècle. — 2, Bouiguignotte. 3, Épée du treizième siècle.

faut le d$re, que toutes se trouvent ensemble dans une 'même arme; nous supposerons, pour plus de commodité, que je décris une de ces épées modèles où se rencontrent toutes les pièces. Outre le pommeau, la fusée et les quillons, notre épée à d'abord une garde et une contre-garde, c'est-à-dire une plaque de fer, plate ou concave, pleine ou repercée à jour, de chaque côté delà fusée et perpendiculaire à son axe ; des branches courbes allant directement ou obliquement des gardes au pommeau ; des pas-d'âne, c'est-à-dire deux anneaux partant des quillons et se recourbant sur la lame, dans le plan de la lame ; enfin une seconde garde entre les deux extrémités du pas-d'àne. Voilà Pépée du seizième siècle, dans toute sa complication.

I/épée dont se servaient les gens d'armes était plus simple. Des diverses pièces que nous venons d'énumérer, elle n'avait en général que des gardes. I/épée de ville, au contraire, avait au moins les branches en sus des gardes. C'est l'épée de ville qui offre le plus souvent les complications que nous avons vues et qui eurent à l'origine un but utile, celui d'arrêter ou d'engager à faux l'épée de l'adversaire, mais devinrent en bien des cas de purs motifs d'ornementation. Il serait cependant imprudent de classer les diverses épées en usage dans ce siècle, par la forme delà poignée; il vaut mieux s'en référer à la lame, qui est la partie essentielle. Voici les

divers types d'épées qui ont reçu des dénominations particulières, et auxquels se peuvent rartiener foutes les armes de cette espèce.

L'estoc, grande épée à lame rigide, creusée d'un évidement le long de la lame. L'homme d'armes portait l'estoc suspendu à l'arçon droit de sa selle. 11 ne laissait pas d'avoir, eft même temps, l'épée au côté gauche. Celle-ci ne différait guère de l'estoc qu'en ce qu'elle était moins longue.

Vépée à deux mains était l'arme distinctive des lansquenets, fantassins mercenaires, qui, avec les reîlres (ceux-ci étaient les cavaliers allemands), jouent un rôle si important dans nos guerres de religion. L'épée à deux mains, avec son énorme glaive droit, aigu, à deux tranchants, avec sa poignée et ses quillons droits de dimensions proportionnées, avec ses crocs menaçants qui garnissent ordinairement le bas de la lame, fait une effroyable figure dans nos musées. Il semble cependant, d'après les récits des historiens militaires, qu'elle n'était pas aussi méchante qu'elle en a l'air. La lame de cette épée affectait souvent la forme flamboyante.

On plaçait ordinairement au premier rang ceux des lansquenets qui portaient cette arme ; car elle n'était pas générale parmi eux. Elle demandait une éducation et un talent spécial sans lesquels on risquait fort de blesser soi et ses compagnons. En

marche, l'épée à deux mains se portait sur le dos, au moyen dune courroie transversale, comme une guitare.

Le braquemard était une arme courte, tenant le milieu entre l'épée et la dague ; plate, large, trèstranchante des deux côtés. Elle n'avait à la poignée que deux quillons recourbés vers la pointe de l'arme. Une variété de cette espèce, remarquable par la largeur de sa lame plate , s'appelait un malchus.

Les épées de ville, dont nous avons déjà parlé, avaient les lames les plus diverses. Citons dans cette catégorie : leverdun, épée étroite et longue. On en voit au Musée d'artillerie, qui paraissent tout à fait démesurées. Dressées elles iraient du sol au milieu de la poitrine d'un homme ordinaire. Ces armes n'ont évidemment été portées qu'à cheval.

La rapière à lame longue et effilée, tranchante

néanmoins vers le bout, était par excellence une

arme de duel. Elle portait, généralement, pour.

garde une espèce de petite corbeille, qu'on appelait

la coquille, percée d'une multitude de trous, pour •

engager et briser la pointe de l'adversaire. Les

quillons droits et longs, très-longs même parfois,

sortaient par les trous de la coquille. Celle-ci offrait

un excellent prétexte d'ornementation, et en effet,

on la voit, le plus souvent,, ciselée et repercée avec

une délicatesse, une légèreté étonnantes; en ce cas

il n'y a plus ces trous, dont nous parlions tout à l'heure, ils sont remplacés par les jours de l'ornement, par les intervalles ménagés entre les rinceaux, les fleurons, ou les figures géométriques qui le composent.

Est-il besoin de dire que les lames les plus renommées venaient de l'Espagne, de Tolède, particulièrement?

Pendant tout le seizième siècle, l'épée se porta suspendue à un ceinturon; quand on n'appuyait pas la main sur le pommeau, elle tombait transversalement sur les mollets.

Sous Louis XIII, l'épée militaire n'offre rien de particulier dans sa lame. Sa poignée est réduite aux quillons légèrement recourbés en sens inverse l'un vers le pommeau, l'autre vers la lame. On commençait déjà à la porter en arrière suspendue à un baudrier en écharpe; la poignée battait sur le dos, car le baudrier était très-court.

A partir de Louis XIV, les quillons disparaissent, l'épée a une garde et une branche quijinit la garde au pojnmeau. Le baudrier prend à un certain moment une grande largeur, pour offrir plus de surface aux broderies luxueuses; il est aussi plus long et l'arme pend obliquement sur la hanche. A la fin de ce règne x>n revient au ceinturon, qu'on dissimule sous le justaucorps. Ajoutons que sous Louis XIV une nouvelle forme d'épée fut très en

Fig. 54. — 1, Couleuvrine à main (voy. p. 270). — % Épéc allemande (voy. p. 321). — 3, Estoc. — 4, Épée à deux mains. — 5, Malchus italien.

usage pour le duel. C'est la colichemarde, corruption du mot kœnigsmark, qui était le nom de son inventeur. La colichemarde a cela de distinctif que commençant par une lame assez large, elle se rétrécit carrément à une certaine hauteur, et se termine en un carrelet très-effilé. Cette disposition a l'avantage de mettre le centre de gravité de l'arme dans la poignée, ce qui la rend très-légère à la main et très-commode.

Dès le quatorzième siècle, et même plus tôt, on voit dans les monuments une épée très-courte figurée à la ceinture des soldats, sur le côté droit en symétrie avec l'épée, qui se porte sur le côté gauche, c'est la miséricorde ou la dague. On appelait cette arme du nom de miséricorde, parce qu'on s'en servait habituellement pour poignarder l'ennemi renversé, vaincu, et dans cette extrémité où l'on demande quartier et miséricorde. La dague, si courte parfois que ce n'est qu'un poignard, est certainement d'un usage antérieur au quatorzième siècle, mais elle n'était portée, sans doute, que par les gens de pied, or, on sait que ceux-ci n'ont eu les honneurs de la peinture et de la sculpture que fort tard, vers la fin du quatorzième siècle. A partir de cette époque, les monuments témoignent, non- seulement qu'elle est de plus en plus usitée chez les gens de pied, mais encore que les gentilshommes, que les gens d'armes, les nobles et les cavaliers eux-mêmes,

l'ont adoptée. A la fin du quinzième siècle et au seizième elle se met toujours à la ceinture, mais elle tombe plutôt sur le bas des reins que sur le côté. Certains soldats, comme les lansquenets, ont une dague, dont la gaîne s'évase par le haut en forme de trousse, et dans cette trousse il y a un ou plusieurs couteaux de formes diverses.

Ce qu'on appelait une main gauche au seizième siècle, était une dague, particulièrement employée dans les duels. Celle-ci a une forme bien caractéristique. Elle porte d'un côté une garde recourbée jusqu'au pommeau, en forme de demi-coquille. Au talon de la lame, du côté opposé, on remarque une empreinte en creux, destinée à retenir le pouce. On tenait cette arme le pouce en-dessus, et la garde en dessous. On s'en servait pour parer les coups d'épée de l'adversaire, tandis qu'on l'attaquait avec sa propre épée. Telle était l'escrime du temps. La garde de la main gauche formait souvent le champ d'une décoration élégante, comme on peut voir p. 155, n° 3. L'usage de la dague ne s'est guère prolongé au delà du seizième siècle.

Le sabre se différencie essentiellement de l'épée, non en ce que sa lame est ordinairement plus ou moins courbée, car il y a des sabres droits, comme la latte de nos cuirassiers, mais en ce que l'épaisseur- de la lame va s'amincissanl, à partir du dos pour former un seul tranchant. La plupart des épées

sont tranchantes des deux côtés, ce qui constitue précisément leur infériorité pour donner des coups de taille. Le sabre n'est en somme qu'un grand couteau. Il y a entre le sabre et l'épée juste la même différence qui existe entre le couteau et le poignard.

Le sabre est une arme orientale. Ce n'est pas qu'on ne puisse trouver çà et là des sabres figurés dans les monuments de l'antiquité classique ou dans ceux du moyen âge, mais c'est une exception, tandis que l'épée est de règle. Les nations européennes qui nous ont communiqué l'usagé du sabre, sont les Polonais, les Hongrois, dont l'armement offre un caractère oriental bien marqué , comme nous l'avons déjà noté ailleurs. Vers la fin du règne de Louis XIV, le sabre devint d'un usage assez commun dans notre armée pour les troupes de cavalerie. Les hussards hongrois qui figuraient parmi les soldats de l'empire, et avec lesquels nos dragons firent connaissance en 1690, d'une façon assez désavantageuse pour les hussards, étant devenus néanmoins à la mode quelques années après, eurent quelque part, ce semble, dans ce changement. Le maréchal de Luxembourg prit quelques escadrons de ces hussards à la solde de la France, « et les ayant employés dans des affaires de parti* il eut tellement à se louer d'eux, qu'il écrivit en leur fa* veur à Louis XIV. Ceux qui portèrent la dépêche à

1g* LES ÀHMfcS ET LES ARMUHES.

Fontainebleau y produisirent un véritable engouement. La création d'un régiment de hussards fut aussitôt décidée.

« Les premiers hussards (les hussards du maréchal de Luxembourg) furent habillés à la turque. Une grosse moustache leur pendait sur l'estomac, et ils avaient la tête rase, sauf un toupet de cheveux sur le sommet du crâne. Leur coiffure consistait en un bonnet fourré, avec une plume de coq en pointe. Ils avaient pour unique vêtement une *este étriquée, et une culotte large par en haut, étroite par le bas, par-dessus laquelle ils chaussaient des bottines. Tout cela était posé à cru sur leur corps, car ils ne connaissaient ni les chemises, ni les bas. Pour se parer du mauvais temps, ils avaient une peau de tigre, attachée autour de leur cou, qu'ils tournaient du côté d'où venait le vent. Ils étaient mauvais tireurs, mais se servaient avec une dextérité merveilleuse du sabre courbe. Ils avaient l'art des cavaliers orientaux, qui consiste à abattre une tête d'un seul coup. » (Quicherat, Magasin pittoresque, 28 e année, p. 388.)

Aujourd'hui le sabre prime décidément l'épée, puisqu'il est l'armé de tous les corps de cavalerie et celle d'un certain nombre de troupes à pied.

ARMES DU MOYEN AGE REMARQUABLES PAR LEUR DÉCORATION OU PAR LEUR ÉTRANGETÉ

Ce serait entreprendre un grand et difficile ouvrage que de vouloir offrir au lecteur l'histoire complète de la décoration appliquée aux armes dans tous les pays et à toutes les époques diverses. A supposer, ce qui n'est pas, que nous eussions des forces suffisantes pour exécuter un pareil ouvrage, il ne nous serait pas permis ici de le tenter ; nous avons dû nous proposer (et fort heureusement) une tâche moindre. Nous avons eu simplement le projet de présenter dans ce volume la figure et la descriplion de quelques-unes des armes les plus remarquables, en chaque genre, soit par la beauté, soit par Pétrangeté de leurs formes et de leurs décorations. Nous avons essayé cependant de mettre dans celte partie de notre travail un certain ordre, et

182 LES AHNES ET LES ÀKMURES.

entre nos descriptions quelque lien qui les rattachât dans les souvenirs du lecteur. Pour l'antiquité, que nous lui avons déjà présentée, c'était plus facile que pour la Renaissance et les temps modernes que nous abordons à présent.

Nous avons mis dans un même chapitre, à la suite de l'histoire des armes au moyen âge, 1° toutes les pièces de l'armement défensif : cuirasse, casque et bouclier, sok réunis en panoplie, soit séparés; 2° les armes blanches : épées, sabres et dagues; 3° les armes de hast. Quant aux canons et aux fusils décorés, nous les avons placés à la fin de la notice historique concernant les armes ordinaires de môme genre.

On comprend aisément la raison de cette division commandée parcelle que nous avions déjà faite des armes de tous genres en armes anciennes ou du moyen âge et armes modernes.

Dans chaque division nous avons formé deux subdivisions, l'une pour les objets d'origine occidentale, l'autre pour les objets orientaux* Nous n'avons pas voulu multiplier davantage les distinctions, aussi avons-nous mis sous la rubrique d'armes orientales des objets provenant de pays très-divers* mais qui d'ailleurs portent, comme on le verra, l'empreinte de l'influence orientale^ ou en tout cas ne peuvent pas se ramener aux styles décoratifs employés en Occident.

ARMES REMARQUABLES DU MO\BN A(iE. 185

Dans un chapitre consacré à la décoration des armes, il est indispensable de dire quelques mots de l'émail sur métaux, des diverses espèces d'émaux et des difficultés de leur fabrication. On en comprendra mieux le mérite de certaines armes que nous décrirons tout à l'heure.

L'émail qu'on applique sur les métaux diffère par sa composition et par sa cuisson de l'émail sur terre ou sur porcelaine, et en diffère si bien que des juges compétents ont pu soutenir que les anciens, tout en fabriquant de très-belles poteries émaillées, avaient ignoré absolument l'émail sur métaux. Quoi qu'il en soit de cette question contestée, voici les matières premières dont l'émail se compose, en proportions variables, selon le métal sur lequel on veut l'appliquer :

t'otoh l'oh,

L'argent,

LE CUlVilt.

Sable siliceux

Oxyde de plomb

Alcalis, soude et potasse.

Ces substances, fondues au feu et amalgamées, donnent un premier produit incolore et transparent qu'on appelle le fondant, On pulvérise le fondant, et on y mêle, pour le colorer, des oxydes métalliques divers, selon la teinte qu*on désire obtenir; Le bleu se fait avec 1 pour 100 d'oxyde de cobalt; le violet avec 6 pour 100 de manganèse; le vert* 1 à

5 pour 100 d'oxyde de cuivre; le rouge, 4, d/2 pour 100 d'or.

Voilà la matière préparée, il s'agit de préparer à son tour la plaque métallique qui doit recevoir cette poudre. On la traitera différemment, suivant le genre d'émail que Ton a en vue, suivant qu'on voudra obtenir une taille ménagée, un émail cloisonné ou résilié, ou bien enfin une basse taille.

Supposons qu'on veuille obtenir une figure d'homme émaillé en taille ménagée : on trace sur la plaque avec une poinle le contour de la figure, puis on évide le centre. Le trait dessinant la figure reste ainsi dégagé ou ménagé, comme on l'a dit. On dispose ensuite dans ce creux, par couches successives, la poudre d'émail, et on porte le tout dans un four construit de manière à ce que l'artiste puisse suivre les effets de la cuisson. La difficulté de l'opération consiste à calculer les dilatations ou condensations respectives que le métal et l'émail subiront par l'action du feu. Il ne faut pas que l'émail se boursoufle ou s'affaisse. Cette opération, si simple à exposer, n'en demande pas moins une prévoyance et un instinct tout particuliers.

Pour avoir un émail cloisonné, au lieu de tracer la figure avec une pointe, on prend une feuille mélallique, une feuille d'or, par exemple, haute de m ,01 ou de O 1 "^, on la colle perpendiculairement sur la plaque, en lui imposant, bien

entendu, les sinuosités nécessaires pour reproduire les traits de la figure. On obtient ainsi une espèce de petite cellule où l'on met la poudre d'émail, comme on la mettait tout à l'heure dans le creux du métal, et on fait cuire. La feuille de métal affleure par sa tranche à la surface de l'émail et forme tout autour un trait d'or délié, qui relève les couleurs de Témail. Ce procédé, de l'invention des Grecs orientaux, n'a été que peu ou point pratiqué en Occident. Le artistes de la Renaissance l'ont pourtant imité quelquefois, mais, comme nous le verrons tout à l'heure, au lieu de cloisonner avec des feuilles de métal, ils se servaient pour cela de fines mailles d'or.

Le procédé le plus artistique est Témail en basse taille. Je continue de supposer qu'on veut obtenir une figure. On la cisèle sur la plaque d'après la méthode ordinaire; néanmoins, on a soin de ne donner à cette ciselure qu'un relief trèsbas, puis on étend simplement la poudre d'émail sur la plaque. On comprend déjà que l'émail en question une fois cuit devra être nécessairement translucide ou transparent, car l'effet attendu, c'est que la ciselure transparaisse sous sa couche. L'émail n'a jamais qu'une teinte, et quand dans un dessin on veut avoir plusieurs teintes, on fait en réalité autant d'émaux différents. Ici, l'émail déposé sur la figure est, il est vrai, d'une seule teinte violacée

(on est obligé de renoncer à la couleur chair parce qu'il faut avoir recours à un oxyde qui rend Témail opaque), mais les creux et les reliefs de la ciselure transparaissant en dessous lui donnent des nuances qu'on ne peut pas obtenir par les autres procédés. C'est d'abord pA* là que ce dernier genre d'émail est plus artistique, et puis on voit qu'il faut que l'émailleur se double nécessairement d'un ciseleur.

A présent, nous pouvons passer à la description des armures les plus remarquables ou les plus célèbres que renferment les musées publics de l'Europe.

Bouclier de Charles IX (hauteur m ,680, largeur ra ,490. — Musée des souverains, 69). — Il est en or et en émail; sa forme est celle d'un ovale allongé, pointu par le bas. Sa décoration splendide est le produit de quatre métiers, ou plutôt de quatre artscelui du repoussé, de la ciselure, de la gravure et de l'émaillage. On peut y distinguer trois parties : la bordure, l'écusson central et l'intervalle assez large ménagé entre les deux. La bordure est formée, en allant de l'extérieur au centre, d'une baguette d'or, semée de nœuds qui imitent une branche d'arbre; de deux bandeaux étroits entre lesquels règne un ordre de trente-deux médaillons ovales circonscrits et reliés entre eux par de petites bandes. Ces médaillons portent alternativement la lettre K

en relief, émaillée sur un fond d'or, et des émaux translucides cloisonnés d'une exécution merveilleuse. Une rosette en grenat, qui n'est pas moitié grosse comme une lentille, forme un centre d'où partent des filets déliés comme des cheveux qui se contournent dans un fond vert translucide et brillant, et portent des fleurons, des feuillages menus comme des têtes d'épingle, avec cela d'une netteté de contour étonnante et d'une distinction admirable. L'écusson central représente une plaine gazonnée, où des cavaliers armés à la romaine se livrent un combat acharné. Leurs attitudes, leurs mouvements expriment avec justesse les sentiments les plus énergiques, la fureur ou la crainte portée jusqu'à l'épouvante. Une rivière sépare cette prairie d'une antre plaine, où se voient d'un côté une ville, de l'autre un camp. Autour d'une des portes fortifiées de la ville, dans le désordre, dans le pêle-mêle d'un assaut, des hommes, montant, montés, précipitant, précipités, dans les attitudes les plus diverses. Les canons de la place font feu de toutes parts, et la fumée monte en spirale dans un ciel uni. Au fond, la plaine finit à une forêt. On deviendrait prolixe si on voulait donner par la parole l'idée de toutes les finesses, de tous les savants partis que les artistes auteurs de ce bouclier ont su tirer de la combinaison de l'or bruni, uni, guilloché ou brillant; des émaux de toutes les couleurs, opaques ou trans-

lucides, et des divers degrés du relief. Avec ces matières, si rebelles au moins dans leur contexture, l'or et l'émail, ils sont arrivés à des rendus étonnants. Je n'en citerai qu'un exemple. La plaine où se combattent les cavaliers est gazonnée; le fond d'or découvert irrégulièrement indique très -bien cela. Des bosses (produites au repoussé) figurent des plis, des ressauts de terrain. Un travail préparatoire, opéré sur l'or du fond, qu'on a ensuite recouvert d'émail vert, donne çà et là l'effet des brins d'herbe. Il n'y a pas jusqu'aux fleurettes qu'on n'ait voulu imiter. Il y a là des marguerites, distinctes, reconnaissables, qui pourtant ne ressoftent pas et paraissent mêlées aux gazons comme il convient. L'intervalle entre la bordure et l'écusson central est plus difficile à décrire. On ne peut pas avec la plume donner idée de la manière élégante et compliquée dont les bandeaux brodés et variés de couleurs, qui forment son ornementation, se coupent, se traversent ou s'entrelacent. Les divers champs qu'ils déterminent sont occupés par une tête de Méduse en haut, par une tête de vieillard en bas, par deux captifs qui se correspondent des deux côtés et qui sont d'un modelé admirable; enfin par des trophées d'armes et des groupes de fruits ; ceuxci, de formes imaginaires (on y distingue pourtant des poires et des raisins), sont faits avec des émaux d'une translucidité et d'une finesse incomparables.

Par-dessous tout cela, là où il n'y a ni émail, ni repoussé, le fond est gravé de rinceaux d'une délicatesse infinie. Il n'y a pas un endroit qui ne porte la trace d'un travail exquis, pas un morceau vide, et cependant il n'y a nulle part ni surcharge, ni confusion; et ce dernier travail de la gravure, si léger, qu'on ne l'aperçoit pas tout d'abord, suffirait, tout le reste étant ôté, à faire de ce bouclier une arme artistique de premier mérite.

Casque de Charles IX. — C'est un morion en or. Non-seulement il est orné dans le même système que le bouclier dont j'ai parlé, mais les ornements sont identiques ou similaires de formes et de couleurs. On y retrouve la tête de vieillard, la tête de Méduse, les trophées d'armes et les groupes de fruits du bouclier. Tous deux ont été faits évidemment par les mêmes ouvriers et pour s'accompagner. Dans un médaillon central qui se détache parfaitement à l'œil, parce que l'or tout autour de lui a été noirci à dessein on voit, comme sur le bouclier, une ville, assiégée qui fait feu de tous ses canons ; une rivière à l'eau d'argent la sépare d'un camp, devant lequel se livre un combat de cavalerie. Sur le premier plan-, une scène, qu'on pourrait croire empruntée à l'histoire ancienne, n'était le voisinage des canons. C'est un guerrier dévoré par un cheval. Celui-ci l'a empoigné par la tête, avec une fureur visible; et ni les efforts de quelques soldats accourus au bruit, ni

les morsures d'un autre cheval, celui de la victime peut-être, ne peuvent lui faire lâcher prise". Je n'aurai qu'à répéter ici ce que j'ai dit au sujet du bouclier : c'est parfait de modelé, c'est juste et précis jusque dans les détails les plus délicats. Il est impossible de tirer un parti plus habile des diverses couleurs de l'émail et des différents aspects qu'on peut donner à l'or. La bordure se compose d'un bandeau et d'un ordre de petits médaillons ovales incrustés d'ématix mats, de couleurs diverses, imitant des pierres précieuses. Le casque est garni d'oreillettes décorées dans le même goût que le reste. En l'une est un Mars assis sur des armes entassées, en l'autre une Victoire avec une palme à la main.

Armure composée d'un bouclier ou d'une rondelle, d'un casque et d'une épée (Musée d'artillerie, 1, 14). — La rondelle est un des plus beaux spécimens de l'art italien du seizième siècle. La décoration consiste en des figures de fer découpé et noirci, qui se détachent en demi-relief sur le fond d'or où elles sont plaquées. La surface de ce bouclier se divise, à l'œil, en trois parties : une bordure entre deux cordons saillants, un umbo au centre, et entre les deux un espace où Ton distingue, après quelques minutes d'examen, quatre cantons fournis par l'ornementation. Elle se compose de deux trophées symétriques à droite et à gauche de

l'umbo; les armures écaillées et dorées, que ces trophées présentent, sont d'un modelé admirable, vu leur petite dimension. Ces trophées surmontent une pile de fruits, disposés avec une fantaisie indescriptible, et ils sont eux-mêmes surmontés d'un masque cornu, aux oreilles bizarrement découpées. En haut et en bas se reproduit symétriquement un groupe formé de personnages divers. Deux sphinx femelles, dont le corps se termine en rinceaux, et qui sont nouées ensemble cou à cou par un serpent enroulé, supportent deux crabes gigantesques. Tout auprès, deux satyres jouent de la cornemuse, et deux Amours tirant l'épée se mettent en garde. Tout autour, des rinceaux s'entrelacent dans une complication très-élégante, ou s'épanouissent en petils Amours, lesquels embouchent de longues trompes recourbées et flexibles comme une tige de liseron. Tels sont les principaux sujets, mais non pas les seuls; partout sont semées des cornes d'abondance, de la forme la plus étrange et la plus légère. Là, ce sont des cygnes fabuleux mangeant des serpents ailés; ailleurs, des serpents qui s'enroulent autour de branches de saules, des crabes, des chenilles impossibles qui pour ailes semblent avoir des papillons. C'est d'une invention et d'une élrangetc admirables. Ce bouclier n'a jamais élé porté à la guerre, comme on peut penser; c'est une de ces armes de parement que les princes mettaient sur le

dos de leurs serviteurs et faisaient ainsi porter devant eux dans les cérémonies. (Voy. p. 193.)

Le casque (ibid.) qui va avec cette rondelle est une espèce de bourguignotte à oreillères et à gardenuque, dont la forme générale est dessinée sur celle des casques anciens. C'est naturellement le même système de décoration que pour la rondelle, et les sujets principaux de celle-ci se retrouvent dans celui-là. Les sphinx, les serpents ailés, les cornes d'abondance, les trophées, se reproduisent particulièrement sur le garde-nuque. Les deux sphinx, accouplés, se présentent aussi des deux côtés du timbre. Un élément nouveau apparaît seulement dans ce groupe. Ce sont deux faunes qui, assis sur les ailes des sphinx , soutiennent un arbre dont les formes purement décoratives n'ont rien de commun avec la réalité; tout autour courent des rinceaux qui portent comme fruits des trophées et des Amours. Le cimier est formé d'une large crête, sur le devant de laquelle est assise une belle Chimère ailée, qui se termine en une superbe feuille d'acanthe dorée, étalée jusque sur la visière. Le tout esl couronné d'un dragon, à la bouche ouverte, à l'aile déchiquetée, à la queue recourbée et noueuse qui se profile magnifiquement.

L'épée (voy. p. 224, n° 2) qui accompagne ces deux armes n'est pas moins superbe. Deux masques soutenus par deux amours, à cheval, jambe de ci, jambe de

Fig. 35. — Casque et rondelle du seizième siècle.

là, sur une espèce de X évidé, forment la garde. La fusée est en fil d'argent; les quillons, recourbés en sens inverse, portent une cuirasse antique écaillée d'or et un casque à fond d'or dont l'exécution est admirable, eu égard à la petitesse de leurs dimensions. L'ornementation de la première garde consiste en deux feuilles d'acanthe, d'où sortent des dauphins mordant des serpents écaillés d'or, qui s'enroulent et forment un nœud élégant au milieu de la garde. Des satyres arc-boutés contre la lame et enlacés d'un lierre doré qui, s'épanouissant, leur plastronne la poitrine, forment les pas-d'àne. Un petit Amour, projeté en avant, comme s'il tombait, avec deux cornes d'abondance terminées en vrilles, qui lui sortent des épaules comme des ailes, forment la seconde garde. Tout cela est charmant et de la dernière finesse.

L'armure aux lions (Musée d'artillerie, G, 65). — Le plastron est divisé en deux par un large bandea u perpendiculaire, décoré d'une course de vignettes en argent incrusté. Le système de l'ornementation consiste en bandes largement espacées, décorées de palmeltes damasquinées en or qui contournent le buste et lès autres pièces de l'armure, en s'inflé- Ghissantsur le devant. L'ordre de Saint-Michel est en outre figuré sur le buste par des écailles et un médaillon argenté. Le casque est façonné en tôle de lion, mais une tête de lion qui est presque humaine.

m LES ARMES ET LES ARMURES.

Le masque de la même bête forme les épaulières, les cubitières et les gantelets. De là le nom de l'armure.

Armure de Henri II (Musée des souverains, 56). — L'ornementation consiste en un système de bandes, alternativement larges et étroites. Dans les larges domine, sur un fond bruni, une damasquinure d'argent. Dans les étroites, c'est le fond qui domine. Cela produit, à première vue et d'un peu loin, l'effet d'une armure grise largement rayée de noir. Dans les bandes étroites, les motifs sont : une longucbarre, des cordons qui flottent autour et que coupent par intervalles des carquois, des croissants inscrits dans des cercles et des chiffres, une H à laquelle s'adosse une autre lettre ambiguë, un C ou un D. Est-ce l'initiale de Catherine ou celle de Diane? On ne sait. Les larges bandes sont remplies par deux tiges qui, dans leur course sinueuse, s'entrecoupent régulièrement et s'épanouissent en toutes sortes de formes empruntées au règne végétal, vignettes, folioles géminées, pointes et flèches de feuillage, tout cela damasquiné d'or et d'argent, comme je l'ai dit, sur un fond de fer bruni. Un beau collier est figuré, en outre, par une damasquinure d'or, au haut du plastron. Les genouillères, dans un autre système, sont admirables. Là, ce n'est pas une course, c'est un semis de sujets, au rentre duquel s'épanouit une fleur architecturale, à

Fig. 56. — Armure de Henri II.

quatre pétales découpées élégamment et vigoureusement nervées; les tassettes sont composées de sept lames, dont chacune forme un champ séparé. L'ornementation est, du reste, la même pour tous ces champs : une fleur étrange, entre le liseron et le chèvrefeuille, avec des enroulements de serpent; des oiseaux qui rappellent les guivres des cathédrales, des enfants assis ou à cheval sur les tiges. On remarque sur la partie antérieure des cuissards un de ces vieillards fantastiques qu'affectionnaient les artistes ciseleurs de l'époque : celui-ci, bouche ouverte, face convulsée, porte une coiffure faite d'écharpes et de linges enroulés dans une complication élégante et bizarre, supportant un double rinceau dont les branches s'écartent, puis se rejoignent pour former des volutes légères ; les lignes de ces volutes s'étalent enfin en têtes de dragons ou de chèvres d'une invention diabolique.

Armure du roi Henri II (ibid., 55). — Celle-ci, exécutée, croit-on, par des artistes français, est en fer poli; les compositions en bas-relief qui la décorent sont travaillées au repoussé et empruntées à la Pharsale de Lucain. La dossière représente la bataille de Pharsale; Pépaulière droite, Pompée abordant après sa défaite à Mitylène avec sa femme Cornélie, qu'on voit s'évanouir de douleur et de fatigue entre les bras de deux de ses suivantes; le brassard droit, les assassins de Pompée allant à sa

recherche; Pépaulière gauche, le meurtre de Pompée ; l'un des assassins tient la tête de la victime dans la main, tandis que l'autre s'apprête à jeter le corps à la mer, car la scène se passe dans une barque. Le plaslron, séparé en deux par une arête et portant deux compositions, représente d'un côlé la scène où César reçoit les meurtriers de Pompée qui apportent sa tête, et de l'autre Qéopàtre à genoux devant César qu'elle séduit. Sur les gantelets sont figurés les honneurs rendus à la mémoire de Pompée. La décoration est complétée par des figures accessoires, telles que : des Victoires, des génies, des guerriers. Un groupe notamment, composé de deux Victoires et de deux guerriers assis sur des armes enlassécs dans une attitude magnifique de tristesse, décore le haut du plastron.

Armure de Gonzalve de Gordoue (Armeria real). — La décoration de celte pièce consiste en un semis de fleurs, de fruits, de feuillages, entremêlés de quelques ornements héraldiques. (Voy. p. 201.)

Le bouclier de Charles-Quint (Armeria real de Madrid). — Un mascaron d'une expression très-douloureuse occupe le centre. Quatre médaillons rangés autour représentent des sujets divers, mais qui ont entre eux une analogie voulue, sans doute, par l'auteur. En haut, c'est l'enlèvement desSabines; en bas, celui d'Hélène; à droite, encore un enlèvement, celui de Déjanire; à gauche, le combat des

Centaures, sans doute chez Pirithoùs, c'est-à-dire un enlèvement manqué. Tout cela est très-beau, quoi-

Yi'é' 37. — Armure de Gonzalve de Cordoue.

que moins beau peut-être que la course de dieux marins, qui englobe les médaillons et forme boi-

dure. Ce qu'il faut louer aussi, c'est l'économie simple et élégante du tout qui frappe d'abord les yeux. Bouclier dit à la Méduse (ibid.). — Cette ron-

Figr 38. — Bouclier dit à la Méduse.

dache, qui a appartenu à Charles-Quint, et qui est une œuvre du seizième siècle, n'est pas à la hauteur, sans doute, du bouclier dit de Charles- Quint, mais le fini, la délicatesse de ses rinceaux à feuilles, surtout l'expression profonde de sa tète de Méduse, en font une œuvre encore bien remarquable.

Bouclier dit de la Prise de Carthage (tftid.), damasquiné, gravé, ciselé. Une seule composition occupe presque toute la face du bouclier. C'est un combat de cavalerie, sous les murs d'une ville, qui

Fig. 39. — Bouclier de Ximenès (voy. p. 404).

porte dans une légende le nom de Carlhagène, de là l'appellation du bouclier. La composition des groupes, le modelé des hommes et des chevaux, le mouvement, les attitudes, tout indique un grand ciseleur, et la bordure, avec ses charmantes figures d'enfant, ne dément pas cette opinion. Mais le cise-

leur, on ignore son nom. On aurait, sans doute, avancé que c'était Benvenuto Cellini, si l'imagination ne s'était égarée d'un autre côté, et n'avait voulu voir dans ce bouclier une œuvre de l'antiquité, et même le propre bouclier de Scipion l'Africain.

Le bouclier de Ximenès (ibid. — Yoy. p. 203.).— Celui-ci esl un chef-d'œuvre de décoration gracieuse, on pourrait presque dire aimable. Les femmes, rangées autour de la rosette centrale, sont d'une élégance parfaite. La bordure, pleine de figures et de rinceaux, sans surcharge, est irréprochable.

Le casque du roi d'Aragon don Jacques (ibid. — 1213-1276), remarquable par sa bizarrerie, qui n'exclut pas l'élégance. La ville de Valence a mis la figure de ce casque dans ses armoiries.

Casque de Ximenès (ibid.), qui va avec le bouclier de môme nom et mérite les mômes éloges.

Kig. 40. — Casque de Ximenès.

Casque de Charles-Quint (ibid.). — Les cheveux et la barbe sont dorés. L'effet produit n'est pas agréable. Nous citons cette pièce à cause de son étrangeté et de son nom.

Casque italien (Musée de Russie), en fer repoussé. C'est une tête de dauphin, mais interprétée avec la fantaisie la plus libre. Ce casque est d'une étrangeté saisissante, et avec cela d'un goût irréprochable.

ARMES DEFENSIVES ORIENTALES

On peut voir, au Musée d'arlillerie , G, 142, V habit de guerre de l'empereur de la Chine, pris à Pékin, au palais d'été, dans la campagne de 1860. Cet habit se compose de trois tuniques, en étoffe de soie, avec des broderies et des applications très-riches, dans le goût chinois; la première tunique, plus courte que la seconde, et celle-ci que la troisième. Ce triple tissu forme toute la défense, sauf aux épaules et sur les cuisses. Des épaules pendent deux lames d'acier qui vont se rejoindre sur la poitrine. Ces lames sont ornées de figures de dragons en filigrane d'or, d'un travail très-délicat, et qui se détachent très-bien sur le poli de l'acier. A la hauteur des cuisses, sur la seconde tunique, des lames d'acier doré, posées à recouvrement, forment deux ban-

des circulaires, espacées entre elles ; un casque et des jambières complètent le costume. Les jambières, composées de lames pareilles à celles de la tunique et divisées perpendiculairement en quatre morceaux délicatement articulés, décorées à leur partie inférieure de dragons en filigrane d'or, sont ce qu'on peut voir de plus léger et de plus minutieusement élégant en fait d'armures. Le casque est conique, garni d'un couvre-nuque et d'oreillères en soie, couvertes de riches broderies. Il est ornementé d'applications en or, mêlées de pierres fines. Il porte à son sommet une grosse perle et une aigrette composée avec des bandelettes de martre noir.

Armure japonaise (ibid. G, 140). -— Ce qui frappe d'abord dans cette armure, c'est le casque d'une forme tout à fait étrange. Qu'on imagine une large calotte qui serait munie tout le tour, sauf sur le front, d'un rebord énorme de deux pans de largeur environ, légèrement rabattu. Ce casque est en cuivre laqué. Un masque en cuivre noirci* qui fait une fort vilaine grimace, destiné à couvrir la partie inférieure du visage, complète la défense de la tête. Le vêtement de corps est une longue tunique, dont il est difficile de démêler à première vue l'élément fondamental. C'est bien de l'étoffe, mais elle porte, disposées en bandes circulaires, des lames de bois et de cuivre laquées, posées transversalement, et

Fig. 41. — Armure et armes japonaises.

reliées entre elles par une telle quanti lé de cordons et de tresses de soie, que l'habit semblerait d'abord fait en cordelettes.

Armure mongole (ibid., G, 137. — Voy. p. 211). — Le casque est une calotte en fer damasquiné, terminée par une pointe et garnie d'une bordure dentelée. Le nasal, comme dans tous les casques orientaux, est une lame étroite qui, du nez, s'élève jusqu'au sommet du casque, librement, et s'épanouit en une palette qui a forme de fleuron. Un camail de fines mailles d'acier, dans le tissu duquel des mailles dorées dessinent des losanges, protège la tête et le cou. L'armure du corps est une tunique de soie, matelassée, recouverte de velours noir piqué de clous, qui dessinent des losanges, au centre desquels fleuronne un bouton d'acier doré. Deux plaques d'acier poli comme des miroirs, d'où le nom de l'armure, sont appliquées des deux côtés de la poitrine.

Équipement d'un guerrier bohémien du quinzième siècle (Musée de l'empereur de Russie). — Le casque et les brassards présentent des formes orientales bien accusées. Ce qui prouve que l'Orient, au moins à l'égard des armures, se prolonge assez avant dans les contrées occidentales, telles que la Russie, la Hongrie, la Pologne, la Bohême, comme d'autres exemples viendront tout à l'heure le confirmer.

Équipement d'un guerrier polonais (ibid.). — Casque formé d'écaillés arrondies. Plastron, brassards,

Fig. 42. — Guerrier polonais.

cuissards, à grandes écailles prismatiques. Épaulières et genouillères figurant des masques bizarres.

Fig. 45. — Armure et armes mongoles (voy. p.

Grévières formées alternativement d'écaillés prismatiques et de grands prismes de fer. Nous donnons ici cette armure comme étrange et non comme belle, bien entendu.

Cuirasse persane du dix-septième siècle (ibid.). —

Fig. là. — Cuirasse persane.

Deux plaques forment le plastron ; elles se joignent sur le dos du guerrier par des charnières, et se ferment sur le devant par le moyen d'une

longue aiguille qui passe dans des pitons entrecroisés.

Dans la Perse, l'Inde, la Chine, et dans la plupart des contrées du haut Orient, on a fait et on fait encore des boucliers composés principalement de joncs et de roseaux tressés de soies colorées. Avec les diverses couleurs de la soie, avec celles dont on peint aussi le jonc, on dessine des ornements empruntés la plupart du temps au règne végétal. Ce sont des feuilles, des fleurs, surtout des fleurs de rose. Ces sortes de boucliers sont partiellement recouverts de plaques d'acier découpées selon les figures les plus diverses. L'umbo, au centre, ou les umbos rangés autour du point central, sont aussi en acier gravé, damasquiné. Il est plus rare que ces pièces de métal soient décorées d'ornements repoussés. Voici un spécimen de ces sortes d'armes.

Bouclier persan (Musée de l'empereur de Russie). — Quatre plaques de métal, symétriques, d'une découpure compliquée et portant des figures en relief. Plusieurs petits umbos, ce qui caractérise, comme nous venons de le dire, les boucliers orientaux. Les roses, dessinées par des tresses de soie colorée, sont plus réelles et moins convenues de forme, que les fleurs de même espèce qu'on peut rencontrer sur les armes occidentales. Cela fait songer involontairement que la Perse est le pays où

AltMKS REMAIUJUABLES DU MOYEN AGE. 215

l'on aime et où l'on chante la rose avec une ferveur particulière.

Fig. 45. — Bouclier persan, :

Les casques orientaux, nous l'avons déjà dit, affectent ordinairement la figure d'un cône pointu, sans visière, ou avec une très-petite visière, mais toujours muni d'un nasal.

La décoration consiste le plus souvent en gravures, dorures et damasquinures ; les ornements au ciselé et surtout au repoussé sont beaucoup plus rares. Voici quelques beaux casques dans la forme ordinaire (Musée de l'empereur de Russie). Casque

mongol damasquiné (n°2); casque indien (n°l/; casque persan (n° 3).

Fig. 4G. — 1, Casque indien. — 2, Casque mongol. —5, Casque persan. 4, Casque russe (voy. p. 217).

Voici à présent deux casques, dont la forme générale est extraordinaire (voy. ci dessous). L'un est formé, presque entièrement, par un masque grotesque; l'autre (p. 216, n° 4), qui offre plus d'in-

Ki;;. 47. — Casque russe.

vention et surtout plus d'esprit dans sa bizarrerie, est formé d'un masque aussi, mais d'une charge beaucoup plus vraie, et surmonté d'un lévrier couché. La têle du lévrier et la feuille déchiquetée qui lui sert d'oreille, sont d'un effet excellent.

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