‹ Les armes et le duelChapitre 118 sur 219 · DU DÉSARMEMENT · texte numérisé non relu

DU DÉSARMEMENT

Si dans la Ihéorie que nous exposons et si dans notre livre nous n’avions pas toujours écrit au point de vue de moraliser le combat et d’en diminuer les chances meurtrières, nous nous serions contenté de mentionner le désarmement comme un coup ordinaire, praticable, mais quelquefois dangereux. Fidèle à l’esprit qui nous a guidé dans notre travail, nous devons consacrer à celte partie de l’escrime quelques développements.

Lorsque l’homme, voulant résister contre la force corporelle, s’arma d’abord d’un bâton ou d’une fronde, et ensuite d’un fer, qu’il apprit bientôt à façonner en glaive, la première pensée qui dut lui venir pour frapper plus sûrement son ennemi, fut de chercher à le désarmer. L’adversaire, privé des moyens de défense, était à la merci du vaimiueur, et sa mort était certaine. Les poètes grecs et latins nous racontent mille exemples de guerriers terrassés implorant inutilement pour leur vie. Les progrès do l’esprit humain sont bien lents, dit Voltaire ; nous ajouterons, nous, les mauvais penchants de l’homme sont si nombreux et si enracinés, que le sentiment féroce qui porte à tuer un ennemi désarmé n’a pu être étouffé facilement. L’esprit chevaleresque lui-mème fut impuissant. 11 y eut, vers le dixième siècle, une modification ; l’on pouvait racheter sa vie, la rançon put être proposée et acceptée, mais elle avait ordinairement cours à la guerre seulement.

302 nÉFLEMONS SFR I.ES ARMES.

Les rcnconires particulières à la suite d’une oITense l'admettaient rarement, et souvent les maréchaux du combat ne sauvaient pas un vaincu par leur intervention.

Désarmer un ennemi pour le tuer sans défense, était dans les mœurs ; les professeurs d'escrime devaient donc se conformer aux usages et enseigner le désarmement ; aussi lisonsnous dans Philibert de la Touche, (jui écrivait eu 1670 :

— Quand l’enncmy vous pousse une estocade, il faut parer, et en même temps, sans quitter la suite de l’espéc, avancer le pied gauche et saisir la garde de l’espée de l’enneuiy avec la main gauche en la passant par-dessous votre espée, etc., etc.

— En saisissant l’espée, comme je viens de le dire, on peut oster l'espée à l’enncmy, ou le frapper s’il ne veut pas se laisser désarmer, comme je l’ay remarqué. Mais, parce qu’il est plus généreux de ne pas le tuer, et ([u’il arrive quelquefois qu’on le veut épargner, il faut que j’ajoute encore la manière avec laquelle on peut lui arracher l’espée quoi qu’il en aye.

11 faut la saisir (la garde) en passant la main dessus

votre espée, et ensuite ]iresser et pousser en bas la lame de son espée avec la vôtre et en tirer fortement la garde avec la main gauche pour la luy arracher. —

Antérieurement à Philibert de la Touche, c’est-à-dire en 1S3G, pendant que François 1" régnait en France, un ouvrage d’escrime italien, par.\chille Marozzo-Bolognèse, maestro generale delf arte delte armi, donne des explications nombreuses sur le désarmement, et comme appendice à son œuvre, il présente vingt gravures, dans lesquelles on voit

HKKI.KVIONS Sin LES .MIMES.

tract's les moyens employés pour enlever le poignard d’un adversaire (1).

Tous les historiens et tous les chroniqueurs auxquels nous avons eu recours pour étudier les combats singuliers, s’accordent à nous montrer deux ennemis essayant le désarnieinent.

Si l’une des épées échappe aux mains d’un des combattants, tous deux s'élancent pour la ressaisir ; si l’advei'saire, encore armé, arrive au but le premier, il place le pied sur le fer de son adversaire, ([u’il frappe sans pitié. Dans les luttes auxquelles plusieurs duellistes .se livrent ensemble, on voit celui qui s’est débarrassé de son adversaire attaquer un ennemi occupé par un autre assaillant, le désarmer ou le tuer par surprise.

Cette guerre individuelle, où les ruses et les surprises étaient autorisées par l'usage, la politesse et les convenances dont les raffinés du seizième siècle avaient donné l'exemple avant le combat, la modifièrent, et quand les témoins remplacèrent les seeonds, on continua de pratiquer le désarmement ; mais si l’on réussissait à priver son adversaire de son arme et si l’on s’en emparait, on la lui rendait courtoisement en la lui présentant par la poignée.

.Aujourd’hui l’oii enseigne toujours le désarmement dans les salles d’escrime, seulement on le nomme froissé, battement, croisé, etc. Des maîtres disent même dans leurs leçons : Monsieur, faites-moi un croisé ou désarmement.

Le désarmement ne ,s’e.\écute plus pour profiter de cet avantage. Démonstration de supériorité, il peut s’employer,

1 1 ) Cel ouvrage se trouve ilaBibliothèque im)iùriale, nous t’avons consulté.

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mais la noblesse des procédés qui l’accompagnent doit faire éviter l’écueil contre lequel on pourrait se briser soi-même en l’essayant.

On désarme son adversaire en tirant la flanconnade, en croisant l’épée en seconde ou demi-cercle, en battant l’épée sur les armes, surtout par un coupé ou par des froissés vigoureux.

L’étude de l’escrime, tout le monde le sait, n’e.st pas seulement un exercice gymnastique destiné à fortiber l’intelligence et le corps ; il faut apprendre à défendre sa vie. Iæs lois modernes contre le duel seront-elles plus fortes que les anciens édits de nos rois et des parlements î En attendant que l’avenir ait résolu ce problème, nous devons songer à nous sauvegarder nous-mêmes. Le professeur doit donc insister .sur la bonne tenue d’épée, qui, sous le prétexte de légèreté, se perd tous les jours. La position de l’index, avancé le long de la garde, est une anomalie que la mode fait suivre, mais que les conséquences funestes qu’elle peut amener doit faire abandonner. Nous avons dit conséquences funestes, car, malgré la loyauté que nous accordons à chaque adversaire, il arrive tous les jours que si un des combattants exécute un croisé, un battement, ou l’un des moyens de désarmement indiqués par nous, ce coup se trouve rapidement uni à l’attaque, et qu’alors l’adversaire désarmé livre sans défense sa poitrine au coup de son ennemi.

Certes, on ne peut, sans injustice, imputer au vainqueur l’idée d’avoir voulu désarmer son ennemi pour le frapper avec plus de certitude. Là encore, nous insistons sur le choix des témoins, ces hommes si utiles et si honorables, quand ils

RÉFLEXIONS SL'R LES ARUES

comprennent bien leur mission, mais plus dangereux que les épées s’ils ne se rendent pas un compte exact et sévère de leur mandat.

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