LA LEÇON
Failes r!iotx d*un censeur solide et sattitâire, Que la raison conduise et le saroir éclaire.
(Boileai.)
Sans application^ point de progrès.
La leçon d’armes a subi depuis vingt ans un cliangcnienl qui n’a eu pour résultat que la décadence de l’escriine dans l’esprit des amateurs.
— L’indifférence, cet obstacle à tous les progrès, le dégoût même, sont venus à ceux qui, devant certains professeurs, ne recevaient que des leçons dont le ton monotone et les mêmes paroles répétées chaque jour fatiguaient bien vite l’esprit.
— Tous les coups doivent être enseignés lentement et doivent être décomposés pour l’intelligence de l’élève.
La leçon d’armes n’est point, .selon nous, une chose tontemécanique. Les mots dont elle se compose ne doivent pas être considérés au seul point de vue des bras et des jambes.
Nous devons donc blûmer celte erreur chez ceux qui récitent à leurs élèves une leçon qu’ils ont apprise par cœur et dont les mots ne varient jamais.
En jetant un coup d’œil sur un pareil abus, nous eu tirerons ces deux conséquences : L’homme intelligent doit s’ennuyer
RÉFLFAIONS SllR LKS ARMES. ,375
cl’imo pareille leçon ; l'homme dont l’esprit est peu t'Ieiuin n’y trouve point de plaisir. — Voilà un des motifs (pii ont causé le ralentissement du zt’le des amateurs.
— Les principes de la leçon ne sont pas boriu's. — Ils varient selon que l’homme est petit ou grand, hardi ou timide, intelligent ou non.
Elle doit être donnée avec facilité et logique ; l’élève qui la prend doit comprendre l’esprit cpii entre dans les combinaisons ; il faut qu’il y ait réciprocité de bon vouloir entre celui qui la donne et celui qui la reçoit. La leçon doit expliquer le danger d'un mouvement mal fait et l’indispensable nécessité des faux temps.
La leçon ne doit admettre aucune négligence, aucun mouvement qui manquerait de raisonnement ; c’est alors que trèscertainement l’élève prendra un goût si particulier à l’exercice de la leçon, qu’il finira par la préférer à l’assaut, ce que j’ai vu môme chez des maîtres.
La pratique doit marcher simultanément avec les connaissances théoriques ; si l’on suit une autre marche, il arrivera (j'en ai la conviction) qu’il faudra dire à certains hommes : Faites des armes, mais n’en parlez jamais.
Si l’on ne venait pas en aide aux dispositions naturelles, si l’on n’appelait pas l’art au secours des moyens instinctifs, la science de rescrinie si>rait renfermée dans des limites bien étroites.
11 y a pour l’homme (pii prend une arme dont il ignore le maniement, et qui veut se défendre avec elle, seulement deux parades de nature : ce sont Prime et Seconde. Chez l’élève qui n’a jamais reçu de leçons, les attaques sont faites sans
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précaution, son corps est découvert, son liras se lève, fait de grands écarts ou se retire sans à-propos.
Mais toujours sage et ininiuable, la nature garde avec persévérance son admirable équilibre. Si les moyens de protection qu'elle nous donne sont en petit nombre, ceux d’attaque sont aussi restreints ; c’est donc à l'artiste vraiment digne de ce nom qu’il appartient d’agrandir le cercle de nos connaissances naturelles.
La leçon d’escrime doit être donnée en conservant une distance normale ; le professeur doit rechercher d’abord à reconnaître les moyens de sou élève, afin de ne pas forcer ses di.spositions physiques ou fatiguer son intelligence ; mais il faut surtout se garder de comprimer ses facultés intellectuelles.
Une fois le jugement établi sur les moyens de l’élève, on adopte une méthode en raison du but que l’on veut atteindre ; mais les circonstances peuvent modifier l’enseignement. Ainsi, par exemple, l’hygiène prescrit l’exercice de l’escrime comme réparateur des forces épuisées ; l’on comprend alors quels ménagements on doit apporter dans la progression des travaux. Mais l’art parvient-il à dompter le mal, les précautions cessent peu à peu, et l’énergie finit par être employée avec succès.
Le maître doit toujours être en étude avec son élève ; il a besoin d’une attention scrupuleuse, car dans les armes les fautes se multiplient avec une facilité infinie. Tout ce que le professeur exécute doit être rigoureusement exact. Sans celte observation continuelle de lui-même, il peut donner à celui qui suit ses préceptes des indications fausses, lui laisser quitter les lignes, tirer ou parer sans juste.sse, manquer de préci-
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sion ou se précipiter en aveugle, mouvements auxquels on n’est que malheureusement trop enclin par nature.
Le professeur devra donc s’astreindre à redresser une foule de fautes légères, qui, réunies, paralysent les progrès. Il faut apporter son attention à réprimer les tendances qui portent, par exemple, à lever le pied, tenir dans la garde la pointe de l’épée au-dessus de la tête, trop monter la main pour porter les coups, laisser vaciller la pointe de l’épée en tirant, quitter les lignes dans les attaques ou les ripostes, pencher la tête ou le corps alors (ju’on devient assaillant, ne pas se remettre en garde avec promptitude, poser sou pied en deux fois et amener l’élévation du pied par un battement trop fort de la sandale; enfin, parer dans une direction plus éloignée que les lignes qui protègent le corps.
Dans tous les enseignements, les progrès sont subordonnés aux soins du professeur, à ses explications lucides et à l'intérêt qu’il apporte dans les leçons qu’il donne.
Il doit donc, et nous le répétons :
Mesurer sa leçon sur l’intelligence qu’il a reconnue ;
En régler le mode sérieux ou léger en raison du caractère de son disciple ;
Multiplier les encouragements, graduer son enseignement en raison des progrès, faire ressortir tous les motifs de prudence, interdire certains coups spéciaux que l’élève voudrait cultiver de préférence, éviter la monotonie, et surtout avoir toujours en vue la conservation de celui dont il dirige 1'iii.struction.
Il m’est arrivé souvent de formuler un aphorisme qui amenait le sourire sur les lèvres de certaines personnes ; on le
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trouvait étrange, et cepondaiit je persiste à le reproduire, car j’ai la conviction profonde de son importance : La leçon doit être donnée keugieusemest. Si le professorat est un sacerdoce, c’est surtout en escrime, car en apportant de la négligence, il ne s’agit pas seulement d’une question do temps et d’argent, c’est la vie de celui (pii s’est confié à vous, à votre zi'de et à votre conscience, que vous pouvez compromettre.
La pensée principale du maître sera donc de s'attacher à rendre fort riiommc qui a de grandes dispositions et celui qui n’en a que de médiocres. A celui dont le jugement ou l'intelligence ne rendent pas facile la conception des n’igles théoriques, le professeur fera préjiarer avec méthode la première attaque seulement, et cherchera, pour les phrases qui suivent l'agression, à donner à la main l’habitude et la grande vivacité.
Avoir l’épée légère est une des qualités de celui qui enseigne, car sans elle l’élève s’accoutume aux fortes pressions, et s'il se rencontre un jour vis-.à-vis un adversaire auquel la légèreté de main soit donnée, alors son cmharras est extrême et ses chances de défaite sont certaines.
Le corps de l'élève sera maintenu dans une ligne perpendiculaire, soit dans sa garde, soit dans les coups qu'il porte. Laisser tomber le corps en se feiiilant est un principe défectueux ; on devient lourd, les retraites sont lentes. Je crois devoir insister principalement sur l’attention que l’on doit apporter à relever ce défaut , car ou a généralement de la propension à porter le corps en avant.
Le maître aura soin de rappeler sans cesse les notions préliminaires à la mémoire de l’élève et d’arrêter continuelle-
KÉFLF.MONS SIR l,KS ARMES. 370
ment sa pensée sur les principes. 11 lui redira souvent que l'on nomme :
DF.ssus oc DEHORS des armes, la position respective de deux droitiers, c’est-à-dire lorsque l’épée se trouve à droite de l’adversaire et réciproquement, mais 1a pointe plus élevée que le bras, et que tirer en dehors a la même explication que tirer dessus.
DEDANS se trouve naturellement compris dans la délinition précédente, puisque cette position est l’inverse de celle du DEHORS ; l’on pourrait adopter comme locution le dessus du dedans.
Le DESSOUS est conséquemment la position où l’on est lorsque, partant du dessus, on se place sous une ligne dominée par l’adversaire.
Le professeur ajoutera que dans I’extension, c’est-à-dire dans le développement du bras, il faut toujours conserver une certaine llexibilité ; qu’une trop grande étendue roidit, rend le jeu dur, fait perdre une partie do la vitesse et empécbe d’ajuster.
L’élève se souviendra que ;
L’ensembi.e est une harmonie parfaite des mouvements qui doivent concourir au dévelop|)emcnt qu’il elfectuo.
Se fendre, c’est se développer, c’est porter le pied droit en avant dans la ligne (ju'il occupe. Par ce mouvement, on cherche à atteindre l’adversaire ; mais un coup trop développé rend la retraite bien diflicile.
Se reeever, c’est reprendre les positions occupées avant de se fendre.
Il n’oubliera jamais que :
RÉFLEXIONS SL’R LF.S ARMES
Dans la garde de quarte, il est bien d’avoir la main inclinée très-légèrement en pronation ; on est mieux couvert. Pour la riposte, comme il faut beaucoup tourner le poignet pour arriver ii la supination, le coup a plus de vitesse.
Tirer avec opposition, c’est se couvrir dans les lignes, soit ijue l’on pan;, soit cpie l’on attaque; c’est tirer dans la ligne où pourrait tirer l’adversaire, mais avec une meilleure position que lui, et en écartant, par ce moyen, sou épée du point où elle tendait ou pouvait tenter d’arriver.
Ce serait une grande faute de la part d’un maître de tolérer, dans sa leçon, que la position de la main de l’élèvo subisse la plus légère altération, soit en se baissant, soit en s’élevant dans les gardes, les parades ou les ripostes. Ce défaut ne se présente que trop lorsqu’on est livré à soi-mème.
11 est mieux de donner leçon en joignant l’épée de l’élève, mais il faut aussi procéder en ne la joignant pas, car la mauvaise méthode employée dans certaines salles rend aujourd’hui celte précaution indispensable.
La tenue d’épée doit être bien sentie, mais sans force et sans dureté.
La leçon doit être prise dans les quatre lignes principales de tierce, quarte, demi-cercle et seconde ; non-seulement je n’y ai jamais manqué, mais encore j’ai donné leçon à partir de prime.
Le maître apportera toute son attention à ne pas laisser prendre à l’élève une élévation de main trop exagérée en plaçant le fort de son épée aussi haut que possible pour qu’il puisse atteindre le faible de l’épée qu’il a devant lui et eu même temps laisser tomber la pointe do façon que cette position se
h^:flexions slr les armes. 3SI
rapproclie lo plus possible de l’horizontale. Il faut avoir assez de logi([ue pour ne pas dire : Je place ma main très-haut pour mettre mon fort sur le faible de l’adversaire car en même temps la pointe tombant se place à son tour sur le fort ennemi, et il est trop évident que l’on perd d’un côté ce que l’on a pu gagner de l’autre.
On appellera les réflexions de l’élève sur les difficultés que {)résente l’élévation trop forte de la main ; mais on lui expliquera que si dans les premières le^'ons on insiste sur celle hauteur du poignet, c’est en raison de la tendance naturelle (juc tout le monde éprouve à le baisser, et que si la main ne devait pas descendre en vertu d’un principe physique, cette exagération de hauteur serait une faute, car géométriquement l’on doit perdre en longueur ce que l’on gagne en élévation.
Il fiiut élever proportionnelleinenl la main à la garde et à la taille de l’adversaire et en soutenant la pointe de manière qu’elle ne soit pas à plus de quatre ou cinq pouces au-dessous de l’horizontale dans laquelle est le poignet.
L’élève ne devra jamais perdre un temps en tournant la main ; le poignet doit effectuer sa rotation de manière à ce qu’elle soit terminée au moment du coup touché.
I.a position de la main bien appliquée, la progression de la vitesse bien comprise, on s’occupe de l’activité nécessaire aux jambes.
Pour acquérir celte qualité, l’élève doit marcher et rompre. Après les attaques il rompra un pas, et attaquera de nouveau sur les marches de l’adversaire.
UÊFLEXKINS SLB LES AKMFS.
POSITIONS DE l’ÉPEE.
Les positions de l’épée sont au nombre de Iiiiit.
— La pi einiêre, la seconde, la troisième, la iiuati iènie, la cim[uièine, la sixième, la septième, la huitième. Cependant il faut convenir (pie pour le langage d’escrime, les noms prime, tierce, quarte, octave, sont d’un emploi plus ordinaire, et par suite nous les avons conservés.
Kn donnant les dilféientes manières de parer le même coup, il faut avoir soin de signaler ipielle est la meilleure.
Le maître fait souvent la faute, alors qu’un écolier, se trompant, prend fortuileuient par exemple une parade pour une autre, de l’arrêter court afin de lui expliquer l’erreur qu’il a commise et la parade qu'il devait prendre. 11 nous parait bien plus rationnel de le laisser continuer la marche défectueuse qu’il suivait, car le point essentiel pour lui est de parer; on a donc, en agissant ainsi, l’avantage de l’amener à sortir de l’embarras dans lequel il s’est jeté, puis on lui e.xplique ensuite ce qu’on voulait exiger de lui.
Tirez-moi d'abord du danger,
\ uns ferez après la li.nrangue.
(Li Ko.NTAlXIi.)
Commence-t-on à faire lier les coups aux élèves, afin de les disposer à suivre une pihrase d’armes, on aura le plus grand soin de leur faire prendre l’épé-e dans tous les sens, en exigeant ipi’ils se relèvent en se couvrant dans la ligne droite où se trouve l’épée du maître, afin qu’ils consen’ent la régularité
lltFLEXlOXS SL K LES ARMES. ;J8;i
la plus parfaite et la plus précieuse. Quand les élèves ont acquis l’habitude de se bien relever, alors on peut les habituer à prendre par des changements d’épée, les lignes opposées, mais l’enseignement qui comporte le lîedresser du corps en parant dessous ne doit être donné qu’en dernier lieu.
Jamais je n’ai négligé de donner à mes élèves l’importani conseil de rompre un pas an moment même d’une attaipie dirigée contre eux et ([u’ils n’ont pas comprise assez vite. C’est une très-bonne préparation pour les défiances à avoir lors d’un assaut.
Évitez dans les premières leçons l’enseignement des coups de dessous. Ils entraînent avec eux la confusion des idées, dérangent le corps et la main.
Il est bon de donner souvent leçon sans (pie l’écolier se fonde, afin de le bien disposer à faire partir la main avant le corps et de l’habituer aux doubles ripostes.
Aux élèves qui commencent l’escrime et à ceux (pii possèdent déjà quelques connaissances assez étendues, il est nécessaire de faire travailler souvent la retenue du corps, car cette (pialité si essentielle en escrime tend chaque jour à se perdre.
Après le moyen si généralement connu de faire avancer la main sur chaque feinte et de ne laisser partir le coi |)s qu’après l’exécution du dernier temps, un des modes que je conseille le plus, et l’expérience me sert de guide, est de travailler les feintes en riposte, car dans ce moment le corps tend esscutiellemeut à se porter en avant et à précéder la main.
Atta(iuez l’élève dans des temps inégaux pendant la leçon, car si le maître exécute ses mouvements avec la régularité d’un chronomètre, alors l’écolier croit à la possibilité de ra-
:)8i llbKLKXlUNS 8UII LF..S ARMFIS.
iiiciierà un niécaiiisine grossicremenl exactions les temps et toutes les combinaisons auxquels rinlelligence doit présider.
Les marches du mailre sont ([uelquefois brusques ; il habituera aussi son disciple aux attaques violentes et le prémunira contre les surprises et les ébranlements qui à l’assaut dérangeraient ses mouvements.
Une des fautes commises dans renseignement vis-à-vis surtout des élèves trop dociles, est celle qui indique les enveloppements d’épée au demi-cercle, mêmeipiand on porte les coups dessous. Et cependant c’est une erreur bien grossière, car dans les assauts, la force du bras se trouvant dessous avec l’épée, il devient impossible de la ramener dans la ligne haute. Alors, les élèves cessent de comprendre comment l’assaut rend inabordables les difficultés dont ils triomphaient dans la leçon. Et cependant la solution de ce problème, qui leur offre tant de recherches, est bien simple ! Le maître lâchait sou épée et ne livrait à l’élève que la partie faible de sa lame. Complaisance funeste, car jamais un adversaire sérieux ne voudra l’avoir dans le combat.