‹ Les armes et le duelChapitre 24 sur 219 · SUR L’ESPRIT ET LA SANTÉ · texte numérisé non relu

SUR L’ESPRIT ET LA SANTÉ

Avant (l’aboriler les considérations h développer dans ce olmpilre, nous pensons n'avoir pas besoin de répéter combien tons les exercices corporels sont utiles pour entretenir et augmenter les forces et la sauté. Tout le monde sait quelle influence délétére exerce sur nos organes et notre constitution une vie inactive et déréglée. Ce serait une superfétation de chercher à démontrer les avantages obtenus par la pratique de la gymnastiipie. 11 n’est personne qui ne soit aujourd’hui parfaitement convaincu de l’importance de cet art, auquel le gouvernement et les familles prodiguent chaque jour les encouragements les plus flatteurs.

Une des choses ou plutôt un des contre-sens qui ont le plus frappé tous ceux pour lesquels l’hygiène a été l’objet d’une

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étude consciencieuse et réfléchie a été le mode suivi dans les soins donnés aux enfants dès leur bas iV^o, et la manière antinaturelle dont on a dirigé l’instruction de la jeunesse.

Nous ne venons pas ici reproduire les lignes de Housseau dans l’i’mi/c; nous ne nous élèverons plus contre les liens dont on garrottait et l’on garrotte encore en certaines localités lesenfants. Faire le procès au régime universitaire ne peut pas non plus entrer dans notre plan ; mais, en vérité, puisque maintenant la science et les lettres assurent seules la prééminence, puisipi’il faut acquérir l’une ou cultiver les autres de bonne henre, afin de se créer une position, aujourd’hui si difficile à conquérir, ne pourrait-on donc pas combiner l’instruction des enfants des deux sexes de manière à ne pas négliger le corps aux dépens de l’esprit, qui souvent perd une partie de ses facultés par l’oubli des exercices physiciues?

Un immense progrès a été fait déjà ; l’on a compris, en partie du moins, les résultats que pouvait avoir le passage brusque de l'enfant sortant de la maison paternelle ou des écoles dans lesquelles ses études premières étaient en rapport avec ses forces, pour entrer dans la voie régulière d’un collège ou d’une institution. On a vu que l’enfant auquel on avait permis, afin de développer ses forces, do se livrer aux amusements comportés par son âge, devait, aux dépens de sa santé, se voir assujetti aux règles nécessairement sévères d’un établissement de l’iiniversité. La gymiuLstiipie a été introduite, mais pas assez largement. Le temps des études littéraires n’est pas en harmonie avec celui des exercices corporels, et nous avons entendu bien souvent des praticiens distingués, des hommes d’une réputation européenne, entre

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autres le docteur Lallemand, membre de l’Institut, se plaindre devant nous de ce régime anti-liygiéni(iue suivi dans les institutions.

On a fait de la gymnastique, et nous entendons par ce mot escrime, natation, équitation, voltige, etc., un enseignement complémentaire, une espèce de luxe d’éducation. C’est un tort grave aux yeux des savants consulté.s par nous, et nous leur avons toujours entendu dire : Mens sana in corpore sano\ paroles, disaient-ils, qu’on pourrait traduire : Esprit vif dans un corps agile.

Nous ferions un immense volume si nous voulions consigner les doléances de tous ceux qui ont négligé les travaux gymnastiques pour se donner une vie inactive, alors que les maux de toutes sortes viennent s'asseoir à leur chevet, ou qui, après avoir suivi quelipie temps une bonne direction, ont abandonné les exercices corporels. Les conseils utiles ont été méconnus, et l’on se ressouvient avec douleur de la maxime du médecin de Stockholm, qui présentait comme préservatif de presque toutes les maladies I’exercice et I’ac- TIVITÉ (1).

Un homme célèbre a dit avec raison : Les travaux rustiques sont les premiers cuisiniers du monde (2). Mais ce

(1) Tons Ips médecins paruigent cette opinion; mais ils ne disent pas assez aux personnes qui soulTrent, do la goutte par exemple, que l'on n'a jamais vu cotte maladie cruelle atteindre un protesseur ou un amateur d'escrime qui a toujours continué les exercices do cet art.

(2) Alexandre répondit A la reine Ada, qui lui envoyait des présents et dos sorvitenrs choisis dans sa propre maison, qu'il n'avait que faire de tout cela et qu'il avait des cuisiniers l)oauooup plus excellents, qui lui av, lient été donnés par son gouverneur, l'un pour le dîner, c’était de l>eaucoup marcher avant lu point du jour, et l'autre qui lui apprêtait un meilleur souper, c’était un dîner fort sobre.

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mot, qui ne s’applique qu’à un seul de nos orfranes, peut avoir, selon nous, une plus frrande étendue. L’activité, l’exercice, ces deux préservatifs contre une foule de maux, ont pour résultat de fortifier simultanément toutes tes parties de notre système ; et sans rappeler les mille exemples cités par les auteurs sur les prodiges de force et d’agilité dus aux exercices de la gymnastique, sans mentionner l'hommo abandonné dans une tle déserte, qui prenait les chèvres à la course, nous renfermant dans notre monde, nous rappellerons M. de. La Boëssière, le célèbre professeur de Saint- Georges, donnant encore dos leçons d’escrime à l’àge de quatre-vingt-quatre ans.

Nous lisons dans Montaigne : « Ce n’est pas raison de

nourrir un enfant au giron de ses parents

Ils ne le sauroient souffrir revenir suant et

poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur un cheval rebours, ny contre un rude tireur de floret au poing, ou à la première harquebusade. Car, il n’y a remède, qui en veut faire un homme, sans doute il ne faut

cspargner en ccste jeunesse

Ce n’est pas as,sez de roidir l’ilmc, il faut

aussi roidir les muscles; elle est trop pressée si elle n’est secondée ; et a trop à faire de seule fournir à deux offices. »

Plus loin, le même auteur parle en ces termes des exercices salutaires auxquels .se livrait son père ; « J’ay veu encore des cannes farcies de plomb, desquelles on dit qu’ils s’exerçoit les bras pour se préparer à ruer la barre, ou la pierre, ou à l’escrime ; et des souliers aux semelles plombées, pour .s’alléger au courir et à sauter. Du prim-saut il a laissé

ne l/AVANT.VfiE l>E I.’fSCRIME. 171

en mémoire des petits miracles. Je l’ay veu par delà soixante ans se mocciuer de nos allég;resses ; se jeter avec sa robe fourrée sur un cheval ; faire le lourde la table sur ses pouces, ne monter cruére en sa chandjre sans s’eslancor trois ou ipiatre devrez à la fois. »

Hâtons-nous d’ajouter maintenant que l’exercice en général, et celui de l’escrime en particulier, est, pour les gens de guerre, d’une incontestable utilité.

Notre gouvernement l’a compris, tous les ministres qui se sont succédé au département de la guerre ont encouragé les gymnases militaires. .\u moment où nous écrivons ces lignes, nous trouvons, dans un journal .spécial (1), le com[)te-rendu d’une solennité qui prouve le haut intérêt attaché par M. Moline de Sainl-Yon aux écoles dont le colonel Amoros fut le fondateur en France. Nous reproduisons l’article de ce journal qui vient à l’appui de notre assertion.

— Le 11 juin, a en lieu au gymnase normal du colonel Amoros la di.stribution des prix aux élèves militaires qui se sont distingués le plus dans ce dernier semestre, ainsi qu’aux élèves civils.

— La salle était remplie de spectateurs choisis, rassemblés pour cette intéressante solennité, et d’élèves du Gymnase.

— Les trois officiers qui ont suivi le cours, MM. Allègre, Astor, lluron et dix sous-officiers à qui des prix avaient été précédemment décernés, assistaient à celle séance qui a été ouverte par un discours prononcé par l’un de MM. les officiers commandant les détachements, discours aussi remar-

(I) Moniteur de rarmée du 15 juillet 184C.

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quable par son style simple et élevé que par les justes appréciations et par l’intérêt des faits.

— M. Roosmalen, le savant professeur dont l'éloquence est couiuie, lui a succédé, et, dans une allocution plus développée, a exposé les avantages de la méthode Amorosienne, et a rendu à son auteur une justice ii laquelle les applaudissements de la salle entière se sont associés.

— Les prix ont ensuite été distribués. .Mention seulement a été faite, avant l’appel des élèves civils couronnés, des prix décernés aux militaires. Ixs sergents Eymard et Garint ont été déclarés les plus habiles et les plus forts ; les sous-ofOciers Setz, Bustiii, Geay, Mougenot, Amphytéjus et Armand les ont suivis de près dans le développement de leurs facultés, ce qu'ils ont prouvé en faisant un grand nombre d’exercices difûcilcs, en donnant plusieurs assauts et en fraiichissanl divers obstacles avec une admirable énergie.

— Les mouvements élémentaires accompagnés de chants et des luttes ou des applications do différents genres de forces ont été également exécutés et ont inspiré un vif intérêt ; les militaires surtout brillaient par la régularité et l’ardeur qu’ils mettaient à les accomplir. L’impression que ces diverses preuves de l’habileté de tous ces élèves a produite a été manifestée par des applaudissements réitérés, et chacun est sorti convaincu des sei’vices que de pareils hommes peuvent rendre à l’armée et à l’humanité en général.

— Parmi les élèves civils qui ont obtenu des prix, nous avons remarqué les noms de Trévise, Foy, Colbert; Grammont, Pelet, Noailles, Vielcastel, Beaumont, etc., etc., qui prouvent que la méthode Amorosienne est justement appréciée dans les

HE l’aVAMTAUË UE l’eSCHIME,

plus hautes classes ainsi que dans les classes moyennes. C’est la consécration de cette méthode féconde en bienfaits et dont l’arl de la guerre doit spécialement retirer de grands avantages.

Les filles de Sparte, si nous en croyons l’histoire, s’exercaient comme les garçons aux jeux militaires, non pour aller à la guerre, mais pour porter un jour des enfants capables d’en soutenir les fatigues. Une fois mariées, les filles lacédémoniennes cessaient de se livrer à ces mâles occupations.

Tous les auteurs anciens s’accordent à reconnaître que les peuples qui se sont adonnés aux exercices gymnastiques ont été les plus aptes à supporter toutes les privations que laguerrc entraîne avec elle. C'est ainsi qu’on explique les prodiges accomplis par les Grecs dans rinnnortelle retraite des dix mille. Les Honiains avaient aussi .compris celle vérité et la mettaient en pratique. Ainsi, nous voyons que les généraux de l’antiquité, auxquels la postérité a décerné le titre de grands capitaines, propagèrent dans les armées qu'ils eurent à commander le goût des exercices gymnastiques et de l’art des armes. Parmi ces généraux, l’histoire place les noms d’Alexandre, de Coriolan, de Marins, de Mélellus, de César, etc.

Quand il était en marche et qu’il n’était pas fort pressé, Alexandre s’exercait toujours chemin faisant ou à lancer le javelot ou à monter sur un char et à en descendre pendant qu’il courait le plus rapidement. Il dit un jour devant ses généraux qu’il s’étonnait que des hommes qui s’étaient trquvés à tant de combats, et qui avaient donné des marques de valeur dans de grandes batailles, ne se souvinssent plus que

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ceux qui avaient beaucoup travaillé et fatigué dormuieiit d’uii suimiieil plus doux que les lâches et les paresseux; et il ajoutait : « Cüumieut, si vous comparez votre iiiauiére do vivre avec celle des Perses, ne vous apercevez-vous point qu’il ii'y a rien de si servile que de vivre dans la pai esse et dans les délices, et rien de si loyal que de travailler? Et peul-ou s’imaginer que celui-ci prendra la peine de panser lui-méuic sou cheval, de nettoyer sa pique et fourhir son casque, qui, par une fantaisie délicate et dédaigneuse, a perdu l’habitude d’employer ses mains â uetloyer sou propre corps, (jui lui est pourtant plus cher (pic tout le reste? iS’e savez-vous pas que ce qui assure nos victoires, c’est de no }ias faire ce ipio fout les peuples que nous avons vaincus?

l.a natation fut peut-être le seul exercice du corps auquel Alexandre craignit de se livrer; sans doute par suite de cette antipathie, plus forte i|ue la volonté chez certains individus et qui leur inspire pour l'eau une frayeur qu’ils sont impuissants à dominer.

Au siège d'une ville de l’Asie, Alexandre vit que scs Macédoniens craignaient d’a|)procherde la place, défendue par un fleuve très-profond ([iii baignait ses murailles; il se présenta alors sur la rive : « Misérable ipie je suis, s’écria-t-il, pourquoi n’ai-je pas appris à nager! »

U Marcius, dit Plutarque en parlant du vainqueur de Coriüle, forma et dressa si bien sou corps à toutes sortes d’exercices et de lices, ipie dans les véritables combats il était toujours invincible. »

En entrant au service, Marins avait embrassé', sans lu moindre peine, la nouvelle discipline introduite dans les années

DE l’aVANTAUE UK l'kSCRIMK. 175

parScipioi), lorsque celui-ci avait remplacé, par une vie dure et frugale, la vie molle et somptueuse (pii les corrompait. Devenu général, Marins exerçait les troupes jusque dans leur marche, habituant le soldat à faire toutes sortes de courses et de longues traites. S’agissait-il du maniement des armes, Marins était le iiremier à exécuter les ordres qu’il pouvait donner à ce sujet, car en cela il était fort adroit; il n’y avait pas d'homme qui eût le corps mieux exercé que lui, et il surpassait tous les autres en courage et en audace. Dans ses vieux jours, cet homme extraordinaire avait conservé les mêmes goûts, les mûmes habitudes. Poussé par l’ambition, il gourinandail sa vieillesse et sa faiblesse; il descendait chaque jour dans le champ de Mars. 11 s’exercait avec les jeunes gens les plus robustes, et montrait un corps léger et adroit aux armes.

Les Romains ayant été vaincus dans une bataille et mis on déroute, Sertorius, (pii avait eu son cheval tué sous lui, et (|ui était lui-mûme blessé, se jeta à la nage dans le Rhiàiio, et tout armé (pi’il était de sa cuirasse et de son bouclier, il nagea longtemps contre le courant, et traversa entin le (louve, tant il avait le corps robuste et endurci à toutes les fatigui's par l’exercice et le travail. Sertorius ne s’était jamais adonné au vin ni aux |ilaisirs de la table, même pendant ses loisirs, et il s’était accoutumé de bonne heure à supporter les plus grands travaux, ii faire de longues marches, à passer plusieurs nuits de suite sans dormir. — ■ « Rien ne contribuait tant, dit encore Plutarque, à rassurer et à encourager les troupes, que de voir le grand Pompée, à l’àgo de cimpiantc-huit uns, s’exercer encore à pied tout armé, monter ensuite à cheval,

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tirer l’épée facilement en courant à tout bride et la remettre avec la même aisance dans le fourreau ; lancer le javelot, non-seulement avec plus d’adresse et de justesse que les autres, mais avec plus de force, eu le poussant à une distance dont les plus jeunes et les plus vigoureux pouvaient à peine approcher. »

Ct'sar s’exposait le premier aux plus grands périls, et ne s’exemptait d’aucun des travaux de la guerre. 11 faisait avec ses soldats tous les exercices du corps. César avait cependant un tempérament faible, ce qu’indi(]uail asseï sa peau blanche et délicate; il était grêle de corps, de plus, sujet à de grands maux de tête et à des attaques d’épilepsie. Mais bien loin de tirer de ces lâcheuses indispositions un prétexte pour vivre dans la mollesse, il chercha au contraire dans la guerre un remède à ses maux, en les combattant par de longues et fréquentes marches, par un régime simple et frugal, par l’habitude de coucher en plein air, et d’endurcir par là son corps à toutes les fatigues. — César était adroit dans le maniement des armes, et très-habile en équitation, exercice qui lui était devenu très-familier par l’habitude : ainsi, il s’était accoutumé à pousser des chevaux à toute bride, en tenant ses bras croisés derrière son dos.

Plutarque nous raconte en ces termes un des épisodes de la guerre d’Égjpte :

— ^ « Les Ëgytiens accoururent de tous côtés pour l’envelopper (César) ; mais il se jeta à la mer, et gagna à la nage ses galères avec beaucoup de peine et de diUiculté. On dit qu’alors il tenait par hasard quelques papiers, qu’il les garda toujours sans les abandonner, les tenant d’une main au-des-

DE l’avantage de l’escrime. 177

sus do l’eau, pendant qu’il nageait de l’autre, quoiqu’il fût exposé à tous les traits des ennemis, et obligé de plonger souvent. »

Caton fortifiait son. corps par les exercices les plus pénibles en s’accoutumant à supporter les chaleurs les plus excessives, les glaces, les neiges, et tous les frimas de l’hiver, la tête toujours découverte, et à voyager toujours à pied en toutes saisons.

Antoine cultivait avec succès tous les exercices militaires ; la simplicité de son costume, sa tournure martiale l’avaient fait cbérir de ses soldats. H avait sa tunique ceinte fort bas, une large épée pendue à sou côté, et par dessus, une cape ' fort grossière. Dans une de ses campagnes, Antoine fut un exemple merveilleux pour tous scs soldats, qui, après l’avoir vu vivre dans le luxe, dans les délices, et dans la plus grande abondance, le virent boire sans peine de l’eau corrompue et se nourrir de fruits sauvages et de racines.

Tous les grands hommes que nous venons de citer pratiquaient donc les exercices gymnastiques ; ajoutons que fa plupart d’entre eux, surtout le roi de Macédoine, s’étaient fait, dans le maniement des armes, une réputation d’habileté incontestable. — Plusieurs faits historiques nous prouvent encore que la science qui consiste à se servir do l’épée était, dans l’antiquité, l’objet d’une étude sérieuse, et fut plus d’uue fois d’un utile secours à ceux qui s’y adonnaient. — Dans une des batailles livrées en Asie, Alexandre avait à la main une épée très- légère et d’une trenipe admirable, que le roi des Citiens lui avait donnée, et qu’il portait dans les combats; car, ainsi que l’observe Plutarque, il aimait particulièrement

178 UE l’avantage UE l’esckime.

à SC servir de l’épée. — Le même hislorien parle d’uncerlaiii Rœsacès qui tomba mort aux pieds de son cheval d’un coup d’épée qu’Alexaudre lui donna. Ce ne fut pas le seul ennemi mis à mort de la même manière par cet intrépide monarque, qui dans toutes les occasions payait de sa personne.

Avant d’arriver à commander des armées, Eumène, de la ville de Cordia, n’était qu’un pauvre homme que la misère avait réduit à être roulierdans la ChersonèsedeThrace; néanmoins il s’était fait à lui-même son éducation et était devenu fort instruit dans les lettres et dans tous les exercices du gymnase; il maniait l’épée fort habilement. Dans une bataille, il se rencontra avec Néoplolème ; les deux adversaires s’attaquèrent avec furie et finireul par se prendre corps à corps. Pendant qu’ils se tiraillaient de cette manière, leurs chevaux se dérobèrent sous eux ; ils tombèrent tous deux à terre sans làcber prise, et leur combat devint une lutte désespérée. Néoptolèiue se releva le premier ; Eumène, proütaut de ce moment, lui coupa le jarret, et se releva lui-même aussitôt. — «lamais, dit-il quehjues instants après ce combat, je ne reconnaîtrai persomie plus fort (juc moi tant que je serai maître de mon épée. » — Il n’y avait point de combat auquel le célèbre Marcelius ne fût très-exercé et très-adroit; mais il se surpassait lui-même, et était surtout redoutable dans les combats singuliers; jamais il ne refusa aucun déü, et fut toujours vainqueur. Eu Sicile, voyant son frère Atacius en danger, il le couvrit de son Imuclier, tua tous ceux qui se jetaient sur lui, et lui sauva la vie.

Métellus et Pompée se servaient de l’épée avec une habileté fort rare. Ce dernier général avait soin, ainsi que César,

DE l’awntace de l'escrime, 179

de donner sur ce pointa ses soldats une instruction sérieuse. Au combat de Dyrrachiuni, le centurion Cassius Scéva, qui combattait contre Pompée, ayant eu un œil crevé d’un trait, l’épaule percée d’un javelot, la cuisse traversée d’un autre, ayant reçu, en outre, sur son bouclier, cent trente coups, appela les ennemis comme pour se rendre. Deux d’entre eux s’étant approchés, il abattit l’épaule de l’un d’un coup d’épée, blessa l’autre au visage, et lui fit tourner le dos, Cassius, secouru par ses compagnons, eut le bonheur de s’échapper.

Lorsqu’à la bataille de Pbarsale on en vint aux épées, il y eut un grand carnage ; comme Crassanius, un des officiers do César, poussait toujours en avant, renversant tout ce (pu osait lui faire tête, un soldat de Pompée, l’atlendantde pied ferme, lui porta un si grand coup d’épée dans la bouche, qu’il le perça d’outre en outre, et que la pointe sortit derrière la nuque.

On se rappelle que c'est surtout à la manière dont les soldats de César firent usage de leurs épées qu’ils durent leur victoire à Pbarsale. L'aile gauche des pompéiens se composait d’une nombreuse cavalerie ; c’étaient, pour la plupart, de jeunes patriciens, des chevaliers couverts d’armes étincelantes, mais peu aguerris, et renommés seulement par leurs succès en galanterie. « Ces beaux danseurs, si fleuris, dit César, qui ordonna aux siens de frapper les ennemis au visage, tiendront à conserver leur beauté, et n’auront pas le courage de soutenir l’éclat de vos armes ipie vous ferez briller si près de leurs yeux. » En effet, les jeunes cavaliers de l*ompée, fort novices à toutes sortes de combats, et encore moins faits à cette sorte

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d’escrime, à laquelle il ne s’attendaient pas, n’osèrent ni parer ni soutenir les coups qu’on leur portait aux yeux ; mais, détournant la tète, ou se couvrant le visajçe avec les mains, ils plièrent d’abord, et prirent honteusement la fuite.

Au moyen âge, la pratique de la gymnastique, les exercices militaires, l’art de l’escrime tiennent une large place dans l’éducation de la jeunesse, comme nous le prouvent l’histoire de la chevalerie et l’usage alors si répandu des tournois.

II serait superflu de présenter ii ce sujet au lecteur un ensemble de considérations qui ne seraient peut-être j)lus pour lui d’un grand intérêt. Après tout ce qui a été écrit sur la chevalerie et sur les combats (pi’elle livra, après rimmense publicité donnée à tous ces détails de mœurs et d'histoire dont la connaissance est aujourd’hui si universellement répandue, nous aimons mieux garder le silence, et éviter des redites. Nous lions contenterons de remarquer que l’arme si noble de l’épée fut, pendant tout le moyen âge, l’objet d’un culte presque religieux de la part des hommes de cœur qui surent s’en servir loyalement pour la défense des intérêts les plus sacrés.

Los noms de Joyeuse et de Diirandal donnés à leurs épées ]iar Charlemagne et Holand, celui de Tisnna donné par le Cid il la sienne, viennent à l’appui de nos paroles ; alors, un guerrier illustré par de hauts faits d’armes n’était jamais enseveli sans la fidèle compagne do ses exploits. Le Cid et Bertrand Duguesclin, obtinrent cetbonneur. l,e premier mot que dit Jeanne d’.Arc ii Charles Vil est qu’elle ne peut rien contre les Anglais si on ne lui donne avant toute chose une épée qui est enterrée dans le monastère de Sainte-Catherine de Fier-

DE l’avantage de l’esgrime.

bois (1). Bayard, frappé à mort, tint, en expirant, les yeux fixés sur la poignée en croix de son épée, dont la forme lui rappelait l'image de notre salut.

Mais avant de démontrer comment l’exercice de l’escrime donne une nouvelle vie à l’intelligence et à l’esprit, nous reviendrons encore sur l’influence (lu’elle exercesurle corps(2), et, recourant aux lumières d’un de nos amis, membre distingué de la faculté de médecine de Paris, nous publierons les notes (luc nous devons à son affectueuse complaisance. On y trouvera la réunion des deux avantages corporels et spirituels que présente l’escrime.

L’escrime serait indigne du rang bonorable qu’elle occupe si elle se bornait à fournir au génie de la destruction une puissance nouvelle; mais il nous serait facile de prouver que, comme tous les arts nés de la réflexion, elle n’est pas étrangère aux nobles sentiments, et qu'elle concourt pour une assez large part à l’amélioration physique et morale ; aussi l’hygiène et la philosophie sont-elles ses compagnes : l’une et l’autre s’en emparent, et toutes deux savent en faire une heureuse application.

De tout temps les peuples ont possédé certains exercices réglés par les nécessités de climats, de température et de coutumes dominantes, qui ont servi puissamment à les doter d’hommes forts et sains de corps, juodérés dans leurs mœurs, et alliant le courage à la dignité. La lutte, la course, le jeu

()} Quelques historiens prétendent que cette épée réclamée par Jeanne d’Arc était celle que portait Charles Martel à la bataille de Poitiers.

(2) Le célèbre docteur Tronchet envoyait des vieillards faire des armes chez M. de La Boéssière.

182 DE l’avantage de l’escrime.

de palestre, les combats à armes com toises des Grecs et des Romains, les tournois et carrousels du moyen âge, exigeaient des préparations que d’habiles maîtres formulaient en théories, aûn do régler leur pratique aux besoins du temps et de l'bomme.

Il y a quelques années encore, les gentilshommes faisaient leur académie, et les bourgeois leur empruntaient, avec le droit do porter l’épée, l’art de s’en servir. Pendant quelque temps, l'escrime a été négligée ; aussi voyait-on la bourgeoisie et la noblesse s’étioler et s’appauvrir, tandis <|uo beaucoup d'hommes appartenant à certaines divisions de la classe ouvrière déployaient une grande force musculaire, et jouissaient d’une santé robuste. Maçons, charpentiers, menuisiers, etc., fous ces hommes que les rudes travaux du dehors exercent dans le sens do leur organisation, puisent dans l’application même de leur labour l’élément d’une énergie nécessaire à leur bien-être physique et moral.

On se vit obligé de créer un art nouveau, la gymnastique, espèce de milieu entre la lutte, la course, l’équilibre et l'équitation, c’est-à-dire un mélange régulier de mouvements dans le sens des muscles et selon leur mode d’action. Cet art, utile d’ailleurs, se borne à donner une certaine assurance à la marche dans les lieux élevés et périlleux, développe les leviers musculaires par des suspensions ou des ascensions graduées, mais n’unit pas la giàce à la force, et surtout ne donne pas au moral cette puissance qui doit être le soutien assuré de la modération des passions.

Au point do vue purement physique, l’escrime, comme hygiène, satisfait à toutes les exigences du médecin, et par elle

DK l’avantage de l’eSCRIME.

il ol)tienl tous les bons résultats ilo la gymnastique. La nécessité d’une garde avantageuse haliitue il placer en un repos mesuré les muscles des nieinbres et du thorax; les parades du poignet en tierce ou quarte, demi-cercle, prime, etc., etc., forment les muscles lléchisseurs ou extenseurs de la main, en même temps que les mouvcnients arrondis du bras dans certains coupés, lessiilutset les feintes remplissent, quant aux muscles de la poitrine et au^i articulations huniéro-scapulaires ou cubito-radiales, le rûle des dombeUes (1) anglaises. Cellesci ajoutent le poids qui, loin d’exercer les muscles à se contracter, fausse la contractilité habituelle en la déplaçant pour un objet inusité, et l’éloigne par conséquent du but qu’elle doit remplir dans l’état normal. L’ordre et la mesure des mouvements, l’attention vis-ii-vis do l’adversaire qui modère l’impétuosité de l’action, font au contraire de l’escrime un exercice qui peut se prolonger sans fatigue et sans ennui, et qui alors est bienfaisant pour le sujet (|ui s’y livre.

Aussi doit-ou prescrire l’escrime de préférence aux jeunes gens d’un tempérament lymphatique, à membres flasques et sans énergie, dont les muscles grêles ont besoin d’un exercice gradué pour acquérir l’cnihonpoint et la contractilité nécessaire aux fonctions qu’ils doivent remplir. La gymnastique, qui procède, au contraire, par temps précis, mais d’une action nette et violente, n’atteint pas aussi bien ce but.

(1) Üombellea, poifmcc de bois teririnée aux deux bouts par des masses de plomb revêtues de cuir. Leur usape progressif a pour but d’accoutumer les bras à soulever des corps pesants, et, par ces mouvements de flexion et d’extension, de développer les muscles pectoraux en favorisant le jeu des poumons.

184 DK l’avantage UE l’escrime.

jeune sujet trouve encore clans l’escrime le maintien, celle seconde condition du bien-être. La bonne tenue consistera toujours dans le cb'ploienient naturel dos avantages physiques. Rien de ce qui est contraire à la nature ne [peut atteindre à la véritable beauté; elle seule pose dos règles esthétiques immuables. Par l'habitude des armes, rhomme porte le front élevé, regarde devant lui sans obliquité, caractère do franchise qu’il puise dans la connaissance intime de sa force. 11 présente les épaules effacées, la poitrine légèrement saillante, et alors le diaphragme s’élève ou s’abaisse au gré de l’aspiration et de l’expiration atmosphériques. L’oxygénation du sang s’accomplit avec facilité, le cœur bal régulièrement, et l’imniinence des affections do cet organe sinon disparaît, au moins s’éloigne d’un sujet normalenient organisé et sagement conduit. Chez les jeunes g'ens disposés, par un principe de rachitisme, aux déviations de la colonne vertébrale, les muscles opposés à la courbure peuvent, par l’exercice et l’action, rétablir l’équilibre, et l’escrime devient alore un des bons moyens orthopédiques. 11 suffit seulement, suivant le côté dévié, de porter le fleuret de la main droite ou de la main gauche (1).

Quant aux extrémités supérieures ou inférieures, nous avons dit que les muscles des bras prenaient un grand développement. C’est ce dont on peut s’assurer en prenant, aux premières leçons, la mesure du diamètre du bras ou de l’a-

(I) Pi le sujet présente une courbure à droite, en devenant gaucher, les muscles opposés A la flexion, et qui par conséquent se sont rclAchés, s’habituent A une nouvelle puissance do contractilité, et arrivent bientôt à neutraliser ceux de droite.

DE l’avantage de l’escrime. 185

vant-bras. Après quelques mois, le membre exercé acquiert une notable augmentation.

Par la bonne tenue du torse les extrémités inférieures sont mieux placées, les genoux s’écartent, et les pointes des pieds forment une équerre parfaite. On sait que cette position est la plus conforme aux règles du beau dans la marche et le maintien.

Nous pouvons ajouter que la connaissance approfondie des armes réagit puissamment sur le moral de ceux qui les ont étudiées avec ardeur. Loin de donner au caractère un tou querelleur qui tendrait à provoquer incessamment une lutte injuste, l’homme a la conscience de sa force, et, s’appuyant sur elle, il est plus disposé à l’indulgence et à une politesse digne et convenable. Peu d’hommes ont été assez vils pour utiliser, au bénéfice d’une nature violente et emportée , la connaissance qu’ils avaient de l'escrime. L’homme probe et fort connaît les dangers qu’il offrirait à un adversaire inhabile ; il sait que son adresse, le sang-froid qu’il lui doit le mettraient bientôt à sa discrétion, et, sans dérogera l’honneur, il accepte une médiation dont il n’a point à rougir.

En résumé, favorable comme exercice au maintien de la santé, l’escrime devient pour le médecin une ressource précieuse soit pour prévenir, soit pour combattre un grand nombre de maladies. On peut même avancer, sans paradoxe, qu’en rendant les hommes forts elle contribue à leur amélioration morale, puisqu’elle utilise la force au profit de la justice et des grandes actions.

Ainsi, pour nous résumer, nous dirons en nous répétant, car nous ne saurions trop insister sur l’utile emploi de cette

186 DE I.’aVANTAGF. de t’ESCniME.

partie do la pryinnastique , parmi les exercices prescrits par les nicdecins pour conserver ou rétablir la santé, rescrimo occupe sans contredit le premier rang. En effet, celui ijui fait des armes tient dans une action continuelle la plupart des muscles du corps, et il est évident pour toutes les personnes qui ont assisté à un assaut ou même à une sim|de leçon d’escrime, que, dans une foule de circonsUinces, un pareil exercice doit produire les plus heureuses modillcations. En effet, la circulation est accélérée, la ligure s’anime, la sueur ruisselle sur la peau, et tous les organes éprouvent une vive excitation. La médecine réclame donc avec raison ce moyeu gymnastique, qui convient parfaitement dans les maladies entretenues par la langueur et l’inertie, et dans les cas si nombreux où le praticien veut imprimer une forte impulsion au système circulaire ou provoquer une abondante transpiration.

Ce sujet est plutôt du ressort de l’hygiène , et il ne nous appartient pas de le traiter avec tous les détails qu’il pourrait comporter. Nous ajouterons cependant que l’escrime a toujours été regardée par les médecins comme un des exercices les plus propres à développer le thorax et les organes (pi’il renferme. Il nous serait facile de citer ici un grand nombre d’adolescents chez lesquels une mauvaise conformation de la poitrine ou une constitution éminemment lymphatique pouvait faire craindre l’invasion prochaine de la phthisie pulmonaire, cette terrible maladie qui fait aujourd’hui tant de victimes ; après quelques mois do salle , ces jeunes gens, naguère si frêles, si débiles, acquièrent de l’embonpoint et des forces, leur poitrine s’élargit, la toux cesse pour ne plus revenir, et bien des médecins nous ont assuré, en pareil cas, que

DE L AVANTAGE DE L ESailMR.

l’escrimo seule avait produit cet lieureux changement. 11 est presque inutile d'ajouter que, dans ces circonstances, l’exercice doit être proportionné aux forces; qu’il faut procéder avec précaution, et éviter surtout une fatigue excessive.

Enfin l’escrime, par cette fatigue réglée et salutaire, entraîne un repos forcé et sert ainsi de remède et de préservatif contre le défaut mortel qui fait tous les ans tant do victimes parmi les enfants, et que la vigilance la plus assidue ne saurait ni prévenir ni arrêter.

Montaigne avait raison de dire en parlant do l’escrime que l’esprit s’en exerce. En effet, l’un des avantages de cet exercice est, sans contredit, de tenir rintelligenco en jeu. Comparons l’escrime aux autres exercices du corps.

En équitation, vous avez affaire à un être évidemment inférieuràvous sousune foule de rapports, et dont vous parvenez à vaincre presque à coup sûr et les résistances et la volonté, Dans la danse, vous ne rencontrez aucun obstacle qui contrarie le développement de vos facultés naturelles; bien plus, la musique, qui accompagne les pas du danseur, l’aide et l’enlève. Dans la natation, personne ne vous gêne et no s’oppose à la précision de vos mouvements. Dans les armes , au contraire , vous avez toujours en présence une intelligence qui combat la vôtre ; vous avez là, devant vous, un être pensant et exécutant comme vous, dont tous les efforts tendent à déjouer les vôtres. En un mot , dans l’escrime , on n’est plus isolé, on a un adversaire, et celui qui vous fait face, dans un assaut, est intéressé par l’amour-propre, ce grand mobile de toutes nos actions, à faire avorter tous vos projets. En duel,

1 88 DE l'avantage de l escrime.

les mêmes soins tendent à conserver notre vie , et ce motif est assez puissant pour que chacun cherche à empêcher son antagoniste de faire ce qu’il sait et ce qu’il veut.

Ainsi, l’esprit se trouve puissamment occupé, et cette occupation même consiste à deviner ce qui va s’accomplir ; aussi peut-on dire que le succès de l’homme de hon sens, de l’homme réfléchi et calculateur est, dans un combat, à peu près certain.

Ce que je me suis proposé do démontrer pourra donc surprendre seulement les personnes qui n’ont aucune connaissance des armes, et celles qui cultivent cet art sans l'approfondir; le nombre en est grand, mais cela se conçoit aisément, puisque beaucoup de gens ne font des armes que dans le seul but de se livrer à un exercice physique , sans avoir l’intention d’étudier à fond la science que nous professons. Ainsi, que de simples amateurs trouvent une excuse dans la raison que nous venons do donner, rien de plus juste; mais que penser du maître qui raisonne assez peu pour ne voir dans cet art qu’un exereice du corps qui ne donne rien à l’esprit?

Parmi les preuves nombreuses qui viennent à l’appui de notre assertion , nous nous contenterons de citer ces deux exemples : — M. Caselli, ancien administrateur, me donnait des leçons d’armes à Paris. C’était pour lui un amusement dans lequel j’ai puisé une partie de l’instruction que je puis avoir en fait d’armes : M. Caselli était, ainsi que M. le comte de Bondy, certainement le plus habile et savant amateur qu’il y eût en France ; cependant il faisait rarement assaut. En le voyant donner leçon , surtout en l’entendant raisonner , on

DE L AVANTAGE DK h ESCRIME.

était persuadé qu’il avait été d’une force supérieure dans les armes; toutes les démonstrations auxquelles on pouvait l’entendre se livrer à ce sujet vous confirmaient de plus en plus dans cette opinion. J’insiste plus particulièrement sur ce point, pour prouver que , s’il est des circonstances où le raisonnement est indispensable , et s’il est vrai de dire que certains individus raisonnent mieux que d’autres , l'homme d’esprit fera mieux des armes qu’un sot.

M. L’Homandie, homme fort instruit, professeur de langues anciennes et belles-lettres dans nos meilleures institutions, s’était occupé, dès sa jeunesse, à faire des armes. Comme tant d'autres, il se vit forcé de renoncer à des études étrangères à sa profession ; il craignait la médisance et la méchanceté : il avait peur qu’on ne se servît do ce moyen pour le desservir, et qu’on n’insinuât qu’il donnait plus de soins aux armes qu’aux honorables fonctions dont il était chargé. II m’avoua un jour que depuis plusieurs années il ne s’occupait plus des armes comme exercice mais comme théorie, pour se dédommager d’en avoir abandonné la pratique. 11 me confia que son imagination avait été tellement frappée de la beauté de cet art, qu’après avoir pensé longtemps et mûrement réfléchi, il n’avait pu se priver du plaisir d’écrire sur l’escrime, et, qui plus est, de mettre la leçon d’armes en vers. — Je crus d'abord qu’il plaisantait ; rien n’est plus aride, en effet, que l’explication des armes par des mots techniques dont la répétition continuelle ne peut rendre que fort ennuyeuse la lecture d’un ouvrage spécial sur la profession. Je pris jour le lendemain pour qu’il me lût son ouvrage. Je me rappelle qu’à propos des appels de pieds que les maîtres d’armes font

DE l'avamage de l’escrime.

exécuter, et que les amateurs répètent si souvent sans en savoir la cause, il disait :

« Par de fréquents appels le sol interrogé > Vous répond que le corps ne s'est pas dérangé. >

Ainsi M. L’Homandie avait résolu une énorme dilBculté, celle de rendre intéressant un sujet qui prêtait bien peu à la poésie. Dans les assauts où je l’ai vu à l’œuvre , j’ai pu me convaincre que sa tôle présidait continuellement à tout ce que son bras exécutait, sachant fuir ou attaquer à propos, évitant l’extrême vitesse de son adversaire par la régularité et la simplicité de ses mouvements, se rendant paifaitement compte de ce qu’il devait entreprendre ou redouter dans telle ou telle position, prévoyant sans cesse toutes les intentions possibles. M. L’Homandie, dans un âge avancé, parvint à tenir tête à de jeunes et vigoureux maitres.

Il est mathématiquement démontré qu’on ne peut réussira toucher souvent et sûrement son adversaire qu’en lui trompant l’épée, c’est-à-dire les mouvements qu’il peut faire ; or, ces mouvements se multipliant à rinfmi, il faut penser sans cesse et surtout bien penser; ainsi, il faut savoir quelle est la parade que peut faire l’adversaire sur tel coup, puis discerner celle qu’il a choisie, et enfui lui tromper cette même parade en saisissant pour cela l’instant favorable. Cette simple démonstration prouve d’une manière irrécusable que l’escrime tient essentiellement l’esprit en activité (1).

(I) On voit tous les jours des gens qui font des armes porter à leur adversaire des coups à peu près semblables, et qui tombent dans une même parade, puis s’obstiner é vouloir réussir sans tromper cette mémo parade, qui, jusqu'alors, a tout enveloppé, et a, pendant cette longue série

DE l’avaiNtage de l'esorime. 191

Ainsi donc, le génie des armes consiste à deviner son adversaire, à juger au premier coup d’œil ses moyens physiques, l’emploi qu’il en sait faire, et à voir s’il est homme de tète, et par conséquent difficile à émouvoir, si sa garde est régulière, s’il est pareur, ou si sa force et son adresse ne consistent qu’à attaquer, s’il est prudent ou téméraire , s'il donne au hasard ou si tout ce qu’il fait est réfléchi et compris dans l’ordre normal. Sans aucun doute il est difficile d’acquérir sur-lechamp une complète certitude ; il le faut cependant si l’on veut sortir victorieux do la lutte.

Désormais les parents resteront persuadés que, bien loin de nuire au développement de rintelligence chez leurs enfants, l’exercice des armes ne peut que fortifier, étendre le jugement et donner de bonne heure des habitudes de discernement et do prévision toujours nécessaires dans une foule de circonstances de notre vie.

Nous croyons avoir suffisamment démontré que les combinaisons mathématiiiucs ({ui servent de buse à la science des armes font travailler l’esprit autant que le corps, et nous pourrions, aux exemples déjà cités, en ajouter bien d’autres pour achever de prouver combien cet exercice agit sur nos facultés intellectuelles. H semble, en effet, réveiller notre intelligence de l’assoupissement où elle est souvent plongée j il lui fait honte, en quelque sorte, du repos qu’elle aime, au moment où tous nos organes devraient être eu activité. Or, c’est de cette union de l’intelligence avec les forces physiques

(le coups, protège celui qui s'en est servi. Il me semble voir un homme tenant en main la clef d'un appartement, et qui, pour entrer, préfère en briser ta porte.

192 l>K L’AVA^TAGE DE L’f:SCRIHE.

que naissent toutes les qualités si précieuses dans les soldats. Dès lors le général ne commande plus une masse inerte et compacte, trop souvent incapable de saisir et de deviner sa pensée ; ce sont des intelligences armées, qui, soumises aux lois d’une discipline sévère, exécutent l’ordre donné, et remplissent jusqu’aux moindres intentions du chef.

L’usage de la baïonnette, universellement adopté, a surtout été utile aux compagnies détachées, aux hommes isolés qui avaient fait de l’escrime une certaine étude. 11 y a, entre tous tes principes dont se compose la science des armes, une connexité qui empêche les individus adonnés à cette science môme d’être étrangers à l'emploi de l’arme dont ils sont pourvus. A ce sujet, nous ne pourrons assez nous élever contre l’incurie avec laquelle on a négligé en France l’élude du sabre : c’est un grand malheur dont il faudrait accuser trop de monde ; plus tard nous entreprendrons la lâche de suppléer à celte lacune regrettable. Et cependant que de services cette arme ne peut-elle pas rendre? Après la victoire qu’il remporta à Molv\itz, où sa cavalerie avait été battue, Frédéric H sentit la nécessité d’améliorer cette partie de l’instruction de son armée, et il adopta un genre d’escrime composé de coups d’estramaçon et d’estoc que l'on nomma contre-pointe ou sabre droit. Par contre-pointe on entend la manière dont on doit se défendre avec son sabre contre la pointe de celui de son adversaire. Sous l’Empire, deux de nos maréchaux, Murat et Lannes, avaient la réputation d’excellents sabreurs. Le prince Louis, frère du roi de Prusse, n'eût peut-être pas été tué s’il eût bien su se serv'ir de son sabre. Les soldats d’ailleurs aiment mieux combattre avec leur sabre qu’avec leur

DK l’ava.maük UK l’kskrimk. 193

pistolet, ils en conviennent tous. Un auteur célèbre disait à ce sujet : « Il est bien plus apparent de s’asseurer d’une espée que nous tenons au poing, que du boulet qui eschappe de nostre pislolle, en laquelle il y a plusieurs pièces, la poudre, la pierre, le rouet, desquelles la moindre qui vienne à faillir, vous fera faillir vostrc fortune. On assène peu seurement le coup que l’air vous conduit. » (.Montaigne.)

Pour nous résumer sur le sujet que nous venons de traiter, et qui devient de jour en jour moins controversé, nous dirons : Tant qu’on a fait des armes d’une manière pour ainsi dire mécanique, le corps seul a pu profiter de l’exercice donné à tous les membres; la tète n’étant point occupée, la pensée ne dirigeait aucun de nos mouvemeuts. Mais lorsque le raisonnement est venu en aide au mécanisme, lorsqu’on a fait une science de ce qui d’abord n’était qu’un métier, alors l’esprit a participé de l’activité du corps, l’un et l’autre ont fonctionné ensemble. Depuis cette époque, une révolution impoilante s’est opérée. En Europe, tous les souverains ont appris l’exercice des armes. Le prince Eugène, vice-roi d’Italie, le pratiquait avec succès (1). L’empereur Nicolas, comprenant, comme son immortel aïeul, Pierre le Grand, tous les avantages qu’on peut retirer des exercices du corps, a encouragé l’escrime dans tous les corps de sa grande armée.

Les hommes haut placés dans les armées, dans les sciences (2), dans les arts, dans la littérature, dans la diplo-

(I) Le prince Eugène avait attaché à sa personne, comme professeur d'armes, M. Lamotte.

|2) On voit, dans la biographie d'Helvétius, que ce célèbre philosophe était grand amateur de l'escrime.

I)K l’aVA>TAGK DK l'kSKHIMK.

1<Ji

matie, se sont adonnés à l’escriine ; plusieurs d’entre eux sentirent, d’ailleurs, pendant vingt ou trente années de leur vie passées à pratiquer cet art, combien il était nécessaire pour se reposer des fatigues de l’élude et du cabinet. Tout cela explique la préférence que des maréchaux de France, M. le comte de Bondy, lord Seymour, S. Ex M. le général Gorgoli, le célèbre peintre David et une foule d’hommes distingués accordèrent à l’escrime sur les autres exercices du corps. Leur imagination y trouvait autant d’attrait qu’on peut eu rencontrer dans tous les actes où le raisonnemeiil, la réllexion, l’esprit d’à-propos, donnent à l’homme intelligent une supériorité incontestable.

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