‹ Les armes et le duelChapitre 6 sur 219 · NOTICE SUR GRISIER · texte numérisé non relu

NOTICE SUR GRISIER

Par y. Roger de Beauvoir.

NOTICE SUR GRISIEU

Ne vous attendez pas à une notice , cher lecteur; grâce à Dieu, Grisicr ne converse pas encore le fleuret en main avec les ombres doctorales des Donnadicu, des La Boessiére, des Danet et des Fabien ; il vit, il SC promène, il cause, il donne libéralement des leçons et des sujets à nos romanciers en vogue. Hier encore, ne s'est-il pas vu obligé d’expliquer devant le parquet de Bouen la tierce ci la quarte?

Il n’a pas le droit de se réfugier dans l’oraison funèbre , la biographie ou l’éloge académique ; fl ! cela sent le mort et l’ennui de trois cents lieues. A quoi bon vous dire que Grisier, né à la fin de 4791, pendant le cours de la révolution française, d’une famille de négociants, s’indigna de suivre cette carrière prosaïque, et laissa le tablier de l’apprenti pour le plastron du maître d'armes? .\insi débutèrent tant de courageux esprits et de poètes, par la résistance, l'arme de ceux qui se sentent forts.

Grisier n'était pas boinmc à lâtonner une vocation. Il commença

.NUTICK SL'H GRISIKR.

la sienne par un coup d’6pêe à un maître d’armes, ce qui est vraiment une démonstration lucide ad hominem (I).

Ceci se passait vers 1814 , à l’époque où toutes les épées, même celle de Napoléon, rentraient au fourreau. Grisior, dans cette dernière lutte de la France, avait payé sa dette à la patrie.

Garde national, il avait pris les armes, s’était rendu aux avantpostes français. Sa brillante conduite y attira l'attention du comte Desfourneaux ; cet oflicier général demanda pour lui la décoration au maréchal Davoust.

Grisier pouvait se faire un programme avec son épée ; il préféra voyager. Et remarquez, je vous prie, qu’il ne s’occupait pas seulement d’armes. Il était fou de musique et de lecture; il eût pu mettre à la fois dans sa valise de voyage le traité de La Boëssiérc et tous les almanachs poétiques du temps; il savait déjà tous les beaux c.sprits de l’empire sur le bout du doigt. Un moment il avait songé au théâtre. Florence, le premier professeur de son temps.

(I) Lps paroles écrites par Grisier à un autre professeur prouvent assez qu’il comprenait déj.à la dignité de son art. Persillé dans un dîner et devant les premiers amateurs d'escrime, il écrivit .à son agresseur une lettre qui se terminait ainsi : < S'ouljliez jamais, monsieur, que dans notre art, lorsqu'on veut persifler, il faut toujours que ce soit l’épée à la main. Je vous attends avec la vétre. >

Dans une autre occasion, provoqué par un ami, Grisier opposa un refus en raison de leur ancienne intimité. — Je vois lien, reprit l’adversaire, que les inattres d’armes ont toujours craint l’odeur de la poudre. — J’accepte alors, dit Grisier; et après deux coups de feu échangés, lorsqu’on allait recharger les armes, Grisier, auquel on demanda s’il voulait la mort do son ami, répondit qu’il ne s’était battu que pour l'honneur du corps. On les réconcilia.

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Florence, qai passait pour dire admirablement le récit do la Mort d’Hippolyte (heureux temps où un récit pareil tous rendait illustre ! ) , Florence lui avait donné des leçons et peu s'en fallut qu’au lien d'avoir à raconter aujourd’hui les succès de Grisicr, nous n’ayons à battre des mains pour saluer Philoctète ou Tancrède.

Vous ne voulez pas le suivre dans les divers états de l’Europe. Sa course fui rapide et glorieuse. Dans la capitale des Czars, un véritable maître d’escrime était presque une nouveauté. MM. Siwerbruck et Prévost honoraient cette profession par leurs talents ; mais, renfermés dans leurs salles, jamais ils n’avaient donné le spectacle si intéressant d'un assaut. — Grisier le premier convia les Russes à cette fête ; la foule s'y rendit, le succès fut conquis l’épée à la main. Le comte de Laferronays, notre ambassadeur , remercia son compatriote triomphant, et lui conGa son Gis; toute la noblesse russe imita cet exemple.

Un pèlerinage à Moscou devait tenter Grisier; il ne pouvait manquer d’aller visiter la ville impériale , dont l’incendie éclaira nos premiers revers. La réputation du professeur l’avait devancé dans celte vieille capitale, à laquelle les RomanolT ont préféni Pétersbourg. La souscription en sa faveur, déjà remplie dans cette dernière ville, fut doublée dans la ville sainte. Protecteur généreux des arts, le gouverneur, prince Gallitzin, avait par une insigne faveur permis à Grisier de donner son assaut dans le théâtre impérial ; le Kremlin retentit des applaudissements donnés à un Français ; notre professeur tirait vis-à-vis le portrait de Rostopchin.

L’impératrice annonçait au grand duc Nicolas la mort d’Alexandre.

NOTICE SUR GRISIEH.

Notre ange est au ciel, écrivait Élisabeth. Nicolas devenait l'hériiier du sceptre de son frère; Constantin avait renoncé au Irène. L’amour de la princesse de Lowicz, l'intérét de la Russie, dont il confiait les destinées aux vertus et aux talents de son auguste frère, avaient amené cette renonciation, quand Grisicr, rentrant dans Pétersbourg, retrouva les honorables relations que son talent et ses qualités lui avaient ménagées. S. A. I. le prince de Wurtemberg, frère de S. M. l’impératrice mère, honorait de sa bienveillance notre professeur. Grisicr dut aux bontés de S. A. 1. son grade dans le corps impérial du génie.

Tous les exercices loi étalent familiers; sa réputation de bon nageur était parvenue aux oreilles du prince de Wurtemberg. Jaloux d’apporter dans le régime militaire des modilications utiles, S. A. I. pria Grisicr, au nom du pays qui l’avait si bien accueilli , de lui former quelques bons nageurs. Aussi dévoué que désintéressé, le professeur accepta , mais à la condition unique d’enseigner sans récompense pécuniaire. S. A. I. se rendit à ses instances. Grisicr donna les plans d’une école de natation, forma les premiers sujets ; et l’établissement magnifique , en pleine activité aujourd'hui, sur la Néva, doit sa création à un maître d’armes. Nul doute que si l’on rappelait à l’empereur le nom du fondateur de ce gymnase, S. M. I. ne se souvint de la promesse du prince son oncle (I).

(t) Le nis (le S. A. I. le prince de Wurtemberg, l'ont Grisier eut l’iionneur d’élre le professeur, a conservé toute sa bienveillance pour son ancien maître. A la sollicitation de Grisicr, il a daigné choisir pour professeur du jirincc son fils (petit-fils d» S. M. le Iloi des Krani;aist, Eugène Grisier, neveu de notre professeur.

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Inlerrogez Grisier, il tous en dirait de belles sur Moscou et Saint- Potersbourg! N’eut-il pas en Russie un duel avec une damel Duel charmant, poli, et qui prouve ici la galanterie de l'illustre maître ! Une Italienne, madame Bagalini, niait la science des Français dans le bel art do l’escrime, elle revendiquait la palme pour les Italiens. Grisier donna un assaut, ce fut là un argument sans réplique. Après dix années de séjour en Russie, il revint en France, oii de nouveaux succès l’attendaient.

Voilà, direz-vous, une biographie bien sèche sur un homme qui professe depuis trente ans ; ne pourriez- vous donc pas me raconter sur Grisier quelques-unes de ces aventures piquantes dont il s’avoue luimême le héros, quelque histoire russe venue en ligne droite de Moscou et dans laquelle il figure? Ami lecteur, ce sont là des choses trop graves. Eh quoi 1 lorsque Grisier conte chaque jour mieux que moi, qu’il vous décrit négligemment, son fleuret sous le bras, le site, les mœurs de ce pays, qu’il prononce avec grâce ces noms russes aussi difliciles à prononcer qu’à écrire, qu’il vous dira gaiement devant quel prince il a osé se prononcer contre la Sibérie , devant quelle dame il soutint l’honneur de l’escrime, quels seigneurs, quels généraux furent ses élèves, vous voulez que je me transforme au point de devenir un homme unique, qui cause, qui démontre, qui attache et qui plaît, tout en vous indiquant des liés et des coupés? Car pour que vous le sachiez, il y a dans Grisier une organisation multiple; il est à la fois docteur et conteur; nul pinceau ne peut rendre cette physionomie mobile, spirituelle et bienveillante. Il a le sang-froid d’un géomètre et la vivacité d’nn méridional; ses histoires deviendraient pâles dans la bouche d’un autre.

^OTICE SCR CRISIER.

Grisicr a beaucoup vu cl il a bien vu ; il a coudoyé des hommes dont Diderot lui-môme a fait le portrait : La Morliére, Saint-Georges, La Boiissiére et une foule d'autres. Il a tiré avec le général Gorgoli, cette providence des étrangers en Russie, ce ministre au cœur et au caractère si nobles. MM. do Narishkinc, les princes SollikolT et Kourakinc , les comtes Bubrioski et SamoylulT ont été ses élèves. S. A. I. le duc de Wurtemberg, frère de l'impératrice mère, le poète Pouchkine, le comte OrlolT, l’appelaient près d'eux pour s’exercer avec lui dans cet art qu'ils aimaient ( I ). Car ces uohles seigneurs savaient tous, comme Grisicr, que Louis XIV, en signant l’arrél de mort contre les duellistes, signa la même année (étrange contradiction 1 ) des lettres patentes en l’honneur des maîtres d’armes. Vous le voyez se révolter à celte phrase de .Mercier ; « La raison regarde les maîtres d’ai'raes à peu près comme les anciens gladiateurs (2). »

I.J salle d’armes de Grisicr (d), qu’est-ce autre chose, en effet, qu’un salon discipliné, qui n’a rien de commun, grâce au ciel, avec les anciennes tavernes de soldats aux gardes, où l’on ne rencontrait que des gens avinés, brelailleurs et insolents?

(1) Un (tes beaux succès éo Urisicr fut celui que lui ménagea, sans le savoir lo général Kabluukall'. Prié il'cxamiucr les maîtres d'armes de quatre régiments de la garde, sous les ordres de co général, notre professeur les touciia à coup nommé et selon ses prévisions; l'instituteur des maîtres de la garde s'abstint de se )irésenter à cet assaut.

(?) Mercier, tome I, page 381.

(3) Voir l'excellent article publié à ce sujet, par M. Paul Féval, dans l'Époque du 11 mars 1810. La physionomie de la salle de ürisicr est merveilleusement rendue dans ce chapitre du roman Lb Fils uo Huulk.

NOTICE SLTi GRISIEII.

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Nons l’avons d6jâ dit, Grisicr, comme Saint-Georges, son devancier, qu’il appelle toujours son maître, cultivait les muses. Le capitaine des chasses du duc d’Orléans jouait du violon comme Jarnowick, il était poêle et homme d'e.<prit à ses heures. S’il fit de mauvais opéras-comiques, il faut convenir aussi que les poëmes qui lui furent donnés par Laclos étaient loin d’être excellents.

Grisier ne Compose pas, il ne fait pas de bouquets à Chloris comme La Boëssiérc, mais ne le croyez pas ennemi de l’art; il n’#st revenu en France, il n’a quitté la Itussie que grâce à un couplet de vaudeville... Oui, sceptique lecteur, c’est un couplet de facture, un couplet comme Bernard-Léon en chantait dans le beau temps du Gymnase, avant que le Gymnase fût devenu sentimental, qui nous a ramené Grisicr. Chez une belle et noble dame de Pétersbourg, il assistait un soir à un concert, songeant pcnl-élre à Elleviou ou à Garai. Une princesse russe — les pianistes français ont toujours des princesses russes pour élèves — arrivait alors de Paris; on l’entoure, on la conjure, on se met à genoux devant elle pour qu’elle chante un petit air parisien; rien qu’un petit air! les nobles russes aiment tant la France et les Français, c.xceplé M. le marquis do Cuslines! maison ce temps-là M. dcCustincs n’existait pas. Donc, voilà notre virtuose au piano; elle s’exécute de bonne grâce. Elle fut humaine et ne chanta pas l’opéra séria. Au contraire, une voix llûlée, une voix comme celle de celte malheureuse Jenny Colon, emportée si vite, se perdit dans le détail d’un couplet de facture. Elle chanta un air d'une pièce alors en vogue au Gymnase; celle pièce se nommait U Premier pria:.

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