NOTICE SCR GRISIER
Qui fut bien surpris d’entendre son nom dans ce couplet? qui fut ému, attendri? Grisier figurait dans un vers de celte tirade chantée, il semblait vraiment qu’il n'eût pas quitté Paris. Eh quoi I l’on pense à moi ! s’écria le professeur, qui regardait son séjour en Russie comme un avant-goût de celte Sibérie terrible qui a fourni tant de chapitres aux romanciers. Revenons bien vile, ne fût-ce que pour voir le Premier prix. Et tout de suite il alla retenir sa stalle au Gymnase. Hélas! on ne donnait plus le Premier prix, mais en revanche, Paris le donna bien vite à Grisier; il y fut reçu à bras ouverts. Jamais un couplet de facture ne fit faire tant de chemin (1 ).
Grisier ouvrit la salle qu’il occupe encore aujourd’hui; ses anciens élèves, qui avaient discontinué leurs leçons, revinrent le trouver. Les assauts publics devinrent fréquents; Grisier y prouva sa supériorité. Bientôt la foule se pressa dans l’étroit passage qui conduit à sa salle d’armes. Sa réputation était assurée ; généraux, diplomates, gens de lettres, artistes, tous voulurent suivre les leçons du maître (2).
(1) Avant (le quitter cette contrée si hospitalière pour lui, Grisier voulut léguer un bon souvenir de plus à ceux qui l'aiinaient et qu'il avait aimés. Une jeune esclave du nom de .Machinka, rachetée par lui au prix de mille roubles, fut rendue à la liberté par ses soins.
(2) On remarquait dans cette salle le général Ürichambault, si renommé par son adresse à l’escrime, Casimir Perrior, M. Lhomandie, auteur d'un pofime sur l’escrime, etc., etc. Les dames elles-mêmes venaient lui demander des leçons. Il a le droit de citer parmi ses élèves mesdames Aurélie Betty, de l'Opéra; .Mayer et Herfort, des Variétés; Désirée, du Gymnase; et l’inimitable liéjazet. Les grands établissements publics ne ]iouvaicnt manquer d'appeler un tel protesseur. Le jiroviseur do Henri IV nomma Grisier professeur d’escrime du collège qu’il dirigeait, et en 1S38, M. le
NOTir.K SIR GRISIF.n. Ü9
Nommù depaispcu professeur des princes (1), Grisier n’cn est pas plus fier; c’est un homme de travail, un auteur qui a songé avant tout à étudier les maîtres. Noble science que celle-là ! Ne fut-elle pas la science des meilleurs esprits? Que de phases diverses, intéressantes, depuis les tournois jusqu’à la Fronde, depuis le duel au poignard et à la rapière jusqu’à l’épée agile et railleuse des marquis du dix-huitième siècle ! Grisier s’est complu à vivre par la pensée avec tous ces raffinés des anciens jours, il a suivi de l’oeil leurs moindres estocades; il n’est pas bien sùr qu'il n’ait assisté au triple duel de Quélus contre Antraguet, de Maugiron contre Ribérac, de Livarot contre Schomberg. Ges six épées-là se tiraient place Royale, à deux pas de la maison où 'Victor Hugo écrivit Marion De Lorme. Ces belles estocades rentrent de droit dans Thisloire de l'escrime, et cependant Grisier déplore dans son livre les abus de ce grand art, qui consiste à tuer proprement et dans les règles. Une observation qui ne peut manquer de trouver sa place ici, c’est que Grisier, dans
général Tholosé lui écrivait « Quoiqu'il y ait déjà trois maîtres d’armes
à l'École Polytechnique, j'ai cru rendre un service à l'établissement en y attachant un quatrième dont la réputation est justement établie, et qui, par une théorie ingénieuse dont il est l'inventeur, a Tait faire un pas notable à son art. » Vainement l'intrigue s’clforça de récriminer contre cette nomination exceptionnelle, et l'honorable général Boileau lui récrivait, le 8 avril I81à ; i Je vous verrai avec bien du plaisir reprendre le cours de vos excellentes leçons, et je me plais en attendant, monsieur, à vous exprimer et le cas que je fais de vos talents et l'estime que je vous porte. •
(1) L’àge et les fatigues av.aient commandé la retraite à M. Charlemagne. Les princes, fils du roi, avaient besoin d'un professeur, S. A. It. Mgr le duc d'Aumale, prenant l'initiative, envoya demander Grisier, et grâce à cette bienveillance du prince, S. M. daigna nommer professeur de ses enhints le maître choisi par son ûls.
>0TiCE stn cnisiEB.
son ouvrage que nous annonçons, s'élève contre le duel avec autant de verve et de raison que s’il n’était pas maître d’armes. Il indique le moyen, sinon de le détruire en entier, du moins d’en diminuer la fréquence. Il s’attaque .i lui corps à corps, cl prouve que l’on peut, que l’on doit le morali.ser (1).
La première fois que je vis fîrisier, j’étais bien en peine, non d’une alTairo, mais d’un portrait. Je cliorcliais celui de Saint-Georges, et l’on m’avait dit qu’il devait se trouver chez l'illuslro professeur. Je vis en elTet cette ligure au teint de bistre, ressortant d’une énorme cravate blanche; le frac est rouge, la main est gantée de cet énorme gant d’armes que revêtent nécessairement tous les tireurs. Ce portrait est à raqua-linta et a été tiré à Londres, quand le chevalier faisait des armes contre d’Éon devant le prince de Galles.
Grisier en prit texte pour me parler du brillant mulâtre qii’Auher
(I) Dons une circonstance toute récente, lirisier a émis les mêmes principes au sujet (lu duel; c'était dans le prorés lieauvallon. L'illustre proîesseur a mis dans sa déposition une clarté et une lo;;ique qui lui fout honneur. Il a parfaitement fait comprendre au trihunal que dans l'essai du désarmement tenté la veille dans sa propre salle, par M. llosemond do lieauvallon, qui voulait se borner à cette simple démonstration de sa force envers M. Diijarrier, .M. de Deauvatlon s'exposait lui-même sinpuliércment, et que conséquemment il n'apportait dans son duel aucune animosité,
Il existe un mot à la fois vrai et pittoresque de Grisier, mot répété depuis bien souvent, mais dont il a tout l'honneur : t Pans une affaire, ce ne sont pas les épées et les pistolets qui tuent, ce sont les témoins. • Il est assez curieux de voir un jirofesseur d'escrime poser le premier le duel sur le terrain de la conciliation; c'est ce que Grisier a toujours fait; on dépit de cause, il moralise dans son livre le combat lui même; son expression est fort juste.
NOTICE 81R r.BISIEH.
se souvient encore d’avoir vu jouer du violon. Un jour, un mallrâ d’armes clicrclia noise à Saint-Georges ; il devint insolent, et linit par lui demander où était sa salle.
— Ma salle? répondit Saint-Georges, elle est sous l’arche Marion 1 Je vous y attendrai demain ; j’y serai, moi, h si\ heures.
Le maître d’armes resta déferré; cependant il jugea hien vite qu’il serait perdu s’il refusait l’invilation.
■\ six heures du matin, Saint-Georges, qui sortait du bal, était sous l’arche Marion avec un de scs amis, qui riait sous cape de cette salle en plein vent. Le chevalier n’avait qu’un fleuret; ce duel était un assaut.
Saint-Georges, d’un seul fouetté, fit voler au loin le fer de son adversaire.
— Êtes-vous content? lui demanda-t-il.
— Du tout, reprit l’autre, que la générosité railleuse du chevalier rendait furieux ; je veux vous casser mon fleuret sur la poitrine 1
Saint-Georges sourit, et fit observer galamment au professeur que les curieux s’attroupaient, et qu’il valait mieux qu’ils partissent.
— Tête et sang ! corbleu I s’écria le professeur en se ruant snr Saint-Georges.
Le chevalier prit à son ennemi un temps court et sec, lui fil bjiser
NOTICE SUR r.RISIER.
son flearet jusqu'à la monlurt’. Le fleuret était si courbé qu’il cassa.
— Vous ne m’avez pas touclié, s’écria le professeur.
Pour toute réponse, le chevalier tira un petit sifflet de sa poche.
— Ilolàl s’écria-t-il, holà! Ramonct, arrive!
Ramonet était un beau grand négro du Gap que Saint-Georges mettait une certaine coquetterie à montrer souvent derrière sa voiture.
Il parut bientût avec sa clievelnre laineuse, scs dents blanches, son cou de taureau; il sortait du cabaret de tEpée d’argent qui était voisin, et embrassait de ses mains calleuses un vrai boisseau de fleurets. Il les déposa aux pieds de son maître.
— Miséricorde! balbutia le professeur, et que voulez-vous faire de tout ceci?
— Vous apprendre, monsieur, à l’aide de ces fuseaux bien légers, qu’on ne doit jamais nier un coup... et surtout à être poli...
Et joignant alors l’exemple aux paroles, Saint-Georges, excité par l’affluence des curieux, attaqua si promptement le pauvre maître d’armes, qu’il lui cassa bientôt tous ses fleurets sur le corps. Jamais on n’en avait vu une pareille consommation.
Le maître d’armes jura, mais un peu lard... qu’il ne retournerait pas à la salle de l’arche Marion.
THE NEW yOKE
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TU-OfN FCU^*'
NOTICE SIK CRISIER.
Grisicr vous racontera encore — et mieux que moi, le digne maître! — comment le môme Saint-Georges, se trouvant cnnuvé, rue du Bac, de s'entendre corner aux oreilles qu’il portait une estampille d’esclave à l'épaule, prit des deux mains les deux hommes qui l’invectivaient et les trempa quelques secondes, comme un biscuit, dans le ruisseau de la rue du Bac, ce ruisseau que madame de Staël aimait tant.
Et pourquoi Grisicr ne serait-il pas un charmant conteur, lui qui met en scène si souvent pour nos théâtres? Il n’y a guère de duel à l’épée ou à la dague pour lequel on n’ait consulté Grisier (I).
Que de pièces n’a-t-il pas fait répéter ainsi autant de fois que l’auteur lui-même? que de lames de Tolède fourbies dans les mains de ses élèves dramatiques? Qui a mis en armes Saint-Georges, Richelieu et Létorières? qui pourrait régler mieux que lui le duel de Grandisson ou de Lovelace? Ainsi est Grisier, homme unique, aimant le théâtre avec passion, et ne s’y faisant jamais nommer, an rebours des metteurs de mise en scène.
— Où allez-vous donc d’un pas si pressé? lui demandait un jour certain amateur; vous avez l’air inquiet.
— C’est vrai ; j’ai sur les bras une affaire difficile.
— Pas possible !
— Écoutez donc; vous en parlez bien à votre aise : je vais, de ce pas régler un combat entre quatre raffinés.
(t) Un fait plus important â signaler : depuis 1830, Grisier a donné plus de cent leçons de duel, et pas un de ceux qui sont venus lui demander ses soins n’a été blessé dans la rencontre.
NoTir.E si'R r.nisiEii.
Un mot mainli'nant sur le caraclèro do Grisior,
Je ne cilorai qu’un trait do lui, qui peint, selon moi, toute la sinctîritode sa nature.
Cet homme si naïf et si lion devait se trouver plus d’une fois le point de mire dos intéressÈs et dos envieux. On connaît .son obligeance; elle lui valut souvent, non moins que son habileté à l’escrime, des propositions singulières.
L’état d’un matirc d’armes l’expose ailleurs que sur le terrain ; sa salle est à elle .seule un théâtre ouvert aux péripéties les plus dramatiques. Un malin, Grisier reçoit un billet parfumé, fin cachet, papier soyeux, écriture aussi déliée que celle d’un bas bleu. On lui demande dans ce billet la faveur insigne de lui parler aux Thtiileries; on a mille choses lui dire, on a même à le mener en loge à l’Opéra, s’il peut venir. Se trouver si vite l’objet d’attentions si galantes, .se voir engagé dans un assaut coquet, et dont aucun indice ne peut faire présumer le butl Grisier se rendit au lieu indiqué, le coeur lui battait comme à son premier duel; un avocat qui va mentir pour la première fois est moins troublé. Ainsi dut être Sterne abordant la dame de ses pensées dans la fameuse remise dont il lui ouvrit les portes. Grisier cause avec la dame, il en demeure enchanté. Le soir, il accepte une place dans sa loge; le professeur s’y rencontre avec des gens de goiït cl d’esprit. Le lendemain, l’on redouble envers lui d’attentions délicates; la dame était jolie, elle s’exprimait sur le compte de Grisier en termes si flatteurs, que celui-ci
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commençait se confier au hasard, le dieu le plus commode en ces sortes de rencontres. Mais le bonheur qu'on offrait, et que Grisier est trop modeste pour avouer qu’il a goûté, n’était pas un bonheur donné sans condition. Il y avait un ennuyeux, peut-être un infidèle; on voulait s’on débarrasser ou s’en venger, et l'on avait compté que l’espérance ou la gratitude mettrait dans la main de Varni cette bonne épée contre laquelle sont venues se briser depuis tant d’autres lames. Le maître refusa ce quo l’honnéte homme ne pouvait accepter; la stratégie féminine fut impuissante.
Le livre que Grisier publie aujourd'hui le recommande à l’attention du public sous un point de ^Tte sérieux. Son Tableau de T/iisloirc de T Escrime est des plus attachants ; sa Théorie des armes est remarquable; son article le Sabre est tracé de main de maître. On lira avec intérêt et avantage ses deux méthodes comparées. Je ne donne pas un long temps aux puhlicateurs pour qu’ils ne fassent revivre en illustrations et en vignettes cet ouvrage de Grisier, car aujourd'hui on illustre tout, et il n’y a jias de mal à ce que le cliché ou le cid-de-lampe rendent parfois l’enseignement populaire (I).
Grisier a dans sa vie quelque chose de plus beau que sa méthode, plus éclatant que ses succès, plus noble encore que ce que nous en avons dit : Grisier a été la providence de sa famille. Un jour, une mère éplorée lui recommanda l’nn de scs enfants; cet enfant c’était Eugène Grisier, neveu de l’illustre professeur. Placé sous cette di-
(1) La statuette rte Grisier a valu rtes éloges légitimes à un artiste distingué, M. Mélingue.