NOTICE SUR GRISIER
rcclion protcclrice, Eugène a grandi digne do l'adoption généreuse de son oncle. Vous avez, ainsi que tout Paris, admiré le neveu dans la salle de son maître. Cette lettre de Londres, qu'il nous adresse à l'instant, prouve assez que son instruction et sa reconnaissance égalent ses progrès dans l'art des La Boëssière et des Saint-Georges. Je vous envoie sa lettre, mon cher éditeur; elle complétera cette notice que je me plais à signer malgré son peu de valeur, mais qui prouve au moins combien le nom de Grisier éveillera toujours de nobles et légitimes sympathies.
Rouer oe Beauvoir.
De ta Folie-Beltanger, prés Groxbois, le 4 aoiU 1846.
Mon cher monsieur Rogkr de Beauvoir,
c Lorsque j’ai dû quitter la France, bien des mains amies ont pressé la mienne, tous m’avez autorisé à vous écrire, et cette permission fut un des grands adoucissements à la peine que j’éprouvais en me séparant de ma famille.
» Je suis donc aujourd’hui dans la ville où Saint-Georges, votre héros, lutta dans Cariton-House contre le chevalier ou la chevalière d’Eon, ce dragon diplomate dont le sexe a été et peut-être est encore un problème non résolu ! Il m’était bien impossible de ne pas songer à votre chevalier mulâtre en abordant le théâtre de scs succès. Je vais donc voir, me disais-je, une ville de gentlemen, Londres, la ville des clubs, des ambassadeurs et des cochers ! Ici, du moins, chaque chose réelle a sa valeur; et comment en serait-il autrement chez un peuple qui a coté sa vie comme un chiffre, qui se soigne en voyage à l’égal d'une vieille lady, ne se tue que par dégoût, et doit tenir plus que tout autre à se conserver dispos et libre? S’il est en effet, un peuple égoïste, n’est-ce pas le peuple anglais? L’intrépidité de ces dignes marchands de fer est calculée ; ce sont de froids buveurs, et, à coup sûr, de froids duellistes. L’escrime, pensais-je encore, a dans celle ville droit de cité, mais ce doit être une escrime roide et morose; Lovelace, à coup sûr, ne s'y serait point battu comme Biclielieu î
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» Me voilà donc vous écrivant do Londres, la ville consacrée à Mercure (aurait dit M. de Jouy), Londres, où M. de Wellington est adoré sous les traits d’Achille, et dans laquelle on a fait une ovation magnifique au duc de Dalmatie.
» Si j’avais pu croire, d’après le témoignage de M. Scribe et les couplets de la Dame Blanche, que les Anglais, s'assimilant les mœurs de l'Écosse, donnassent l’hospiUilitô, je serais tombé dans une grave erreur. Le lord, le gentleman, ne sont pas, sous ce rapport, plus généreux que les négociants do Pall-Mall ou de Regent- Street; ils escoinpteut parfaitement. AukIossous de la fameuse devise : Dieu et mon droit, l’Angleterre pourrait faire graver : Rien pour rien.
• L’artiste étranger, pour obtenir la protection d’un des autocrates du club d’Almack, où trône la fashion, doit se soumctla* au joug de l’aristocratie, et ce joug révolterait rhoiume le plus humble et le plus patient. Les Anglais, qui jamais n’ont pu rester chez eux, ne voient rien qui puisse égaler ce qu'ils possèdent.
1 L’artiste anglais croit à son essence supérieure. Vous vous rappelez ces fameuses caricatures dans lesquelles, en 18 lü, notre Franco, où selon Beaumarchais, « tout ' finit par des chansons, • se vengeait de l’invasion en représentant des types étrangers et en applaudissant Brunet et Potier dans les Anglaises pour rire; eh bien, mon cher monsieur, le type est resté le môme. Cependant, il existe quelques exceptions : une des plus remarquables est celle d’un
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peintre.... en bâtiments, que j’ai vu badigeonnant en habit noir, en gants jaunes et en bottes vernies, la devanture d’un boulanger.
» Dans votre charmanto retraite de la Folie-Bellanger, dans ce gra. deux ermitage où, mortel trop heureux, vous offrez à vos amis cette hospitalité comfortable que je regrette chaque jour, vous me racontiez, avant mon départ, le sérieux du grand monde anglais, vous me parliez de cette froideur britannique, plus glaciale que le brouillard qui enveloppe les trois royaumes, de cette tristesse aussi noire que la houille qui ne les rochauffe pas, et aussi blafarde que le gaz qui leur tient lieu de soleil. Je croyais, mon cher poêle, à l’exagération du vrai ; j’ai reconnu que vous étiez plus qu'indulgent. Un do vos confrères étrangers disait à mon oncle qu’il venait â Paris pour causer; il SC plaignait de l’Italie et de l’Allemagne; Londres lui ferait regretter Florence et Manheim; dans la patrie de Shakspaare, l’esprit ne SC cotant pas à Kxchangc-llouse, est une superfétation. Le médecin qui conseillait à Martainville, de spirituelle mémoire, la société des gens sans gaieté, pour reposer son im.agination fatiguée, aurait pu lui prescrire un voyage dans la Grande-Bretagne.
» Tout est triste dans ce pays. L’armée anglaise — l’armée de terre s’entend — est habillée d’une façon déplorable ; les uniformes sont écourtés, le soldat circule sans armes ; hors du service, l’oQicier ne met son habit d’ordonnance qu’â contre-cœur. Il semble se rappeler encore le moment où le populaire poursuivait avec des huées et de la boue le militaire assez imprudent pour paraître en public revêtu de ses insignes. Je ne vous parlerai pas de l’instruction de
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l'armie dont le commandant en chef n'a pas pins gagné la bataille de Tonlonse que celle de Waterloo. A quoi servirait d’étudier la stratégie, do lire Polybe ou Napoléon, lorsqu'il suffit d'un nombre fixé de /joKnrfs pour devenir, selon sa bourse, sous-lieutenant ou colonel ? Quant à la marine, elle est en raison inverse de l'armée de terre : chantiers, docks, arsenaux, c'est effrayant d'activité, de zèle et de perfection.
> Vous concevez bien, mon cher monsieur, que chez les habitants d’une contrée où l'art militaire est si négligé, on a dù bien peu se préoccuper de l’escrime. Londres renferme deux salles d’armes, tenues par MM. Hamon et Angelo. Mais ces deux académiciens — ils se nomment ainsi — n’ont jamais voulu faire des armes en public. Vainement deux de leurs confrères, MM. Gandini et Guillemand, les en ont sollicités ; ils ont refusé net et je n’aurais pas été plus heureux.
» J’aurais cependant cru pouvoir obtenir une concession ; j’arrivais à Londres avec un nom connu dans l’escrime, celui de mon oncle, et vous, qui voulez bien rendre à mon père adoptif l’affection profonde qu’il a pour vous ; vous, qui savez combien il est hospitalier pour ses confrères, vous auriez pensé, n'cst-ce pas, que le nom de Grisier devait me faire ouvrira Londres toutes les portes. — J’avais une foule de lettres, une entre autres pour JI. le comte d’Orsay, ce spirituel débris de la fashion parisienne, dont les dessins et les bons mots ont encore là-bas autant de vogue qu’à Paris. Fort de ces recommandations et de bien d’autres, je croyais pouvoir forcer la
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cùnsigae de ces maiires d’armes puritains. Erreur, grande erreur : ces messieurs croyaient sans doute, en voyant ma carte, que mon oncle, avec son amour, scs soins, son dévouement, m’avait donné son talent et son fleuret. Le Pulsale et operietur est une dérision dans les salles de MM. Hamon et Angelo. J’ai entrevu, grâce à une vitre incomplète, l'intérieur d’une salie d’escrime : si les fleurets sont rares, la sandale n’existe pas, mais en revanche, il y a de nombreux gants pour boxer. — Boxer, c’est le remède à tous les maux, c’est l'escrime de l’Angleterre I La boxe^ c’est le signe de la joie ; on boxe partout, à la taverne, dans la rue, dans les salons; je ne sais même pas si l’on s’en abstient à Commons-Palace et à Parliament- House.
> Que dites-vous de cette monomanic dans le pays où l’on fa* brique l'acier le plus pur, et qui a possédé l’épée de M. de Marlborough ?
> Je vous parlais de nos caricatures de 1815 en commençant cette lettre ; les Anglais ont aussi les leurs, mais, malgré ce qu’ils appellent leur humour, il s’en faut bien qu’elles égalent nos spirituelles satires de Gavarni, de Cham, de Danmier; le crayon britannique à cet égard est resté stationnaire. Les théâtres ne sont guère plus avancés ; ici comme en Espagne, on traduit au lieu de créer, les Anglais eux-mêmes s’accordent à dire que la ville où Chatterton s’est éteint renferme, à cette heure, bien peu de poètes. Londres est plus que jamais la cité des haras et de la vapeur.
» Supposez maintenant une toile qui se lève sur quelques phrasc.s
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françaises, vous jugerez de ma joie I Le Théâtre-Français de M. Mitchell nous garde du moins, à Londres, un coin de notre pays; là nous pouvons rire de ce rire joyeux et franc que provoquent les saillies d’Arnal, noos pouvons applaudir tous nos auteurs favoris. En vérité, la vue de ce théâtre, au milieu d’une ville si triste, a quelque chose qui réjouit le cœur; sans lui, un Français pourrait, à bon droit, se croire à tout jamais oublié. On est bien heureux de se consoler d’IIyde-Park, de Portiand-Place et autres ennuis symétriques par la vue de ce théâtre où brillent encore, à l’heure où je vous écris, les beaux yeux noirs de mademoiselle Liéven.
> Vous voilà bien convaincu maintenant que l’art des armes, â Londres, est un mythe, — deux salles d’armes pour une cité qui eu compte au moins six autres dans son sein I SeraiUie que Vententc cordiale défend à nos touristes de faire des armes avec Albion? Je finis par le penser.
» Quand il y aura enfin à Londres une académie, je pourrai me présenter devant le prince Albert comme lit d’Eon devant le prince de Galles. Je lui dirai : Vous avez enfin des maîtres d’armes, je viens pour avoir l’honneur de me soumettre à votre jugement I
» Je reprends la poste, mon cher monsieur, satisfait d’avoir revu Londres, après trois années d’intervalle, le jugement un peu plus ferme, l’esprit un peu plus éclairé, grâce à tous ceux qui, aimant mon oncle, veulent bien reporter leur affection sur le neveu toujours reconnaissant. Avez-vous terminé la Notice de son ouvrage?
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On doit imprimer en ce moment. J'ai bien regretté souvent de ne pouvoir lui être utile an milieu de ses recherches consciencieuses ; mais il devait faire seul pour faire bien, et répondre à la critique len adsum qui feci. Encore quelques jours et j’irai faire tinter la cloche de votre ermitage ; là, sous vos grands arbres, je vous redirai les noms des artistes qui galvanisent un peu les cercles de l’antique Albion. Nous parlerons de Casella, le violoncelliste ; de la Bochkoltz, à la voiv sympathique ; de madame Cathinka de Dietz, dont les reines et les impératrices se disputent les oratorios; des violonistes Sivori, Vieuxtemps et de Panoka, que l’on attend encore cette saison ; de la belle madame l'Ieyel, toujours si maniérée, qu’un de nos compatriotes disait d'elle : C’est mademoiselle Plessy multipliée par mademoiselle Naptal.
» Adieu ; je vous serre affectueusement les deux mains, vous remerciant de votre gracieuse sympathie et vous priant de croire à mon inaltérable dévouement.
E. Ghisier. >
LE DUEL
... Je doit donc livrer ma vie à Tin^ensé Qui veut riiMiuer ta sienne à titre d'ofTeti&é?
Si quelqu'un ne craint pas de vouis faire une injure,
Pour Tous«u)éme écoules te cri de la nature;
Épargnes voire sang en l'pargiianl le sien;
Ri songez que comme homme et comme cilojren,
Vous n'dies point à vous...
Desmadis (VUonnèU homme).
Gardez-vous de confondre le nom sicrô de riiooneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe <ruue é[iée.
J. J. RorssEAi’.
Fléau de notre société, ne venez plus porter au sein de nos familles la misère, la douleur et la mort !
A. Grisieb.
AVAMT-PROPOS
Une triste vérité lioiit rien, par malheur, no peut contester l’évidence, est le penchant naturel de l’homme à se montrer méchant et querelleur ; et si l’on examine les habitudes et la conduite des individus qui se rapprochent le plus de l’état de nature, on voit les enfants engager entre eux des luttes souvent acharnées, et les sauvages faire de la guerre leur principale et même quelquefois leur unique occupation. Ignorants et barbares, les uns et les autres se servent, dans leurs combats, d’armes grossières, de frondes, de flèches, de massues, de lances, d’épées, 'dans la confection desquelles ils remplacent par le bois le fer qui leur manque ou qu’ils ne savent pas travailler. Ils ont il peine l’instinct de pourvoir aux premiers besoins de la vio; ils ignorent encore les moyens de préserver leur corps contre l’intempérie des saisons, et déjà ils savent empoisonner leurs flèches pour en rendre l’atteinte