CHAPITRE m
§ III. État de la question. — Du conflit élové entre les deux juridiclionB. — Seul moyen de prévenir les duels.
La déclaration de 1679 et l'institution des jugea du point d'honneur n'eurent pas, à ce qu'il paraît, tout le succès qu'on pouvait en attendre. Les combats singuliers restèrent aussi fréquents.
Le comte de Toulouse écrivait en 1737, au mois de mars :
a Les lois sur le duel sont sages, mais jusqu'à ce que Ton ait trouvé le moyen de sauver l'honneur d'un homme, il faut, en particulier, compatir ace qu'il est obligé de faire. J'ai vu le feu roi bien sévère sur les duels, mais en même temps si dans son régiment, qu'il approfondissait plus que les autres, un officier avait une querelle et ne s'en tirait pas suivant l'honneur mondain, il approuvait qu'on lui fit quitter le régiment. »
Cependant les lois de Louis XIV eurent un résultat heureux ; ce fut de rendre à peu près impossible l'usage des seconds; car on sait qu'avant lui les duels n'étaient point la rencontre de deux ennemis, les témoins devaient aussi com-^ battre et épouser la querelle de ceux qu'ils assistaient. On vit des duels entre six, huit et dix personnes. La substitution du lémoin passif au second est un grand pas vers la raison.
la justice et rhumaDité ; car s'il est inhumain de venger une injure que Ton a reçue, il est absurde et cruel de se battre dans rintenlion de venger un autre pour un fait qui ne vous est point personnel. De ce progrès, il résulte que beaucoup d'affaires, où chaque fois il y avait mort d'homme, se terminent maintenant par des blessures souvent peu dangereuses, et encore est-il possible quelquefois d'empêcher ou d'arrêter le combat.
Louis XV fit, en 1723, un édit contre les duels, et le confirma en 1729. Celle loi, la dernière qu'aient rendue nos rois à ce sujet, resta sans influence comme celles qui l'avaient précédée. Ce sentiment exalté du point d'honneur ne prendrait-il pas sa source chez nous dans cet esprit un peu remuant qui a toujours caractérisé notre nation 7 c< Mettez trois Français au désert de Libye, disait Montaigne, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et s'égratigner. »
Louis XVI comprit qu'il était inutile d'accroître le nombre des lois sur le duel ; il n'eût pas mieux réussi que ses prédécesseurs. On se battait pour les sujets les plus futiles ; un regard de travers, un froissement de coude, tout était matière à combat. Il existait alors dans les régiments des bretteurs chargés de tàter le jeune homme qui arrivait au corps.
c< Dans celte disposition, dit M. Brillai-Savarin, une loi n'eût probablement fait que les aigrir. La rage des combats singuliers devait céder à des remèdes plus simples et plus appropriés il Télat actuel de la civilisalion. » L'influence de J. J. Rousseau et de plusieurs autres moralistes contribua beaucoup à hàler ce résultat. Ces écrivains répétèrent si souvent qu'il était inconvenant de marcher armé, même au
sein d'une paix profonde, et de traîner après soi des instruments de mort là où Ton ne venait la plupart du temps que pour chercher le plaisir, que l'opinion publique finit par se prononcer. On s'entendit donc pour quitter l'épée, et, dès lors, presque tous les duels eurent pour motif une injure grave, une parole sérieusement offensante.
Les Parisiennes, ajoute l'auteur que nous venons de citer, se distinguèrent dans celte lutte du présent contre le passé ; elles proscrivirent l'uniforme, qui n'est de bon goût que dans les revues ou dans les camps, et refusèrent de paraître accorder à l'habit des préférences qu'on devait obtenir par des moyens de douceur et par le mérite. Les militaires ne parurent donc plus dans les salons qu'en habit bourgeois. C'était l'expression consacrée.
Ainsi Fépée fut pendant longtemps la seule arme en usage dans un duel ; l'obligation de la porter continuellement imposait celle de savoir s'en servir; par conséquent, la certitude où l'on était de pouvoir défendre sa vie rendait moins difficile sur les occasions de l'exposer.
Le changement opéré dans le costume fut donc une des causes qui diminuèrent le nombre des duels, mais il contribua, par malheur, à répandre l'usage du pistolet. Quelle différence déplorable I Le combat à l'épée, malgré ses dangers et ses suites funestes, a quelque chose de noble et de chevaleresque ; le sort n'y entre pour rien, celui qui reçoit un coup peut le rendre. Le duel au pistolet n'a rien de généreux, rien de français. Là, le courage, la vigueur, ne peuvent suppléer à l'adresse ; on est obligé de tuer son adversaire, qui attend , immobile , le coup qui va le frapper , ou
de supporter soi-même le feu meurtrier de sou enuemi.
Ed conscience^ estr-ee se battre que de tirer, en quelque sorte, au sort lequel des deux adversaires aura l'affreux privilège de brûler la cervelle à Taulre?
Un jour j'adressais à un de mes élèves, qui avait eu le tort do se battre au pistolet, un reproche assez vif; Alexandre Dumas était présent ; il approuva fortement mon opinion, s'empara du fait, qu'il raconta de la manière suivante dans Pauline, ce roman si sympathique et si touchant :
a À la troisième passe, le fleuret de Labattut rencontra la poignée de l'arme de son adversaire, et, se brisant à deux pouces du bouton, alla, passant par la garde, déchirer la manche de sa chemise qui se teignit de sang. Labattut aussitôt jeta son fleuret ; il croyait, comme nous, Alfred sérieuse* ment blessé.
Heureusement ce n'était qu'une égratignure ; mais, en relevant la manche de sa chemise, Alfied nous découvrit une autre cicatrice provenant d'une blessure qui avait dû être plus sérieuse. Une balle de pistolet lui avait traversé les chairs de l'épaule. — Tiens ! lui dit Grisier avec étonnemeut, je no vous savais pas cette blessure.
Cest que Grisier nous connaît tous comme une nourrice son enfant ; pas un de ses élèves n'a une piqûre sur le corps dont il ne sache la date et l'origine. 11 écrirait une histoire amoureuse bien amusante et bien scandaleuse s'il voulait raconter celle des coups d'épée dont il connaît les antécédents; mais cela ferait trop de bruit dans les alcôves, et, par contrecoup, trop de tort à son établissement; il en fera des mémoires posthumes.
— Cest, lui répondit Alfred, que je l'ai reçue le lendemain du jour où je suis venu faire assaut avec vous, et que le jour où je l'ai reçue, je suis parti pour l'Angleterre.
— Je vous avais bien dit de ne pas vous battre au pistolet. Thèse générale, l'épée est l'arme du brave et du gentilhomme, Tépée est la relique la plus précieuse que l'histoire conserve des grands hommes qui ont illustré la patrie : on dit l'épée de Cbarlemagne, l'épée de Bayard, l'épée de Napoléon ; qui est-ce qui a jamais parlé de leur pistolet? C'est le pistolet sur la gorge que Ton fait signer de fausses lettres de change ; c'est le pistolet à la main que l'on arrête une diligence au coin d'un bois ; c'est avec le pistolet que le banqueroutier se brûle la cervelle... Le pistolet... fi doncl... L'épée, à la bonne heure, c'est la compagne, c'est la confidente, c'est l'amie de l'homme ; elle garde son honneur ou elle le venge.
— * Eh mais, avec cette conviction, répondit en souriant Alfred» comment vous êtes vous battu, il y a deux ans, au pistolet?
— Moi, c'est tout autre chose, je dois me battre à tout ce qu'on veut, je suis maître d'armes. Et puis il y a des circonstances où on ne peut pas refuser les conditions qu'on voua impose.
-^Et bien. . . je me suis trouvé dans une de ces circonstances, mon cher Grisier, et vous voyez que je ne m'en suis pas mal tiré...
— Oui, avec une balle dans l'épaule.
*~ Cela vaut toujours mieux qu'une balle dans le cœur. •~Et peut--on savoir la cause de ce duel?
— Pardonnes-moi, mon cher Grisier; toute cette his*
toire est encore un secret; plus lard vous la conoatirez. »
Ainsi, pour en revenir à ce que nous avons dit plus haut, les édils du roi, les lois, les arrêts des parlements et des cours souveraines, les règlements de MM. les maréchaux de France, et toutes les précautions prises par les gouvernants ont été par le passé impuissantes à prévenir le duel. Les législations allemande, anglaise, russe, les lois sardes, qui punissent de mort les duellistes, n'ont pas obtenu, dans les autres contrées de l'Europe, de meilleurs résultats.
La proposition sur le duel, présentée naguèreà la Chambre par MM. Taillandier et Dozon, n'a pas même été prise eu considération.
Que faut-il donc conclure de tout ceci?
Un écrivain a dit que le duel contribuait au maintien des égards qu'on se doit dans l'état de société, en rendant plus important et plus général ce principe de l'éducation première que l'on ne doit offenser personne. Le passage suivant, de M. Lemontey, semblerait de mémo venir à l'appui de cette assertion.
c< Le duel, dit l'auteur de la Monarchie française^ est sans doute un mal ; mais la crainte du duel a quelques bons effets. C'est pour ainsi dire le tribut imposé à la civilisation d'un peuple vif et belliqueux, tribut que payent les fous et dont proûtent les sages. »
Faut-il s'en tenir à cette explication, et suffit-elle pour résoudre le problème?
En envisageant les choses de sang-froid, une pareille théorie repose sur des principes inadmissibles; car, en même temps que la loi nous défend de nous rendre nous-mêmes justice, la
LE DUEL. i4l
raison, le bon sens, la religion et l'humanité, se réunissent pour condamner et proscrire à tout jamais un préjugé qui n'a emprunté son origine qu'à des usages barbares et à des époques d'ignorance.
Cependant chaque jour vient démontrer l'insuffisance des lois et des moyens employés pour arrêter les duels, dont le nombre, qui s'est accru depuis quelques années, a éveillé la sollicitude des législateurs.
Malheureusement un désaccord funeste a éclaté à ce sujet entre deux degrés de juridiction, depuis le premier réquisitoire prononcé par M. le procureur général Dupin dans une affaire de duel.
Le conflit établi entre la cour suprême et les cours royales menace de se prolonger, et, bien que leurs arrêts soient cassés, ces dernières persistent toujours dans leur jurisprudence.
L'affaire Servient, celle plus récente de M. de Beauvallon, en sont la preuve.
Dernièrement encore, la cour royale de Rennes, appelée à décider sur le sort d'un étudiant qui avait blessé dans une rencontre un de ses camarades, n'a-t-elle pas renvoyé le prévenu des fins de la plainte, par la raison que le duel, n'étant pas prévu par le Code pénal, ne constituait ni crime ni délit?
Il y a quelques mois, on lisait dans presque tous les journaux :
« M. Duvergier, bâtonnier de Tordre des avocats, a présenté le résumé de la discussion sur le duel, qui a occupé deux séances. La conférence a décidé, à une assez grande majorité,
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que le duel ne constitue, aux termes de nos lois pénales actuelles, ni crime ni délit (1). »
La question de droit est donc encore en suspens, mais la question de fait est là, qui demande une solution prompte et équitable. Sans doute il est fort intéressant pour MM. les avocats et pour toutes les personnes adonnées à Fétudd du droit desavoir où en est la jurisprudence établie; le duel peut-il tomber sous le coup d'une répression, ou doit-il s'y soustraire î Mais il existe une autre considération à garder ; chaque jour on a à déplorer les malheurs les plus graves et sans avoir l'espoir d'y porter remède.
La réflexion qui se présente naturellement a l'esprit de chacun de nous est celle-ci : «Vous m'avez insulté, je vous demande réparation; vous me la donnerez; je suis blessé grièvement, et je suis satisfait. Mon adversaire, qui m'a ofl'ensé, est blessé ; traduit en cour d'assises, on l'acquitte ; je suis doublement satisfiiit. Que faut-il donc faire? »
Les anciens 110 conmiissaienl pas le duel, ils employaient l'assassinat, ce qui a fait dire à l'un de nos ministres actuels : « Le duel est un progrès de notre civilisation. » Et nous devons l'avouer, le duel a un caractère particulier qui dès lors exige l'emploi de lois spéciales ; ces lois restent à faire. On a travaillé bien souvent et depuis des siècles pour anéantir ce
(1) Comme on parlait devant rarchevôquc de Paris du duol que certains tribunaux condamnent et que d'auti'es absolvent, Mgr Olivier, évèque d*Évreux, dont on connaît l'impétuosité, eut l'indiscrétion de dire à M. Affre : Mais enGn, Monseigneur, si Ton vous donnait un soufflet, que leriez-vous? — Monsieur, répondit l'archevêque, je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais. (Alphonse Karr, Us Guêpes de septembre 1841.)
préjugé, et ron n'y parvient pas; le passé môme ne sert pas de leçon.
Nous avons eu comme moyens contre le duel l'ignominie pour le vaincu^ dont le corps était traîné sur la claie ; la mort simple pour le duelliste. Nous savons les exemples sévères donnés par Richelien, les édits de Louis XIV^ les réquisitoires des parquets, les plaidoiries des avocats, les discours des membres des deux chambres ; eb bien, après les réflexions les plus sages des hommes les plus graves, on n'en a pas encore fini avec le duel.
Et cependant, nous le croyons dans toute la sincérité do notre cœur, on peut arrêter co fléau. Que nos législateurs daignent croire un moment le modeste professeur d'escrime, l'homme qui a consacré toute sa vie à des études sérieuses sur cette question profonde à laquelle se rattachent les intérêts les plus graves.
Oui, nous l'affirmons ici, il existe une mesure unique, un moyen eflîcace, et le voici : Que la flétrissure la plus intense dont la loi peut disposer, vienne frapper celui qui a contraint le citoyen probe, honnête et paisible, à se battre ; punissez selon la gravité de l'oflense celui qui s'est obsliwi à mettre le meurtre en loterie.
Qu'on y songe bien, l'homme d'honneur ne se bat pas pour prouver qu'il ne souffre d'une offense que du moment qu'elle s'adresse à lui ou aux personnes dont il est et doit être l'appui : il ne se bat que pour prouver qu'il n'est point un làcb^* Le duelliste, au contraire, se bat pour se faire un nom redou-* table, pour inquiéter et dominer par la frayeur quiconque voudrait porter obstacle à la suprématie qu'il réclame*
Et lâ loi les punit tous les deux également ; mais de là vient tout le mal. Au nom de la raison, au nom de Thumanité, au nom du Dieu qui, dans sa balance équitable, pèsera nos actions au dernier jour, ne créez donc pas, entre ces deux hommes, une similitude que tout repousse : Tua est brave et honorable ; Tautre est lâche et infâme. Oui, mille fois on a répété avec raison, et toujours on le redira : « Entre l'assassin et Thomme honorable, mais malheureux, qui tue son adversaire en duel, il existe un abîme que rien ne peut combler. Les tribunaux doivent donc renoncer à cette monstrueuse assimilation.
L'honneur nous est plus cher que la vie, et de nos jours Téducation tend à fortifier en nous ce principe sacré : il reste dès lors évident que vous n'arriverez à rien si vous ne déshonorez le provocateur, et ne placez Thomme offensé sous la bienveillante protection de la loi ; jusque-là, vous maintiendrez le vieux préjugé du duel, vous le fortifierez. N'est-il pas certain, en effet, que dans Tétat actuel de nos mœurs, refuser un duel, c'est se vouer d'avance au mépris du monde et s'exposer pour toute sa vie à de nouvelles insultes? Comme le disait avec autant d'éloquence que de raison Jules Janiu dans une de ses brillantes pages :
« Celui-là est perdu dans le monde des lâches, qui n'a pas le cœur de se battre ; car alors les lâches, qui sont sans nombre, feront du courage sans danger à ses dépens ; celui-là est perdu dans ce monde, où l'opinion est tout, qui ne saura pas acheter l'opinion d'un coup de feu ou d'un coup d'épée ; celui-là est perdu dans ce monde d'hypocrites et de calomniateurs, qui ne saura pas se faire raison, l'épée au poing, des
alomnies, et surtout des médisances : la médisance assassine Dieux qu'une épée nue ; la calomnie vous brise plus à coup >ûr que la balle d'un pistolet. »
Le duel doit disparaître de nos mœurs, nous ne saurions trop le répéter. 11 faut le proscrire, mais pour que cette proscription soit eflScace, elle doit frapper le provocateur, le discréditer, le courber sous le poids du mépris public. Chacun ilors sera satisfait, l'honneur sera sauf : ce ne sera plus un iuel que l'on refusera, mais le rôle d'un spadassin. Le jour )ù rindignation générale poursuivra le provocateur, le jour 3Ù ce nom sera le synonyme de celui de lâche et d'infâme, dors les duels ne seront plus classés que dans les exceptions es plus rares.
L'objection présentée a été celle-ci : Mais comment reconnaître le provocateur? La réponse est facile : Quand vous ne pouvez retrouver l'assassin, vous vous passez du coupable. Il l'y a rien d'absolument parfait dans ce monde.
En résumant nous dirons : on doit souhaiter que tous les luels aient leur dénouement devant un jury. Mais puisse ce nouveau vœu être exaucé, que l'on ne confonde pas les spadassins avec l'honnête homme forcé à se battre ! Punissez les témoins qui auront excité au combat pour des raisons futiles; mais gardez-vous bien de toucher à ceux dont la conduite Btura été honorable, ou, je le répète, ce sera tout compromettre ou tout perdre.
J'ai indiqué à la Gn de mon premier chapitre l'institution d'un jury d'honneur à créer dans chaque ville pour connaître du duel : depuis trente ans que je professe les armes, j'ai été mêlé bien souvent à des rencontres ; eh bien ! je le déclare
ici, Viustitution du jury d'honneur me paraît la base de toute législation sur les combats particuliers. Les hommes honorables choisis par leurs concitoyens, et de la sentence desquels personne n appellera, car ces hommes jugeront comme ils voudraient être jugés eux-mêmes; ces magistrats d'honneur / marqueront d'un stigmate honteux le front du spadassin^ el i ne laisseront pas confondre lo citoyen qui sauvegarde sa réputation avec celui qui se pose comme lo fléau de la société-
TABLEAU
DE
L'HISTOIRE DE LESCRIME
Ce <iiii lui SCI l do |ili;iru à eu qui doit ireuir. (Belmontlt.)
TABLEAU
DE