UN MOT SUR LA BAÏONNETTE
Lors de la révolution de juillet, comme tout le monde je crus à une guerre générale. Effrayé sur le sort de ces nombreuses recrues que, dans de semblables circonstances, il eût fallu envoyer aux frontières avant môme d'avoir pu leur en-^ seigner les pr^iers principes de l'exercice, je voulais prO'^ poser au ministre de la guerre de mettre en peu de temps nos jeunes soldats en état de se servir de la baïonnette ; le patriotisme seul m'animait, aucun calcul n'entrait dans ma pensée, et mon seul désir était, alors comme aujourd'hui, d'être utile à mon pays, en aidant à lui donner des défen^* seurs qui pussent joindre au courage et à l'héroïsme l'intelligence des armes.
Mais le canon des trois jours avait retenti sur tous les points du continent, et soit calcul, soit effroi, soit confiance dan^ la haute sagesse du nouveau roi des Français, l'étranger respecta le drapeau que l'Europe coalisée avait pu seule renverser, et que la volonté du peuple français relevait pour toujours. I^s craintes d'une guerre disparurent, et je ne persistai pas, pour le moment, dans l'exécution de mon projet, sans cependant y renoncer, et je pense toujours que l'étude de la baïonnette est pour l'armée une instruction indispensable.
LA llAlQi>*NKTrË.
A cette époque, j'avais à ma salle im homme qui fut «n instant mon prévôt et auquel je donnais des lecODs ; il s'empara de ce projet, et ne se lai >saïil point abattre par des refus qui lie liriilaient pus toujours par la politesse la plus exquise, mettant une persistance rare à frapper à toutes ks portes, oa a fini par es$ai/er de lui et de ma théorie sur Tétude du la liaïonnetle*
Cet homme^ que je cite avec plaisir parce qu*il a mis dans ses sollicitations une ténacité que j'appellerai héroïque, est, je dois le dii'e aussi, auimt! dos meilleures intentions; mais tout le monde sait que eu n'est pas seulement le désir de bien faiœ qu*il faut au professeur; qu'il lui faut aussi le savoir, les éludes spéciales, l'intelligence de son art, et Ton devra toujours penser que Ton ne sera véritableinent capable d*enseiguer la scieuee de Tanne accessoire que lorsqu'on aura fait ses preuves dans la démiuistnition de l'arme principale; en un mot, on ne peut véritablement être capable d'enseigner le maniement de la baïonnette, qui, je le répète, dérive de l'épée, que lorsqu'on sera capable d'enseigner le maniement de Tépée elle-môme.
Aujourd'hui donc que le gouvernement paraît disposé à faire donner des leçons de baïonnette à tous les régiments, arme dont jusqu'à ce moment on ne s'était servi qu'en masse, sans adresse, sans art, ne devrait-on pas, lorsque l'on a compris les services immenses que la baïonnette peut rendre, si l'on ne veut consulter les plus anciens professeurs, les plus expérimentés, les plus en nom dans l'art de l'escrime, au moins en choisir un seul qui pût diriger habilement et avec art les leçons de celle arme (pii, sans être, il s'en faut, com-
L\ BAÏONNEÏTK. oC5
pliquée comme Tépée, n'en a pas moins des détails qui demandent de Tétude et une étude sérieuse, saintement réfléchie, puisqu'elle tend à épargner le sang de nos bmves français (1)?
En effet, lorsque Ton n'est pas en masse, que Ton se sert de la baïonnette dans des cas isolés, ne devient-il pas indispensable de savoir rompre en parant pour observer l'ennemi ; de marcher avec l'intention de parer, crainte de surprise ; de savoir môme feinter d'un coup simple, toujours avec l'intention de parer, si nécessaire pour éviter de se tuer ensemble ; enfin, d'attaquer par tous les moyens imaginables, mais toujours basés sur des principes incontestables 1
C'est donc une grande responsabilité que prennent les chefs de l'armée dans le choix qu'ils font d'hommes qui n'ont pas de nom dans les armes, qu'aucun assaut public n'a vus briller, et qui n'ont aucune réputation comme professeurs ; comment de semblables maîtres peuvent-ils enseigner ce qu'ils ne savent pas? Dangereuse ignorance qui peut coûter la vie à tant de braves !
(i) Depuis Je jour où j'écrivais ces ligues, l'escrime à la baïonnette a pris place dons les exercices de notre infanterie, a étonné l'Europe et contribué à nos victoires. Je considère comme une récompense suffisante pour mon patriotisme et mes études d'inventeur, le titre de professeur d'armes de la maison de S. M. l'Empereur et dos cent-gardes. Mais ne suis-je pas fondé à réclamer l'honneur de voir mon nom attaché à mon invention, et celui plus précieux pour d'autres que pour moi-même, d'être au moins consulté quand il s'agit d'enseigner ce que j'ai été le premier à savoir ?
Le ressentiment de cet oub!i, plus vif autrefois qu'il n'est aujourd'hui, m'a poussé à détruire un travail non moins important sur la défense de nos frontières. Cette étude se rattachait par certains points à l'art que jo professe et m'avait longtemps préoccupé. Je voudrais avoir le courage et le temps de la recommencer, quitte à me consoler encore avec les inventeurs oubliés ou méconnus.
Les easaji du pouver nemenl oni dû iiécessaimmènt lalrp connuttre Fimportaûce de celte arme^ I^ëtude eo cat-elb
inutile, pourquoi alors autoribfïz-vDus les leçons? Son iilililé, au coidi-atre, est-elle couslalue, pourquoi, dans ce cas^ Uô demandez- vous pas la création d'un gymnase, d*uuo école normale eu quelque sorte, où vieiuliaient se former les professeurs de celle arme qui a m puissamment contribué àcotiquérir des empires? A-l-on oublié que Napoléon disait : Le fusil est Tarme la plus terrible qui ait jamais été iuvenléet Et le grand capitaine ne voulait pas parler de la balle souvent jnoffensive qu'il lauce, mais bien de Tépée qu'il porte au bout, et dont les coups assurés peuvent porter incessamment I& mort dans les rangs ennemis. Formez doue des maîtres, ouvrez un cours d'études |*oyr rarnio qui doit protéger vos frontières. Comprend-on^ en effet , quH y ait des gymnases de musique^ des gymnases pour sauter, mouler, descendre,, qu'il y ait des écoles d'équilation, de natation, et qu'il noyait pas un gymnase, une école où se formeraient des professeurs qui, placés ensuite dans les régiments, y enseigneraient les principes vrais et éclairés de la science de Tescrime, y démontreraient l'exercice de la lance, du sabre, de Tépée, de la baïonnette, du pistolet? Ces leçons seraient d'autant plus utiles, que si vous enseignez la baïonnette contre les lanciers, les cuirassiers, etc., etc., il faut aussi enseigner à ceux-ci comment ils se défendront de la baïonnette. *
Si donc vous reconnaissez à la baïonnette une puissance réelle dans les combats, puissance terrible quand cette arme est aux mains des Français, dont l'aîrilité et l'adresse sont si remarquables dans l'attaque du corps-à-corps, rendez les sol-