EN FORME DE PRÉFACE
Lorsque j'habitais à l'étranger, soit l'Italie, soit rAlIemagnc, soit Florence, soit Francfort, il m'arrivail quelquefois de dire aux Italiens qui commentaient Dante, ou aux Allemands qui essayaient de comprendre Faust :
— Messieurs, avez-vous des commissions pour la France ?
— Pourquoi cela ?
— Parce que dans huit jours je serai à Paris.
— - Tiens ! nous ne savions pas que vous alliez a Paris.
— Ni moi non plus; c'est une idée qui vient de me prendre.
— Et qu allez-vous faire à Paris î
— Je vais causer.
Alors mes Italiens et mes AlleinaDds se regardaient ; ils œ me comprenaient pas.
C'est qu'aucun peuple ne se doute de ce que c'est que la causerie. Dans tous les autres pays du monde^ on parle ^ on pérore, on discute, on plaide, on prêche, on pense ou l'on rêve.
Mais on cause en France seulement.
C'était donc cette causerie qui me manquait à l'étranger que je venais chercher en France; c'est-à-dire de longues soirées passées dans une grande chambre bien fraîche l'été, dans un petit salon bien chaud Thiver, soit sur de bons divans, soit sur de larges fauteuils, soit sur de moelleux coussins rangés sans symétrie autour d'une table, avec sept ou huit amis, moitié gens du monde, moitié artistes, les uns fumant, les autres dessinant; tandis que la maîtresse de la maison, docile à l'invitation qu'elle reçoit, quitte tantôt la théière pour le piano, tantôt le piano pour la ihéicre^ jetant au milieu de la conversation qui flolle, capricieuse comme une arabesque étincelante, une valse de Beethoven, une mélodie de Weber ou une ouverture de Bellini. C'était donc, dis-je, cela que je venais chercher; c'était là que je venais retremper mon esprit vacillant, comme on retrempe dans une fontaine bienfaisante son corps énervé; puis^ lorsque j'avais provision d'idées, lorsque je m'étais bien imprégné de ce fluide magnétique, qui ne circule réellement qu'en France, réellement qu'à Paris, réellement que dans un certain monde parisien, je repassais la frontière tout
ou CAU8KR1Ë KN FORME DE PRÉFACE. 19
chargé de cette marchandise d'exportation dont nous défrayons la monde, et qu'on appelle vulgairement Tesprit.
Puis je rentrais à Florence ou à Francfort, je retrouvais mon cercle parleur, péroreur, discuteur, plaideur, prêcheur, penseur ou rêveur; peu à peu Tesprit général déteignait sur moi ; je me débattais tant que je pouvais pour respirer sous cette grande machine pneumatique qu'on appelle Tétranger; mais, comme rien ne venait me rendre la dépense intelleduelle que je faisais, chaque jour je sentais s'éteindre en moi une de ces mille étincelles qui illuminent le cerveau, une de ces mille Obres qui constituent la sensibilité; je me faisais à moi-même l'effet d'un être quelconque tombé dans une source d'eau pétrifiante, et qui sent de minute en minute s'épaissir autour de lui la croûte calcaire qui lui conservera sa forme^ mais qui lui ôlera sa couleur, son goût ou son parfum* C'était alors, avant que la croûte fût trop épaisse, que je repre* nais le bateau à vapeur de Livourne ou le chemin de fer de Man'* heim, et que je revenais faire encore une fois, en causant h Paris, ma provision de vitalité.
C'était un bon temps que celui-là; je n'avais pas encore entrepris l'œuvre que j'accomplis à cette heure, je ne m'étais pas encore imposé cette tâche, d'évoquer l'histoire à Philippe le Bel et de la conduire, couverte du manteau diapré du roman, jusqu'à Loaiê* Philippe l*'. Je ne m'étais pas dit, à tort ou à raison , aoit par orgueil^ aoit par caprice, tu prendras à la fois quatre joamaox, et au risque de devenir fiévreux d'insomnie, fou de travail, tu don-
iO PRÉFACE EN FORME DE CAUSERIE.
neras à l'un les Mousquetaires, à Taulre la Reine lUarçot, à celui-ci le Comte de Monte-Cristo, à celui-là le Chevalier de Maison-'Rouge. — Non. — J'avais à cette époque à alimenter seulement cette bonne Revue de Paris, aujourd'hui défunte ; j'allais dire par habitude : Dieu ait son âme ; mais je me souviens qu'elle n'en avait pas ; et sa sœur aînée, aujourd'hui agonisante, la Revue des Deux-Mondes, cette sèche, sévère et ennuyeuse vieille fille que vous connaissez, laquelle ne pouvant se faire spirituelle s'est faite savante — comme on se fait critique quand on ne peut se faire poëte. — Or, c'étaient deux demoiselles fort rangées, qui ne sortaient, celle-ci qu'une fois la semaine, celle-là que deux fois par mois^ et qui chaque fois qu'elles sortaient^ m'empruntaient, pour cacher le manteau de plomb que messieurs tels et tels lui jetaient sur les épaules, ou le menin d'Isabelle de Bavière, ou la chaîne d'or d'Albine, ou la robe quelque peu décolletée de la courtisane Fernande.
Or, dans ce temps j'avais encore le loisir de causer.
Hélas! aujourd'hui je ne Tai plus.
U en résulte, ou plutôt il en résultait que, ne causant plus depuis un an, la France était devenue tout bonnement pour moi une succursale de l'étranger, que je me retrouvais sous ma fameuse machine pneumatique, que je roulais tout doucement vers ma source pétrifiante, et que je voyais le moment où j'allais être forcé de me sauver de la France à l'étranger comme autrefois je me sauvais de l'étranger en France.
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE 21
Dieu sait dans quel état j'en serais revenu.
Or, un jour, ce jour c'était hier, un jour que je tenais à la main une lettre de M. Véron qui me demandait le cinquième volume de laDamede Montsoreaxi^oxxv le Constitutionnel, une lettre de M. Lefloch qui me demandait le quatrième volume de la Guerre des Femmes pour la Patrie, une lettre de M. Bertin qui me demandait le quinzième volume de Monte-Cristo pour le Journal des Débats, une lettre de M. Considérant qui me demandait le cinquième volume du Chevalier de Maison-Rouge pour la Démocratie Pacifique, une lettre de M. Zabban qui me demandait la On du Bâtard de Mauléon pour l'Espagnol, enfin une lettre de M. de Girardin qui me demandait le commencement des Mémoires dun Médecin pour la Presse, il me vint une idée ; c'était non pas de faire banqueroute au public, mais de demander du temps à mes créanciers.
En conséquence, je répondis à chacune de ces lettres par une lettre de convocation pour le lendemain matin.
La séance fut chaude et le débat fut long.
Enfin j'obtins de M. Véron dix jours, de M. Lefloch trois mois, de M. Bertin une semaine, de M. Considérant trois jours, de M. Zabban vingt-quatre heures, et de M. de Girardin un mois.
Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que j'avais vingt-quatre heures devant moi, chose qui ne m'était pas arrivée depuis longtemps.
Je résolus d'employer ces vingt-quatre heures à causer.
Dès dix heures je fis venir mon domestique, lui annonçant que pour ce jour-là la consigne était levée, et que, comme de Sylla descendant des Rostres où il venait de déposer la dictature, tout le monde pouvait s'approcher de moi.
Si personne ne se présentait pour causer, j'avais disposé une plume, de Tencre et du papier, et mon besoin de causerie était si grand que j'étais disposé à causer avec le public.
J'étais donc au coin de mon feu, le dos tourné, contre mon habitude, à mon bureau, les pieds sur mes chenets, qui sont de Barye, soit dit par parenthèse; dégustant une tasse de thé de caravane; regardant, à travers sa vapeur parfumée, ces eaux-fortes encadrées dans un velours de deuil, que la main d'un prince artiste a gravées, et que sa veuve m'a données après sa mort, comme un souvenir d'outre-tombe; vivant dans le passé au lieu de vivre dans l'avenir, rêvant au lieu de penser, ce qui est bien plus doux, et me demandant : Pourquoi depuis trois ans peut-être je ne m'étais pas fait un instant de pareil repos ; moi dont la vie est si facile, moi dont les goûts sont si simples, moi dont les besoins sont si bornés, et pourquoi je revêtais cette robe de Nessus qui me brûle jusqu'aux entrailles, plutôt que de m'étendre oisif dans quelque fauteuil d'académicien , ou , ambitieux et vénal , sur quelque siège de député, lorsque ma porte s'ouvrit et que mon valet de chambre annonça :
— M. Grisier.
— Ah! pardieu, m'écrlaî-je, voilà une chance. Arrivez, GrlsIer,
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. 2S
arrivez^ je voulais justement causer aujourd'hui; arrivez, nous ferons mieux que causer, nous bavarderons.
— Vous avez donc le temps? me dit Grisier en entrant.
— Je ne l'ai pas, mais je l'ai pris. D'où venez-vous? de Bruxelles, de Berlin, de Pétersbourg? je vois qu'ils ne vous ont pas encore donné la croix; c'est trop juste, vous Favez gagnée. Asseyez-vous donc; avez- vous une bonne histoire à me conter? une autre Pauline, un second maître d'armes; cette fois je n'en ferai ni un ni deux volumes, j'en ferai vingt ou vingt-cinq; c'est mon chiffre pour le moment.
— Je suis enchanté de vous voir en si bonne disposition, n)e dit Grisier; je viens vous demander non pas vingt-cinq volumes, mais vingt-cinq pages.
— Ah ! malheureux, voilà que vous aussi vous me trahissez ! Vingt-cinq pages de quoi? voyons.
— De préface.
— Cher ami, je n'en fais pas pour moi.
«-> Raiioo de pins d'eu faire pour les autres. -^ Je ne sais pas faire de préface.
— Vous en avez fait une pour les poésies de Beboul.
— Ah ! c'est autre chose : j'étais en prison, mon cher; la prison m'avait «xaspéré, j'étais capable de tout, même de faire des préfaces. Faites-moi mettre en prison, c'est là que je fiais mes préfaces, mais pas ailleurs.
— Comment faut-il que je m'y prenne ?
i4 ' PRÉFACE EN FORME DE CAUSERIE
— Vqus avez bien connu notre pauvre Monpeou?
— Je crois bien y j'étais un soir chez vous lorsqu'il nous a chanté tous les airs de Piquillo.
— Hfci bien ! mon cher, écoulez et profitez.
— J'écoute.
-^ Monpeou me tourmentait pour hii faire un opéra-comique comme vous me tourmenlez pour vous faire une préface. U faut vous dire qu'une préface n'est rien près d'un opéra-comique : dans une préface on peut avoir de l'esprit, du caprice, de la fantaisie; cela ne nuit ni au livre ni à la préface, tandis que dans un opéracomiquecela nuit énormément.
— A quoi ?
— A la musique, à ce qu'il paraît.
— Allons donc !
— Dam! voyez les opéras-comiques; moi je ne puis vous dire que cela.
— Je pourrais vous dire : Voyez les préfaces.
— Mon cher, il y a des gens qui n'ont fait que des préfaces, et qui ont la croix; il y a des gens qui n'ont fait que des préfaces, et qui sont académiciens; il y a des gens qui n'ont £aît ^ue des préfaces, et qui sont pairs de France.
— Raison de plus pour que vous me fassiez ma préface alors.
— Je ne suis point ambitieux, Grisier.
— Alors revenons à la façon dont s'y éUiit pris Monpeou pour avoir son opéra-comique.
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE 25
— Ah ! voici : depuis un an, chaque fois que je rencontrais Moopeou, il me disait :
— Quand me ferez-vous mon Piquillo?
C'était le titre du malencontreux opéra-comique promis à Monpeou; le public l*a déjà oublié, mais je le lui rappelle.
— Écoutez, lui répondis-je; je dois aller en prison: quand j^irai en prison je vous le ferai.
— Il faut vous dire, mon cher Grisier, que je n'ai jamais été, comme vous, un fiina tique d'ordre public ; il y a une chose qui m'est souverainement désagréable, celle d'être ridicule; or, chaque fois que je me suis vu affublé d'un bonnet à poil, ficelé de deux buffleteries, embarrassé d'un sabre et d'une giberne, orné d'un pantalon bleu à passepoil rouge, j*ai toujours trouvé que les enfants étaient fort honnêtes de ne pas courir après moi, et je leur ai été on ne peut plus reconnaissant de cette déférence; il en résulte que, sous l'empire de ce sentiment, j'ai commencé par monter très-peu ma garde, et j'ai fmi par ne plus la monter du tout.
— Ah t je comprends; alors il en est résulté...
— Une gardé hors de tour, puis vingt-quatre heures de prison, puis quaranta4iait, puis soixante-douze, puis huit jours. C'est en matière de conseil de discipline surtout, mon cher, que les intérêts cumulés doublent promptement le capital.
— Alors Yoas avez été prendre votre ordre d'écrou et vous avez fait vos huit jours rue des Fossés-Saint-Victor ?
-—■Pas du tout ; j'ai été prendre mon passe-port et je suis parti.
— Au fait, c'était un moyen.
— Excellent, comme vous allez voir. Je visitai Géne9) Turio, Rome, Naples, la Calabre, la Sicile, un peu rÂfrique, beaucoup l'Archipel ; je restai un an dehors, et quand je revins...
— Op vous avait oublié.
«^ Allons donc I on voit bien, mon cher ami, que Vous ne savez pas ce que c'est qu'une mémoire de sergent-major à qui l'on n'a pas demandé la permission de s'absenter de Paris. Le mien s^était souvenu au contraire, il avait fait les choses en grand : quand je revins, je jouissais d'un avenir de quarante-huit jours de prison, ou, si vous l'aimez mieux, de onze cent cinquante-deux heures de captivité. Venez me parler maintenant de Silvio Pellico ou du prisonnier de Chilloq 1
— Comment, de quarante-huit jours I mais je croyais que les conseils de discipline ne pouvaient pas infliger plus de quinee ou vingt jours de prison.
— Attendez donc, il y avait un peu de tout : il y avait du «ftnseil de discipline, il y avait de la police correctionnelle, on avait même proposé de mener la chose jusqu'en cour d'assises. J'étais en train de perdre tout doucement mes droits de citoyen. Je n'aurais plus eu la facuUé de nommer ni maire pi député; comprenesvous dans quel désespoir je serais tombé si une chose pareille m'était arrivée ? Je n'étais plus représenté ni dans mon arrondissement ni dans la chambre. J'étendais les mains vers M. Berger, et il passait sans mfi voir ; je levais la voix vers M. de Fulchiron, et il pas-
ou CAU8ERIB EN FORME DE PRÉFACE 27
9ait sans m'entendre ; tandis que moi je continuais de \oir M. Beiv ger et d'entendre M. de Fulchiron ; la réciprocité était brisée ; Té* quilibre était rompu, il ne me restait plus qu*à me faire moine à la Trappe et à répéter à tous ceux que je rencontrerais : Frère, il faut mourir. Heureusement j'arrivais à temps, je réclamai mes droits de citoyen, et on me les rendit, accompagnés de quarantetiuit jours de prison, comme j'ai l'honneur de tous le dire.
C'étaient ces quarante-huit jours auxquels je faisais allusion lorsque je disais à Monpeou i
— Soyez tranquille, cher ami; quand j'irai en prison je vous ferai votre opéra-comique.
•— Bien sûr ? demandait Monpeou.
— Parole d'honneur.
*-« Mais quand irez-vous eu prison?
-^ Ah I dam 1 le plus tard possible ; vous comprenez qu'on ne passe pas à l'état de Latude ou du baron Trenck sans se faire prier un peu, '••- Vous êtes poursuivi sans doute f -**- Comme un daim.
— Comment faites-vous pour échapper aux municipaux ?
— Je fais comme Denis, je fais comme Tibère, je fais comme Cromwell, je f«iîr comme tous les tyrans nés et à naître, je ne couche jamais deux nuits de suite dans la même chambre. Je me ménage des sorties par des armoires, des entrées par des trappes, des fuites par des fenêtres. Je fais une rente de billets de spectacle à mes voisins pour avoir le droit de transit chez eux; je passe au
milieu de leurs amours, de leurs affaires, de leurs scènes de famille, en leur disant, comme Don César de Bazan : Ne vous dérangef pas, c'est moi. Us sont habitués à cela ; je commence à m^y habituer, moi, et tout va à merveille.
Puis je lui demandais des nouvelles des Deux Reines, de r Homme à la carabine, de la Marquise â!A maëgui, c'est-à-dire de toutes ces charmantes fantaisies écloses dans son cerveau de poète , et qui s'en élançaient, légères, suaves, colorées comme ces charmantes danseuses antiques qu'on a retrouvées à Herculanum et à Pompéia.
Et quand nous nous quittions, je m'en allais avec une voix mystérieuse, qui chantait au dedans de moi-même comme chante un oiseau caché dans un buisson de fleurs.
Un jour nous nous rencontrâmes, nous causâmes comme d'habitude. 11 me fit la même demande, je lui fis la même promesse. Je lui demandai où il en était de ses travaux mélodiques.
— Écoutez, dit-il, je n'ai pas le temps de causer de tout cela maintenant, mais j*irai probablement vous chanter quelque chose de nouveau demain matin.
— Vraiment ?
— Oui. Dans lequel de vos douze palais serez-Vbus ?
— Dans celui de la rue Bleue.
— Prévenez Louis, alors.
Louis était mon Grimaud.
— Je préviendrai Louis.
ou CAUSblKIi!: EN FORMIC DE PRÉFACE. !29
*- Et nous nous quittâmes.
C'était dans la rue de Richelieu que la scène se passait. Je répétais en ce moment je ne sais quelle pièce à ce malheureux Théâtre- Français, que son commissaire royal mène tout doucement où il a mené la Bévue de Paris, et où il mènera la Bévue des deux Mondes. Dans ce temps-là on demandait encore à entrer au Théâtre-Français au lieu de demander à en sortir, ou hien au lieu d'en sortir sans le demander. Je rencontrai sur le seuil un postulant qui me retint cinq minutes à me parler de ses droits et de ses espérances; pendant ces cinq minutes, je me le rappelle comme si j*y étais encore, je vis Monpeou suivre la rue de rÉchellc, entrer au Carrousel et tourner à droite ; j'aurais dû me douter de quelque trahison : Monpeou passait au camp des Grecs, je ne me doutais de rien.
Monpeou allait x^hez notre générai.
— Je dis notre général, mon cher ami, parce qu'en vertu du premier article de la Charte qui dit : Tous les Français sont égaux devant la loi, on a jugé que les militaires, qui sont Français, ayant des généraux, les bourgeois, qui ne sont pas moins Français que les militaires et qui ont la prétention d'être bien plus soldats qu*eux, devaient avoir un général aussi.
Or, le roi, dans sa munificence, nous a donné un général ; mais un vrai général, un général de la trempe des Rapp et des Lamoriricière, un homme devant lequel Napoléon disait, en voyant caracoler des Cosaques au delà d'une rivière :
30 PRÉFACK KiN FORME hE CAUSfiRIK
— Je voudrais bien avoir un de ces drôles-là, pour quUI me donnât des renseignements sur la marche de Tarmée rune.
Et qui mettait son cheval au galop, traversait la rivière et nmenait un Cosaque en travers sur Tarçon de sa selle. On nous Va donné, il est a nous; quand nous lui parlons, nous metiont le petit doigt de la main gauche à la couture de notre pantalon et la main droite étendue à la hauteur du rebord de notre chapeau en disant : Mon général, et il ne rit pas, ce qui prouve qu'il était nod* seulement un des générauiL les plus braves de Tempire^ mais 6ii-> core qu'il est un des hommes les plus polis de notre temps.
Or, Monpeou allait chez notre général.
Notre général aimait fort Monpeou, comme tout le monde l'ai* mait au reste, pauvre ami ! — 11 le fit entrer dans son cabinet.
— Eh bien, maestro, lui dit-il, venez- vous m'annoncer que vous acceptez mon invikilion pour ma prochaine soirée?
— Général, je l'accepte, mais avec votre permission, je ne viens pas pour cela.
— Et pourquoi venez-vous ?
— Je viens vous demander une grâce.
^ Pas pour vous ; vous êtes triangle dans la musique de la deuxième légion, et vous accomplissez vos devoirs de citoyen avec une régularité attendrissante.
— Non, mon général, pis pour moi.
— Pour qui, alors?
— Pour Dumas.
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. 31
Le général fronça le sourcil.
— Vous Tenez me parler là d'un des récalcitrants les plus endurcis, d^un homme qui a constamment refusé le service, et qui a poussé Toubli de la discipline jusqu'à se moquer de son sergentmajor.
— Obi Gt Monpeou, impossible, général.
— C'est pourtant comme cela.
— Et en quelle occasion ?
— Dans une occasion où, au contraire, il aurait dû élro plein de reconnaissance pour lui.
— Peut-on savoir l'anecdote?
— Comment donc ! il y a eu plainte à Tétat-major.
— Contez-moi cela, général.
— Imaginez-vous que votre protégé a pour sergent-major son propre bottier.
— Ah! je comprends, dit Monpeou, et il lui a répondu comme Apelles : Ne sutor ultra crepidam. - *
— Pas du tout; s'il lui avait parlé latin, l'autre n'aurait pas entendu et tout était dit; mais il lui a parlé français ou plutôt pas français.
— Je vous avoue, mon général, que je n'y comprends plus rien.
— Eh bien I mon cher Monpeou, ce digne sergent*major qui, comme vous le voyez, avait toutes sortes de raisons pour ménager le récalcitrant, puisque le récalcitrant était sa pratique, poussé à
3^ PRÉFACK EN FORME DE CAUSKRIE
bout par tous les refus de service^ par toutes les gardes manquées, par toutes les factions interrompues, se présente chez lui, lui expose la situation dans laquelle il se trouve, placé qu^ii est entre son intérêt et son devoir, et termine un discours des plus touchants, en vérité, par ces paroles : — Vous comprenez, monsieur, qu^il me serait bien peineux et bien douloureux de vous faire aller en prison.
— Ah! diable! voilà qui m'intéresse au bottier.
— Savez-vous comment lui répond votre ami?
— Il lui répond par ses larmes, je présume.
— Il lui répond : Et moi ! croyez-vous qu'il ne me serait pas bien pénible et bien doulouribled'y aller?
— 11 a dit doulourihle?
— Il l'a dit. '^
— Dam! fit Monpeou, tâchant d'atténuer le délit, le sei^ent avait dit peineux.
— Le sergent était dans son droit; ces sortes de licences sont permises aux supérieurs et aux bottiers.
— Et voilà pourquoi il a quarante-huit jours de prison ?
— Croyez-vous que la chose n'en vaille pas la peine?
— Si fait; mais quarante-huit jours de prison pour avoir enrichi la langue française d'un mot, c'est dur.
— Que diable ! s'il veut faire de la philologie, qu'il se mette sur les rangs.
— Sur quels rangs?
ou CAUSEHIE KN FOUftlE DE PRÉFACE. 33
— Sur les rangs de rAcadémie.
— Il ne vent pas.
— Je comprends, il a peur d'échouer.
— Non, il a peur de réussir.
— Oh! qu'il se rassure, dit en riant le général; la consigne de TÂcadémie est la même que celle du Louvre.
— Et quelle est la consigne?
— Ne laisser passer qu'avec les petits paquets, mais pas avec les gros bagages.
— Vous la connaissez?
— Je crois bien, c'est moi qui la donne.
— A l'Académie!
— Non, au Louvre. A l'Académie...
— C'est...
— A l'Académie, c'est tout le monde, chacun son tour. Mais revenons a Dumas ; il est condamné à quarante-huit jours de prison.
— Oui; et bien justement,
— Il demande à en être exempt?
— Au contraire, il demande à les faire.
— Comment, il demande à les faire?
— Oui.
— Mais ce n'est point cela qu^on me dit de tous les côtés ; on me dit qu'il se cache, qu'il fuit, qu'il disparait, qu'il passe à travers les murailles.
— Eh ! non, il veut faire une féerie, et il étudie son sujet.
— Alors, il l'a étudié ?
— SufGsamment.
— Et il demande maintedanl à aller en prison?
— A une seule condition.
~ Laquelle?
— Qu'on lui accordera une chambre particulière.
— Ce n^est pas Thabitude.
— Vous dérogerez, mon général.
— On criera à l'aristocratie.
— Vous répondrez qu'il avait quarante-huit jours de prison a faire; que diable, à tout seigneur tout honneur.
— Eh bien, soit; mais alors il fera bâtir sa chambre.
— Ce serait bien long.
— Tant mieux; le duc d'Orléans va se marier dans quinze jours, nous aurons une amnistie, et il n'ira pas du tout.
— Monpeou frissonna jusqu'à la moelle des os; il voyait son poëmc s'élancer dans un lointain si fugitif qu'il n'espérait plus le rattraper.
— Ah ! voilà qui vous arrange, dit le général : je sais bien que je n'aurais pas dû commettre cette indiscrétion... mais aVeo r^v^^.
-«^'Aa contraire, dit Monpeou, vous aves bien fait, et très^bien Ait; Je suis enchanté d*être prévenu.
— Eh bien, dites-lui cela tout doucement à l'oreillCé
— Je le lui dirai, mais cela ne fera rien.
— Comment, cela ne fera rien ?
ou GAUSBhIE EN FOUME DE PUÉFACE. 35
— Non, il veut absolument aller en prison.
— Il le veut !
— Oui.
— Vous le lui avez entendu dire?
— Je le quille.
— Voilà un singulier caprice.
— C'esl le sien ; il y serait même déjà s'il avait eu la promesse de celle chambre isolée.
— Ah ! oui... Eh bien, je ne vois que le logement du concierge.
— Bon.
— Qu'il arrange cela avec lui.
— Donnez une autorisation.
— Qu'il la vienne prendre.
— Inutile de vous déranger tous deux ; jo la lui porterai.
— Alors... dit le général vaincu.
— Et il s\approcha d'une table, cl signa la permission, tout en murmurant :
— En vérité, ces poêles ont de singuliers caprices; voilà six mois qu*il Tait le diable pour ne pas aller en prison, et puis au momtotde Vamnistie il vient chercher son ordre d'écrou.
— Vous savez que Dumas fait de Topposition, mon génértJf*^"
— Je croyais qu'il se contentait de faire Chriatine et Antoiil* '" Tenez, voilà votre autorisation.
— Meroi.
— Et vous viendrez à ma soirée?
— Je ferai ce que je pourrai.
— Comment, vous ferez ce que vous pourrez?
— Oui, j'ai mon ouverture à composai^ V
— Laquelle?
— Celle de Piquillo.
— Un poëme qu'on vous a fait?
— Non, un poëme qu'on va me faire,.. Adieu, mon général... A propos, et ma croix ?
— Chut, ne dites rien, je tâcherai de vous la faire avoir.
— A mon premier opéra?
— Non, à la première revue.
— Ce ne sera donc pas comme compositeur?
— Non, ce sera comme triangle; mais que vous importe, pourvu que vous l'ayez?
— Allons, dit Monpeou, vous avez raison, pourvu que je Taie... Pauvre Monpeou, il avait tant de talent qu'il est mort sans
l'avoir!
Sur ce il quitta le général.
Le lendemain, à sept heures du matin, on frappa à la porte de ma chambre à coucher; je me réveillai en sursaut, j'avais le sommeil on ne peut plus léger.
Il va sans dire que tous les soirs je me barricadais intérieurement.
— Qui va là? demandai-je le pouce sur le boulon de ma trappe.
— C'est moi, Louis.
— Et que me voulez-vous à cette heure?
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. 3?
— Cen*est pas moi qui vous veut, monsieur, c'est M. Monpeou.
— Ah! c'est autre chose alors. Y a-t-il du feu au salon?
— Il y en a.
— * Qu*il attende; dans une seconde je suis à lui.
— Ce cher Monpeou, murmurai-je tout en passant mon pan« talon à pied et ma robe de chambre, il vient me chanter ce qu'il m'a promis; c'est bien aimable à lui. Seulement il est comme les rossignols, il chante aujourd'hui un peu trop de bonne heure.
Pendant ce temps je débarricadais ma porte, cela prenait du temps.
— Mon cher, lui dis-jc à travers les panneaux, si vous venez demain, ce sera plus tôt fait : j'ai convoqué MM. Huret et Fichet qui doivent m'apporler aujourd'hui une serrure des plus simples et des plus compliquées à la fois; seulement elle tuera ceux qui voudront l'ouvrir de force. Bonjour, Monpeou; comment cela va-t-il?
En ce moment j'ouvrais la porte et j'entrais dans le salon ; il n'y avait aucun Monpeou.
— Mais il y avait deux gardes municipaux. Il n'y avait rien à dire, celte fois j'étais pris.
Aussi je ne dis rien. Je joue rarement, mais quand je joue j'ai la prétention d'être beau joueur.
Un fiacre m^attendait à la porte, j'y montai. Un quart d'heure après les grilles de la prison se refermaient derrière moi.
Le concierge m'attendait sous la voûte et me reçut avec toutes
38 PnKFAOE EN FORME DE CAUSERIE
sortes d'égards; puis il m'indiqua un petit escalier tournant que je suivis sans faire aucune résistance.
A mesuré que je montais les degrés, le bruit d*un piano savamment totirmenté arrivait jusqu'à moi; c'étaient des trilles sans fin, des grappes de croches, de doubles croches et de triples croches qui s'envolaient comme des myriades d'oiseaux, puis de temps en temps des rondes ou des blanches qui retentissaient vibrantes comme des perles tombant une à une d'un collier sur un bassin d'or.
Il me semblait vaguement reconnaître cette musique-là ou avoir connu une musique jumelle, comme il nous semble souvent avoir entendu déjà, soit en rêve, soit dans un aulre monde, certains sons, certaines voix, certaines paroles même, qui cependant nous frappent pour la première fois.
Je m'arrêtai pour écouter, et je me surpris battant la mesure ni plus ni moins qu'un dilettante.
— D'où vient cette musique-là? demandai-je au concierge.
— De votre chambre, monsieur.
— Comment, de ma chambre? elle est donc habitée?
— Il y a un monsieur qui vous attend.
— Ah! ah!
Je franchis en deux bonds les escaliers qui me restaient à monter, j'ouvris ma porte, et je trouvai Monpeou faisant des garçouîllades devant un piano qu'il avait fait apporter dès la veille.
— Comment, infâme scélérat! m'écriai-je, c'est vous qui m'avez...
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— Écoutez voire ouverture, interrompît Monpeou,
Et il me joua mon ouverture, et cela, je dois le dire, à ma grande satisfaction .
— Maintenant, me dit-il, il ne me manque plus que le poëme; mais comme vous voilà en prison, et que vous n'avez qu'une parole...
— Vous l'aurez, mon ami, répondis-je.
Et il l'eut.
— Comment, interrompit Grisîer, vous restâtes en prison quarante-huit jours?
— Non pas; je ne veux pas me faire plus intéressant que je ne suis. Le vingt-septième jour, l'amnistie promise par le général arriva, et, tout républicain que j'étais, je fus flétri du pardon royal ; mais Monpeou avait son opéra comique. Faites-moi mettre en prison et vous aurez votre préface.
— Est-ce que vous avez encore onze cent cinquante-deux heures de captivité à accomplir?
— Non, je n'en ai que soixante- douze; mais trois jours suffisent grandement à une préface, ce me semble.
— Si j'attendais que vous en eussiez le double?
•— N'attendez pas, mon ami. J'ai découvert une localité où il n'y a pas de garde nationale, et j'y ai fait immédiatement élection de domicile.
— Bah! et laquelle?
— Marly-la-Mnchine.
— Vraiment?
— Parole d'honneur.
— Et qui donc fait le service ?
— La machine, pardieu! Mais à propos de quoi vous faut-il une préface, à vous, Grisier? Voyons cela.
— A propos d'un livre que j'ai fait.
— Âhl ah! >'Ousavcz fait un livre?
— Pourquoi pas?
— Intitulé?
— Je m'incline. Et vous voulez que je vous fasse une préface à votre livre?
— Justement.
— Faites-moi mettre en prison, mon cher, et vous aurez votre préface.
— Je vais m'en occuper. En attendant, voulez-vous prendre connaissance du sujet ?
Et Grisier commença de tirer de sa poche un rouleau de papier dont la forme dénonçait le contenu.
— Je lui posai la main sur le bras.
— Mon cher maître, j'ai fait vœu que jamais manuscrit n'entrerait chez moi. Vous avez si souvent sauvé mon corps avec votre excellente méthode, que vous ne voudriez pas perdre mbn âme, n'est-ce pas?
— Comment faire alors? Il faut cependant bien que vous cou naissiez le sujet sur lequel vous allez expérimenter.
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. 44
— Mon cher ami, vous allez me raconter votre livre; ce sera bien plus instructif pour moi que si je le lisais, puisque je vous aurai là pour ajouter la pratique à la théorie, la démonstration au problème.
— Vous avez donc le temps?
— Toute la journée. Allez, mon cher, allez!
Grisier se posa en homme qui sent Fimportince de ce qu'il va dire ; il posa son coude gauche sur son genou, appuya son menton dans sa main gauche, et allongeant l'index de la main droite à la hauteur de Tœil :
— D'abord, dit-il...
— Un instant, fis-je eu l'interrompant.
Grisier resta l'index de la main droite à la hauteur de l'œil.
— Un instant, répétai-je; quels sont les livres qui ont été faits avant le vôtre et sur le même sujet?
— La question est grave : autant vaudrait me demander la liste de vos Auvres complètes, que vous ne connaissez pas vousmême. Cependant je vous dirai que j'ai tout lu, fout étudié, tout commenté, depuis Antonio Manciolino, qui écrivait en 1530, jusqu'à Lafaugère, qui écrivait trois cent onze ans après, c'est-à-dire vers l'an de grâce 1 841 .
— El tout cela?
— Tout cela m'a confirmé dans le projet de publier mon livre en Tan de grâce 1846.
— Mais, en deux mots, voyons quels sont les progrès que Tes-
crime a faits depuis trois cents ans? Quelle différence y avait-il entre la manière de se battre des raffînés de Charles IX et des lions de Louis-Philippe ?
— D'abord, autrefois on se mettait en garde sans engager les fers, c'est-à-dire hors de portée; on ne se fendait pas, et c'était par des passes qu'on se rapprochait : les passes consistaient à porter le pied gauche en avant du pied droit, et a faire prendre au pied droit une position plus avancée, et vice versa pour les retraites. On portait beaucoup de coups de taille, les épées étant à la fois pointues et tranchantes. Quant aux coups de pointe, ils étaient tou» jours dirigés vers les yeux de l'adversaire. De nos joui*s rien ne ressemble à cela.
— Mais enfin que nous restet-il des anciens maîtres?
— Des noms surtout. Ainsi Camillo Agrippa, qui écrivait en 1553, c'est-à-dire vingt-trois ans après Antonio Manciolino, eut le premier l'idée d'appeler première y seconde^ troisième et quatrième, les parades dont nous avons h\tprime^ seconde ^ tierce et quarte.
Henri de Saint-Didier, en 1574, fit un ouvrage dédié à Charles iX; c'est le premier ouvrage sur l'escrime qui ait paru écrit par un Français : aussi eut-il un grand retentissement et valut-il à l'auteur une grande quantité de pièces de vers. Saint- Didier raconte qu'il présenta lui-même son traité à Charles IX, lequel lui ordonna de faire des armes avec le duc de Guise et plusieurs autres seigneurs de la cour cités pour leur adre^ çt leur force; honneur dont il loue et remercie Dieu.