CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE
Charles IX s'occupait lui-même beaucoup d'escrime. Braulômc raconte que, dans un tournoi, il descendit en lice avec son maître d'armes Pompée, et le duc d'Anjou avec son maître d'armes Silvie. Ces deux maîtres étaient Italiens.
Le duc d'Anjou, qui devint Henri 111, était la première lame de son royaume. Il inventa plusieurs coups inconnus a\ant lui et qui 86 perdirent après lui au fur et à mesure que l'escrime fit des progrès et changea de caractère.
Ce fut du temps de Henri 111 que l'on commença d'abandonner en Italie les coups de taille pour ne plus porter que des coups de pointe.
Cependant ce ne fut qu'en 1656 que Charles Bernard fit faire à l'escrime des progrès sensibles en France; mais aussi dès cette époque commençons-nous à prendre à la tête de la science une place que nous ne devons plus quitter.
Après Charles Bernard viennent Delatouche, Le Perche Ducoudray, de Lyancourt, Girard Danet et enfin La Boëssière, dont le père fut le mattre de Saint-George.
Chacun de ces maîtres apporta son système bon ou mauvais; Lyancourt, par exemple, proscrit les contre , qui , aujourd'hui, font la force des meilleurs tireurs.
Ce n'est qu'en 1785 que l'Encyclopédie nomme pour la première fois la parade et le coup d'octave. Enfin La Boëssière fixe le premier, en 4818, le nombre des positions prises dans la nature, et appelle sixte la position de quarte sur les armes.
Maintenant voilà ce qui m'a surtout détermine à faire un livre.
Cest que de tous les livres qui oat été écrits^ pas un n'est lisible.
— Comment cela?
— En avez-vous lu un seul, vous?
— Non, ma foi !
— Et cependant, c'est presque votre état de les lire.
— Oui, mais je m'en prive.
— Malheureusement je ne puis faire comme vous, moi; je les ai lus, et ils sont assommants; la simple démonstration est peu pit^ toresquc , et tierce et quarte, répétés pendant trois cent cinquante pages, finissent par endormir un peu le lecteur.
Voici donc comment j'ai conçu mon livre.
— Voyons.
— D'abord j'examine le duel en général; je le prends chez les anciens, 011 il n'avait guère lieu qu'entre ennemis et sur le champ de bataille, ou entre gladiateurs et dans le cirque; puis des gladiateurs je passe aux chevaliers de Philippe-Auguste et de saint Louis; des chevaliers de Philippe-Auguste et de saint Louis aux raffinés de Charles IX et de Louis XllI ; des raffinés de Charles IX et de Louis Xlll aux roués de la Régence ; des roués aux muscadins de la Révolution et du Directoire; enfin je termine par des considérations sur le duel de nos jours. Comme vous le voyez, cela ne manque pas d'un certain intérêt historique.
— Mais vous avez une opinion sur le duel; est-ce celle de M. Guizot, qui le regarde comme un progrès de la civilisation? est-ce celle de M. Dupin, qui l'appelle un retour à la barbarie?
ou CAUSERIE ËM FORME DE PRÉFACE. 45
— C'est celle de cet empereur romain qui trouvait qu'il y avait bien assez de manières de sortir de la vie sans avoir besoin de se faire tuer.
— Bravo ! après ?
— Après, je passe aux différentes méthodes en usage, puis j'expose la mienne, qui est simple, logique, et raisonnce. Les méthodes les plus en usage veulent qu'on touche beaucoup, nos grands maîtres sont appelés des toucheurs; je crois qu'ils devraient plutôt être appelés des pareurs : sur le terrain il ne s'agit plus de toucher beaucoup et souvent, il s'agit de toucher une fois et bien. C'est le premier coup qui a raison; il faut donc que ce premier coup soit calculé avec toutes les forces du raisonnement, porté selon le caractère de celui avec qui l'on se bat, si l'on connaît déjà ce caractère; si au contraire on ne le connaît pas, il faut l'étudier ; c'est vite fait, il faut qu'un homme soit bien fort ou bien dissimulé pour que je ne connaisse pas si son tempérament est sanguin ou bilieux, emporté ou réfléchi, après trois secondes que je suis en garde en face de lui.
— Et naturellement vous trouvez votre méthode la meilleure ?
— Je n'ai qu'un mot à dire, et je défle aucun de mes confrères de répéter ce mot après moi ; je n'ai jamais eu un écolier dix minutes au lit à la suite d*une rencontre.
— Et quand deux de vos écoliers se sont battus ensemble ?
— Us se sont égratignés, voilà tout; d'ailleurs vous en savez
quelque chose, vous qui deux ou trois fois aVez été témoin dans des affaires de ce genre.
— C'est vrai.
Ensuite je parle du sabre ; j'essaye de réhabiliter une arme trop dédaignée, et qui cependant avait l'estime de Louis XIV et la sympathie de NapoTéon; seulement Napoléon, guerrier pratique, avait rationalisé cette sympathie et doublé les ressources du sabre eu lui donnant celle de l'épée. Chez lui l'exercice du sabre fut changé, la pointe fut substituée à la taille; notre supériorité presque constante dans les charges de cavalerie vint de cette substitution ; le prince Louis de Prusse fut tué d'un coup de pointe en frappant de taille.
— Si vous êtes si grand partisan du sabre, que dii*ez-vous de la baïonnette ?
— Je dirai que c'est un acte de patriotisme que de faire connaître au gouvernement les ressources que l'armée peut en tirer; je dis qu'on devrait la faire enseigner dans tous les régiments par les hommes les plus experts en escrime ; l'cpce décide les querelles entre individus, la baïonnette décide les querelles entre royaumes; avec l'épée on tue son adversaire, avec la baïonnette son ennemi. Le maréchal de Saxe disait, il y a juste cent ans, que le fusil n'était que le manche de la baïonnette.
Maintenant ce n'est pas le tout qu'avec moi les armes empêchent d'être tué, il faut encore qu'elles aident à vivre. Or, je prouve qtie, comme exercice hygiénique, l'escrime est le premier des
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. 47
exercices, en ce qu^il tient dans une égale activité l'esprit et le corps» Cet article est écrit le fleuret à la main, sous la dictée de mon docteur; de là je passe à des considérations générales sur la profession de maître d*armes à laquelle Louis XIV, qui n'était pas prodigue de pareils dons, attacha des lettres de noblesse, et je combtts la déconsidération où elle est, je ne dirai pas descendue^ mais où Ton a essayé de la faire tomber.
Enfin je termine par des anecdotes.
— Par des anecdotes?
— Oui.
— Sont-elles amusantes?
— Elles sont caractéristiques au moins.
— Prou\ent-elles quelque chose ?
— Scribitur ad narrandnm^ non adprobandum.
— Oh! vous devenez horriblement maniéré depuis que vous vous êtes fait auteur.
— A propos d'anecdotes, je vais vous en conter deux.
— Elles ont trait à quelque chose?
— Sans doute, sinon elles ne seraient pas des anecdotes.
— A quoi ont-elles trait?
— Au duel.
— Mais à quel point du duel ?
— A sa défense. Il ne faut païtous flgurer, mon cher, que c'est H. Dupin qui a inventé la loi contre te duel, il y a eu beaucoup de lois avant la sienne»
— A quoi ont-élles servi?
— Tiens, à ne pas élre exéculées donc ! si on exécutait les lois, on n'aurait pas besoin d'en faire tant. Or, il y a eu quelques édite depuis Tarrêt de la cour du parlement du 26 juin 1599 jusqu'à l'édit du roi de septembre 1651, qui établissait un tribunal du )K)int d'honneur dont les juges étaient choisis parmi les maréchaux de France. Or, écoutez bien cette clause, qui était la clause IV dudit édit.
— J'écoule.
— « Lorsque nosdits cousins, les maréchaux de France, les gouverneurs, les lieutenants-généraux en nos provinces, ou les gentilshommes commis, auront eu avis de quelque différend entre les gentilshommes, et entre tous ceux qui fout profession des armes en notre royaume et pays de notre obéissance, lequel procédant de parole oulrageuse ou autre cause louchaut riionneur semblera devoir les porter à quelque ressentiment extraordinaire, nosdits cousins, les maréchaux de France, enverront aussitôt des défenses très-expresses aux parties de se rien demander par les voies de fait, directement ou indirectement, et les feront assigner à comparoir incessamment par-devant eux pour y être réglées; que s'ils appréhendent que lesdites parties soient tellement animées qu'elles n'ap* portent pas tout le respect et la déférence qu'elles doivent à leurs ordres, ils leur enverront incontinent des archers, des gardes de la connétablic et maréchaussée de France, pour se tenir près de leurs persondes, aux frais et dépens desdites parties, jusqu'à ce qu'elles
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. 49
se soient rendues par-devant eux, ce qui sera aussi pratiqué par les gouverneurs ou lieutenants-généraux en nos provinces, dans retendue de leurs gouvernements et chargés, en faisant assigner par-devant eux ceux qui auront querelles, ou en leur envoyant de leurs gardes ou quelques autres personnes qui se tiendront près d'eux pour les empêcher d'en venir aux voies de fait, i» Avez-vous entendu?
— Oui.
— Eh bien, maintenant, écoutez Tanecdote, et vous verrez comment cet article était suivi par ceux-là mêmes qui étaient chargés de le mettre à exécution.
M. de Richelieu...
— Ah 1 il s'agit de M. de Richelieu?
— Oui.
— Celui qui fut président du tribunal du point (rbouneur, comme doyen des maréchaux de France?
— Justement. Mais à Tépoque où commence notre anecdote, il avait trente-huit à quarante ans, ce qui veut dire qu'il élait encore le type de l'élégance et de Tesprit du dix-huitième siècle. Nous le retrouverons doyen dans la seconde partie.
— Votre anecdote est en deux parties?
— Comme un drame modenie, ni plus ni moins. Si vous n'aimez pas ces sortes de dhiiioDi tant pis; cest à prendre ou ù laisser.
— J'aime tout ce qui me conduira à ma préface.
50 PUKFÀCË EN FOBME DE CAUSERIE
— Lai88ez-moi donc aller. Alors , M. de Richelieu, comme ^118 le sayexy avait épousé en premières noces mademoiselle de NoaîUes.
— ^ Est-ce que tous ailes nous raconter la pièce des Variétéi?
«i- Non pas... Je vois quelquefois les pièces de M. Bayard^^ur* tout quAnd Déjazet joue dedans, mais je ne les raconte jamais. Je disais donc quMl avait épousé en premières noces mademoiselle de Noailles ; laquelle, comme vous le savez ou ne le savez pas, ne fui jamais la femme que de son écuyer.
-<- Mon cher ami, je ne vois pas oiitout cela nous mène.
— Attendez donc; que diable, vous êtes impatient comme un lecteur de feuilletons. Mademoiselle de Noailles mourut, M. de Richelieu congédia son écuyer, dont il n'avait plus besoin, et tout au contraire de ce qui lui était arrivé avec mademoiselle de Noailles, qiril n'avait jamais pu sentir ni avant ni après son mariage, il devint amoureux de mademoiselle de Guise, qu'il épousa.
C'était une bien grande dame, que mademoiselle de Guise, descendante des princes de Lorraine, alliée de la maison impériale, surtout pour M. de Richelieu, petit-fils de M. Vignerot. Aussi fit-on de grandes difficultés du côlé de la princesse ; mais M. de Richelieu était un grand vainqueur, tout céda devant lui, et malgré Topposition du prince de Lixen et du prince de Ponl, il épousa mademoiselle de Guise;
Quelque temps après, M. de Ri^heKeu était au siège de Phi^
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE, 51
Hpcbourgy que conduisait le maréchal de Bcrvick. C'était son jour de tranchée; et, relevé après une chaude nuit, couvert de bouc, de sueur et même de sang, un éclat de bombe Tayail légèrement blessé au côté; il revenait à cbetal en compagnie d'un jeune capitaine de ses amis , nommé le marquis de la Pailleterie.
Tous deux suivaient la route; sur le revers se promenaient le prince do Lixen et le prince de Pont; c'étaient, on se le rappelle, les deux opposante au mariage du due.
Le duc du plus loin qu'il les aperçut, les salua.
Le prince de Lixen fut quelque temps à répondre au salut, puis faisant comme s'il reconnaissait à grand* peine M. de Richelieu :
— Ah ! bonjour, bonjour, cousin, lui dit-il ; vous êtes bien crotté... un peu moins cependant depuis vous avez épousé ma cousine.
Il n'y avait pas moyen de donner deux sens à Tinterpellation ; d'ailleurs, M. de Richelieu était parfaitement connu pour ne pas prendre de ces peines-là. 11 descendit de cheval, et saluant poliment M. de Lixen :
— Prinoe,lui dit-il, jVi mon témoin, vous avez le vôtre; vous avez votre épée, j'ai la mienne ; le terrain me semble fait exprès pour une rencontre. Pcspëre donc que vous serez assez galant pour me rendre raison, à l'instant même, des paroles que vous venez de prononcer. : *
— Comment doncl répondit le prince, avec le plus grand plaisir.
Et il mit répée à la main. i
A la troisième boite, M. de Richelieu passa son épée au beau travers du corps du prince de Lixen, lequel tomba mort dans les bras de son frère.
M. de Richelieu flt un second salut plus poli encore que le premier, remonta à cheval, remercia son ami du service qu41 venait de lui rendre, et oootinua son chemin comme si rien n^ctait arrive.
La chose s*étail passée si lestement, que le marquis n'était pas même descendu de cheval.
Le lendemain, le duc, pour faire oublier ce petit événement, montait le premier à la brèche, recevait une seconde blessure, et emportait d'assaut le grade de maréchal-dc-camp.
Quarante-cinq ans après la mort du prince de Lixen, M. le duc de Richelieu, alors âgé de quatre-vingts ou quatre-vingt-ileux ans, se trouvait, comme doyen d'âge, président du tribunal du point d'honneur, lorsque arrivai la Comédie-Française une petite aventure qui troubla momentanément la représentation.
Un jeune homme était avec une femme dans une loge des pre^ mières; la femme était sur le devant, et le jeune homme fort enfoiKé dans un angle, de sorte que la femme avait tout l'air d'être seule. Cette retraite du jeune homme venait probablement de sa mise extrêmement simple, p(»!i on harmonie avec la toilette de la
ou CAL'SERIE EN FORME DE PRÉFACE. 53
femme; il était vêtu d'une redingote brune, sans autre ornement qu'un liséré de soie au collet et à la boutonnière, et portait des bottes par-dessus une culotte de peau.
La porte de la loge s'ouvrç, un étranger entre, et sans paraître accorder la moindre attention au jeune homme à la redingote brune, il essaye de lier conversation avec la femme.
Le nouveau venu était vêtu avec la plus suprême élégance.
Mais soit que la dame appréciât peu ce genre de mérite, au lieu d'être sensible à cette avance :
— Monsieur, lui dit-elle, vous vous trompez sans doute, je ne vous connais pas, et quand même je vous connaîtrais, je vous ferais encore observer que je suis avec monsieur.
— Ah ! paixlon, dit Tétranger en se retournant à moitié vers le jeune homme à la redingote brune, qui n'avait pas fait un mouvement depuis le commencement de la scène. Pardon, je prenais monsieur pour votre laquais.
L'étranger n'avait pas achevé l'insulte, que lancé par une main vigoureuse , il passait par l'ouverture de la loge , et s'en allait tomber au milieu du parterre.
Puis, sans prononcer une parole même pour dire gare, le jeune homme reprit sa place dans son angle et attendit.
La femme voulait absolument quitter le spectacle ; mais il lui fit observer que celui qui venait de descendre si rapidement avait pro- Mdement quelque chose à lui dire^ et qu'il fallait lui donner le tempe de remonter.
£a effet, cinq minutes après la porta se roii?rit, mais ce fut pour donner passage à un garde de la connétablie, qui^ touchant répaule du jeune homme de sa baguette d*ébène à pomme d'ivoire^ lui annonça qu'au nom de messeigneurs les maréchaux de France composant le tribunal du point d'honneur^ il était invité de donner sa parole de ne point se battre avec le marquis de Jou***.
Le jeune homme répondit qu^il ne pouvait prendre un pareil engagement que dans l'hypothèse où M. le marquis de Jou*** en ferait autant de son côté.
— En ce cas, dit le garde de la connétablie, trouvez bon, mon* sieur, que je m'attache à votre personne.
'— Gomment cela, que vous vous attachiez à ma personne?
— C'est-à-dire que je vous suive.
— Où cela?
— Où vous irez.
— Comment, où j'irai?
— Sans doute.
— Et si je vais chez moi?
— Je vous suivrai chez vous.
— Mais si je vais ailleurs?
— Je vous suivrai ailleurs.
— Si je vais chez madame, je suppose?
— Je vous suivrai chez madame,
— Ah ! par exemple, c'est trop fort !
ou CAUSERIE EN FORME DE PRÉFACE. lyl\
-^ C'est coinme cela.
— Et combien de temps cela diirercht-il?
-» Gela durera jusqu'à ce que le tribunal du point d'honneur ait décidé de votre affaire.
11 n'y avait pas à résister; aussi le jeune homme en prit^il ioa parti : il reconduisit jusqu'à son logis la personne qu'il accompa* gnait, et rentra dans le sien, muni de son compagnon»
— Trois jours après^ il fut appelé chea M. de RichelieUd
M. de Richelieu demeurait, à cette époque^ dans l'hôtel qu'il avait fait bâtir une quinsaine d'années auparavant, auquel les Parisiens scrutateurs avait donné le nom de pavillon do Hanovit| nom qu'il a conservé depuis.
Le vieux maréchal était dans un boudoir d'une coquetterie charmante, tenant entre ses mains les pièces du proeès qu'il était appelé à juger, lorsque son valet de chambre annonça le comte de la Pailleterie.
A ce nom, le duc releva la tète $ il se faisait un mouvement parmi ses souvenirs.
Le jeune homme entra.
— Le comte de la Paillettrie I le eomte de la PaUleteriH I murmura le duo } est-ce que voue séries, par hasard, le fils du marquis de la Pailleterie qui m'a servi de témoin à Philipsbcmrg lorsque j'ai tué le prince de Uxen ?
«^ Justement, monseigneur) et j'ai soutent entendu ntcoiiler l'aventure à mon père.
— Ah ! morbleu ! s'il en est ainsi, asseyez-yous donc, jeune homme, et racontez-moi \otre affaire.
Le comte raconta la chose de point en point; comment le marquis de Jou^^^ avait ouvert la porte de la loge; comment il y était entré ; comment il avait adressé la parole à la femme qu'il accompagnait ; comment elle lui avait répondu ; comment cette réponse avait amené Tinsulte que nous avons dite ; et comment, lui, avait jeté le marquis de Jou*** des premières au parterre.
Le duc écouta le récit avec toute la gravité qu'il méritait, et hochant la tête :
— Allons, allons, mon jeune ami, dit-il, il y a matière à dueh
•^ N'est-ce pas, monseigneur? fit le jeune homme.
— Et il faut que le marquis de Jou*** se batte.
— C'est mon avis.
— Seulement, comme le duel est défendu, et que vous ne trouveriez pas de témoins...
Le duc parut réfléchir.
— Eh bien? demanda le jeune homme.
— Eh bien ! je vous servirai de témoin, et vous vous battrez dans mon jardin.
La chose eut lieu le lendemain, comme il avait été dit, et le marquis de Jou*** reçut deux coups d'épée qui ne le guérirent pas, à ce qu'il parait, d^ouvrir les loges qui n'étaient pas à lui; car il fut
^ir-
:.. . ; i;. il -
ou CAUSERIE KN FORME DE PRÉFACE. 37
tué en 1786, à la suite d'une querelle à peu près semblable, ramassée, cette fois, à l'Opéra.
Voilà mon anecdote; peut-être n'est-elle pas déplacée dans la préface de votre ouvrage.
— Et vous m'en garantissez Tauthenticité?
— Le jeune homme, c'était mon père ; le marquis de la Pailleterio, c'était mon grand-père.
— Et vous me la donnez...
— Dans toute sa virginité, vu que je l'ai racontée rarement, et que je ne l'ai jamais écrite.
— Merci.
— De quoi ?
— De votre anecdote, d^abord, et de votre préface, ensuite
— Gomment de ma préface I... Attendex donc qu'elle Boit faite.
— Elle l'est.
— Comment, elle Test?
— Sans doute ; je ne suis pas venu seul.
— Avec qui étes-vous venu ?
— Avec notre ami d'H., qui est sténographe.
— Bon! Etilestlà?
— Dans votre cabinet.
— Et il a tout entendu ?
— Et tout écrit.
— De sorte que ?
58 FRKFACË EN FORME DE GAISERIE
«— De sorte que, mon cher élèye, il n^a plus qvCh soHir de sa cachette; et vous, vous n'avez plus qu'à sigrier.
En effet, d'H. sortit du cabinet, tenant cinq ou six feuillels de papier couverts d'hiéroglyphes.
Je tendis la main gauche à d'H., et pris une plume do la main droite.
— Attendez au moins, dit d'H., que je vous relise Ce que voue venez de me dicter.
•— Je ne relis jamais, cher ami.
— Et vous signez ?
— De confiance.
— Signez donc.
Je signai.
Et maintenant, voicij non pas la préface telle qaV*lle est sortie de ma plume, mais la causerie telle quelle est tombée de ma bouche. A ceux qui la trouveront mauvaise, il me restera la ressource de dire qu'elle eût été bien meilleure Si Grisier m'eût fait mettre en prison, comme jâ le lui ataif) conseillé.
Alexandre DUMAS.
-^vuiATJWv'^
Par U. Roger de Beauvoir.
Ne TOUS attendez pas à une notice , cher Icclcur; grâce à Dieu, Grisier ne converse pas encore le fleuret en main avec les ombres doctorales des Donnadieu, des La Boëssiëre, des Danet et des Fabien ; il vit, il se promène, il cause, il donne libéralement des leçons et des sujets à nos romanciers en vogue. Hier encore, ne s*est-il pas vu obligé d'expliquer devant le parquet de Rouen la tierce et la quarte?
Il n'a pas le droit de se réfugier dans l'oraison funèbre , la biographie ou l'éloge académique ; fi I cela sent le mort et l'ennui de trois cents lieues. À quoi bon vous dire que Grisier, né à la fin de 1791, pendant le cours de la révolution française, d'une famille de négociants, s'indigna de suivre cette carrière prosaïque, et laissa le tablier de l'apprenti pour le plastron du mattre d'armes? Ainsi débutèrent tant de courageux esprits et de poètes, par la résistance, l'arme de ceux qui se sentent forts.
Grisier nVtnil pas homme à l:Uonnor une vocnlion. Il commença
la sienne par un coup d*épèe à un matlre d'armes, ce qui est yraiment une démonstration lucide ad hominem (1).
Ceci se passait rers 1814 , à Tépoque où toutes les épëes, même celle de Napoléon, rentraient au fourreau. Grisier, dans cette dernière lutte de la France, avait payé sa dette à la patrie.
Garde national, il avait pris les armes, s'était rendu aux avantpostes français. Sa brillante conduite y attira l'attention du comte Desfourneaux ; cet oflicicr général demanda pour lui la décoration au maréchal Davoust.
Grîsier pouvait se faire un programme avec son épôe; il préféra voyager. Et remarquez, je vous prie, qu'il ne s'occupait pas seulement d'armes. Il était fou de musique et de lecture; il eût pu mettre à la fois dans sa valise de voyage le traité de La Boëssièrc et tous les almanachs poétiques du temps ; il savait déjà tous les beaux esprits de Tempire sur le bout du doigt. Un moment il avait songé au théâtre. Florence , le premier professeur de son temps,
(1) Les paroles écrites par Grisier à un autre professeur prouvent asFC2 qu*il comprenait déjà la dignité de son art. Persiflé dans un dîner et devant les premiers amateurs d*escrime, il écrivit à son agresseur une lettre qui se terminait ainsi : t N'oubliez jamais, monsieur, que dans notre art, lorsqu'on veut persifler, il faut toujours que ce soit Tépée ù la main. Je vous attends avec ia vôtre. »
Dans une autre occasion, provoque par un ami, Grisier opposa un refus en raison de leur ancienne intimité. — Jo vois bien, reprit Tadvcrsaire, que les maîtres d'armes ont toujours craint l'odeur de la poudre. — J'accepte alors, ditOrisier; et après deux coups de feu écliangés, lorsqu'on allait recharger les armes, Grisior, auquel on demanda s'il voulait la mort de son ami, répondit qu'il ne s'était battu que pour l'honneur du corps. On les réconciliaé
NOTi€K BUH GRISIBR. 63
Ftorence^ qui passait pour dire admirablement la récit de la Mort d'Hippolyte (heureux temps où un récit pareil tous rendait illuatre ! ) , Florence lui arait donné des leçona et peu s'en fallut qu'au lieu d'avoir à raconter aujourd'hui les succès do Grisier^ nous n'ayons à battre des mains pour saluer Philoctète ou Tancrëde.
Vous ne voulez pas le suivre dans les divers états de l'Europe. Sa course fut rapide et glorieuse. Dans la capitale des Czars, un véritable maître d'escrime était presque une nouveauté. MM. Siwerbruck et Prévost honoraient cette profession par leurs talents ; mais, renfermés dans leurs salles, jamais ils n'avaient donné le spectacle si intéressant d'an assaut* -^ Grisier le premier convia les Russes à cette fôte; la (oale s'y rendit, le auccës fut conquis l'épée à la main. Le comte de Laferronays, notre ambassadeur , remercia son compatriote trions pbaul, et lui confia son fils; toute la noblesse russe imita cet exemple*
Un pèlerinage à Moscou devait tenter Grisier; il ne pouvait manquer d'aller visiter la ville impériale , dont l'incendie éclaira nos premiers revers, La réputation du professeur l'avait devancé dans cette vieille capitale, à laquelle les Romanoff ont préféré Pétersbourg. La souscription en sa faveur, déjà remplie dans cette dernière ville, fut doublée dans la ville sainte. Protecteur généreux des arts, le gouverneur, prince Gallitzin, avait par une insigne faveur permis à Grisier de donner son assaut dans le théâtre impérial ; le Kremlin retentit des applaudissements donnés à un Français; notre professeur tirait vis-à-vis le portrait de Rostopchin.
L'impératrice annonçait au grand duc Nicolas la mort d'Alexandre.
Notre ange est au ciely écrÎTait Elisabeth, Nicolas devenait rhéritier du sceptre de son frère ; Constantin avait renoncé aa Irône. L'amonr de la princesse de Lowicz, l'intérêt de la Russie, dont il confiait les destinées aux vertus et aux talents de son auguste frère, avaient amené cette renonciation, quand Grisier, rentrant dans Pétersbourg, retrouva les honorables relations que son talent et ses qualités lui avaient ménagées. S. A. I. le prince de Wurtemberg, frère de S. M. l'impératrice mère, honorait de sa bienveillance notre professeur. Grisier dut aux bontés de S. À. !• son grade dans le corps impérial du génie.
Tous les exercices lui étaient familiers; sa réputation de bon nageur était parvenue aux oreilles du prince de Wurtemberg. Jaloux d'apporter dans le régime militaire des modifications utiles, S. À. I. pria Grisier^ au nom du pays qui l'avait si bien accueilli , de lui former quelques bons nageurs. Aussi dévoué que désintéressé, le professeur accepta , mais à la condition unique d'enseigner sans récompense pécuniaire. S. A. I. se rendit à ses instances. Grisier donna les plans d'une école de natation, forma les premiers sujets; et l'établissement magnifique , en pleine activité aujourd'hui, sur la Neva, doit sa création à un maître d'armes* Nul doute que si l'on rappelait à l'empereur le nom du fondateur de ce gymnase, S. M. I. ne se souvint de la promesse du prince son oncle (1).
(1) Le fils de S. A. I. le prince de Wurtemberg, dont Grisier eut rhon* neur d'être le professeur, a conservé toute sa bienveillance pour son ancien maître. À la sollicitation de Grisier, il a daigné choisir pour professeur du prince son fils (petit-fils de S. M. le Roi des Français), Eugène Grisier, neveu de notre professeur.
Interrogez Grisier, il vous en dirait de belles sur Moscou et Saint- Pétersbourg ! N'eut-il pas en Russie un duel avec une dame 1 Duel charmant, poli, et qui prouve ici la galanlerie de Tillustre maître ! Une Italienne^ madame Bagalini, niait la science des Français dans le bel art de l'escrime, elle revendiquait la palme pour les Italiens. Grisier donna un assaut, ce fut là un argument sans réplique. Après dix années de séjour en Russie, il revint en France, où de nouveaux succès l'attendaient.
Voilà, direz-vous, une biographie bien sèche sur un homme qui professe depuis trente ans ; ne pourriez-vous donc pas me raconter sur Grisier quelques-unes de ces aventures piquantes dont il s'avoue luimême le héros, quelque histoire russe venue en ligne droite de Moscou et dans laquelle il figure? Ami lecteur, ce sont là des choses trop graves. Eh quoi! lorsque Grisier conte chaque jour mieux que moi, qu'il vous décrit négligemment, son fleuret sous le bras, le sile, les mœurs de ce pays, qu'il prononce avec grâce ces noms russes aussi difficiles à prononcer qu'à écrire, qu'il vous dira gaiement devant quel prince il a osé se prononcer contre la Sibérie , devant quelle dame il soutint l'honneur de l'escrime-, quels seigneurs , quels généraux furent ses élèves, vous voulez que je me transforme au point de devenir un homme unique, qui cause, qui démontre, qui attache et qui platt, tout en vous indiquant des liés et des coupés? Cîir pour que vous le sachiez, il y a dans Grisier une organisation multiple ; il est à la fois docteur et conteur; nul pinceau ne peut rendre cette physionomie mobile, spirituelle et bienveillante. Il a le sang-froid d'un géomètre et la vivacité d'un méridional ; ses histoires deviendraient pâles dans la bouche d'un autre.
Grisier a beaucoup va et il a bien vu ; il a coudoyé des hommes dont Diderot lui-même a fait le portrait : La Morlière, Saint-Georges, La Boëssière et une foule d'autres. Il a tiré avec le général Gorgolî, cette providence des étrangers en Russie, ce ministre au cœur et au caractère si nobles. MM. de Narishkino, les princes SoltikofTet Kou* rakine , les comtes Bobrinski et Samoyioff ont été ses élèves. S. A. I. le duc de Wurtemberg, frère de l'impératrice mère, le poète Pouchkine, le comte OrlolT, l'appelaient près d'eux pour s'exercer avec lui dans cet art qu'ils aimaient (I). Car ces nobles seigneurs savaient tous, comme Grisicn que Louis XIV, en signant l'arrêt de mort contre les duellistes, signa la même année (étrange contradiction ! ) des lettres patentes en l'honneur dos maîtres d'armes. Vous le voyez se révolter à cette phrase de Mercier : t La raison regarde les maîtres d'armes à peu près comme les anciens gladiateurs (2). »
La salle d'armes de Grisier (3) , qu'est-ce autre chose , en effet, qu'un salon discipliné^ qui n'a rien de commun, grâce au ciel, avec les anciennes tavernes de soldats aux gardes, où Ton ne rencontrait que des gens avinés, brotiûlleurs et insolents?
(1) Un des beaux succès de Grisior fut celui que lui ménngea, sans te savoir le général Kabloukotr. Prié d'examiner les maîtres d*armes de quatre régiments de la garde, sous les ordres de ce général, notre profi?8seur les touclia à coup nommé et selon ses prévisions; l'instituteur des maîtres de la garde s'absiinl de se présenter à cet assaut.
(2) Mercier, tome I, page 381,
(3) Voir Texcellcnt article publié à ce sujet, par M. Paul Féval, dans l'Époque du i4 mars 1846. La physionomie de la salle de Grisier est merveilleusement rendue dans ce chapitre du roman Le Fils du Dubls.
NOTICE SUK GRISIËR, 69
Nons l'avons déjà dît, Grisier, comme Saint-Georges, son devancier, qu'il appelle toujours son maître, cultivait les muses. Le capitaine des chasses du duc d'Orléans jouait du violon comme Jarnowîck, il était poëte et homme d'esprit à ses heures. S'il fit de mauvais opéras-comiques, il faut convenir aussi que les poèmes qui lui furent donnés par Laclos étaient loin d'être excellents.
Grisier ne compose pas, il ne fait pas de bouquets à Ghioris comme La Boesstère, mais ne le croyez pas ennemi de l'art; il n'ist revenu en France, il n'a quitté la Russie que grâce à un couplet de vaudeville... Oui, sceptique lecteur, c'est un couplet de facture, un couplet comme Bemard-Léon en chantait dans le beau temps du Gymnase, avant que le Gymnase fût devenu sentimental, qui nous a ramené Grisier. Chez une belle et noble dame de Pétersbourg, il assistait un soir à un concert, songeant peut-être à Elleviou ou à Garât. Une princesse russe — les pianistes français ont toujours des princesses russes pour élèves — arrivait alors de Paris; on l'entoure, on la conjure, on se met à genoux devant elle pour qu'elle chante un petit air parisien; rien qu'un petit airi les nobles rosses aiment tant la France et les Français, excepté M. le marquis de Gustines! mais en ce temps-là M. deCuslines n'existait pas. Donc, voilà notre virtuose au piano; elle s'exécute de bonne grâce. Elle fui humaine et ne chanta pas l'opéra séria. Au contraire, une voix flfttée, une voix comme celle de cette malheureuse Jenny Colon, emportée si vite, se perdit dans le détail d'un couplet de facture. EllechanU on air d'une pièce alors eu vogue au Gymnase; cette pièee se nommait ie Premier prix.
Qui fat bien surpris d'entendre son nom dans ce couplet? qui fut ému, attendri? Grisier figurait dans un yers de cette tirade chantée, il semblait vraiment qu'il n'eût pas quitté Paris. Eh quoi I Ton pense à moi 1 s'écria le professeur, qui regardait son séjour en Russie comme un avant-goût de cette Sibérie terrible qui a fourni tant de chapitres aux romanciers. Revenons bien vite, ne fût-ce que pour voir le Premier prix. Et tout de suite il alla retenir sa stalle au Gymnase. Hélas! on ne donnait plus le Premier prix^ mais en revanche, Paris le donna bien vite à Grisier; il y fut reçu à bras ouverts. Jamais un couplet de facture ne fit faire tant de chemin (1).
Grisier ouvrit la salle qu'il occupe encore aujourd'hui; ses anciens élèves, qui avaient discontinué leurs leçons, revinrent le trouver. Les assauts publics devinrent fréquenls; Grisier y prouva sa supériorité. Bientôt la foule se pressa dans l'étroit passage qui conduit à sa salle d'armes. Sa répulation était assurée : généraux, diplomates, gens de lettres, artistes, tous voulurent suivre les leçons du maître (2).
(1) Avant (le quitter cotto contrée si hospitalière pour lui, Grisier voulut léguer un bon souvenir do plus à ceux qui l'aimaient et qu'il avait aimés. Une jeune esclave du nom de Machinka, rachetée par lui au prix de mille roubles, fut rendue à la liberté par ses soins.
. (2) On remarquait dans cette salle le général Brichambault, si renommé par son adresse à l'escrime, Casimir Perrier, M. Lhomandie, auteur d'un poëmesur l'escrime, etc., etc. Les dames elles-mêmes venaient lui demander des leçons. II a le droit de citer parmi ses élèves mesdames Aurélie Betty, lie l'Opéra; Mayer et Herfort, des Variétés; Désirée, du Gymnase; et l'inimitable Déjazet, Les grands établissemonts publics ne pouvaient .manquer d'a])peler un tel professeur. Le proviseur de Henri IV nomma Grisier profespeur d'escrime du collège qu'il dirigeait, et en 1838, M. le
Nommé depuis peu professeur des princes (1), Grisier n'en est pas plus fier; c'est un homme de travail, un auteur qui a songé avant tout à étudier les maîtres. Noble science que celle-là t Ne fut-elle pas la science des meilleurs esprits? Que de phases diverses, inté* Fessantes, depuis les tournois jusqu'à la Fronde, depuis le duel au poignard et à la rapière jusqu'à l'épée agile et railleuse des marquis du dix-huitième siècle I Grisier s'est complu à vivre par la pensée avec tous ces raifinés des anciens jours, il a suivi de l'œil leurs moindres estocades; il n'est pas bien sûr qu'il n'ait assisté au triple duel de Quélus contre Antraguet, de Maugiron contre Ribérac, de Livarot contre Schomberg. Ces six épées-là se liraient place Royale, à deux pas de la maison où Victor Hugo écrivit Marion De Lorme. Ces belles estocades rentrent de droit dans l'histoire de l'escrime, et cependant Grisier déplore dans son livre les abus de ce grand art, qui consiste à tuer proprement et dans les règles. Une observation qui ne peut manquer de trouver sa place ici, c'est que Grisier, dans
général Tholosé lui écrivait « Quoiqu*iI y ait déjà trois maîtres d'armes
à l'École Polytechnique, j'ai cru rendre un service à l'établissement en y attachant un quatrième dont la réputation est justement établie, et qui, par une théorie ingénieuse dont il est Tinvenleur, a fuit faire un pas notable à son art. » Vainement l'intrigue s'efforça de récriminer contre cette nomination exceptionnelle, et l'honorable général Boileau lui récri- Tait, le 8 avril 1844 : c Je vous verrai avec bien du plaisir reprendre le cours de vos excellentes leçons, et je me plais en attendant, monsieur, à TOUS exprimer et le cas que je fais de vos talents et l'estime que je vous porte. »
(1) L'âge et les fatigues avaient commandé k retraite à M. Gharlemagne. Les princes, fils du roi, avaient besoin d'un professeur. S. A. R. Mgr le duc d'Âumale, prenant Tinîtiative, envoya demander Grisier, et grâce à cette bienToillance du prince, S. M. daigna nommer professeur de ses en« fimts le maître choisi par son fils.
son ouvrage que nous annonçons, s'ùlëve contre le duel arec auUni de verve et de raison que s'il n'était pas maître d'armes. Il indique le moyen, sinon de le détruire en entier, du moins d'en diminuer la fréquence. Il s'attaque à lui corps à corps, et prouve que Ton peut, que Ton doit le moraliser (1).
La première fois que je vis Grisier, j'étais bien en peine, non d'une aiîaire, mais d'un portrait. Je cherchais celui de Saint-Georges, et l'on m'avait dit qu'il devait se trouver chez l'illustre professeur. Je vis en effet cette figure au teint de bistre, ressortant d'une énorme cravate blanche; le frac est rouge, la main est gantée de cet énorme gant d'armes que revêtent nécessairement tous les tireurs. Ce portrait est à l'aqua-tinta et a été tiré à Londres, quand le chevalier fai* sait des armes contre d'Éon devant le prince de Galles.
Grisier en prit texte pour me parler du brillant mulâtre qu'Auber
(1) Dans une circonstance toute récrntc, Grisier a émis les mêmes principes au sujet du duel; c'était dans le procès Beauvallon. L'illustre professeur a mis dans sa déposition une clarté et une logique qui lui font honneur. Il a parfaitement fait comprendre au tribunal que dansTcssaldu désarmement tonte Ja veille dans sa propre salle, par M. Rosemond de Beauvallon, qui voulait se Loiner à cette simple démonstration de sa force envers M. Dujarrior, M. de Beauvallon s'exposait lui-même singulièrement, et que conséquemment il n'apportait dans son duel aucune animosité.
Il existe un mot à la fois vrai et pittoresque de Grisier, mot répété depuis bien souvent, mais dont il a tout l'honneur :'« Dans une affaire, ce ne sont pas les épées et les pistolets qui tuent, ce sont les témoins. • Il est assez curieux de voir un professeur d'escrime poser le premier le duel sur le terrain de la conciliation; c'est ce que Grisier a toujoure fait; en dépit de cause, il moralise dans son livre le combat lui môme; son expression est fort juste.
NOTICE SIR GRISIRR, 7l
se souvient encore d'avoir vu jouer du violon. Un jour, un maître d'armes chercha noise à Saint-Georges ; il devint insolent, cl finit pai lui demander où était sa salle.
— Ma salle? répondit Saint-Georges, elle est sous l'archo MarionI Je vous y attendrai demain ; j'y serai, moi, à six heures.
Le maître d'armes resta déferré; cependant il jugea bien vite qu'il serait perdu s'il refusait l'invitation.
A six heures du matin. Saint- Georges, qui sortait du bal, était sous l'arche Marion avec un de ses amis, qui riait sous cape de cette salle en plein veut. Le chevalier n'avait qu'un fleuret; ce duel était on assaut,
Saint-Georges, d'un seul fouetté, fit voler au loin le fer de son adversaire.
— Étes-vous content? lui demanda-t-iL
— Du tout, reprit l'autre, que la générosité railleuse du chevalier rendait furieux ; je veux vous casser mon fleuret sur la poitrine!
Saint-Georges sourit, et fit observer galamment au professeur que les curieux s'attroupaient, et qu'il valait mieux qu'ils partissent.
— Tête et sangl corbleul s'écria le professeur en se ruant sur Saint-Georges.
Le chevalier prit à son ennemi un temps courtet sec, lui fit baiser
son fleuret jusqu'à la monture. Le fleuret était si courbé qu'il cassa.
— Vous ne m'avez pas touché, s'écria le professeur.
Pour toute réponse, le chevalier tira un petit sifflet de sa poche.
— Holàl s'écria-t-il, holàl Ramonet, arrive!
Ramonet était un beau grand nègre du Gap que Saint-Georges mettait une certaine coquetterie à montrer souvent derrière sa voiture.
Il parut bientôt avec sa chevelure laineuse, ses dents blanches, son cou de taureau; il sortait du cabaret de l*Épée cT argent qui était voisin, et embrassait de ses mains calleuses un vrai boisseau de fleurets. Il les déposa aux pieds de son maître.
— Miséricorde! balbutia le professeur, et que voulez-vous faire de tout ceci?
— Vous apprendre, monsieur, à l'aide de ces fuseaux bien légers, qu'on ne doit jamais nier un coup... et surtout à être poli...
Et joignant alors l'exemple aux paroles, Saint-Georges, excité par l'affluence des curieux, attaqua si promptement le pauvre maître d'armes, qu'il lui cassa bientôt lous ses fleurets sur le corps. Jamais on n'en avait vu une pareille consommation.
Le maître d'armes jura, mais un peu tard... qu'il ne retournerait pas à la salle de l'arche Marion.
.> ■■ Vu"-
NOTICE SUU GRISIER. " 73
Grisier vous racontera encore — et mieux que moi, le digne mat- Ire! — comment le même Saint-Georges, se trouvant ennuyé, rue du Bac, de s'entendre corner aux oreilles qu'il portait une estampille d'esclave à l'épaule, prit des deux mains les deux hommes qui l'inveclivaient et les trempa quelques secondes, comme un biscuit, dans le ruisseau de la rue du Bac, ce ruisseau que madame de Staël aimait tant.
Et pourquoi Grisier ne serait-il pas un charmant conteur, lui qui met en scène si souvent pour nos théâtres? Il n'y a guère de duel à l'épée ou à la dague pour lequel on n'ait consulté Grisier (1).
Que de pièces n'a-t-il pas fait répéter ainsi autant de fois que l'auteur lui-même? que de lames de Tolède fourbies dans les mains de ses élèves dramatiques? Qui a mis en armes Saint-Georges^ Richelieu et Létorières? qui pourrait régler mieux que lui le duel de Grandisson ou de Lovelace? Ainsi est Grisier, homme unique, aimant le théâtre avec passion, et ne s'y faisant jamais nonuuer, au rebours des metteurs de mise en scène.
— Où allez-vous donc d'un pas si pressé? lui demandait un jour certain amateur; vous avez l'air inquiet.
— C'est vrai; j'ai sur les bras une affaire difficile.
— Pas possible I
— Écoutez donc; vous eu parlez bien à votre aise : je vais, de ce pas régler un combat entre quatre raffinés.
(i) Un fait plus important à signaler : depuis 4830, Qriiier a donné plus de cent leçons de duel, et pas un de ceux qui sont venus lu! demander ses soins n*a été blessé dluu9 la rencontre.
74 NOTICE SUR GRISIBR.
Un mot maÎDlenant sur le caractère de Grisier.
Je ne cilerai qu'un trait de lui, qui peint, selon moi, toute la sincérité de sa nature.
Cet homme si naïf et si bon devait se trouver plus d'une fois le point de mire des intéressés et des envieux. On connaît son obligeance ; elle lui valut souvent, non moins que son habileté à Tescrime, des propositions singulières.
L'état d'un mattre d'armes l'expose ailleurs que sur le terrain ; sa salle est à elle seule un théâtre ouvert aux péripéties les plus dramatiques. Un matin, Grisier reçoit un billet parfumé, 6n cachet, papier soyeux, écriture aussi déliée que celle d'un bas bleu. On lui demande dans ce billet la faveur insigne de lui parler aux Thuileries; on a mille choses à lui dire, on a même à le mener en loge à rOpéra, s'il peut venir. Se trouver si vite l'objet d'attentions si galantes, se voir engagé dans un assaut coquet, et dont aucun indice ne peut faire présumer le but! Grisier se rendit au lieu indiqué, le cœur lui batlait comme à son premier duel; un avocat qui va mentir pour la première fois est moins troublé. Ainsi dut être Sterne abordant la dame de ses pensées dans la fameuse remise dont il lui ouvrit les portes. Grisier cause avec la dame, il en demeure enchanté. Le soir, il accepte une place dans sa loge; le professeur s'y rencontre avec des gens de goût cl d'esprit. Le lendemain, l'on redouble envers lui d'attentions délicates; la dame était jolie, elle s'exprimait sur le compte de Grisier en termes si flatteurs, que celui-ci
NOTICE SUR GRiSIER. 75
commençait à so confier au hasard, le dieu le plus commode en ces sortes de rencontres. Mais le bonheur qu'on offrait, et que Grisier est trop modeste pour avouer qu'il a goûté, n'était pas un bonheur donné sans condition. Il y avait un ennuyeux, peut-être un infidèle; on voulait s'en débarrasser ou s'en venger, et l'on avait compté que l'espérance ou la gratitude mettrait dans la main de Yami celte bonne épée contre laquelle sont venues se briser depuis tant d'autres lames. Le mattre refusa ce que l'honnête homme ne pouvait accepter; la stratégie féminine fut impuissante.
Le livre que Grisier publie aujourd'hui le recommande à l'attention du public sous un point de vue sérieux. Son Tableau de l'his* toire de l'Escrime est des plus attachants ; sa Théorie des armes est remarquable ; son article le Sabre est tracé de main de mattre. On lira avec intérêt et avantage ses deux méthodes comparées. Je ne donne pas un long temps aux publicateurs pour qu'ils ne fassent revivre en illustrations et en vignettes cet ouvrage de Grisier, car aujourd'hui on illustre tout, et il n'y a pas de mal à ce que le cliché ou le cul-de-lampe rendent parfois l'enseignement populaire (1).
Grisier a dans sa vie quelque chose de plus beau que sa méthode, plus éclatant que ses succès, plus noble encore que ce que nous en avons dit : Grisier a été la providence de sa famille. Un jour, une mère éplorée lui recommanda l'un de ses enfants ; cet enfant c'était Eugène Grisier, neveu de l'illustre professeur. Placé sous celte di-
(1) La statuette de Grisier a valu des éloges légitimes à un artiste distingué, M. Mélinguo.
rection protectrice, Eugène a grandi digne de l'adoption généreuse de son oncle. Vous avez, ainsi que tout Paris, admiré le neveu dans la salle de son mattre. Cette lettre de Londres, qu'il nous adresse à l'instant, prouve assez que son instruction et sa reconnaissance égalent ses progrès dans l'art des La Boëssière et des Saint-Georges. Je vous envoie sa lettre, mon cher éditeur; elle complétera cette notice que je me plais à signer malgré son peu de valeur, mais qui prouve au moins combien le nom de Grisier éveillera toujours de nobles et légitimes sympathies.
Roger de Beauvoir.
De la Folie-BeUanger, près Grosbois, le 4 août 1846.
Mon cher monsieur Roger de Beauvoir,
c Lorsque j'ai dû quitter la France, bien des mains amies ont pressé la mienne, vous m'avez autorisé à vous écrire, et cette permission fut un des grands adoucissements à la peine que j'éprouvais en me séparant de ma famille.
» Je suis donc aujourd'hui dans la ville où Saint-Georges, votre héros, lutta dans Garlton-House contre le chevalier ou la chevalière d*Eon, ce dragon diplomate dont le sexe a été et peut-être est encore un problème non résolu I II m'était bien impossible de ne pas songer à votre chevalier mulâtre en abordant le théâtre de ses succès. Je Tais donc voir, me disais-je,une ville de gentlemen, Londres, la ville des clubs, des ambassadeurs et des cochers! Ici, du moins, chaque chose réelle a sa valeur; et comment en serait-il autrement chez un peuple qui a coté sa vie comme un chiffre, qui se soigne en voyagea l'égal d'une vieille lady, ne se tue que par dégoût, et doit tenir plus que tout autre à se conserver dispos et libre? S'il est en effet, un peuple égoïste, n'est-ce pas le peuple anglais? L'intrépidité de ces dignes marchands de fer est calculée; ce sont de froids buveurs, et, à coup sûr, de froids duellistes. L'escrime, pensais-je encore, a dans cette ville droit de cité, mais ce doit être une escrime roide et morose; Lovolace, i coup sûr, ne s'y serait point battu comme Richelieu I
1 Me Toilà donc vous écrivant de Londres, la ville consacrée à Mercure (aurail dit M. de Jouy), Londres, où M. de Wellington est adoré sous les traits d'Achille, et dans laquelle on a fait une ovation magnifique au duc de Dalmatie.
» Si j'avais pu croire, d'après le témoignage de M. Scribe et les couplets de la Dame Blanche , que les Anglais, s'assimilant les mœurs de TÉcosse, donnassent l'hospitalité, je serais tombé dans une grave erreur. Lo lord, le gentleman, ne sont pas, sous ce rapport, plus généreux que les négociants de Pall-Mall ou de Régent- Street; ils escomptent parfaitement. Au-dessous de la fameuse devise : Dieu et mon droite l'Angleterre pourrait faire graver : Rien pour rien.
» L'arlislc étranger, pour obtenir la protection d'un des autocrates du club d'Almack, où trône la fashion, doit se soumettre au joug de rarislocratic, et ce joug révolterait l'homme le plus humble et le plus patient. Les Anglais, qui jamais n'ont pu rester chez eux, ne voient rien qui puisse égaler ce qu'ils possèdent.
• L'artiste anglais croit à son essence supérieure. Vous vous rap* pelez ces fameuses caricatures dans lesquelles, en 1845, notre France, où selon Beaumarchais, « tout finit par des chansom^ » se vengeait de l'invasion en représentant des types étrangers et ea applaudissant Brunet et Potier dans les Anglaises pour rire }t\k bien^ mon cher monsieur, le type est resté le méme« Cependant, il existe quelques exceptions : une des plus remarquables est celle d'au
peintre.. .. en bâtiments, que j'ai vu badigeonnant en habit noir, en gants jaunes et en bottes vernies, la devanture d'un boulanger.
> Dans votre charmante retraite de la Folie-Bellanger, dans ce gra. cienx ermitage où, mortel trop heureux, vous oITrez à vos amis cette hospitalité comfortable que je regrette chaque jour, vous me racontiez, avant mon départ, le sérieux du grand monde anglais, vous me parliez de cette froideur britannique, plus glaciale que le brouillard qui enveloppe les trois royaumes, de celte tristesse aussi noire que la houille qui ne les réchaulTe pas, et aussi blafarde que le gaz qui leur tient lieu de soleil. Je croyais, mon cher poëte, à l'exagération du vrai ; j'ai reconnu que vous étiez plus qu'indulgent. Un de vos confrères étrangers disait à mon oncle qu'il venait à Paris pour causer; il se plaignait de l'Italie et de l'Allemagne; Londres lui ferait regretter Florence et Manheim; dans la patrie de Shakspeare, l'esprit ne se cotant pas à Exchange-Uouse, est une superfétation. Le médecin qui conseillait à Martainviilc, de spiriluellc mémoire, la société des gens sans gaieté, pour reposer son imagination fatiguée, aurait pu lui prescrire un voyage dans la Grande-Bretagne.
1 Tout est triste dans ce pays. L'armée anglaise — l'armée de terre s'entend — est habillée d'une façon déplorable ; les uniformes aoni écourtés, le soldat circule sans armes ; hors du service, l'oiBcier ne met son habit d'ordonnance qu'à contre-cœur. Il semble se rappeler encore le moment où le populaire poursuivait avec des huées et de la boue le militaire assez imprudent pour paraître en public révéla de ses insignes. Je ne vous parierai pas de l'instruction de
Tarméc dont le commandant en cher n'a pas pins gagné la bataille de Toulouse que celle de Waterloo. A qîioi servirait d'étudier la stratégie, de lire Polybe ou Napoléon, lorsqu'il sufBl d'un nombre fixé de /70un(£s pour devenir, selon sa bourse, sous-lieutenant ou colonel? Quant à la marine, elle est en raison inverse de l'armée de terre : chantiers, docks, arsenaux, c'est effrayant d'activité, de zèle et de perfection.
» Vous concevez bien, mon cher monsieur, que chez les habitants d'une contrée où l'art militaire est si négligé, on a dû bien peu se préoccuper de Tescrime. Londres renferme deux salles d'armes, tenues par MM. Hamon et Àngelo. Mais ces deux académiciens — ils se nomment ainsi — n'ont jamais voulu faire des armes en public. Vainement deux de leurs confrères, MM. Gandini et Guillemand, les en ont sollicités ; ils ont refusé net et je n*aurais pas été plus heureux.
» J'aurais cependant cru pouvoir obtenir une concession ; j'arrivais à Londres avec un nom connu dans l'escrime, celui de mon oncle, et vous, qui voulez bien rendre à mon père adoptif l'affection profonde qu'il a pour vous ; vous, qui savez combien il est hospitalier pour ses confrères, vous auriez pensé, n'est-ce pas, que le nom de Grisier devait me faire ouvrir à Londres toutes les portés. — J'avais une foule de lettres, une entre autres pour M. le comte d'Orsay^ ce spirituel débris de la fashion parisienne, dont les dessins et les bons mots ont encore là-bas autant de vogue qu'à Paris. Fort de ces recommandations et de bien d'autres, je croyais pouvoir forcer la
iNOTICtâ SUH GRlSlËK. 81
consigne de ces maîtres d'armes puritains. Erreur, grande erreur : ces messieurs croyaient sans doute, en voyant ma carte, que mon oncle, avec son amour, ses soins, son dévouement, m'avait donné son talent et son fleuret. Le Pulsate et aperietur est une dérision dans les salles de MM. Hamon et Ângelo. J'ai entrevu, grâce à une vitre incomplète, l'intérieur d'une salle d'escrime : si les fleurets sont rares, la sandale n'existe pas, mais en revanche, il y a de nombreux gants pour boxer. — Boxer, c'est le remède à tous les maux, c'est l'escrime de l'Angleterre 1 La boxe^ c'est le signe de la joie; on boxe partout, à la taverne, dans la nie, dans les salons; je ne sais même pas si l'on s'en abstient à Gommons-Palace et à Parliament- HoQse.
9 Que dites-vous de cette monomanie dans le pays où l'on fabrique l'acier le plus pur, et qui a possédé l'épée de M. de Marlborough?
» Je vous parlais de nos caricatures de 1815 en commençant cette lettre; les Anglais ont aussi les leurs, mais, malgré ce qu'ils appellent leur humour^ il s'en faut bien qu'elles égalent nos spirituelles satires de Gavarni, de Gham, deDaumier; le crayon britannique à cet égard est resté stationnaire. Les théâtres ne sont guère plus avances ; ici comme en Espagne, on traduit au lieu de créer, les Anglais eux-mêmes s'accordent à dire que la ville où Ghatterton s'est éteint renferme, à cette heure, bien peu de poètes. Londres est plus que jamais la cité des haras et de la vapeur.
» Supposez maintenant une toile qui se lève sur quelques phrases
82 MOTICfi SUR GRISlfiH.
fraDçaises, tous jugereE de ma joie ! Le Théâtre^Français de M. Mitchell Dous garde da moins, à Londres, nn coin de notre pays; là nous pouTons rire de ce rire joyeux et franc que proroquent les saillies d'Arnal, nous pouvons applaudir tous nos auteurs faroris. En Tërilé^ la vue de ce théâtre, au inilieu d'une ville si triste, a quelque chose qui réjouit le cœur; sans lui, un Français pourrait, i bon droiti se croire à tout jamais oublié. On est bien heureui de se consoler d'Hyde-Park, de Portland-Place et autres ennuis symétriques par la vue de ce théâtre où brillent encore, à l'heure où je tous écris, les beaux yeux noirs de mademoiselle Liéven.
I Vous voilà bien convaincu maintenant que Tart des armft!!, i Londres, est un mylhe, — deux salles d'armes pour une cité qui en compte au moins six autres dans son sein I Serait^e que Yentente cordiale défend à nos touristes de faire des armes avec Albion? Je finis par le penser.
» Quand il y aura enfin à Londres une académie^ je pourrai me présenter devant le prince Albert comme fit d'Eon devant le prince de Galles. Je lui dirai : Vous avez enfin des maîtres d'armes, je viens pour avoir Thonneur de me soumettre à votre jugement !
» Je reprends la poste, mon cher monsieur, satisfait d'avoir revu Londres, après trois années d'intervalle, le jugement un peu plus ferme, Tcsprit un peu plus oclairô, grâce à tous ceux qui, aimant mon oncle, veulent bien reporter leur affection sur le neveu toujours reconnaissant* Avez-vous terminé la Notice de son ouvrage?
NOTICE SUR GRISIËR. 83
On doit imprimer en ce moment. J'ai bien regretté souvent de ne pouvoir lui être utile au milieu de ses recherches consciencieuses ; mais il devait faire seul pour faire bien, et répondre à la critique : en adsum quifecL Encore quelques jours et j'irai faire tinter la cloche de votre ermitage ; là, sous vos grands arbres, je vous redirai les noms des artistes qui galvanisent un peu les cercles de Tantique Albion. Nous parlerons de Gasella, le violoncelliste ; de la Bochkoltz, à la voix sympathique; de madame Cathinka de Dietz, dont les reines et les impératrices se disputent les oratorios; des violonistes Sivori, Vieuxtemps et de Panoka, que l'on attend encore celte saison ; de la belle madame Pleyel, toujours si maniérée, qu'un de nos compatriotes disait d'elle : C'est mademoiselle Plessy multipliée par mademoiselle NaptaL
I Adieu ; je vous serre affectueusement les deux mains, vous remerciant de votre gracieuse sympathie et vous priant de croire à mon inaltérable dévouement.
» E. Grisibr. »
... Je dois donc livrer ma vie à Tinitensé Qui vent risqner la sienne à titre d'offensL'?
Si qncl«iu*nn ne craint pas de vous faire une injnre, Pnnr ▼nuç-mômc éroulez le cri de la nainre; Épargnez voire sanp en ('pargnant le sii-.n; Va sonîrez que comme liommu et comme citoyen, Vous n'ô'cs pointa vous...
Desmadis (VHonnête homme),
Gardoz-vons do confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée.
J. J. UorssEAU.
Fléau do noire société, ne venez plus potier au sein de doi familles la misérc; la douleur et la mort !
A. Grisier.