AVANT-PROPOS
Une triste vérité dont rien, par malheur, ne peut contester l'évidence, est le penchant naturel de Thomnie à se montrer mécha!)t et querelleur ; et si Ton examine les habitudes et la conduite des individus qui se rapprochent le plus de l'état de nature, on voit les enfants engager entre eux des luttes souvent acharnées, et les sauvages faire de la guerre leur principale et même quelquefois leur unique occupation. Ignorants et barbares, les uns et les autres se sei^ent, dans leurs combats, d'armes grossières, de frondes, de flèches, de massues, de lances, d'épées, ^dans la confection desquelles ils remplacent par le bois le fer qui leur manque ou qu'ils ne savent pas travailler. Ils ont à peine l'instinct de pourvoir aux premiers besoins de la vie ; ils ignorent encore les moyens de préserver leur corps contie l'intempérie des saisons, et déjà ib savent empoisonner leurs flèches pour en rendre l'atteinte
plus perGde ; ils connaissent l'art de tendre des pièges et de dresser des embuscades, où leurs ennemis , tombés en leur pouvoir, se voient dépouillés, et deviennent souvent victimes d'un appétit qui révolte la j(|ature. Comment de pareils instincts peuvent-ils se rencontrer au sein de ces organisation^ primitives? Évidemment ce phénomène reste inexplicable, si l'on n'en fait remonter la source à ce mauvais penchant dont nous avons parlé; ainsi donc, ce préjugé féroce, qui met toutes Jes vertus à la pointe d'une épée, comme a dit J.-J. Rousseau, est inné dans le cœur de l'homme ; bien plus, il ne ferait que s'accroître et s'étendre, si la religion et la morale ne lui imposaient une résistance salutaire; il pourrait, en quelque sorte, paraître indestructible, si les progrès de la civilisation ne tendaient à le dominer, ou du moins à en atténuer les déplorables effets. Néanmoins, il paraîtra toujours surprenant, et il faudra regretter longtemps encore que l'intelligence, créatrice de tant de mçrveilles dans tout ce qu'embrasse le génie de Thomnie, se soit arrêtée en présence d'un fait qui, pourtant, n'a jamais cessé d'éveiller l'attention soutenue des moralistes, des législateurs et des gouvernants.
Le fait devant lequel la marche de nos mœurs, si progressive vers le bien, a dû s'arrêter, est le Duel; [il subsiste encore , non pas aussi fréquent, non pas entouré des mômes conditions de violence et de brutalité qu'autrefois, où la barbarie dominait ainsi que l'ignorance ; il reste avec une obstination qui amène une foule de réflexions pénibles, lorsque l'on songe aux difficultés qui s'opposent à sa répression. Dans certaines contrées, des citoyens ont dû s'expatrier pour venger leur injure; d'autres, retenus dans leurs foyers par
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d'impérieuses nécessités, n'ont pas craint d'avoir recours à l'assassinat. La pénalité portée contre les duellistes faisait naître ces deux résultats. L'absence d'une jurisprudence raisonnable et forte sur les combats singuliers doit, à son tour, servir de bouclier à ces hommes féroces pour lesquels ces luttes sont une habitude. Sans répression, que de calamités à déplorer I
A l'époque où M. Dovalle succombait à la suite d'une rencontre au pistolet, j'écrivais au Journal de Paris, le 2 décembre 1829, les lignes suivantes, que me dictait l'état d'incertitude dans lequel notre législation a laissé cette question si importante pour la sécurité des familles et de tout le corps social :
« N'est-il pas affreux, indigne même du siècle où nous vice vous, d'aller se battre à mort pour un mot inconvenant, ' « souvent involontaire? N'est -il pas hors du caractère « et de la loyauté d'un Français, de tirer sur un homme que « l'on peut regarder comme désarmé au moment où il reçoit « le coup fatal? Les Russes se battent généralement au pisto- « let ; mais ils n'en viennent à cette cruelle extrémité que « fortement outragés dans leur honneur ou leurs plus chères « affections. Pour nous, plus ardents, plus faciles à irriter, a nous nous faisons trop légèrement un point d'honneur de « prouver que nous ne le cédons à personne en fait de bra- « voure ; mais, on doit l'avouer, ces sortes de combats n'ont « pas de milieu entre le ridicule ou l'horrible.
« Tous les médecins s'accordent à reconnaître qu'il est « plus facile de sauver la vie à l'homme blessé par l'épée « qu'à celui frappé d*une balle, et malgré toute l'horreur de
c< ce mol : au premier sang^ contre lequel J.-J. Rousseau « s'est tant récrié, il faut avouer qu'il y a cependant de l'hu- « manité dans cette convention. L'épée à la main, Thomme a généreux ménagera son adversaire, l'ardeur et le danger m du combat pourront se modifier suivant la gravité de Tofc( fense ; avec un pistolet, la modération est impassible , la c( suite du combat donne toujours une solution insuffisante a ou cruelle.
« Adversaire ou défenseur du duel et des préjugés qui le <t maintiennent dans nos mœurs, on ne peut se défendre a d'une sensation douloureuse en songeant aux suites funestes a qu'il entraîne, et puisque, malheureusement, la raison est « impuissante pour arrêter les combats particuliers, on doit c( désirer, du moins, voir se répandre davantage remploi de « l'arme qui les rendrait moins meurtriers. »
Ces lignes, que je viens de transcrire, ma mémoire les a retrouvées à l'occasion d'un procès récelit dans lequel, apportant ma déposition, j*ai manifesté hautement le regret de n'avoir pas vu préférer l'épée au pistolet. Certes, la loyauté des personnes qui assistaient les deux combattants m'interdit de venir reproduire ici l'axiome formulé pour la première fois par moi, telle est du moins ma croyance; je ne pouvais pas répéter ce mot adopté par tout le monde aujourd'hui, mot que le rédacteur du Code du duel a cru devoir mentionner, sans cependant citer mon nom (1), je ne pouvais
(1) Si pendant près d'une année l'on cause avec quelqu'un sur un sujet donné, si l'on reçoit ses inspirations, si l'on s'éclaire de sa longue expérience, si l'on forme un corps de tousses souvenirs, et si l'on omet le nom de celui qui vous a secondé dans votre œuvre, c'est un ouhlihxQn inconcevable. Qu'on pense le public et que répondra le rédacteur du Code du Duélf