‹ Les armoiries de la ville de Paris: sceaux, emblèmes, couleurs, devises, livrées e céroemonies publiques (volume 2)Chapitre 20 sur 157 · OPINION DE SAUVAI · texte numérisé non relu

OPINION DE SAUVAI

Finissons ce discours par une remarque non moins curieuse que vraisemblable,

(ju'a laite Etienne Pasquiersur les armes de la Ville de Paris, au livre dix du premier tome de ses lettres. On sait qu'elle a pour armoiries une grande nef d'argent, et que bien des gens se sont distilés l'esprit pour en découvrir l'origine.

Je laisse là tout ce qui a été publié d'impertinent là-dessus, et ne ferai mention que de Pasquier. Il prétend que ces armes ont été empruntées ou copiées sur la figure de la Cité, qui est l'ancien Paris : et de fait, aux pieds du cbeval de bronze, l'isle du Palais finit en pointe, et cette pointe, après tout, ne ressemble pas mal à la proue d'un navire : de plus, au bout du terrain, derrière l'église Noire-Dame, elle s'arrondit en forme d'une pouppe, et enfin les quais qui attacbent cette pouppe et cette proue sont assés semblables aux flancs et au reste du corj)s d'un vaisseau, de sorte que, tout cela ensemble représentant assés bien un grand navire, il y a beaucoup d'apparence que les armoiries de Paris ont été tirées de sa figure.

Mais si j'osois ajouter quelque cbose à la découverte et aux conjectures de Pasquier, je dirois que les Parisiens ne les ont peut-être prises que pour laisser à la postérité des marques de la grandeur de leur première ville.

(Histoire des nnliqinléx de In Ville de Paris, par Henri Sauvai, avocat au Parlement, in-lolio, Paris, I 72/1, t. I , p. ^1.5.)

.... .Isis reine d'Egypte, fil bâtir et équiper un vaisseau pour voyager:

elle alla , en effet, jusques dans les pays les plus éloignés et les plus barbares , tels qu'étoient alors les Gaules et l'Allemagne.

. . . .Quelques auteurs, ne pouvant découvrir d'où viennent les armes de Paris, qui est un navire, en vont rechercber la source jusqu'en celle d'Isis

[Ilndan, p. 0(5.)

La Cité. . .représente en quelque façon un grand vaisseau, et, comme depuis

quelques siècles Paris porte de gueules au navire frété et voilé d'argent, voguant sur l'eau de même, au chef cousu de France, on croit que de cette ressemblance il a emprunté ses armes

( Ibidem , p. ici .)

(Voir tome I, page 25, note i.)

OPINION DE SIMON MARiON.

L'utilité qu'on tire de la mer surpasse de beaucoup celle de la terre, parce

qu'ainsi que les artères, les nerfs et les veines conduisent par un art admirable le sang et les esprils, autheurs de nostre vie, en tous les endroits du corps naturel, de mesme l'affluence des diuerses espèces, qui entretient la vie commune et ciuile, est répandue en toutes les j)arties du corps politique par la mer, les lacs et les riuieres, qui, fluans de la mer, refluent en la mer. Tellement que, si nous estions priuez de son usage, au lieu de l'abondance amassée de tant de diuers lieux qui enrichit nos villes et prouinces, nous sentirions bientost la pauureté de nostre seul païs, qui rendroit nostre vie agreste et misérable, (le que nos Majeurs ont voulu figurer, et le mettre souuent au deuant de nos yeux, pour exciter nos cœurs par un objet externe au soin continuel de la nauuigation, ayans attribué à ceste grande Ville, capitale de ce grand royaume, pour son symbole, un nauire qui flote, comme estant la princi[)ale marque de son opulence, et ce à l'imitation de Janus, ancien roi d'Italie, qui en sa monnoye fit empraindre d'un costé deux testes, pour signe mistic de la Prouidence, et de l'autre un nauire, dénotant l'abondance que Saturne, arriué par la mer, y auoit apportée

( Plaidoyez de Messire Simon Marion , aj deiuiiil aduocat en Parlement; Paris, i 029 , p. OG.)

(Voir tome I, page 87, note 10.)

OPINION DE COl'fiï DE GEBELIN.

Personne n'ignore que Paris fut d'abord renfermé dans l'ile. Au temps de Tibère, elle avait une magistrature de navigateurs, certainement bien plus ancienne que cet empereur: d'où dérivèrent les beaux droits du premier des écbevins et son titre d'amiral.

Comme elle était sur un fleuve et adonnée à la navigation, elle prit pour symbole un vaisseau, et pour déesse titulaire Isis, déesse de la navigation; et ce vaisseau fut le vaisseau même d'Isis, symbole de cette déesse.

Le nom de ce vaisseau devint également le nom de la ville : il s'appelait Bans, et, avec la prononciation forte du nord des Gaules, Pam; de ménie que Tour vint de Dour; de même encore que l'on a dit indilTéremmenl Parisate et Barisate. On pourrait alléguer mille exemples pareils d'intonations fortes et faibles, mises sans cesse les unes pour les autres.

C'est en faveur de celte même Isis que les Druides s'étaient placés dans cette île. Les îles furent toujours choisies dans l'antiquité pour être le sanctuaire des grandes divinités nationales.

(Le monde prunilif (inahjaé el comparé avec le inonde tnoderne , par Conrl de Gebelin, p. 60.)

(Voir tome I, page Ai, note 1.)

OPIMON DE PIERRE LE ROV.

SECT10^ 3. — Vérilable signification de la iiel' des annoirios do la Ville de Paris. — Cause unique du choix

qui a été fait de telle devise.

Voilà donc en général deux sentimens sur l'antifjuilé de nos armoiries, l'un (pii en (i\c

'iO LES ARMOIRIRS DE PARIS.

l'époque au règne de Philippe-Auguste, et l'autre qui la reporte jusqu'au premier âge de la Ville de Paris. On fera voir le peu de fondement qu'il y a à faire sur le premier, et, si l'on doit admettre l'époque du second, ce ne sera pas sans doute par les conjectures frivoles dont on a prétendu l'étayer; mais ce sera par des raisons plus solides, tirées de la nature et du fond de notre sujet. Avant que les employer, il faut montrer la véritable signification de la nef de nos armoiries, afin qu'en rappelant d'abord par ce moyen l'unique cause qui a dû l'attirer, nous puissions remonter ensuite à la source d'où elle vient. C'est d'ailleurs le moyen le plus convenable dont on puisse se servir pour faire tomber les diverses interprétations que nos auteurs ont voulu donner à cet emblème, car ces interprétations ont si peu d'apparence qu'elles ne méritent pas qu'on s'arrête à les réfuter autrement.

En effet, est-ce vouloir être cru que d'avancer en l'air, comme on Ta fait, qu'un vaisseau dans les armes de Paris est la marque par laquelle on doit connoître que cette ville est capitale, dame el maîtresse des autres villes ? Si cela est ainsi, la plupart des villes situées sur les rivières, les lacs ou les mers, (jui, selon la remarque du P. Menestrier, ont ordinairement dos vaisseaux , fasces ondées, etc. dans leurs armes, doivent donc aussi être regardées comme des capitales? D'un autre côté, toutes celles qui ont, aussi bien que Paris, une isle au milieu d'elles, comme Melun et plusieurs autres, ont-elles pour cela un vaisseau pour armes ? Et enfin, si jamais Isis n'a été connue des anciens habitans de Lutèce parisienne, car le fait est encore contesté entre nos sçavans, quelle apparence y a-t-il de supposer, comme l'on fait, que Paris doit sa devise du navire à cette Déesse étrangère. Laissons donc là toutes ces visions. Ouvrons les yeux à la lumière que notre objet principal nous représente. Reconnoissons-y la vraie signification de cette devise et l'unique cause qui l'a attirée , et disons , avec la même confiance qu'a fait le P. Menestrier, que tout ce qui a été inventé à ce sujet est fabuleux, sans excepter ce qu'il en a dit lui-même.

En effet, nous avons démontré jusqu'ici que le commerce qui se fait sur la rivière, sa police, ses commerçans, tout ce qui a rapport à la navigation, en un mol, pour parler comme nos titres, la marchandise de l'eu a perpétuellement été l'objet principal du gouvernement populaire et le caractère propre de l'Hôtel-de-Ville de Paris. En faut il davantage? C'est le même objet qui régnoit sans doute dans le corps municipal de cette ville dès les tems plus reculés. Pour(|uoi cberclicr des explications étrangères el ridicules pour rendre raison de ce que Paris a un navire pour armoiries, tandis que l'on en a une si naturelle, si sensible et si véritable? On l'a dit plusieurs fois, et ce procédé de nos auteurs en devient une nouvelle preuve : c'est qu'aucun d'eux n'a coniui la nature de notre Hôtel-de-Ville ni la construclion primitive de son gouvernement.

Mais examinons les choses encore plus attentivement. Jettons de nouveau les yeux sur notre sceau. Est-ce bien un vrai navire qu'il nous présente? Y voit-on un vaisseau tel qu'on le dépeint aujourd'hui dans les armoiries de la Ville de Paris, et conforme à l'idée que nos auteurs nous en donnent, en l'appelant toujours de ce nom, c'est-à-dire un vaisseau proprement dit, équipé de toutes ses voiles et de tous ses agrêts? Rien de moins que cela. Les peintres et les scul[)teurs ne se sont donné cette licence que dans les derniers tems. Sous saint Louis, les armes de la Ville n'étoient pas encore figurées de la sorte. Je ne vois sur notre sceau qu'une sorte de nef ou bâtiment simple et léger, propre au commerce sur les rivières, qu'une véritable barque de marchands. Ainsi, la dense do l llotel-de-Ville, c'est-à-dire l'em-

blême du cor})s municipal, n'éloil donc autre chose, sinon le simbole naturel et sensible de la marchandise de l'eau de Paris. Le sceau nous démontre invinciblement ridenfité et la vérité de ces choses. Or, si les siraboles et les emblèmes sont destinés à représenter le caractère propre et essenciel des choses qu'on a voulu figurer, il est clair que, l'Hôtel-de- Ville ou le corps municipal de Paris ayant pour devise une barque de marchands, c'est que l'administration populaire de cette ville n'étoit autre, dans son origine, que la police et le règlement du commerce par eau. La chose est d'autant plus évidente que, malgré la somtuosité où nous voyons Paris et l'éloignement infini qu'il y a entre sa magnificence présente et son ancienne simplicité, ce commerce est encore aujourdhui le premier et le plus important objet de la jurisdiction du bureau de la ville. Aussi ce siège en a-t-il toujours conservé l'emblème dans son sceau.

Cela posé, passons à ce qui regarde l'antiquité de ce sindiole, et, après avoir montré quelle est sa véritable signification, voyons maintenant jus(pi'où l'on pourroit porter son origine. Pour y mieux réussir que nos auteurs n'ont fait, suivons l'unicpie voie (pii [)eut nous y conduire. Tâchons de découvrir un tems où le commerce par eau ait eu une telle prééminence chez les Parisiens qu'il soit raisonnable de suppose'r que c'est alors qu'ils ont dû choisir la figure d'une «e/ pour servir de devise à leur ville. Et comme nous avons fait voir quel étoit l'usage de ces devises chez les anciens, nous puissions conclure que celle de nos Parisiens devoit aussi leur servir de sceau ou de cachet dans la gestion de leurs affaires communes, de la même manière qu'elle leur en a toujours servi depuis.

Section fi. — Que le commerce par eau ayant caractérisé plus sensiblement la Ville de Paris dans le premier âge de cette ville qu'en aucun autre tems, on ne doit point donner d'autre éporpie à noire devise , qui est le simbole naturel de ce commerce.

Paris est situé d'une manière tout à fait avantageuse pour la navigation. Plusieurs rivières considérables, qui en reçoivent un grand nombre d'autres dans leur sein, se déchargent dans la Seine, tant au-dessus qu'au-dessous de la ville. Elles ouvrent à cette ville une communication facile avec toutes les provinces qui l'entourent, et la rendent comme l'entrepôt naturel de leurs marchandises et comme le rendez-vous général de tout leur commerce.

Mais cette situation si avantageuse pour la navigation ne l'étoit pas également [)our les voitures par terre dans le premier âge de cette ville, et l'on doit regarder cet obstacle au commerce qui auroit pu s'y faire par cette voie comme une raison qui rendoit nécessairement le connnerce par eau plus fiorissant. C'étoit alors un fond marécageux, environné de bois non défrichés, de montagnes assez rudes et surtout de marais qui n'étoient point encore desséchés ni comblés. Les grans chemins qui conduisoiciit au loin n'étoient poltit entretenus comme à présent. Peut-être que la j)lupart n'étoient pas même encore tracés, et la chose ne sera pas difficile à croire, quand on fera atlenlion que Paris même est demeuré plusieurs siècles dans un état qui rendoit ses rues impraticables, en sorte que cette ville répondoit parfaitement à l'interprétation que quelques-uns donnent à son ancien nom : Lutetia à luto. Elle ne fut pavée qu'au commencement du règne de Pliilij)pe-Auguste, ainsi que les historiens nous l'apprennent; et ils trouvent que cette entreprise étoit très-considérable, eu égard à l'étendue que Paris avoit déjà: ce qui avoit peut-être ôl(' aux prc'dé-

cesseurs de ce prince la hardiesse de le tenter. Or, si la capitale du royaume, le séjour assez ordinaire de nos rois, étoil restée jusqu'alors dans un état si négligé, il y a lieu de croire qu'avant ce tenis les grands chemins étoient fort mal entretenus, et par conséquent impraticahles aux charrois, du moins pendant les mauvaises saisons de l'année.

Au milieu de tant d'obstacles cpii s'opposoient à la facilité du commerce par terre, la rivière offroit tous les avantages naturels à la navigation. Peu de frais, beaucoup de diligence et presque point de fatigue dans les transports des marchandises. Aussi voyons-nous, par l'établissement de plusieurs compagnies de gros commerçans sur le Rhône, la Saône, la Durance, la Loire et sur la plupart des autres rivières des Gaules, du tenis des Romains, qu'un moyen si facile étoit employé de toutes parts, sans doute pour les mêmes raisons, et que tout ou presque tout le commerce se faisoit par eau dans ces lieux où la navigation étoit établie. De là vient que cette profession est si célèbre et si favorisée dans le droit romain, et qu'il nous en reste tant de glorieux monumens dans les inscriptions antiques. C'est ce qui ne se voit nulle part du commerce qui se seroit fait par terre, d'où il faut conclure qu'il étoit beaucoup moins exercé, et que ce qui s'en faisoit étoit sans doute envisagé comme une dépendance de celui de l'eau et comme faisant partie des entreprises de ces commerçans par eau, que les ioix et les monumens appellent toujours, par cette raison, Naviculani, Lenuncularii, Scapharu, et particulièrement Naulœ dans nos Gaules.

Sous la simplicité de ces noms, qu'on prouvera ci-après ne pas signifier alors de vils bateliers, ces gros commerçans embrassoient donc dans un trafic universel toutes les espèces de marchandises. La scrupuleuse distinction que nous y voyons aujourd'hui, et qui fait celle des corps particuliers des marchands à Paris, n'étoit point encore connue et ne s'est introduite que dans la suite des tems, de sorte qu'un Nmite, par exemple, étoit alors un commerçant qui trafiquoit en gros de toutes sortes de marchandises et denrées. Grand nombre d'anciennes inscriptions, rapportées par Gruter et Reinesius, prouvent suffisamment l'universalité du commerce de ces compagnies, et les espèces diverses de marchandises dont elles font mention nous mettant en droit de supposer le reste. C'est sans doute pour cela qu'on n'y admettoit que ceu\ dont les richesses pouvoient soutenir le poids d'un négoce si étendu, et C|u'il y avoit en commun des biens-fonds inaliénables dont les revenus étoient destinés aux dépenses communes, ainsi que nous le dirons en son lieu.

Mais si telle est l'idée qu'on doit se former du commerce de ces célèbres compagnies établies dans toutes les provinces de l'empire romain, on doit aussi regarder du même œil celui que faisoit une de ces compagnies que nous verrons avoir été établies chez nos Parisiens, sous ce même nom de Nantes, dès le tems de l'empereur Tibère. Sans entamer ici ce point important, que nous traiterons dans la dernière partie de notre écrit, tirons-en néanmoins ce qui peut faire au sujet pour le présent. Envisageons pour le moment l'ancienne Lutèce des Parisiens comme la demeure et le rendez-vous de ces célèbres negocians, quoique renfermée encore dans ses anciennes bornes, je veux dire dans cette isle que nous appelons maintenant la Cité. Figurons-nous l'effet qu'a dû produire dans cette petite ville un commerce si favorisé, et par conséquent si florissant, car nous verrons de quels privilèges il étoit doué.

On convient qu'elle n'avoit pas besoin d'un trafic si abondant pour fournir à ses propres nécessités. Les limites étroites de son enceinte nous persuadent qu'elle ne contenoit pas

assez (riiabitans pour faire une si grande consommation. Mais, outre que l'avantage de sa situation nous porte à croire qu'elle a pu servir d'entrepôt aux provisions des troupes et des garnisons romaines des environs, il est naturel de supposer (pje cette même situation, qui la mettoit à [)ortée d'étendre son commerce hors du territoire, produisoit le même effet. Car ces commerçans, ne se bornant pas au peu qui devolt lui suffire, portoient leur trafic dans les provinces voisines, dont la fertilité leur fournissoit tous les ans de nouveaux motifs de l'exercer.

C'est ainsi, en effet, que l'on conçoit le commerce que les autres Nantes faisoient sur les divers fleuves des Gaules, et rien n'empêche de croire que les nôtres le fissent de la sorte sur la Seine, sur l'Oise, la Marne et la Yonne, qui ouvrent la communication de tant et de si fertiles provinces. Autrement on ne voit pas la nécessité qu'il y auroit eu d'établir des compagnies si célèbres qu'on nous les peint, et il n'auroit pas fallu un commerce si étendu ([ue celui ([u'elles soutenoient, si chacune d'elles n'avoit eu pour objet que la provision et l'entretien d'une seule ville, par exemple comme notre Lut(ke, car elles étoient toutes assez petites dans ces premiers tems.

Comme donc il est incontestable, ainsi ([u'on le fera voir par l'autorité des monumens trouvés dans l'église de Notre-Dame de Paris, que cette ville, quoique si peu étendue, renfermoit alors dans son sein un corps de commerçans semblable à ceux que les loi\ et les inscriptions anciennes nous représentent comme si considérables, n'est-il pas naturel de croire qu'il étoit composé de tout ce qu'elle avoit de plus notables citoyens? Ceux-ci ne devoient-ils pas entraîner avec eux la plus grande partie de ses habitans, le menu peuple, les gens de bras qu'ils employoient sous eux? Car on ne peut douter qu'il ne leur fallût beaucoup de gens, soit pour la construction et l'équipage des bàtimens, soit pour l'expbtitation, la voiture et la vente des marchandises. Paris ou Lutèce étoit donc une ville toute remplie de marchands et de ceux qui dépendoient d'eux, et sans doute du nombre de celles que les Romains appeloient /om, villes de commerce.

Cela posé, on doit dire avec nos antiquaires, mais, comme l'on voit, sur un fondement plus raisonnable, que LiUèce parisienne a pu fort naturellement avoir dès lors une nef, ou, comme ils disent, un vaisseau pour devise. Il n'est pas nécessaire pour cela d'avoir recours, comme eux, à celui d'/s/s. Le commerce par eau, dont le nôtre est l'emblème, ayant été si florissant chez nos anciens Parisiens, il ne faut chercher ni d'autre cause ni d'autre origine de cette devise de leur ville. On srait d'ailleurs que l'usage de ces devises simboliqucs est de ces premiers tems, non-seulement pour les souverains, comme on l'a remarqué du sphinx d'Auguste, mais aussi pour les villes. Celle de Nîmes, par exemple, avoit un crocodile lié à un palmier, comme il paroît au revers d'anciennes médailles romaines, et ainsi que quelques autres.

Si Ton nous objecte que, par la même raison de ce commerce, les autres lieux où de telles compagnies l'exerçoient auroient donc dù, comme Paris, conserver aussi une «e/'pour devise, nous répondrons qu'à cet égard il y a une différence considérable qui fait [)Our nous. Les autres conq)agnies ne prenoient (jue le nom des rivières qu'elles fré([uentoient , et non pas celui d'aucune ville ou canton en particulier qu'elles habitassent. Ainsi l'on disoit : Nautœ Rhodanici, les nautes ou commerçans du Rhône; Naulœ Ararici, ceux de la Saône; et jamais de Lî/oh, de Clidlons, où ils n'étoienl [)as plus j)articulièrement établis

qu'ailleurs: et ainsi ceux de la Durance, de la Loire et d'autres. Mais les nôtres ne sont point appelés, Nautœ Sequanict, les nautcs de la Seine. L'ancienne inscription qui nous les fait connoître les nomme Nautœ Parisiaci, les nautes Parisiens : ce qui , exprimant les peiq)les du petit état ou territoire dont Lutèce ou Paris ctoit la capitale, marque précisément cette ville comme le lieu de leur principal établissement. Leur commerce a donc dù caracf('riser plus particulièreyiient le lieu de son centre et celui de leur habitation fixe et ordinaire, ce qui n'a pu arriver à aucune des autres villes, puisque les nautes des rivières sur lesquelles elles sont situées n'y avoient pas d'établissement fixe. 11 n'y auroit donc eu que ces corps errans de Nantes, qui auroient dû eux-mêmes être ainsi caractérisés, et nous 1 accorderons, si l'on veut; mais, ces corps ayant péri dans la succession des siècles, leur devise n'a pu se conserver sans eux, au lieu que celui de Paris, attaché à cette ville, a toujours subsisté avec distinction au milieu d'elle, et cet écrit fera voir dans la suite que l'objet de ce corps, sa police, sa disci|)line, ses privilégies subsistent encore maintenant, aussi bien que sa devise, dans le corps municipal de Paris.

Toutes ces raisons rassemblées suffisent pour nous persuader que la Ville de Paris tient de cette première antiquité la nef qu'elle a pour devise ou pour armoiries. Et il y a d'autant plus d'apparence que nous ne voyons depuis aucun tems oii le commerce par eau, qui l'a incontestablement attirée, ait dû produire un tel effet dans cette ville. Le règne de Philippe -Auguste, surtout, paroît y avoir été le moins propre. C'est ce que nous allons examiner, pour répondre à ceux qui prétendent que ce prince a donné à Paris ces mêmes armoiries.

SECTIO^ 5, — Raisons par lesquelles on fait voir que Philippe-Auguste n'a point donné à la Ville de Paris la nff qu'elle porte pour armoiries, ni même les fleurs de lis dont ce simbole du commerce est orné.

Encore qu'il paroisse par quelques inscriptions antiques que, dès les premiers tems dont on vient de parler, il y eut des corps déjà distingués entre eux par le trafic et le débit de diverses espèces de marchandises ou denrées, il semble néanmoins que cela ne se voit guère qu'à Rome, et peut-être dans quelques autres grandes villes, oit l'aflluence des habitants et la grande consommation deinandoient de l'ordre et une police plus exacte. Mais, le peu d'étendue de la ville de Paris et le petit nombre de ses habitans n'exigeant pas encore alors de telles précautions, on ne doit pas supposer qu'on y vît dès lors cette distinction de corps de marchands que nous y voyons aujourd'hui. Sans doute que ces Nautes lui tenoient lieu de tout, et qu'embrassant, comme on l'a dit, les différentes espèces de commerce, (jui depuis se sont partagées, on trouvoit indistinctement chez chacun d'eux toutes les marchandises et denrées nécessaires.

Cette ville ayant depuis été déclarée capitale du nouveau royaume des François, et ayant reçu de siècle en siècle quelques légers accroissemens, il se peut faire qu'à mesure que ses besoins croissoient avec elle , et que la consommation augmentoit , il s'est introduit quelques changemens à cet égard. Le commerce originairement renfermé dans l'unité d'une com- |)agnie de commcrçans a pu commencer à recevoir quelque sorte de partage et de division pour la commodité de la vente et du détail. Mais si nous n'oserions avancer que dès lors on distinguât, par exemple, des drapiers, des épiciers, et autres, déjà comme détachés du corps primordial et unique, du moins ne [)eut-on douter qu'il se voyoit quelque chose

d'ap[)rochant dès le règne de Philippe-Auguste. Car, du tems de saint Louis, qui a commencé à régner trois ou quatre ans après lui, on trouve plusieurs de ces corps et autres déjà tout établis sous le nom de méliers, et qui ont chacun leurs espèces de marchandises assignées pour objet de leur commerce.

Cette distraction a donc dû être faite au plutard sous le règne de Philippe-Auguste, si elle ne l'a pas précédé. L'agrandissement de la ville, causé par la trop grande affluence de ses habitans et de ceux qui venoient de toutes parts s'y établir sous ce règne, particulièrement depuis la réunion de plusieurs provinces à la couronne, demandoit effectivement plus de police, et une plus grande commodité dans le débit, par la distinction des espèces de marchandises en des corps particuliers de marchands, tels que nous les voyons maintenant.

Ce fut donc au plutard sous Philippe-Auguste que ces corps, détachés en quelque sorte de leur source originale, commencèrent à prendre des noms tirés de diverses espèces de marchandises qui leur furent assignées pour leur trafic particulier. On s'accoutuma insensiblement à ces noms, qui ne présentoient plus l'idée de l'objet primitif et universel. Luimême commença nécessairement à perdre quelque chose de son ancien empire dans l'usage commun; et, quoiqu'il demeurât toujours l'ame et le mobile de ces corps sortis de lui, son nom semble dès-iors n'être plus regardé que comme celui d'une compagnie particulière de commerce.

On ne voyoit donc plus alors cette unité de corps de gros commerçons par eau, Nautœ Parisiacl, qui faisoit regarder le lieu de son établissement comme une ville toute destinée à la navigation. Paris n'étoit plus sous Phil!pj)e-Auguste cette petite Lutèce, susceptible de l'impression qu'elle recevoit d'une célèbre compagnie de marchands par eau , dont le commerce s'étendoit au dehors et dont elle tiroit tout son lustre. C'est une ville déjà accrue, qui regorge d'Iiabitans de tous états et de toutes conditions, peu propres, comme l'on voit, à être désignées sous l'emblème de la navigation et sous la devise d'une barque de marchands , dans ce tems où le commerce par eau commençoit à moins caractériser l'état populaire, tant par la différence des conditions que parce qu'il ne paroît pas qu'il s'étendit alors beaucoup au delà des provisions nécessaires à cette ville.

C'est néanmoins dans ce tems même (jue la plupart de nos auteurs veulent que la iwf ou le navire ait été donnée pour armoiries à la Ville de Paris. Il est vrai qu'ils le disent sans preuve, et qu'il faut les en croire sur parole. On a vu qu'ils n'ont pas même connu les raisons pourquoi cette ville a une nef pour devise. Il faut croire que, s'ils avoient été mieu.\ instruits, ils seroient tombés d'accord que ces raisons avoient bien moins de lieu sous Philippe-Auguste que dans la simplicité des premiers tems. Ils auroientété convaincus ([ue jamais la ville n'a dù plus naturellement être désignée sur la devise d'une nef, que lorsque le commerce par eau étoit chez elle dans toute sa plénitude; (|u'ello renfermoit dans la petite enceinte de ses murs une compagnie de ces cojnmerçans célèbres, dont le corps est appelé dans nos anciennes inscriptions splendidtssimum corpus; et qu'elle ne produisoit pas en effet de plus notables citoyens que ces Naules

On sçail qu'elle (la Ville de Paris) n'a |)u avoir dès-lors la nef' h titre d'armoiries, mais seulement comme devise. Car il paroît certain que les armoiries, dans le sens que ce mot est entendu maintenant, n'ont commencé d'être connues que vers l'onzième siècle, et que

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