‹ Les arristes; comédie en quatre actesChapitre 24 sur 57 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

SARTRAY, DE FRADETTES

DE FRADETTES, Stupéfait eji voyant Sartray. Toi ?. . . Toi ?. . . ( Venant se jeter dans ses bras.) Ah ! mon bon, mon brave ami, que je suis content !... Pourquoi ne m'as-lu pas télégraphié ?...

SARTRAY, lui rendant son étreinte assez froidement. Je n'étais pas sûr de pouvoir arriver aujourd'hui.

D'où viens-tu donc ?

SARTRAY.

De Marseille, où j'ai passé quelques jours...

DE FRADETTES, très étonnê.

Comment de Marseille ?.. . Mais. . .

SARTRAY, le regardant^ sévère.

Ali! mon cher Jacques, ce n'est pas ici que je pensais être obligé jamais de venir te chercher...

DE FRADETTES.

Mais tu n'as donc pas eu ma lettre à Tunis ?

SARTRAY.

La dernière lettre que jai eue de toi m'est arrivée à Massouah, il y a un peu plus d'un an. Depuis, j'ai été entraîné, dans un voyage d'études, jusqu'au Soudan, et naturellement, je ne suis pas passé à Tunis.

DE FRADETTES, tristement.

Je comprends. .. lu m'accuses... ne sachant que la moitié des faits...

SARTRAY.

Je ne sais précisément que ce que me disaient tes dernières lettres... l'histoire de vos trois années de mariage, l'insuffisance de vos ressources en dehors de toute situation, tes démarches de chaque jour, les efforts incessants et infructueux pour trouver l'emploi de ton intelligence, de ton travail.

Ah! je te réponds que j'ai monté un calvaire!

SARTRAY.

... Un jour, devant presque la nécessité, lu as proposé à Marcelle de quitter Paris, d'aller vivre à la campagne, de vous faire cultivateurs de votre propriété de Bretagne... Ce n'était pas la grande vie, mais c'était la vie!... Et tu ajoutais que Marcelle s'était révoltée contre cette idée, n'aimant précisément que Paris, avec son luxe et ses plaisirs, qu'elle souffrait de votre médiocrité, qu'elle te pressait d'être moins intransigeant, de céder sur tes principes, de faire comme les autres, comme tous les amis de Montpaze, arrivés, grâce à lui, à être riches, influents et même honorés! J'en suis resté là de tes informations. Je ne t'accuse pas... mais pourtant je suis obligé de constater qu'au lieu d'être devenu agriculteur en

Bretagne, ou même colon auprès de moi, te voilà maintenant dans le troupeau des arrivistes!

DE FRADETïEs, ttvec force.

C'est faux, je n'en suis pas ! J'accepte seulement dans une maison de banque qui s'appelle la maison Montpaze comme elle aurait pu s'appeler la maison Rosvi^ald ou la maison Martell, une rémunération fixe d'employé... rémunération d'un travail que je fais ici, je te le répète, comme j'aurais pu le faire n'importe où.

SARTRAY.

N'importe où aurait miçux valu; parce qu'ici, on doit dire que tu es de ces gens.

DE FRADETTES.

Et tu le crois ?

SARTRAY, le regardant. Puisque tu m'affirmes que ça n'est pas !...

DE FRADETTES.

Ah! que je sens chez toi une arrière-pensée!... Que veux-tu, mon pauvre ami, on n'est pas parfait, et il y a une seule chose, en effet, contre laquelle je n'ai pas été assez fort.

SARTRAY.

Contre un caprice de Marcelle?

DE FRADETTES.

Non, mais contre son chagrin! Il semblait que cela dût être pour elle une catastrophe que cet arrachement de son Paris, de l'existence qu'elle avait toujours eue... de son espoir de grandir vers quelque sommet!... Tu la connais aussi bien que moi ; c'est une enfant à l'imagination folle, n'ayant aucune résistance contre ce qui cl)arme les yeux ou captive un désir de femme. En veut-on aux alouettes de toujours monter, en chantant, vers le soleil?... C'est toute sa nature. Un jour, à mon insu, M"^^ de Montpaze et elle ont imaginé cette sorte de situation spéciale où je suis. Quand j'ai voulu résister, emmener Marcelle quand même, lui imposer le sacrifice de tout ce qu'elle avait rêvé, j'ai compris, à son désespoir, que ce serait la briser... Je n'ai pas eu le courage... parce que je l'aime!... Voilà ce que te disait ma lettre de Tunis.

sartray, assez affecté.

Alors, je ne te condamne plus... mais je te plains, parce que fatalement. . . dans un tel milieu...

DE FRADETTES, ameV.

Ah ! oui, tu as raison !...

SARTRAY, le regardant.

Déjà ?... Est-ce que ta femme ?...

DE FRADETTES.

Non... Non... Elle est heureuse... elle s'amuse. . .

SARTRAY.

Elle s'amuse... et tu souffres?...

DE FRADETTES.

Ah ! vois-tu, j'étouffe dans ce monde de finance, d'argent, au milieu de tous ces parvenus sans autre intelligence que leur appétit. . . à côté de cette cui sine de ce qu'ils appellent les grandes affaires !... Je n'y touche pas et j'en suis écœuré !

SARTRAY.

Et tout cela pour elle !

DE FRADETTES.

C'est ma compensation de ne pas lui gâter sa joie... au moins tant que je pourrai.

SARTRAY.

Mais, si je comprends bien, Marcelle est devenue l'amie très intime de la baronne de Montpaze? Vous étiez donc restés en relations avec elle ?

DE FRADETTES.

Presque pas d'abord... mais peu à peu, elle s'est rapprochée de nous, très amicalement. . .

SARTRAY.

Gomment! voilà une femme qui, un jour, te fait l'aveu d'une passion irrésistible ; tu la repousses ; elle en éprouve assez de dépit pour faire un coup de tête en épousant le premier venu, Montpaze qui se trouvait là, et cela te paraît tout naturel qu'elle se dise tranquillement votre meilleure amie?

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