SCÈNE II
DE FRADETTES, CHRISTIANE.
Sans rien dire, très nerveux, de Fradettes fait quelques pas dans la pièce, puis il va se mettre dans un fauteuil, tournant le dos à Clu'istiane. Celle-ci le regarde, puis vient auprès de lui.)
CHRISTIANE, la VOIX affectueuse, sincèrement émue. Vous n'aurez donc jamais avec moi une minute de détente, où nous ne serons plus des adversaires,
et OÙ j'aurai un peu de votre âme?... Enfin, pourquoi ne voulez-vous pas vous confier?... me parler?
DE FRADETTES.
Que pouvons-nous avoir à nous dire, tous les deux. .. ici surtout? Hanté par je ne sais quel verlige, je suis venu faire cet acte d'espionner et de surprendre ; cet acte qu'explique à peine à mes yeux la fièvre du doute que vous avez mis en moi; j'ai assisté à votre interrogatoire de juge d'instruction, d'où rien n'est sorti en somme, que des présomptions incapables de convaincre.., Encore une fois, je ne croirai qu'à l'évidence... je ne croirai que si je vois!... (Viole7it.) Ah\ si je vois, par exemple!... Eli bien, nous sommes ici pour ça... Attendons de voir mais parler, à quoi bon? nous sommes trop loin l'un de l'autre !
CHRISTIANE
Votre même phrase d'il y a quatre ans! Ah! Que d'autres destinées pour tous les deux, si, au lieu de me repousser, vous aviez voulu" m'entendre!
DE FRAliKTTES, impaticUtC.
Oh! ce n'est ni l'heure ni lé moment de rappeler de pareilles choses
CHRISTIANE
Si ! si ! Tenez 1 écoutez-moi ! Il est une chose au contraire, dont je voudrais vous faire souvenir. Avant votre mariage et le mien, lorsque nous étions encore des amis, et que j'ai eu ce que vous avez appelé, l'audace de m'olïrir à vous, c'est bien avec quelque émotion que vous m'avez écoutée ?. . . Du moins vous me l'avez dit. Il n'est donc rien resté en vous de cette émotion d'autrefois, ou n'ai-je jamais su prendre le chemin qu'il fallait pour la faire revivre? Pourquoi toujours vous ai-je trouvé si hostilement fermé?
DE FRADETTES, éclatant.
Eh! Parce qu'on ne crée de l'amour qu'avec la foi ou l'illusion; on ne l'inspire que par ce qu'il y a en soi de noble, de généreux, par la patience de la bonté ou l'exaltation du sacrifice! Mais on n'arrive pas à cet amour, comme vous avez prétendu l'essayer, par la menace, la rancune, par ce qu'il y a d'hypocrite et de mauvais.. . par la patience du mal ! On ne fait pas sortir de la haine le sentiment le plus sublime et on ne l'édifie pas sur des ruines !
Je n'invoque pas le désastre.
DE FRADETTES.
Mais, c'est bien pour le désastre, je suppose, que nous sommes ici ? c'est bien pour ça que vous m'avez amené ? Vous pensiez surprendre, du même coup, vos deux ennemis, triompher de Marcelle, en lui reprenant son mari et de Montpaze en lui reprenant votre fortune? Allons, ne niez pas, ne niez pas!... C'est bien ça votre calcul! Eh bien, je vous jure, moi aussi, que quoi qu'il arrive, il n'aboutira pas! Si Marcelle n'est pas coupable, je vous rendrai responsable de la calomnie qui l'aura atteinte et de l'acte de défiance que vous m'aurez fait commettre ! Si elle est coupable, si je suis témoin de cette honte, ah! je crois que ce sera pire et que je vous en voudrai mortellement de ce qu'elle aura été perdue par votre milieu, votre influence, peut-être par vos conseils...
CHRisTiANE, vivement.
Oh ! non, non !...
DE FRADETTES.
... En tous cas par les idées et les exemples de votre entourage.
CHRISTIANE
C'est elle qui m'a sollicitée.
Mais vous êtes venue la chercher chez moi, au moment où elle hésitait devant le devoir que la nécessité nous imposait ! Sans vous, jamais je n'aurais vécu les années de contrainte que j'ai subies, et jamais nous n'en serions arrivés à l'épreuve où nous en sommes. Et puis, tenez... assez, assez !... laissezmoi... ne parlons plus!... (Venant en face d'elle.) Je ne vous aime pas, je ne pourrai jamais vous aimer!...
ciiRisTiANE, affolée.
Non... ne dites pas... pas aujourd'hui,., pas encore !
DE FRADETTES.
C'est aujourd'hui pour la dernière fois que je veux vous le dire!... Je ne vous aimerai jamais! vous représentez une force mauvaise contre laquelle toutes mes forces à moi protestent et se révoltent !
CHRISTIAN E, s'accrochant à lui.
Mais moi, je ne veux pas vous perdre ! Eh bien, oui, je l'avoue, j'ai eu tort de penser que l'excès du mal pourrait vous ramener, que le désastre vous déciderait. J'ai calomnié. . . vous avez raison... il n'y a
pas de vraies preuves.,, pas d'évidence... Alors, venez... ne restons pas ici, votre femme n'est peutêtre pas coupable... vous retournerez à elle... tout... oui, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne me disiez pas que c'est à jamais fini... pourvu que je puisse garder l'espoir de vous gagner un jour par le dévouement, moi aussi, et par la bonté !
DE FRADETTEs, Itt regardant.
C'est maintenant que vous êtes tout à fait folle !... Je suis venu ici, amené par vous, et pour l'œuvre que vous avez méditée... Laissons la s'accomplir... Je veux savoir!...
(A ce moment, un coup de sonnette, un seul^ retentit dans l'antichambre. Cest le signal de Berthier. Une femme monte donc par le jardin. De Fradettes et Christiane restent immobiles dans l'anxiété de la minute qui va suivre.
DE FRADETTES, à travcrs les vitres de la baie, reconnaissant Marcelle.
— Ah ! Dieu ! C'est elle ! (Les poings crispés., il se précipite vers la porte avec presque dans les yeux une lueur criminelle.)
CHRISTIANE, sc jetant au-devant de lui.
Prenez garde !... non !..»
DE FRADETTEs, VécaHant.
N'ayez pas peur !... Je suis maître de moi ! . . .