TROISIÈME PARTIE
La médication néo-arsenicale.
Jusqu’en 1898, ou plutôt jusqu’en 1894, car déjà à cette époque M. le professeur Armand Gautier avait conseillé au Dr Danlos l’emploi des cacodylates dans les maladies de la peau, les traitements par les composés minéraux de l’arsenic avaient été laissés à l’empirisme.
Aussi avons-nous vu des discussions sans nombre s’élever et tantôt proscrire, tantôt recommander l’arsenic, sans qu’une règle absolue, si tant est qu’on puisse parler de règles absolues en thérapeutique, nous précise ses indications.
Nous ne ferons ici que résumer les travaux récents auxquels ce sujet a donné lieu.
Il y a plus d’un siècle Cadet, un apothicaire de la rue de l’ Arbre-Sec, obtint la liqueur fumante qui porte son nom en distillant un mélange d'acétate de soude et d’acide asénieux, c’était le cacodyle.
En 1842 Bunsen, avec cette liqueur prépara l’acide
cacodylique qui resta étranger à l’art médical jusqu'aux travaux de M. Armand Gautier.
Là il y a lieu de raconter — puisque nous ne faisons que l’historique de la question — dans quelle condition la médication cacodylique vit le jour. Le fait est relaté dans la thèse de Taïas (La médication par Varrhènal. Paris, 1902).
En 1898 un professeur de Lyon, ancien élève et collaborateur de M. Armand Gautier, atteint d’une affection tuberculeuse, lui écrivit une lettre lui dépeignant son état et lui annonçant que le professeur Renaut le traitait par l’arséniate de soude. Dans sa réponse l’éminent professeur lui fit part de ses résultats, et devant son état alarmant lui conseilla vivement d’essayer le cacodylate, dernière planche de salut. Mais le Dr Renaut objecta que la valeur thérapeutique de ce nouveau médicament était insignifiante, ne faisant que traverser l’organisme sans s’y fixer. Mais devant l’état grave du malade il se résolut à l’appliquer et, comme le recommandait M. Gautier, il fit des injections au cacodylate de soude. L’état du malade se modifia à tel point que le D1 Renaut communiqua à l’Académie le résultat de cette expérience qu’il avait du reste renouvelée avec succès chez d’autres malades sans en parler à M. Gautier.
C’est dans cette même séance que M. Gautier fit connaître ses travaux qu’il se proposait d’exposer dans une séance ultérieure.
Il fit remarquer aussi que M. Renant n’avait appli-
qué le traitement cacodylique qu’à son instigation et après l’avoir même formellement repoussé.
Un nouveau médicament, destiné à supplanter tous les arsenicaux dans la médication interne venait de voir le jour. Et on peut affirmer que s’il est un jour oublié, c’est que la science aura enfin remplacé l’arme solide que nous fournit la médication cacodyque dans la tuberculose, par une autre sous les coups de laquelle cette terrible affection devra définitivement périr.
Avant les travaux de M. Gautier, M. Gaucher tenait l’arsenic pour le médicament le plus efficace dans le psoriasis, en faisant des restrictions sur son emploi au sujet des poussées aiguës de cette dermatose. Ses préparations de choix étaient la liqueur de Fowler et l’arséniale de soude à la dose de 2, 4 ou même 6 milligrammes par jour. Mais en 1894, sous l’inspiration des premiers travaux de M. Gautier, le Dr Danlos fit des expériences sur des animaux qui lui prouvèrent la faible toxicité de l’acide cacodylique malgré leur forte teneur en arsenic. Déjà, en 1841, Bunsen avait trouvé qu’en injectant o gr. 35 d’acide cacodylique dans la veine marginale de l’oreille d’un lapin il n'y avait pas de phénomènes d’intoxication : c’est du reste à la suite de ces expériences que l’acide cacodylique fut classé dans les corps, non vénéneux.
Plus tard, Rabuteau reprit ces expériences et arriva à injecter o gr. 5o à des chiens de taille moyenne sans observer aucun symptôme d’empoi-
sonnement : cette dose cependant correspondait à o gr. 35 d’acide arsénieux !
On avait donc là un moyen d’administrer impunément de fortes doses d’arsenic. Et en effet dans une série d’observations présentées à la Société de dermatologie et citées dans la thèse de Fournier (i) nous voyons dans le psoriasis des résultats très appréciables. Le seul inconvénient, qui a disparu à la suite de nouvelles recherches de M. Gautier était l’apparition fréquente de douleurs stomacales.
Le 4 juin 1899, M. Gautier fit une communication à l’Académie de médecine sur les résultats dus à l’emploi de l’acide cacodylique en thérapeutique, résultats corroborés par des observations de MM. Renaut, Burlureau et Roustan de Cannes dans de nombreux cas de tuberculose.
En dehors de cette affection d’appréciables résultats étaient obtenus dans les anémies, l’impaludisme et certaines affections de la peau. Dans la même séance M. Gautier montra que cet arsenic n’était pas toxique, grâce à son assimilation toute préparée par son état organique. Et il conclut en ces termes : « Ce rajeunissement, cette reproduction active des tissus que provoque aussi l’arsenic, surtout sous la forme cacodylique, suffit à expliquer son rôle bienfaisant ; c’est un excitant de la nutrition, de l’assimilation, de la régénération des tissus et de leurs principes albuminoïdes fondamentaux. »
1. Traitement du psoriasis par l'acide cacodylique. Paris, ï897.
Dans la séance du3i octobre 1899 il présenta de nouveaux résultats delà médication en nous mettant en garde contre les impuretés des produits employés.
A la Société médicale des hôpitaux, le 2 mars 1900, MM. Widal et Merklen nous donnèrent les résultats de leurs travaux sur l’action de la médication cacodylique.
« Depuis que M. le professeur A. Gautier a mis entre les mains des médecins le cacodylate de soude, nous avons employé chez différents malades ce sel soluble, d’une innocuité presque complète, qui permet d’administrer l’arsenic pendant longtemps sans danger et sans crainte d’intolérance... Chez les tuberculeux avancés atteints de lésions ulcéreuses ou de pneumonie caséeuse, la médication cacodylique n’a pas eu grande action. Par contre chez les tuberculeux au début, ne présentant que des lésions encore localisées, le codylate de soude a relevé rapidement l’appétit et les forces et s’est montré un excellent adjuvant des divers traitements médicamenteux ou hygiéniques tentés contre la tuberculose. »
Le même jour le Dr Hirtz, qui a injecté des ampoules de cacodylate, préparées par la maison Clin, à des tuberculeux avec des signes stéthoscopiques appréciables, nous dit avoir vu l’appétit augmenter ainsi que le poids ; l’état général s’améliorant de toute façon.
Dans cette séance M. Gautier s’élève contre
l’emploi du cacodylate par la voie stomacale. Il nous
dit : « Le traitement cacodylique n’est lui-même bien défini que si la substance active est introduite par
la voie hypodermique. Donner le cacodylate en pilules ou en injections rectales, c’est déformer le traitement, le transformer et le rendre plus ou moins inactif, quelquefois même nuisible... » Cette différence d’action tient à ce que le cadodylate est très instable et que par l’action des sucs digestifs il se produit de l’oxyde de cacodyle, corps très volatile et très vénéneux, toujours désagréable, et il ajoute plus loin : « Je récuse donc comme mai définies et douteuses toutes les observations où le cacodylate de soude n’a pas été donné par la voie hypodermique. » Et dans cette même communication il nous montre des observations de tuberculeux à la ire et à la 2e période très améliorés par ce traitement.
M. le professeur Hayem, qui répond, partage entièrement sa façon de voir pour les tuberculeux, mais il ajoute que ses expériences sur des anémiques chlorotiques n’ont pas donné des résultats très satisfaisants., Après lui MM. Rendu et Barth viennent corroborer les résultats dans la tuberculose.
A ce moment paraissent plusieurs thèses sur la médication cacodylique. A la lecture des observa-, tions publiées dans celle de Bonnamy en 1900, on constate que chez les malades traités, l’appétit s’est accru, le poids a augmenté, la température s’est régularisée, les sueurs nocturnes ont disparu, les signes stéthoscopiques se sont modifiés.
Collet dans sa thèse, où il a surtout étudié l’acide cadodylique au point de vue de la modification de la nutrition et de l’excrétion, est arrivé à des résultats
cliniques semblables. Il nous dit. « Son action dans la tuberculose est caractérisée par une augmentation de l’appétit,' des phénomènes de nutrition et d’assimilation coïncidant avec une augmentation de l’excrétion de l’urée, de l’acide urique, des chlorures, des phosphates et aussi de l’azote total et du coefficient azoturique. On constate, avec cette amélioration de l’état du malade, une augmentation de son poids. Corrélativement nous avons vu diminuer la toux et l’expectoration ; puis les signes stéthoscopiques se sont notablement améliorés. »
Paulet dans sa thèse : Etude sur l'emploi thérapeutique de l'arsenic dans les maladies mentales (1901) — signale des résultats appréciables dans diverses affections mentales; mais il semble surtout ressortir de ses observations que c’est principalement l’état général souvent atteint de ces malades qui bénéficie de la médication.
Odinet ( Contribution à l'étude de la médication cacodylique ) relate de nombreux résultats favorables dans la tuberculose, les anémies, le diabète, la chorée et les affections psoriasiformes.
Malgré les bons résultats que donnaient l’emploi du cacodylate, des objections diverses pouvaient se faire. Tout d’abord les injections hypodermiques n’étaient pas applicables à tous les malades; d’autre part la voie stomacale, de l’avis même de l’auteur du traitement, était à rejeter. C’est à la suite d’un voyage dans le Midi, ainsi qu’il nous le dit dans sa monographie La Médication arrhénique, que
M. Gautier rechercha un produit qui pût, avec des propriétés thérapeutiques équivalentes, être accepté par la voie stomacale. Il s’arrêta au méthylarsinate
disodique que l’on connaissait déjà, mais qui n’était
resté jusqu’alors qu’un produit de laboratoire. Ce produit plus stable que le cacodylate n’est pas toxique. On l’obtient par l’action de l’iodure de méthyle sur l’arsénite de sodium en présence d’un excès d’alcali; il contient 34 o/o d’arsenic métallique, ce qui correspond à 45 o/o d’acide arsenieux. Avec ce corps qui ne renferme qu’un radical (G H3) on a un produit plus stable et qui n’est pas susceptible de donner de l’oxyde de cacodyle comme le fait l’acide cacodylique. Cette constatation résulte en effet de l’examen des formules.
L’oxyde de cacodyle a pour formule :