PARADOXES MÉDULLAIRES
On est souvent frappé, lorsqu'on étudie les affections de la moelle, de voir combien les symptômes varient d’un malade à un autre, pour une même affection, ou combien les lésions apparaissent différentes à l'autopsie, de ce que l'on pensait trouver après l'examen clinique. Les exemples n’en sont pas rares, et l'on peut en citer plusieurs, si l’on parcourt la bibliographie de ces dernières années où la pathologie de la moelle a été soigneusement étudiée.
Ainsi, tantôt, devant une paraplégie spasmodique, avec syndrome de Brown-Sequard et troubles vésicaux, déterminés par une fracture de la douzième vertèbre dorsale, comme dans le cas de Raymond et Sicard (1), l'on s'attend à voir Les symptômes persister après l'opération, et la réduction amène la guérison, tantôt, devant des phénomènes qui indiquent une compression très étendue, on croit trouver une énorme tumeur, et l’on ne trouve qu'un petit gliome qui fait à peine saillie dans le canal rachidien; tantôt encore chez un malade qui présente des signes de sclérose des cordons antéro-latéraux, on croit à une dégénérescence étendue de la moelle, comme dans le cas de Gauckler et Roussy (2), et l’on ne trouve qu'un foyer de myélite parenchymateuse avec sclérose névroglique secondaire, situé à mi-chemin entre la quatrième et la cinquième dorsale, ayant laissé la moelle intacte, au-dessus et au-dessous de la lésion, chose qui paraît en contradiction avec ce que nous avaient appris des expériences antérieures.
(4) Société de Neurologie, 5 février 1903.
(2) Société de Neurologie, 2 avril 1905. — Revue de Neurologie, n° 8, 1905, p. 408. Les auteurs expliquent cette absence de lésion, par le fait que de nombreux vaisseaux sanguins traversaient le foyer de sclérose.
Mais ce ne sont pas là les points les plus curieux. Îl en est d'autres qui sont d'observation courante, dont on recherche en vain la raison pathogénique. Ainsi, pour quelle raison la moelle lombaire est-elle plus atteinte dans les infections, que la moelle dorsale? Pourquoi les hématomyélies occupent-elles le plus ordinairement les régions dorso-lombaire ou lombaire? Pourquoi le signe le plus constant et le plus persistant des accidents de la décompression, est-il la paraplégie des membres inférieurs? Pourquoi, pour une même localisation morbide, d'une même affection vertébrale, la symptomatologie est-elle sujette à tant de variations? Chez un malade du service de M. Brissaud, atteint de mal de Pott, dorsolombaire, on constate une paraplégie flasque, complète, des membres inférieurs, sans troubles de la sensibilité, alors que chez un autre, dont la localisation morbide parait identique, on n'observe que des signes de sciatique unilatérale. Pourquoi enfin, dans un autre ordre d'idée, l'infection médullaire suit-elle quelquefois une marche ascendante, comme dans beaucoup de formes de la paralysie infantile, ou dans la poliomyélite antérieure aiguë, lorsqu'elle réalise Le type de Landry, tandis que, dans d’autres cas, elle frappe certains segments sans frapper les autres ? Evidemment, il y a là quelque chose de particulier, que ne suffit pas à expliquer ce que nous savons des compressions de la moelle ou des racines. Une telle diversité dans les symptômes fait penser qu'un facteur, variable suivant les individus et suivant Les régions de la moelle, intervient quelquefois directement, pour modifier l'aspect classique des lésions, en superposant ses symptômes à ceux de la lésion nerveuse. Ce facteur, c'est la lésion vasculaire.
Car la lésion artérielle à ici une importance capitale. C'est de la régularité dans l'apport sanguin, que dépend la régularité des fonctions nerveuses. Dans un organe ou un membre, le cours du sang peut se ralentir, se supprimer momentanément, sans qu'il en résulte autre chose que des troubles foncüonnels passagers, qui disparaissent quand les anastomoses ont rétabli le cours du sang. Mais dans la moelle, il n’en est pas ainsi; les artères sont terminales; la substance nerveuse, et en particulier la substance grise, est des plus altérables, et
DE LA MOELLE DORSO-LOMBAIRE il
le moindre trouble apporté à la circulation normale, retentit très rapidement, et d'une manière définitive, sur elle.
IL est donc logique de penser que la connaissance du territoire médullaire de chaque artère peut contribuer à expliquer tous ces faits. Le mode de distribution des artères au réseau pie-mérien doit être extrêmement variable, suivant qu'on considère telle ou telle artère. ILen est, en effet, dela moelle, comme du cerveau et du bulbe. L'irrigation de ces organes n'est pas uniforme, et diffère suivant les points ; elle est plus intense au niveau des centres les plus développés, et l'artère ou les artères qui leur sont destinées, sont également plus développées. De même, la moelle présente un développement différent, suivant qu'on considère la région dorsale ou la région lombaire.
Cette dernière est plus volumineuse ; parallèlement, les vaisseaux qui accompagnent les racines nerveuses, sont plus développés, et le renflement lombaire est plus richement vascularisé que la moelle dorsale. C’est ce que reconnaissent les anatomistes, et Charpy décrit une artère importante, {artère du renflement lombaire), qui vient de la grande radiculaire, laquelle accompagnerait un des nerfs compris entre 9 dors. etITlomb.. Pour ma part, sur les 35 cadavres dont j'ai pu disposer, j'ai toujours vu la grande radiculaire, accompagnant une des racines lombaires, aboutir à la spinale antérieure ellemême, au niveau du renflement lombaire. Deux fois j'ai trouvé une autre artère très développée, qui accompagnait la 10° ou la 9° racine dorsale, et qui formait, par l'intermédiaire de la spinale antérieure, comme une voie de décharge de la précédente. Le volume de chacune d'elles était presque égal à celui de la spinale antérieure.
Les artères de la moelle n'ont done pas toutes le même développement, ni la même importance. C'est là un fait acquis. Comment chacune d'elles se distribue-t-elle au réseau piemérien ? C'est là ce qui fera l'objet de la partie expérimentale de ce travail. Voyons d'abord comment les anatomistes concoivent actuellement le système artériel de la moelle.