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PEINTURE SUR VERRE ET SUR PORCELAINE

Bernard de Palissy.

L'invention du verre remonte aux temps les plus reculés. La tradition l'attribue à des navigateurs phéniciens, qui, faisant cuire leur repas sur le bord de la mer, aperçurent autour du feu des masses coagulées, dont la dureté et la translucidité fixèrent vivement leur attention ; ces masses n'étaient autre chose que du verre produit par la calcination du sable des bords de la mer, qui est toujours imprégné de matières alcalines. La première fabrique réguhère de verre dont l'histoire fasse mention est celle de la grande Diospolis {Diospolis magna), capitale de la Thébaïde. On y travaillait avec une précision remarquable ; on y faisait des coupes représen-

tant des figures à l'aspect mobile et varié ; on y taillait et dorait le verre avec une admirable habileté. Cette industrie ne pénétra dans l'empire romain que sous Tibère. De l'Italie, elle passa en France , et plus tard , c'est-à-dire en 673 , de France en Angleterre. A cette époque fut construite l'abbaye de Wiremouth par des ouvriers venus de France, qui ornèrent de vitres les fenêtres de l'église et celles du monastère.

L'homme est sans cesse à la recherche des moyens qui peuvent agrandir la sphère dans laquelle il se meut et lui faire la vie plus confortable. Dès que le verre fut connu en France, l'industrie se hâta de s'emparer d'une découverte aussi importante, et de faire servir toutce qu'elle pouvait produire à satisfaire le goût des classes opulentes pour le luxe. Après avoir substitué aux peaux sèches et apprêtées , à la corne fondue en feuilles, qui fermaient les ouvertures des maisons de nos pères, les vitres qui donnent un accès plus libre au jour, le génie français, sous l'influence de la pensée chrétienne, inventa l'art de peindre sur verre, art dont nos vieilles cathédrales nous offrent des monuments inap-

préciables, et où le moyen âge se montre à nous pour ainsi dire vivant , avec ses croyances , ses mœurs, son histoire et ses personnages. D'abord incertain dans sa manière , ce nouveau genre de peinture chercha longtemps , sans pouvoir l'atteindre, un procédé fixe et durable. Ce ne fut que vers le milieu du quinzième siècle que parurent les premiers essais de la véritable peinture sur verre, de cette peinture dont les couleurs émaillées au feu font corps avec le verre ; et dès lors l'art émancipé ne réclama plus que des mains habiles pour arriver à la perfection . Jacques l'Allemand et le célèbre Albert Durer en Allemagne, Henri Mellein à Bourges , Angrand Leprince à Beauvais , furent les premiers qui répondirent à son appel. Bientôt il ne s'agit plus seulement d'appliquer la nouvelle découverte aux vitraux des églises ; on s'occupa aussi de la faire servir à l'embellissement de la poterie de terre connue, depuis, sous le nom de faïence. L'inventeur ou plutôt l'introducteur en France de cette industrie fut Bernard Palissy, homme justement célèbre , et qui mérite d'autant plus de trouver place dans notre recueil , que nul

mieux que lui n'a prouvé ce que peut une volonté inébranlable , alors même qu'elle est dénuée de tout secours.

Bernard Palissy naquit, vers 1 499, près de Biron , village de l'ancien diocèse d'Agen. Ses parents, malgré leur pauvreté, lui firent apprendre à lire et à écrire, ce qui était beaucoup pour ce temps-là. Un arpenteur, venu dans le pays pour en lever le plan, ayant remarqué la précoce intelligence de cet enfant et l'attention qu'il prêtait à ses travaux , demanda à ses parents la permission de l'emmener avec lui pour lui apprendre son état. Le jeune Bernard fit de si rapides progrès dans la géométrie pratique, qu'à peine sorti d'apprentissage il était souvent chargé par les tribunaux de dresser le plan des propriétés litigieuses ; mais ce travail était loin de suffire à son activité dévorante , il s'occupait encore de dessin et de peinture sur verre; il excellait même tellement dans cette dernière industrie ,

que de plusieurs endroits on venait le chercher pour orner les églises et les châteaux des grands seigneurs.

En 1 539 , Palissy quitta le village natal pour venir s'étahlir à Saintes, où ilse maria. Dans cette nouvelle résidence , il eut le chagrin de voir ses diverses professions, dont l'exercice lui manquait quelquefois, devenir chaque jour moins lucratives. Son imagination se laissait donc aller aux idées spéculatives vers lesquelles il était d'ailleurs naturellement porté , lorsqu'un heureux hasard vint donner à son activité un nouvel aliment. Un jour, une coupe de terre émaillée, sortant sans doute des fabriques italiennes de Faenza , alors célèbres dans toute l'Europe , tomba entre ses mains ; il la trouva si belle , que de ce moment, comme il le dit lui-même dans son Traité de l'art de terre , « il entra en dispute avec sa pensée , » ne rêvant plus que le moyen d'arriver à l'exécution d'un vase semblable.

Subjugué par cette idée, il abandonna tout à fait la peinture sur verre, qui , tout improductive qu'elle était , assurait cependant son existence et celle de sa famille. On le vit alors consacrer

tous ses instants à pétrir la terre , à la recouvrir de préparations inconnues et variées à l'infini; on le vit aller tantôt chez les potiers , tantôt chez les verriers, pour essayer ses émaux à leurs fours; mais les heureuses découvertes ne sont pas toujours faciles. Palissy,marchantau hasard, ne manqua pas de s'égarer . Tous ses essais furent infructueux , et bientôt la misère vint attrister son intérieur. Le grand artiste ne se laissa pas un instant décourager , et lutta contre tous les obstacles avec une admirable énergie. La moindre lueur de succès qui lui apparaissait faisait renaître toutes ses espérances ; et , pour oublier les souffrances qu'il endurait, les privations dont il était entouré , il n'avait que l'espoir lointain , incertain, dont il se nourrissait sans cesse; il n'avait que la conscience intime d'un génie méconnu , le sentiment intérieur d'une grande découverte qu'il ne pouvait encore compléter et mettre en lumière. Chaque jour il comptait sur un succès définitif pour le lendemain , et le lendemain n'amenait qu'une nouvelle déception. Ses voisins les plus bienveillants le traitaient de fou, les autres le regardaient avec terreur : on le

soupçonnait de sorcellerie ou au moins de fabrication de fausse monnaie. Son extrême misère aurait dû le mettre à l'abri de cette dernière accusation. En effet il était réduit aux plus déplorables extrémités, et, pour comble de désolation , il n'était pas seul à souffrir; sa femme, ses enfants mourant de faim, le suppliaient constamment et avec les larmes du désespoir de renoncer à des espérances chimériques, à d'inutiles tentatives , et de reprendre un honnête métier qui leur donnait au moins du pain.

Quinze années se passèrent ainsi , pendant lesquelles le pauvre Bernard s'obstina contre les déceptions de tous les genres , avec cette brûlante ardeur qui anime tous les hommes voués à la poursuite d'une grande découverte. Un jour, il croit avoir trouvé la solution tant cherchée , il va voir ses rêves se réaliser, un nouvel obstacle plus imprévu que tous les autres vient encore l'arrêter. Un ouvrier potier qu'il avait associé à ses essais lui déclare brusquement qu'il le quitte , et exige immédiatement le salaire qui lui est dû. Palissy , dépouillé de ses dernières ressources , lui donne en paiement ce qui lui reste de vête-

ments. Alors notre pauvre artiste fut réduit à tout faire par lui même. Il pilait, broyait les matières de ses émaux , et chauffait le four qu'il avait construit de ses mains; mais il n'avait pas encore passé par la plus terrible des épreuves qui lui étaient réservées. Un jour qu'il avait livré à la flamme de son four un nouvel essai dans lequel reposait sa dernière espérance, le bois vint à lui manquer. Tout lui sembla perdu, et il fut un instant écrasé par le désespoir. Mais tout à coup le courage lui revint, et il eut un moment sublime de passion ; il courut à son jardin , arracha les pieux qui soutenaient ses treilles , les brisa , et bientôt le four fut embrasé ; puis , quand la flamme s'apaisa et menaça de s'éteindre, il eut recours à ses meubles : après les chaises , il brûla les tables ; après les tables , les portes et les fenêtres ; après les portes et les fenêtres , le plancher de sa maison. C'était le dernier effort de l'artiste , mais cet effort avait enfin assuré son triomphe. Palissy se jette avec avidité sur la pièce de poterie qu'il retire de son four , et en voyant les éclatantes couleurs dont elle est parée, il ne peut retenir un long cri de joie qui retentit

dans sa maison désolée. Sa feraine et ses enfants, accourus autour de lui , hésitent encoreà croire à un bonheur dont ils ont si longtemps désespéré.

Bernard vit son triomphe avec autant de calme qu'il avait déployé de courage pour accomplir son œuvre. Une fois que ses poteries eurent acquis le degré de perfection qu'il voulait leur donner, elles se répandirent par toute la France, et la fortune sourit enfin à l'homme de génie qui avait enduré tant de privations. La réputation de Palissy étant parvenue à la cour, Henri II s'empressa de lui demander des vases et des figures pour l'ornement de ses jardins. Quelque temps après, il l'appela à Paris et lui donna un logement dans le palais des Tuileries. Ce fut alors que Bernard obtint le brevet d'inventeur des rustiques figulines (1) du roi , de la reine mère et du connétable de Montmorency. On ne le connaissait à Paris que sous le nom de Bernard des Tuileries.

Bernard Palissy ne doit pas seulement être admiré pour la portée d'intelligence que sa découverte suppose; il faut encore l'honorer pour

{i)Figulina veut dire en lalinloule sorte de poterie.

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l'utilité de cette même découverte. C'est à lui que l'on doit la faïence et par suite la porcelaine françaises. Nous pouvons le nommer le père de nos arts céramiques. Mais là ne se bornent pas les services rendus au monde par cet homme habile. Il forma le premier cabinet d'histoire naturelle qu'ait possédé la France , et il éprouva le généreux besoin de faire participer ses semblables aux trésors de science qu'il avait amassés avec tant de peine et de persévérance. C'est ainsi qu'il voulut, dans Paris même, en présence des plus habiles physiciens de son temps , ouvrir un cours d'histoire naturelle, dans lequel il substitua aux vaines explications des anciens philosophes des faits positifs et des démonstrations certaines. A cette profondeur de pensée qui n'appartient qu'au génie , Palissy joignait aussi le talent non moins précieux de l'écrivain. Nous n'en voulons d'autre preuve que son Traité de l'arl de terre ^ dans lequel, quoiqu'il ne sût ni grec ni latin , son style rappelle souvent le style de Montaigne. C'est dans ce livre, dont chaque page respire un charme indicible, qu'il faut lire les peines sans nombre,

les angoisses sans fin qu'il eut à supporter pendant plus de Yingt ans. On se sent le cœur serré au récit de pareilles souffrances.

Pourquoi faut-il que l'erreur de l'hérésie ait obscurci l'éclat d'une Yie si belle et si utile ! Palissy avait embrassé avec chaleur les principes de la prétendue réforme. Arrêté une première fois lors de l'édit contre les protestants rendu à Écouen, en 1559, par Henri II, il ne recouvra la liberté que grâce aux sollicitations du connétable de Montmorency auprès de Catherine de Médicis. C'est à cette haute protection qu'il dut aussi d'échapper aux journées sanglantes de la Saint-Barthélemy. Mais plus tard rien ne put dérober le vieux huguenot à l'investigation du fameux tribunal des Seize : il fut arrêté de nouveau et renfermé à la Bastille, où, ayant refusé opinicitrément d'abjurer l'hérésie, il mourut à l'âge de 90 ans.

§ in.

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