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IMPRIMERIE

Gulenberg. — Plantin. — Bodoni.

L'invention de l'imprimerie n'est pas aussi moderne qu'on le croit communément. Dès la plus haute antiquité on tirait des empreintes avec des cachets ou des sceaux, et avec divers emblèmes taillésdansle bois. AlaChine, au Japon, l'impression tahellaire est eu usage depuis plus de seize cents ans. Les Grecs et les Romains connaissaient les sigles ou types mobiles , et dans les ruines d'Herculanum on a trouvé des billets d'invitation imprimés par ce procédé. Mais la découverte de l'imprimerie en caractères mobiles, cette sublime invention qui a changé la face du monde , appartient au quinzième siècle,

à ce siècle qui produisit tant de merveilles , et i;iii serait encore grand, lors même qu'il n'aurait pas à se glorifier de l'héroïsme inspiré de Jeanne tl'Arc et de la découverte du Nouveau -Monde. Pendant près de quatre siècles , le véritable auteur d'une si haute création a été méconnu; on €n attribuait faussement le mérite au Hollandais Laurent Coster. Voici , suivant la tradition néerlandaise, comment le sacristain de Harlem conçut la première idée de sa puissante découverte. Un jour qu'il se promenait seul dans les bois , il lui prit fantaisie de tailler dans des morceaux d'écorce de hêtre des lettres en relief. Au moyen de ces caractères , il reproduisit sur du papier quelques vers et de courtes phrases pour l'instruction de ses petits-fils. Aidé de son gendre, il inventa une encre plus visqueuse , avec laquelle il imprima en langue flamande le Spéculum nostrœ salutis, ouvrage composé de lettres et d'images ; mais l'examen de cette impression autorise formellement à dire que ce n'était là qu'une reproduction de la gravure sur bois. Il n'y avait que la mobilité des types qui pût constituer l'art typographique proprement dit. Or

cette mobilité , Laurent Coster ne la connut pas. Quoique les premiers produits de ce procédé ne portent pas , du moins authentiquement , le nom de Gutenberg, l'opinion générale qui lui en attribue l'invention se fonde sur un tel nombre de faits et de témoignages , qu'elle n'est plus aujourd'hui contestée.

Henné ou Jean Genszfleisch aus Sulge- LOCH (1), surnommé Gutenberg, naquit à Mayence vers 1 400 au sein d'une famille patricienne ; c'est donc à tort que quelques auteurs lui ont donné une origine plébéienne. Pour inventer l'imprimerie , il fallait nécessairement savoir lire, et chacun sait qu'à cette époque d'esclavage et d'oppression il était défendu d'apprendre à lire au peuple. Les traditions les plus dignes de foi nous apprennent que le père Genszfleisch , très-noble de courage et de dignité équestre , possédait deux maisons à Mayence , l'une appelée Zum Jungen, l'autre Zum Giidinberg ou Gudenherg^ dont on a fait Gutenberg.

(j) Genszfleisch signifie en allemand chair d'oie, et le nom de Sulgeloch provenait d'un petit manoir patrimonial que la famille de Gutenberg habitait avant de venir s'établir à Mayence.

Gutenberg vint à Strasbourg à l'âge de vingt ans. Il parait qu'il s'y occupa d'abord du lapidaire. Ce ne fut qu'en 1436 qu'il communiqua line invention qu'on suppose être celle des caractères mobiles; puis il forma une association qui avait pour but de mettre en œuvre un art secret et merveilleux, association dont les principaux membres étaient trois ouvriers , André Dritzebem , Jean RifP et André Heilman. Dans la description de cet art, il est question d'une presse montée, de planches serrées par des vis et fixées sur la presse, lesquelles planches se décomposent quand les vis sont desserrées. Voilà, à ne pas s'y méprendre, l'imprimerie s'efforçant de naître. Si les documents de l'époque ne disent pas le mot, c'est que le mot n'était pas encore inventé.

Les titres de Gutenberg sont donc clairs et formels. Il est le père de la typographie telle que nous la connaissons. Les premiers caractères qu'il employa sont restés longtemps à Strasbourg ; ils étaient sculptés en bois et percés latéralement pour pouvoir être enfilés les uns à côté des autres. Pendant dix ans il travailla avec

ces caractères à Strasbourg , en sorte que cette grande cité peut avecraisonêtre regardée comme le berceau de l'imprimerie. Certains détracteurs du grand homme , dans le but de le frustrer de la gloire d'une découverte qu'il paya par tant d'années de soucis et de veilles, ont supposé qu'en 1 439 il voyagea en Hollande et qu'il s'engagea comme domestique chez Laurent Coster, pour lui voler le secret de l'art typographique. Or nous retrouvons dans les relations de Teutzel, de PaulusPerter, de Schœpflin, de Jacques Oberlin, la lumière des S'rasbourgeois, qu'en cette même année 1 439 Gutenberg était toujours à Strasbourg, où il se voyait obligé , sous peine de perdre les instruments de ses opérations mystérieuses, de payer une forte indemnité aux héritiers d'un de ses associés, André Drilzehem, mort avant d'avoir vu sortir du laboratoire où il avait aventuré quelques deniers , l'or qu'il poursuivait de ses avides désirs.

En 1445, Gutenberg quitta Strasbourg pour retourner à Mayence , emmenant avec lui sa femme Ennelin-Zur-Isern-Thûre ( Anne à la Porte -de -Fer), qu'il avait épousée dans sa jeu-

nesse , et dont l'humeur acariâtre ne fut pas un des moindres tourments de sa \'ie. S'il n'avait point eu à se louer des procédés de ses associés de Strasbourg , des chagrins bien autrement réels l'attendaient dans sa patrie. Jusque alors tous ses efforts , toutes ses dépenses n'avaient abouti qu'à des essais informes et stériles ; son oeuvre n'était qu'ébauchée. Toujours occupé de •vaincre les difficultés de son entreprise , il fit à Mayence de nouvelles tentatives , et osa rêver l'impression d'une Bible. Mais sa fortune personnelle, considérablement entamée par ses premiers essais , ne lui permettait plus de faire seul les frais d'une pareille opération. Plein de la hauteur de sa mission, fort de ses vingt-cinq ans d'étude , il s'associa avec un opulent orfèvre nommé Jean Faust ou Fusl , et consentit avec lui un traité par lequel il lui- assurait la moitié des bénéfices.

Les fonds trouvés, Gutenberg pensa avec raison que l'emploi des lettres sculptées une à une sur bois ou sur métal rendrait impraticable l'impression d'un ouvrage de longue haleine. Il fallait donc trouver un moyen d'opérer autre-

'il 4 LES ARTISANS

ment. Son génie inventif ne lui fit pas défaut. Tailler des poinçons, frapper des matrices et y fondre des lettres séparées, fut une autre conception heureuse et féconde, qui jaillit de son cerveau et compléta tout le système de l'imprimerie. Pierre Schœffer , habile ouvrier arrivant de Paris , fut employé à la fonte des caractères , et eut ainsi une grande part aux premiers progrès de l'art typographique. Voilà donc cette trinité de Gutenherg , Faust et Schœffer , trinité si longtemps symbolique de l'imprimerie, et dont on a fait tant de bruit. Nous voyons à quelles proportions elle se réduit, et quelle part revient à chacun des trois noms qui la composent dans la plus admirable des inventions humaines.

Après avoir achevé la Bible, deux volumes in folio de 600 pages chacun , Gutenberg entreprit le Psautier , ce chef-d'œuvre resté inimitable dans la typographie , comme la Vénus de Médicis ou l'Apollon du Belvédère dans la sculpture. Bientôt l'imprimerie de Mayence devint célèbre. Les exemplaires de la Bible coururent l'Europe aux acclamations , aux bénédictions de tous.

Faust, voyant dans la nouvelle découverte beaucoup d'argent et beaucoup de gloire à acquérir , pensa qu'il valait mieux posséder seul ces deux choses en entier que de les partager. Lorsqu'il eut épié tous les secrets de son associé , lorsqu'il fut initié à tous les procédés de son art et qu'il eut exploité pendant quelques années sa patience et son travail , il résolut de se débarrasser de lui , et pour y parvenir il le fit assigner en payement de deux ou trois mille florins qu'il prétendait lui être dus (1455). Gutenberg soutint d'abord que sa dette ne s'élevait pas si haut ; mais le génie ne se connaît point en chiffres, r.aust avait dressé les comptes : il en affirma la sincérité par serment devant la justice. Gutenberg fut condamné à payer ; et comme il n'avait pas assez d'argent, ses caractères, sa presse, son atelier tout entier restèrent à l'orfèvre mayençais, qui s'en servit pour finir le Psautier avec Schœffer.

Dépouillé par Faust, Gutenberg forma un autre établissement en 1456 avec le secours du syndic de Mayeuce , Conrad Humery , et sous la protection de l'archevêque- électeur Adolphe.

Plusieurs magnifiques ouvrages sortirent de ce nouvel atelier , entre autres le Catholicon et la Somme de saint Thomas. En 1462, Mayence, livrée aux horreurs de la guerre civile , vit les ouvriers de Gutenberg et de Faust se disperser et propager leur art en Allemagne , en Angleterre et en Italie. Faust lui-même vint à Paris, colportant sa Bible , qu'il vendit en si grand nombre, qu'on l'accusa de sorcellerie. Les ornements du livre en encre rouge passaient pour avoir été tracés avec son sang; il fut arrêté et mis en prison ; mais Louis XI , qui , tout despote qu'il était , eut au moins le mérite de ne pas persécuter l'imprimerie naissante , lui rendit la liberté à condition qu'il dirait son secret. Quant à Gutenberg, il ne quitta point Mayence , mais il renonça totalement à sa presse et la céda à son associé Humery. Ce fut en 1468 qu'il termina sa pénible et mémorable carrière, consolé de l'ingratitude des hommes par l'immensité du bienfait qu'il leur léguait. Il fut enterré à Mayence dans l'église des Récollets , et le patricien Gethus composa eu latin son épitaphe , dont voici la traduction :

A 3t\^ GENSZFLEISCH, INVENTEUR DE l'aRT DE L'IMPRIMERIE , QUI A LE MIEUX MÉRITÉ DE TOUTE NATION ET DE TOUTE LANGUE, ADAM GETHUS FIT CETTE INSCRIPTION EN MÉMOIRE IMMOR- TELLE DE SON NOM.

L'année 1840 a vu célébrer le quatrième anniversaire séculaire de l'invention de Gutenberg. Il appartenait à Strasbourg , cette belle tête de l'Alsace , la ville lumineuse et glorieuse entre toutes , où il est presque impossible de rencontrer quelqu'un qui ne sache pas lire, de fêter dignement la mémoire de l'hôte des mains duquel elle vit sortir le premier livre imprimé. Ce qui s'est passé dans ses murs au mois de juin 1840 a fait revivre dans la mémoire de ceux qui en ont été témoins, l'image de ces fêtes antiques où les populations primitives se réjouissaient en l'honneur de leurs dieux. Une statue, grande et imposante figure due au ciseau de notre illustre sculpteur David , à qui semble dévolue la tâche d'immortaliser toutes nos gloires, a été inaugurée au brust des cloches et du canon , aux ap-

plaudissements des représentants de toutes les sciences , de tous les arts , de toutes les langues , accourus de tous les coins de l'Europe intelligente, et même du Nouveau-Monde ; et pendant trois jours plus de cent mille personnes, ouvriers, paysans, bourgeois, autorités religieuses, civiles et militaires, tous confondus, tous unis, ont rivalisé d'ardeur pour la consécration du plus grand fait intellectuel qui ait honoré l'humanité. En lisant le récit des merveilles dont Strasbourg a donné le spectacle dans cette circonstance solennelle, on ne peut s'empêcher de la féliciter d'avoir si bien compris la sainteté du devoir qu'elle accomplissait.

Nous avons dit que la découverte de Gutenberg, malgré les entraves qu'elle rencontra sur sa route, s'était promptement répandue dans toute l'Europe. Nulle autre industrie ne présente une série de noms illustres pareille à celle

dont la typographie peut s'enorgueillir. Un des premiers qui s'offrent à notre admiration est le Vénitien Alde Manuce , le chef célèbre de cette famille d'imprimeurs qui acquit une si grande renommée lorsque l'art n'était encore qu'à son berceau . Le zèle infatigable qu'il mit à déchiffrer les vieux manuscrits , le soin minutieux avec lequel il collationna les différents textes , doivent le faire considérer comme un des hommes de son siècle qui contribuèrent le plus aux progrès de son art et à populariser les grands modèles littéraires. Ce fut lui qui le premier substitua le format in-S" au lourd in-folio. Ce savant imprimeur, adonné tout entier à ses études incessantes et profondes , avait placé sur la porte de son cabinet un avis qui engageait les visiteurs à ne lui parler que de choses essentielles , et à le faire le plus brièvement possible.

Après Aide Manuce , voici venir un nom non moins illustre, celui d'ELZviR ou d'ELZEviER, auquel tant d'imprimeurs de Leyde et d'Amsterdam ont assuré l'immortalité. C'est à eux que l'on doit ces belles éditions d'auteurs classiques, dont l'élégance des caractères et la correction

des textes ont fait de véritables chefs-d'œuvre typographiques. Mais Venise et la Hollande n'ont pas seules la gloire de se glorifier. La France aussi a eu ses imprimeurs célèbres. Nous ne pouvons oublier de mentionner ici la famille des Estienwe, si digne de l'estime et de l'admiration des érudits. Henry, le premier du nom, mort à Lyon en 1520 , est surtout connu par un Psautier à cinq colonnes, publié en 1 509 . Eobert , son second fils , le plus renommé de tous les Estienne, ennoblit son art par une connaissance parfaite des langues et des belles-lettres. H est le premier qui ait imprimé des Bibles distinguées par versets. Un de nos plus grands historiens , le célèbre de Thou , a dit de Robert Estienne « que la France lui devait plus pour avoir perfectionné Timprimerie , qu'aux plus grands capitaines pour avoir reculé ses frontières. » De quel amour ne devait-il pas être animé pour son art, cet homme qui, pour être plus certain de la correction de ses éditions , faisait afiBcher ses épreuves à sa porte en promettant une récompense pour chaque faute qu'on lui signalerait ! C'est de cette manière

qu'il parvint à publier son Thésaurus Unguœ latinœ , dont les savants font si grand cas , et son Nouveau Testament en grec, dans lequel on ne rencontre qu'une seule faute d'impression , encore n'est-ce qu'une transposition de lettres. Bobert Estienne, ayant embrassé les erreurs religieuses de Calvin , fut obligé de quitter la France , et se relira à Genève , où il mourut en 1559. Yoici comment M. firmin Didot, qui fut lui-même uue des gloires de l'imprimerie moderne, s'exprime dans un de ses ouvrages à l'égard de la famille des Estienne : 0 véritables typographes ! auprès desquels nous ne sommes rien , ne leur envions pas la gloire d'être les premiers typographes de tous les pays et de tous les âges, et que tout typographe, s'il a un noble sentiment de son art, se prosterne avec respect devant leur tombe ! »

Plawtin (Christophe), né en 1514 au village de Saint-Avertin près de Tours ( Indre- et- Loir), quitta de bonne heure son pays natal et apprit à Rouen les premiers éléments de l'art typographique. Il \isita ensuite les principales imprimeries de l'Europe, où il travailla en qualité de correcteur ou même de compositeur. Il Tint ensuite à Paris dans le dessein de s'y établir ; mais ce qu'on aura peine à croire , c'est qu'il ne put y vivre du fruit de son travail et de ses talents. Il les porta donc dans la ville d'Anvers , oii bientôt ils le mirent en état de lever une imprimerie qui ne tarda pas à devenir la plus splendide et la plus célèbre de l'Europe. Les bâtiments ressemblaient plutôt à un palais qu'à un atelier typographique. On y comptait plus de quarante presses de différentes dimensions, et la dépense des ouvriers qu'il employait

se montait à plus de cent écus par jour, somme considérable , eu égard à la valeur monétaire de ce temps.

Il n'épargnait rien pour s'attacher les savants auxquels il confiait la correction de ses épreuves , et , à l'exemple de Robert Estienne , il ne laissait sortir aucun livre de chez lui sans en avoir exposé publiquement les épreuves, après qu'elles avaient été soigneusement revues par lui et par ses correcteurs.

11 n'est point de typographe qui, seul, ait imprimé autant que Plantin. Toutes ses éditions en hébreu, en syriaque, en grec, en latin, etc., se font remarquer par la correction et par la netteté plus que par l'élégance typographique. Parmi les ouvrages les plus remarquables qui sont sortis de ses presses , on cite la fameuse Bible connue sous le nom de polyglotte d'Anvers , qui fut entreprise sur la demande du roi d'Espagne, Philippe II; mais cette entreprise, dont Plantin devait attendre autant de profit que de gloire , ne fit au contraire que déranger considérablement sa fortune. Un assez grand nombre d'exemplaires qui avaient été embar-

qués pour l'Espagne périt dans la traversée , et par suite de manœuvres suscitées par l'envie, non-seulement on refusa d'en payer le prix à Plantin, mais encore on exigea sévèrement le remboursement des avances qu'on lui avait faites. Il se vit ainsi frustré de la plus grande partie de ses déboursés, et fut contraint de vendre la belle et nombreuse bibliothèque qu'il avait rassemblée à grands frais , et qui contenait des exemplaires choisis de tous les ouvrages qu'il avait imprimés.

Plantin, par ses talents, son désintéressement et ses nombreux travaux, s'était concilié l'amitié des hommes les plus instruits de son temps. En 1570 , il avait été nommé imprimeur du roi d'Espagne , et l'année suivante il fut autorisé à prendre le titre d'archi-imprimeur de Sa Majesté. La marque distinctive de ce célèbre typographe est un compas avec ces mots : Lahore et Constantiâ.

Outre les épîtres et les préfaces dont il a enrichi plusieurs de ses éditions , il avait composé un Traité des plantes en sept langues, divisé en deux parties avec des tables pour l'usage des

différentes nations. Cet ouvrage ne fut imprimé qu'après sa mort , par les soins de sa famille.

Plantin mourut à Anvers le 2 juillet 1589, laissant en mouvement trois grandes imprimeries, l'une à Anvers, l'autre à Leyde, et la troisième à Paris. Comme il avait eu trois filles , chacun de ses gendres eut un de ces établissements. Celui d'Anvers échut à Jean Moretus, dont la famille a continué jusqu'au commencement de ce siècle à exercer le même art avec une grande distinction.

Après les artistes que nous venons de nommer, l'art typographique fut encore perfectionné en France par les essais et les travaux des Anissoh et des Didot. On sait que Louis XYI accordait une bienveillance particulière aux hommes qui se livraient à cette noble profession , et qu'il leur dispensait souvent d'honorables récompenses. Plusieurs éditions remarqua-

bles sortirent de son imprimerie du Louvre. Il aimait à exécuter lui-même les opérations les plus difficiles de son art favori. C'est ainsi qu'il composa et tira en 1766, pour la cour seulement , sous le titre de Maximes tirées de Télémaque, un petit volume, véritable chef-d'œuvre conservé par M. de La Yauguyon, et que possédait le savant et spirituel Charles Nodier.

L'Italie se glorifie avec raison de Jean - Baptiste BoDONi , né à Saluées en 1740, et que la beauté et la pureté de ses éditions de classiques grecs et latins ont rendu à jamais célèbre. Dès son enfance , il montra du goût pour le dessin , et dans ses loisirs il gravait sur bois de petites vignettes, qui sont encore recherchées aujourd'hui des amateurs. A dix-huit ans , le désir de se perfectionner dans sa profession lui fit entreprendre le voyage de Rome. Il partit de sa ville natale , et se trouva avoir épuisé ses ressources

avant d'avoir atteint le terme de son voyage. Ce ne fut qu'en vendant quelques-unes de ses tailles de bois aux imprimeurs qu'il se procura l'argent nécessaire pour continuer sa route ; mais, à son arrivée dans la ville pontificale , ses rêves de gloire et de fortune s'évanouirent ; il alla demandant de l'ouvrage d'imprimerie en imprimerie, et partout on lui répondit par un refus. Découragé par cette réception inattendue , il se disposa à reprendre le chemin de Saluées ; toutefois, avant de quitter Rome, il voulut voir l'imprimerie de la Propagande , qu'il avait tant de fois entendu vanter. La politesse de ses manières, l'extrême vivacité de aon esprit plurent à l'abbé Ruggieri , directeur de l'établissement , qui l'y admit comme ouvrier, Bodoni montra dans les différents travaux qui lui furent confiés tant de goût et d'habileté, que le cardinal Spinelli se déclara son protecteur. D'après les conseils de ce prélat , il se livra à l'étude des langues orientales ; et dès qu'il fut en état de lire facilement l'arabe et l'hébreu , il obtint une place de compositeur pour ces deux langues. Bodoni ne travailla que peu de temps comme

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ouvrier. Son extrême assiduité et son aptitude le firent promptement élever à la proterie, fonctions dans lesquelles il révéla le plus grand talent comme imprimeur et comme fondeur. Au bout de quelques années, tourmenté du désir de voyager, il quitta Rome, et vint à Parme ( 1 768), où, sous le patronage du marquis de Selino, premier ministre du grand-duc , il fonda l'imprimerie qui depuis a porté son nom. C'est de là que sortirent tant de livres admirables, oîi la beauté et la pureté des types , le goût qui se révèle dans la distribution des pages et des matières, l'excellence du papier et surtout la correction des textes le disputent à ce que l'imprimerie de tous les temps et de tous les pays a produit de plus parfait. Nous ne citerons pour preuve de ce que nous avançons ici que les témoignages flatteurs que Bodoni reçut de son vivant de presque tous les souverains de l'Europe. Un voyage qu'il entreprit en 1788 , accompagné du savant abbé Fortus, devint pour lui une longue suite de triomphes. A Rome il eut une audience du pape Pie VI, qui l'entretint longuement des divers objets relatifs à son art, et qui plus tard

lui envoya , avec un bref conçu dans les termes les plus honorables , deux médailles , l'une d'or y, l'autre d'argent , en remerciement de son Horace ^ dont il lui avait adressé un exemplaire. A; Naples , la reine , ayant appris son arrivée au moment où elle allait sortir de son palais, lur envoya un gentilhomme pour l'inviter à se rendre à son cabinet. Bodoni s'étant excusé sur le mauvais état de sa toilette , elle lui fit dire de se présenter comme il se trouvait , car c'était lui^. lui seul, qu'elle voulait voir. Dès 1782, le roi d'Espagne , Charles HT , lui avait conféré le titre de son imprimeur particulier , avec une pensionde 6,000 réaux; par reconnaissance, Bodoni offrit à ce prince la dédicace de sa belle édition' de la Gerusalemme liherata. Monsieur (depuis Louis XVIII) , parcourant en proscrit les divers État s de l'Italie , vi si ta les ateliers d e l'i m primeur parmesan. Étonné de leur étendue et de l'ordre qu'il y vit régner, il ne put s'empêcher de dire que c'était la première imprimerie du monde. L'entrée des armées françaises en Italie fut pour Bodoni l'occasion de nouveaux triomphes. Officiers et soldats s'empressèrent d'aller visiter

l'établissement modèle et ambitionnèrent la possession de quelques ouvrages sortis de ses presses. Ceux qui ne pouvaient acheter un volume se procuraient des billets ou des tètes de lettres qu'ils conservaient avec respect. Cet hommage rendu spontanément à un grand artiste fait le plus grand honneur au caractère et à l'intelligence de notre nation.

Les magnifiques éditions de Bodoni , en répandant son nom dans toute l'Europe , inspirèrent à tous ses confrères le désir de pourvoir leurs ateliers de ces beaux types qui avaient servi à enfanter tant de chefs-d'œuvre. C'était à peine s'il pouvait suffire aux nombreuses commandes qui lui arrivaient de toutes parts. Avec les immenses bénéfices qu'il réalisa de cette manière, il put acheter une riche propriété dans une situation délicieuse , près de Borgo-San-Donnino. Parvenu au faîte de la fortune et des hon neurs , il voulut revoir sa ville natale. Son entrée dans Saluées fut celle d'un prince dans sa capitale après une longue absence. Toute la population se porta à sa rencontre, une députatiou du corps municipal fut envoyée pour le compli-

mériter; et, deux jours après , s'étanl rendu à riiôtel-de- ville , aux acclamations de ses concitoyens, fiers de sa renommée, Bodoni, fortement ému , s'écria : « Il n'est donc pas toujours vrai que nul n'est prophète dans son pays ! »

Lorsque l'Italie eut passé sous la domination française , le célèbre typographe reçut de Napoléon, du prince Eugène et de Murât d'éclatants témoignages d'estime et de bienveillance. Son Jliade , présentée à l'empereur dans la galerie de Sainl-Cloud , lui valut le brevet d'une pension de 3,000 francs et la décoration de l'ordre de la liéunion. Le prince Eugène et Murât lui firent proposer, le premier la direction de l'imprimerie de Milan, le second celle de l'imprimerie de Naples; mais il refusa constamment de quitter Parme, devenue, depuis longtemps, sa seconde patrie. Il s'occupait de son Manuale typo- (jrafico, qu'il n'eut pas la gloire d'achever, et de l'impression de classiques français pour l'éducation du prince royal de Naples, lorsqu'une maladie cruelle vint interrompre ses travaux. La fièvre s'étant jointe à des douleurs de goutte qu'il ressentait depuis longues années,

il expira le 20 novembre 1813. Ses obsèques furent célébrées avec une pompe extraordinaire. Vincent Jacobacci, son intime ami, prononça son oraison funèbre.

Peu d'hommes ont joui de leur renommée plus complètement que Bodoni. Ses qualités personnelles lui valurent de nombreux amis. Toutes les sociétés savantes d'Italie s'empressèrent à l'envi d'inscrire son nom sur leurs registres, et les plus grands poètes firent des vers à sa louange.

De notre temps, l'invention des presses mécaniques est venue donner un nouvel essor à l'imprimerie, sinon en perfectionnant cet art , du moins en popularisant ses produits par suite de l'abaissement de leur prix. l'Allemand Kœnig est le premier qui ait conçu la pensée de ces machines intelligentes qui semblent être venues à propos pour satisfaire l'immense besoin de

lecture et de publicité qui travaille notre époque. Kœnig, après avoir porté, sans profit pour lui , son industrie en Angleterre, revint dans sa patrie, où sa découverte fut mieux appréciée qu'à son origine. Bientôt son merveilleux instrument fat imité et modifié dans tous les pays, et l'on €st parvenu à une promptitude d'exécution véritablement effrayante ; ainsi certaines presses mécaniques n'impriment pas moins de quatre mille feuilles à l'heure. Il faut ajouter , pour être vrai, qu'une telle rapidité n'est obtenue, le plus souvent, qu'aux dépens de la qualité du travail. C'estainsiqueles imprimeurs d'aujourd'hui sont souvent entraînés par la concurrence à chercher plutôt les moyens de faire vite et à bon marché , qu'à s'efforcer d'introduire de nouveaux perfectionnements dans leur art. Cependant la typographie moderne peut encore s'enorgueillir de quelques beaux travaux qui resteront pour attester que les bonnes traditions ne sont pas complètement oubliées dans notre siècle.

Jusqu'à ce jour , la mécanique n'avait été introduite dans l'imprimerie que pour suppléer au travail des ouvriers imprimeurs proprement

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dits , c'est-à-dire de ceux qui font mouvoir la presse ; mais au moment même où nous publions le présent ouvrage , des tentatives viennent d'être faites avec succès pour abréger considérablement , par des moyens mécaniques , les opérations de la composition ; on appelle ainsi le travail minutieux qui a pour but de disposer les caractères typographiques en formes ou planches qui sont ensuite soumises à l'action de la presse. C'était peut-être le problème le plus hérissé d'obstacles qui pût être offert aux recherches des mécaniciens que celui de faire exécuter par des machines les mille fonctions variées, capricieuses et compliquées qui forment l'art du compositeur ; les hommes du métier ont longtemps douté qu'on pût parvenir à ce but; cependant diverses machines sont achevées aujourd'hui, elles fonctionnent, et la pratique à laquelle on ne peut tarder de les soumettre démontrera quels sont leurs inconvénients ou les avantages que l'on peut en attendre.

Le 5 décembre 1 842 , l'Académie des Sciences a entendu un rapport de M. Séguier sur la machine à composer qui avait été soumise à cette

compagnie savante par M. Gaubert. Nous ne prétendons pas entrer ici dans les détails nécessaires pour faire comprendre toutes les parties de ce mécanisme; qu'il nous suffise de dire qu'il se divise en deux parties : la première a pour mission de distribuer , ou de trier tous les caractères qu'on lui remet pêle-mêle, et de réunir ensemble, dans un ordre régulier, dans une position uniforme, toutes les pièces mobiles qui se rapportent à la même lettre; cette opération difficile s'accomplit au moyen de canaux par lesquels les caractères doivent passer, et où ils rencontrent des obstacles placés de distance en distance , qui , correspondant aux différents crans de la lettre, forcent celle-ci à prendre la direction convenable.

Une fois les caractères rangés dans le récipient qui est propre à chacun d'eux , ils sont prêts à répondre à l'appel du compositeur; celui-ci est assis devant un clavier dont les touches sont aussi nombreuses que les éléments typographiques nécessaires à la composition d'une forme. La plus légère pression du doigt suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrémité inférieure

de chaque récipient est munie. A chaque mouvement du doigt, un caractère s'échappe et tombe dans un canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper. Chaque caractère, quel que soit son poids, arrive à son rang. Alors tout n'est pas fini ; il faut encore l'intervention intelligente d'un ouvrier qui est chargé de la justification , c'est-à-dire de régulariser l'espacement des mots et la longueur des lignes. Toutefois M. Gaubert prétend encore réduire cette opération à une simple manœuvre mécanique.

En même temps se présentent d'autres machines construites dans le même but ; moins compliquées que celle de M. Gaubert, elles se chargent seulement de la composition , laissant à la main de l'homme le travail préparatoire de la distribution. Elles consistent également en un clavier au moyen duquel le compositeur appelle tour à tour les caractères dont il a besoin ; les auteurs de cette dernière invention assurent que leur machine , qui occupe cinq personnes , doit composer dix mille lettres à l'heure et réduire de moitié la dépense actuelle de la composition.

Quoi qu'il arrive de ces procédés hâtifs , l'imprimerie n'en continuera pas moins d'occuper un nombre infini de bras, et les découvertes de nos mécaniciens ne feront que répondre au développement immense que doit encore prendre l'industrie typographique, par suite des progrès de l'instruction primaire , de la multiplicité des publications de toute espèce , et du goût de la lecture qui se répand de plus en plus dans toutes les classes.

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