‹ Les artisans célèbresChapitre 14 sur 22 · LITHOGRAPHIE · texte numérisé non relu

LITHOGRAPHIE

Aloys Senefelder.

La lithographie , dont les résultats sont aujourd'hui si populaires , est l'art de tracer sur la pierre toutes sortes de dessins ou d'écritures , pour en obtenir ensuite des épreuves par centaines sur le papier. Cette heureuse découverte, l'une des plus remarquables des temps modernes , repose entièrement sur deux principes chimiques : d'abord sur la propriété que possède la pierre calcaire granulée et compacte de s'imbiber de graisse et d'eau j puis sur l'antipathie que la graisse et l'eau ont l'une pour l'autre. Rien de plus simple et de moins coûteux à la fois que le procédé lithographique. Quand on a tracé un dessin sur la pierre avec le crayon gras, il suffit,

pour obtenir des épreuves, de laver chaque fois la pierre avec de l'eau qui s'infiltre partout où le crayon n'a pas touché, et de passer sur la pierre un rouleau chargé d'une encre spéciale. Cette encre , essentiellement grasse , s'applique et s'étend sur le dessin tracé par le crayon gras, tandis qu'elle est repoussée de toutes les parties que l'eau a pénétrées. Nous allons voir comment cette idée ingénieuse jaiUit du cerveau d'un pauvre comparse du théâtre de Munich.

Aloys Sekefelder, né à Prague en 1771 , était fils d'un comédien qui l'amena très-jeune à Munich. Il étudiait, contre sa vocation, le droit à l'université de Gœttingue , lorsque la mort vint frapper son père et ne lui laisser d'autre ressource que la carrière du théâtre. Ses débuts furent si froidement accueillis du public , que le malheureux jeune homme se vit forcé de prendre rang parmi les comparses. Ce mince emploi ne suffisant pas à ses dépenses , Aloys essaya de se faire auteur : il composa deux comédies en vers; mais il ne fut pas plus heureux comme auteur qu'il ne l'avait été comme acteur : ses

pièces furent sifflées , et n'ayant pas trouvé de libraires qui voulussent s'en rendre éditeurs, il les fit imprimer à ses frais. Ce fut à cette circonstance qu'il dut ses premières observations sur les procédés typographiques. Il était pauvre €t isolé ; le besoin et l'industrie ne tardèrent pas à faire chez lui cause commune ; pour épargner sa bourse, il résolut de se faire à lui-même son imprimeur. Il essaya d'abord de la gravure à l'eau forte sur des planches de cuivre ; mais, n'ayant pu parvenir à donner à ces planches , d'ailleurs trop coûteuses , le poli convenable , il imagina de leur substituer les pierres calcaires qu'on trouve en Allemagne dans les carrières de Solenhofen , et que la finesse de leur grain rendait plus faciles à travailler et plus susceptibles en même temps de recevoir le trait.

Des essais réitérés , souvent sans résultats , parfois couronnés de succès , mais toujours poursuivis avec ardeur dans le cercle étroit de ses ressources, témoignaient delà persévérance du pauvre artiste, lorsqu'un heureux hasard vint le favoriser au niiheu de ses expériences continuelles. Un jour qu'il achevait de prépa-

rer une pierre , sa mère vint le prier d'écrire le mémoire du linge qu'elle allait donner à blanchir. Ne trouvant point de papier sous sa main, il se décida à écrire sur sa pierre polie , en se servant d'une encre chimique qu'il avait composée avec de la cire , du savon et du noir de fumée. Curieux de savoir ce que deviendraient les caractères qu'il venait de tracer, il se mit à laver la pierre avec un mélange d'eau forte et d'eau. Le résultat confirma ses prévisions : l'acide rongea toutes les parties que l'encre grasse n'avait pas touchées , et les lettres restèrent en relief. En les encrant ensuite avec un tampon de son invention , il obtint une épreuve parfaite du mémoire de la blanchisseuse. La lithographie était découverte.

Les premières difficultés de l'invention étaient vaincues ; mais il restait à trouver des moyens mécaniques pour faciliter le tirage sur pierre ; il fallait inventer un rouleau et une presse. Aux prises avec la misère, Senefelder dut ajourner la réalisation de ses espérances à des temps meilleurs. Tel était l'état de dénûment dans lequel il se trouvait alors , que , ne sachant plus quoi

faire pour vivre , il chercha à se vendre comme remplaçant militaire ; mais sa qualité d'étranger le priva même de cette triste ressource du désespoir , et l'homme de génie qui devait être une des gloires de l'Allemagne , ne put parvenir à se faire recevoir comme simple soldat par les autorités militaires de la Bavière.

Plus pauvre que jamais , Senefelder se mit à copier de la musique. Bientôt il imagina d'appliquer son procédé à l'impression des partitions qu'on lui confiait. Mais sans aide, il ne pouvait rien faire. Il s'adressa à Gleidner, directeur de la musique de la cour , qui adopta son plan avec empressement. Une imprimerie musicale fut fondée, et les premiers résultats de cette association furent quelques faibles bénéfices qui permirent au malheureux Aloys de sortir de l'état précaire dans lequel il languissait depuis si longtemps. Dans le commencement, les deux associés , faute d'une presse convenable , ne purent imprimer que des partitions de peu d'étendue ; mais un marchand de musique , Falter , vint à leur secours : il se chargea des frais de cette presse, qui fut construite sur un dessin de

Senefelder, devenu mécanicien par nécessité. Dès lors l'entreprise marcha à souhait , et l'impression de la partition d'un opéra de Mozart, la Flûte enchantée , trouvée magnifique par les connaisseurs , lui acquit une sorte de célébrité.

L'esprit d'Aloys ne restait jamais en repos; il marchait de découverte en découverte. A peine la presse lithographique était-elle inventée qu'il imagina de dessiner sur pierre des images et des ornements pour les livres de piété destinés au peuple. Sans avoir plus de notions en dessin qu'il n'en avait en mécanique , il réussit complètement, et ses premiers essais montrèrent que son invention pouvait servir à reproduire toutes les nuances fortes ou moelleuses , tous les traits larges ou déliés dont se composent les dessins les plus achevés. Peu de temps après , Senefelder découvrit aussi le procédé du transport sur pierre des vieux livres et des vieilles gravures; opération que l'on pratique aujourd'hui avec succès, mais qu'il n'est pas permis de donner comme nouvelle sans faire injure à la mémoire du père de la lithographie.

Tous ces perfectionnements permirent à Senefelder et à son associé de donner plus d'extension à leur établissement et leur ouvrirent la carrière des succès et de la fortune. De toutes les parties de l'Allemagne, on leur envoyait des partitions de musique à lithographier. En 1799, le bon roi Maximilien-Joseph , dont la mémoire est restée si chère à son pays, se déclara le protecteur de Senefelder et de son invention. Il lui accorda un privilège exclusif pour l'exploitation de son procédé pendant quinze ans. En même temps, un riche éditeur de musique, André d'Offenbach, voulant se faire initier à cette grande découverte par l'inventeur lui-même , lui paya généreusement son secret. C'est au zèle et aux ressources de cet entreprenant éditeur que la lithographie est redevable de ses premiers progrès.

Senefelder se rendit ensuite à Vienne, où il avait été appelé pour fonder une imprimerie sous la garantie d'un nouveau privilège concédé par l'empereur d'Autriche. De retour à Munich , il y dirigea, avec le baron d'Aretin , protecteur éclairé des beaux-arts , un établisse-

ment d'où sortirent , pendant les trois ans que dura cette illustre association , ces belles collections de dessins, d'après Albert Durer et Raphaël , qui font époque dans l'histoire de la lithographie. En 1809, Aloys reçut une nouvelle preuve de la munificence du roi de Bavière : il fut nommé directeur d'un atelier de lithographie que le monarque avait fait établir pour l'impression des actes officiels de toute l'administration intérieure du royaume. Ce fut dans les loisirs que lui laissèrent ces fonctions qu'il composa son important ouvrage intitulé : l'Art de la lithographie, ou description des différents procédés à suivre pour dessiner, graver et imprimer sur pierre.

Senefelder, dont la jeunesse avait été si malheureuse , termina sa carrière dans une position brillante. 11 mourut cà Munich en 1834. Le succès de son invention ne s'était pas renfermé dans le cercle de l'Allemagne , et sou nom était déjà populaire dans toute l'Europe. Aujourd'hui la lithographie a pris un développement immense en France , en Itahe , en Angleterre et jusqu'en Eussie. Espérons que, pour l'auteur d'une si

grande découverte , la postérité commencera plus tôt que pour Gutenberg, et qu'on n'attendra pas quatre siècles pour rendre à sa mémoire les honneurs qui lui sont dus.

Page 1