CHARPENTERIE-MENUISERIE
Rennequin-Sualem. — Roubo.
Les charpentiers-menuisiers de nos jours font en général tous les gros ouvrages en bois, tels que toits, planchers, ponts, échafaudages, moulins , etc. Un charpentier, pour être habile , doit connaître la géométrie élémentaire et descriptive ; il faut aussi qu'il soit instruit des principes de la mécanique, soit pour évaluer approximativement la force des bois , les charges qu'ils auront à supporter , soit encore parce qu'il peut se trouver dans la nécessité de composer un engrenage et qu'il doit savoir d'avance quels seront les effets produits par la force appliquée. Il ne faudrait donc rien moins que les connaissances d'un géomètre pour constituer un bon charpen-
tier. Aussi les hommes dévoués aux progrès des arts et métiers se sont-ils, dans tous les temps, occupés de cette importante profession mécanique. Le grand Philibert Delorme, architecte des Tuileries, présenta au roi Henri II un système de charpente très-ingénieux, et de nos jours l'illustre Monge ne dédaigna pas de donner la théorie de l'art du charpentier-menuisier dans son Trailè de la géométrie descriptive. Il avait même coutume de dire que, si le Ciel l'eût destiné à exercer quelque profession manuelle, il eût donné la préférence à celle de charpentier. Pierre le Grand lit plus : cet infatigable civilisateur du Nord, qui parcourut l'Europe dans le but d'acquérir dans les arts mécaniques des connaissances qu'il se proposait de rapporter dans son pays, voulut habituer sa main à manier la hache du charpentier. On le vit pendant son séjour en Hollande, les reins serrés de la large ceinture de l'esclave, passer chaque jour quelques heures dans le chantier de construction de Saardam, à équarrir et façonner d'énormes pièces de bois.
Les annales de l'industrie nous ont conservé le souvenir d'un homme qui s'est immortalisé
dans sa profession. Nous voulons parler de l'inventeur de la machine de Marly , la plus belle merveille du règne de Louis XIV , que tout le monde connaît , mais qu'on n'admire pas assez. L'auteur de ce prodige , Reanequin-Sualem , dont le véritable nom est Swalm Renkin , était né à Liège , en 1644 , d'un pauvre charpentier qui n'avait que son état pour vivre. Quoiqu'il sût à peine lire et écrire, il avait dès sa jeunesse montré une si grande intelligence, qu'on l'avait constamment employé aux charpentes des machines usitées pour les épuisements des eaux souterraines. Louis XIV ayant fait bâtir le château de Versailles et voulant pourvoir d'eau cette royale demeure, Colbert, après d'amples renseignements, s'adressa au chevalier Deville, propriétaire liégeois , dans le château duquel Rennequiu avait construit une machine à élever l'eau , du genre de celle qu'il devait bientôt construire. Dès que le chevalier lui eut fait part des propositions du ministre français, le modeste artisan se mit à l'œuvre, et lorsque son plan fut achevé, il le soumit au chevalier, qui s'empressa de l'emmener à Paris et de faire adopter son tra-
vail par Colbert. Un premier essai eut lieu au château de Saint-Germain en présence du roi; il réussit complètement, et Rennequin commença aussitôt son chef-d'œuvre de mécanique. La situation élevée de Versailles présentait d'innombrables difficultés pour l'accomplissement de ce vaste projet. L'esprit supérieur de Rennequin triompha de tous les obstacles et prouva jusqu'à quel point le génie de l'homme peut atteindre.
Nous n'entreprendrons pas de décrire ici cette célèbre machine destinée à élever les eaux de la Seine sur la montagne de Marly, pour être versées sur la pente opposée de cette montagne et conduites à Versailles. Il nous suffira de dire que , commencée en 167B , elle fut mise en activité en 1682. Elle coûta sept milhons, et son entretien s'élevait à soixante-onze mille francs. Les artisans habiles , mais pauvres , ont été trop souvent exploités par les intrigans privilégiés de la fortune. Le chevalier Deville parvint à accréditer le bruit que l'idée de la machine lui appartenait , et que l'artisan liégeois n'avait été que l'instrument passif de cette invention. Le pauvre Sualem se retira à Bougival, joli village
sur le bord de la Seine où il avait une maison , et y termina sa vie , sans que justice ait été rendue à sa prodigieuse habileté. 11 fut enterré dans l'église de cette commune avec sa femme , et on lit encore sur leur tombeau l'épitaphe suivante :
Cl-GISENT
HONORABLES PERSONNES RENNEQUIN-SUALEM , SEUL INVENTEUR DE LA MACHINE DE MARLY , DÉCÉDÉ LE 20 JUILLET 1708, AGE DE 64 ANS ; ET DAME NOUELLE, SON ÉPOUSE, DÉCÉDÉE LE 4 MAI 1714 , ÂGÉE DE 84 ANS.
Aujourd'hui la machine de Rennequin n'est plus en activité. L'énorme dépense qu'exigeait son entretien l'a fait remplacer par une pompe à feu qui permet de faire monter à moins de frais les eaux jusqu'à Versailles. Cette admirable invention a été décrite avec le plus grand soin dans un mémoire publié en 1 80 1 avec des planches, et on peut en voir un petit modèle au Conservatoire des arts et métiers.
Un autre chef-d'œuvre de l'art du charpentiermenuisier est la charpente qui formait autrefois la coupole de la Halle-aux-Blés de Paris , et qui fut dévorée par un incendie en 1802. Celte coupole était l'ouvrage du menuisier Rouho. Presque aucun historien n'a mentionné le nom du constructeur de cet admirahle travail; d'autres en font gloire aux architectes Legrand et Molinos. Il importe donc de rétablir la vérité et de rendre à chacun ce qui lui appartient. Tout en faisant connaître aux jeunes ouvriers les particularités de la vie de l'habile menuisier , nous dirons comment il fut amené à produire l'œuvre qui a rendu son nom à jamais célèbre. C'est à une notice de M. Boileau, menuisier lui-même, que nous empruntons les détails qu'on va lire.
André- Jacob Roubo naquit à Paris en 1739. Son père , simple compagnon menuisier , était un de ces ouvriers grossiers , malheureusement
en trop grand nombre, qui, incapables de se diriger eux-mêmes , le sont encore plus d'élever convenablement leurs enfants. Le jeune Roubo fut donc abandonné à lui-même, et ne dut qu'à son beureux naturel cet amour pour le bien qui marqua sa vie entière. Il ne sut pas seulement se préserver du péril vers lequel aurait pu l'entraîner Texemple paternel, il comprit encore que, pour s'élever au-dessus des ouvriers vulgaires, il avait besoin de l'instruction que son père lui avait refusée. Aussi s'occupa-t-il de bonne beure de réparer les effets de cette négligence coupable. Mis en apprentissage chez un menuisier , il employait souvent à acheter des livres et des modèles de dessin une partie de la faible somme qui lui était donnée chaque jour pour sa nourriture. Les plus rudes privations lui semblaient douces , pourvu qu'il lui fût permis d'étudier. Lorsqu'il commença à travailler comme compagnon , il était encore si pauvre , que, pendant les longues nuits d'hiver, pour veiller quelques heures plus tard le soir ou quelques heures plus tôt le matin, contraint qu'il était de recourir au mode d'éclairage le
plus économique , il fut souYcnt réduit à se servir des restes de suif ou de graisse que l'on aurait jetés, et qu'il s'empressait de recueillir.
Tant de courage eut enfin sa récompense. L'ardeur et le zèle du jeune ouvrier furent remarqués par le professeur Blondel , neveu du célèbre architecte de ce nom. Cet artiste distingué , aussi généreux qu'enthousiaste de son art, appréciant les efforts et la position deRoubo, l'admit gratuitement à son école d'architecture. Roubo , qui , par un bonheur inespéré , allait se trouver soutenu, dirigé et encouragé, redoubla d'assiduité pour mettre à profit les leçons d'un si bon maître. 11 prenait à peine le temps de manger pour se remettre à étudier , et au bout de peu de temps il était entré dans le riche domaine de la science , c'est-à-dire qu'il excellait dans la théorie comme dans la pratique de la menuiserie. Les connaissances variées qu'il acquit pendant les cinq années que Blondel lui prodigua ses soins, la facilité de style que lui procurèrent ses lectures continuelles , ne tardèrent pas à lui inspirer la pensée d'écrire sur l'art qu'il professait. Ayant rencontré un nouveau pro-
lecteur dans le due de Chaulnes , il présenta en 1769 à l'Académie des Sciences la première partie de son travail , consacrée à l'art du menuisier en bâtiments. Duhamel du Monceau, l'un des savants les plus utiles du dix- huitième siècle, fut chargé de l'examiner, et, sur le rapport favorable qu'il en fit , l'Académie décida que l'ouvrage du menuisier théoricien ferait partie du recueil des descriptions des arts et métiers dont elle s'occupait alors. A cette première faveur, l'Académie en ajouta une autre : elle demanda et obtint pour Eoubo, par l'entremise du lieutenant de police de Sartine , des lettres de maîtrise, distinction dont l'administration d'alors était très-avare. Ce fut donc en prenant le titre de maître menuisier que Roubo publia successivement les autres parties de son ouvrage : l'État du Menuisier carrossier , celui du Menuisier en meubles , celui du Menuisier ébéniste, celui du Treillageur ou de la menuiserie des jardins. Chacun de ces ouvrages, où régnent constamment l'ordre et la clarté la plus parfaite, est écrit dans un style tout à fait convenable à la matière. Chaque page révèle l'homme qui a