‹ Les artisans célèbresChapitre 16 sur 22 · I^ES ARTISANS · texte numérisé non relu

I^ES ARTISANS

acquis de profondes connaissances par un long exercice.

Ardent et infatigable , Roubo ne se bornait pas à tracer les principes de son art , il se livrait encore aux travaux de la menuiserie dans l'atelier qu'il avait fondé dans la rue du Faubourg- Saint- Jacques, sous la protection du duc de Chaulnes, lorsqu'une occasion vint s'offrir à lui de fournir une preuve éclatante de son talent. Le commerce des grains et farines se plaignait depuis longtemps d'être resserré dans les galeries circulaires de la Halle-aux-Blés. Le vaste espace du centre était alors une cour tout à fait découverte. Lors des fêtes qui eurent lieu à l'occasion de la naissance du dauphin , fils de Louis XVI, une toile immense fut tendue audessus de cette cour, et, à la clarté de l'illumination, cette partie de la halle offrit unisi magnifique coup d'oeil, que deux jeunes architectes récemment revenus de Rome , Molmos et Legrand, en furent vivement frappés. De ce moment , ils conçurent et suggérèrent à l'autorité l'idée de substituer à la toile une couverture en charpente. Mais il fallait que cette toiture fût

assez légère pour ne pas ébranler l'édifice jusque dans ses fondations; et où pourrait-on trouver un charpentier , un menuisier capable d'exécuter un travail aussi difficile? Grand était donc l'embarras, lorsqu'une personne présente à la délibération des architectes déclara qu'il n'y avait qu'un homme à Paris doué d'assez d'habileté pour réaliser leur projet, et que cet homme était Roubo. Sur cette indication , les architectes se rendirent auprès du menuisier. Celui-ci leur demanda vingt-quatre heures pour réfléchir et donner sa réponse. Le lendemain , il déclara hardiment qu'il se chargeait de la tâche qu'on lui proposait , mais à la condition qu'on le laisserait maître d'opérer comme il l'entendrait.

On souscrivit à tout ce qu'il voulut , et il se mit aussitôt à l'œuvre. Depuis plus de deux siècles , une des grandes illustrations de la France, Philibert Delorme, était complètement oublié. Eoubo rendit hommage au mérite de ce grand architecte en adoptant la méthode qu'il avait employée dans la construction du château de la Muette sous Henri II , et qui consistait à substituer aux grosses pièces de charpente des plan-

ches de sapin posées de champ , pour former des combles de toutes dimensions. Le charpentier Albouy, l'ouvrier serrurier Raguin, qui exécuta la lanterne en fer du couronnement de la coupole , furent les seules personnes que l'intrépide menuisier voulut admettre à concourir avec lui à l'achèvement de son entreprise. La coupole fut terminée le 31 janvier 1783, après cinq mois de travaux dirigés avec une surveillance si attentive, qu'ils ne coûtèrent pas. la vie à un seul homme. Lorsque l'on plaça cette immense voûte , qui présentait un diamètre de trente-neuf mètres cinquante centimètres, Roubo, plein de confiance dans les combinaisons si bien calculées de son système, voulut , malgré les instances des nombreux spectateurs qu'effrayait son audace , rester sous la corniche de la plate-forme , pour s'assurer si la charpente, abandonnée à elle-même, ne ferait pas quelque mouvement. Tout se passa comme il l'avait prévu. Les étais furent enlevés sans qu'il en résultât le plus léger accident. A la vue d'un pareil chef-d'œuvre , les acclamations furent unanimes ; un battement de mains général salua l'auteur; les forts de la

Halle eux-mêmes , s'abandonnant aux transports de leur joie bruyante , coururent tirer le modeste Roubo de son lieu d'observation , et le reconduisirent triomphalement chez lui en le portant sur leurs épaules.

Koubo , dans cette circonstance , ne mentit pas à son caractère désintéressé ; on le vit renoncer aux bénéfices auxquels il avait droit comme entrepreneur, et ne vouloir accepter qu'une somme déterminée pour la conduite des travaux. La récompense qu'il ambitionnait le plus était la gloire, et elle ne lui fit pas défaut. L'exécution de la coupole de la Halle-aux-Blés rendit son nom européen. De toutes parts, en Erance, à l'étranger, on lui demanda des combles à la Philibert Delorme. Mais il était écrit qu'un homme si enthousiaste de son art ne devait jamais rencontrer la fortune. Après avoir exécuté les travaux les plus importants , tels que le berceau qui sert de couverture à la Halleaux-Draps , l'escalier en acajou massif de l'hôtel Marbeuf , il eut la douleur de voir émigrer ses principaux débiteurs, et fut ruiné par cette même révolution dont il avait embrassé les

principes avec chaleur. Nommé capitaine dans la garde nationale parisienne , il voulut , malgré une maladie de langueur qui le dévorait depuis longtemps , assister , à la tête de sa compagnie , à la grande fédération du Champ-de-Mars (14 juillet 1790). Les fatigues de cette journée empirèrent son mal , et il ne rentra chez lui que pour n'en plus sortir : il mourut peu de temps après , sincèrement regretté de tous ceux qui l'avaient connu. Ses funérailles furent dignes et imposantes. Un nombreux cortège d'ouvriers suivit, dans le silence le plus religieux, sa dépouille mortelle jusqu'à sa dernière demeure. Ses fils, adoptés par la France , furent élevés aux frais de l'État , et sa veuve reçut du gouvernement d'alors une somme de 3,000 fr. , en récompense des services que son mari avait rendus au pays en perfectionnant un art utile.

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