MÉCANIQUE IMITATIVE
Vaucanson.
L'imitation des mouvements et des fonctions des êtres vivants par des procédés artificiels a fréquemment exercé l'imagination des mécaniciens , et a de tout temps été en possession d'exciter l'admiration des hommes. L'antiquité nous offre un exemple de ce pouvoir de la mécanique. Aulu-Gelle rapporte qu'Architas, de Tarente, était parvenu à faire un pigeon de bois qui pouvait voler, et qu'animait une puissance occulte
enfermée dans son intérieur. L'histoire du moyen âge présente plusieurs chefs-d'œuvre du même genre. S'il faut en croire le P. Kircher, Jean MuUer, dit Regiomontanus , aurait construit un aigle volant et une mouche en fer, qui, lorsqu'il
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la lâchait, volait dans divers endroits de la chambre, et revenait ensuite dans sa main. Albert le Grand , mathématicien du treizième siècle , avait construit un automate de figure humaine qui allait ouvrir la porte de sa cellule lorsque quelqu'un venait frapper, et qui poussait quelques sons , comme pour saluer la personne qui entrait. Mais rien n'est comparable en ce genre aux merveilles de Vaucanson, qui étonnèrent la France vers le milieu du dernier siècle.
Cet illustre mécanicien naquit à Grenoble, en 1709. Gomme tous les hommes fortement marqués par la Providence d'une empreinte particulière, il manifesta de bonne heure les inclinations de son génie. Son enfance fut grave et réfléchie. Élevé par sa mère, femme d'une piété rigoureuse, il avait pour unique amusement la société de dames non moins pieuses , non moins rigides, chez qui on le conduisait tous les dimanches. Son âge ne lui permettant pas de se mêler aux entretiens de sa bonne mère et de ses amies, il portait toute son attention sur une horloge placée dans une chambre voisine. Après avoir étudié quelque temps à travers les fentes
d'une cloison le mouvement de cet instrument tout à fait nouveau pour lui, il parvint à en dessiner la figure et à s'expliquer le mécanisme, qui était pourtant en grande partie invisible pour lui. Quelques mois après, il avait construit avec des instruments grossiers une horloge en bois qui marquait les heures assez exactement.
Parmi les rares plaisirs que sa mère lui permettait, celui déjouer à la petite chapelle avec ses jeunes camarades vint encore révéler sa vocation pour la mécanique; il se plaisait à fabriquer de petits anges dont les ailes s'agitaient d'elles-mêmes , et des figures de prêtres auxquelles il ne manquait en apparence que la vie , car elles exécutaient tous les mouvements qu'exige la célébration de la messe. A peine entré dans l'adolescence, Vaucanson fit un voyage à Lyon : c'était l'époque où cette seconde ville du royaume avait mis au concours la construction d'une machine hydraulique qui ptit fournir de l'eau à ses nombreux quartiers. A la lecture du programme, la jeune imagination de Vaucanson s'enflamma; il se mit à l'œuvre; mais lorsqu'il eut achevé son projet de construction , la mo-
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destie et la défiance de lui-même l'empêchèrent de le présenter au concours. A quelque temps de là , amené à Paris par ses parents , il vit la Samaritaine sur le Pont-Neuf. Que l'on juge de la surprise qu'il éprouva en retrouvant précisément sa machine de Lyon dans le mécanisme de cette fontaine célèbre ! Ce premier essai dont il ne parla à personne et cette espèce de triomphe intime servirent au moins à lui révéler à lui-même sa propre valeur, et l'encouragèrent à persévérer dans l'élude vers laquelle le poussait son génie naissant.
Après plusieurs années fructueusement employées à acquérir des connaissances en mécanique , en anatomie et en musique, Vaucanson songea à réaliser une idée qui lui était venue en voyant dans le jardin des Tuileries le fameux faune de Coissevox jouant de la flûte. Ce fut pendant les loisirs forcés que lui fit une longue maladie, qu'il réussit, à force de calculs et de combinaisons, à composer une statuette en bois qui imitait avec une exactitude remarquable le jeu d'un virtuose de cette époque. Cet automate exécutait douze airs différents ; ses lèvres s'avan-
çaieiit ou se reculaient, s'écartaient ou se rapprochaient en augmentant ou diminuant la vitesse du Ycnt, suivant les divers tons, avec le concours des variations que la disposition des doigts éprouvait et des mouvements que recevait une soupape qui faisait office de langue. Combien de roues, de cordons, de chaînes d'acier, de soufflets, de poulies, de leviers, de tuyaux n'avait-il pas fallu imaginer pour obtenir un pareil résultat ! Oa rapporte qu'aux premiers sons que fit entendre la statue, le domestique de Vaucanson fut si frappé d'étonnement, qu'il tomba aux genoux de son maître en lui prodiguant toutes les marques d'une adoration qui n'appartient qu'à Dieu , et tous deux s'embrassèrent en pleurant de joie. Cet automate flûteur , qui végète aujourd'hui en Allemagne, était destiné à la reine. Il excita tellement l'admiration générale, que Voltaire lui-même, d'ordinaire si sobre de louanges, surnomma Yaucanson le rival de Prométhée.
Vaucanson ne s'arrêta pas à cette merveille : en 1741 , il exposa deux canards et un joueur de tambourin qui ne furent pas accueillis avec
moins d'enthousiasme que son joueur de flûte. Les canards buvaient, barbottaient dans l'eau, coassaient comme leurs congénères vivants; ils faisaient mouvoir leurs ailes , s'élevaient sur leurs pattes, portaient leur cou à droite et à gauche , saisissaient le grain avec leur bec et l'avalaient; puis, au moyen d'un mécanisme que nous ne saurions décrire ici , le grain était broyé et amené à un état de décomposition analogue à celui qui résulte de la digestion. Le joueur de tambourin avait offert peut-être encore plus de difficultés à vaincre : d'une main il tenait un galoubet , et de l'autre une baguette avec laquelle il frappait ?on tambourin; sur le premier instrument, il jouait une vinglaine de contredanses; et sur le second, il battait des coups simples et doubles , des roulements variés qui accompagnaient en mesure les airs que le galoubet faisait entendre (1).
(I) Nous parlerons ici, seulement pour mémoire, du fameux automate joueur d'échecs qui , vers la fin du siècle dernier, a occupé toutes les bouches de la renommée , et qui n'était , au fond , qu'une mystification. Ce mécanisme était dû au baron Wolfgang de Kempelen, de Presbourg, conseiller des finances de l'empereur, et qui, depuis son enfance , avait montré une aptitude remarquable pour la mécanique. Son automate, couvert d'un ample costume oriental,
Apçès tous ces prodiges , la célébrité de Vaucanson fut telle , que le grand Frédéric , roi de Prusse, qui aimait à s'entourer des hommes les plus remarquables de l'Europe, lui fit adresser les offres les plus brillantes, mais l'illustre mécanicien avait pour principe qu'un vrai citoyen n'appartient qu'à sa patrie ; il refusa de quitter
était assis devant une table jjleine qui était portée sur des roulettes, et sur laquelle était placé un jeu d'échecs. La statue avançait le bras , saisissait la pièce qu'il fallait jouer et la plaçait sur la case la plus convenable; quand le roi adverse était en échec, l'automate poussait un cri qui avertissait de celle circonstance ; si l'adversaire faisait une fausse marche ou jouait en dehors des règles l'automate s'emparait impassiblement de la pièce mal jouée et la remettait à sa place. Comment concevoir qu'une machine pût se plier ainsi à toutesles combinaisons d'un jeu aussi compliqué que les échecs? telle était la question que chacun s'adressait et que personne ne parvenait à résoudre. On ne croyait pas la fraude possible, car l'inventeur montrait à tout le monde l'intérieur de sa machine, tout garni de rouages compliqués qu'il montait comme une pendule avec un grand bruit. Cependant cotte admirable machine n'était qu'un tour d'escamotage. Un habile joueur d'échecs, caché dans l'intérieur de l'appareil, suivait tous les coups, au moyen d'un échiquier placé sous la table et qui correspondait à celui qui servait aux joueurs; ensuite, à l'aide d'une manivelle qui faisait mouvoir le bras du mannequin et d'un ressort élastique qui faisait jouer ses doigts, il imprimait à l'automate les mouvements nécessaires, avec une précision qui étonnait justement les spectateurs. Le grand Frédéric voulut acheter l'automate et son secret; puis, dès qu'il eut pénétré le mystère, il abandonna la machine dans un coin de son palais , d'où elle a été retirée lors du passage des Français à Berlin; mais le mystère était connu , et l'automate qui avait tant occupé nos pères ne parut plus qu'un jouet peu digne d'attention.
la France. Après un pareil acte de dévouement, la France ne pouvait se montrer ingrate envers lui. Le cardinal Fleury , ministre de Louis XY, comprit tout ce que pouvait un pareil génie pour le progrès des arts industriels , et lui confia l'inspection des manufactures de soie. Dans cet emploi, qui n'était que la juste récompense du talent remarquable dont il avait fait preuve , Yaucanson ne s'acquit pas moins de gloire comme mécanicien utile, qu'il n'en avait obtenu comme mécanicien ingénieux et amusant : il s'appliqua surtout à perfectionner les préparalions que doit subir la soie avant d'être employée. Parmi les nombreuses améliorations qu'il introduisit dans cette branche de l'industrie française, on doit surtout distinguer la machine pour exécuter avec promptitude et une précision rigoureuse la chaîne sans fin des moulins à organiser , chaîne ingénieuse qui a reçu son nom.
Tandis qu'il exerçait à Lyon ses fonctions d'inspecteur des manufactures de soie, Yaucanson intervint dans une discussion qui s'était élevée entre les fabricants et les ouvriers lis-
seurs en soie : quelques-uns de ces derniers manifestaient des prétentions tellement exorbitantes en faisant valoir l'intelligence peu commune qu'exigeait la fabrication des tissus ouvrés, que le haut prix auquel il eût fallu porter ces tissus eût infailliblement porté un coup mortel aux fabriques lyonnaises. Vaucanson ne répondit rien aux objections qui lui furent faites. Mais s'étant fait remettre un échantillon du tissu qu'on disait le plus difficile à fabriquer , il construisit une machine avec laquelle un àne exécutait le tissu désigné aussi parfaitement qu'on pouvait le désirer. Par cette nouvelle invention , Vaucanson se proposait seulement d'empêcher une concession qui lui semblait injuste; c'était aussi pour lui une manière de se venger plaisamment des ouvriers lyonnais, qui, n'ayant pris conseil que de leur ignorance , l'avaient un jour poursuivi à coups de pierres , sous prétexte qu'il voulait les réduire à mourir de faim en simplifiant leurs métiers. On voit encore aujourd'hui au Conservatoire des arts et métiers cette machine telle qu'elle fut construite, avec une partie du dessin qu'elle exécutait.
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La représentation de la Cléopâtre de Marmontel fournit encore à Vaucanson l'occasion de faire briller son génie inventif. Il fabriqua un aspic artificiel qui , en s'élevant sur le sein de la reine d'Egypte , faisait entendre le sifflement d'un reptile vivant. Cet automate d'un nouveau genre donna lieu à une saillie fort spirituelle. Un spectateur , qui avait écouté d'un air peu satisfait, ayant été interrogé par son voisin sur ce qu'il pensait de la tragédie de Marmontel : «■ Je suis tout à fait de l'avis de l'aspic dont vous avez entendu le sifflement , » répondit-il. La dernière conception de Vaucanson fut la création d'un automate dans l'intérieur duquel devait s'opérer tout le mécanisme de la circulation du sang. Cette tentative, la plus hardie de toutes celles où pût aspirer la mécanique imitative et qui avait vivement excité la curiosité de Louis XV , n'échoua que par suite de difficultés qui furent suscitées au savant mécanicien et qui révoltèrent la légitime fierté de son génie.
Une vie si utilement occupée finit beaucoup trop tôt. Vaucanson s'occupait encore de faire
travailler à la machine qu'il avait inventée pour composer sa chaîne sans fin, et déjà il était en proie aux souffrances qui devaient terminer ses jours. Il pressait les ouvriers, de peur que le temps lui manquât pour ajouter ce présent à tous ceux dont il avait corahlé l'industrie française. Sa prévision n'était que trop fondée. Il venait à peine d'achever son dernier prodige de mécanique, qu'il fut enlevé aux arts, aux sciences et à l'humanité, le 21 novembre 1782.
Vaucanson ne fut pas seulement le plus habile mécanicien de son temps, il fut encore homme de bien dans toute l'acception du mot. Les services qu'il avait rendus se prolongèrent même au delà du tombeau : il légua à Louis XVI, par son testament, la collection entière de ses machines qu'il avait réunies à l'hôtel de Mortagne , rue de Charonne , pour l'usage des arts industriels. Le monarque, reconnaissant, donna à madame Salvert , fille unique de l'illustre mécanicien, des témoignages éclatants du prix qu'il attachait à ce legs. La collection fut placée dans les attributions du contrôleur général des finances, qui reçut l'ordre formel du roi d'y réunir
tout ce qu'on pourrait se procurer en machines , modèles, outils, instruments utiles à l'industrie ou capables d'éveiller le génie de l'invention. A ces faveurs, le roi ajouta l'allocation de fonds considérables pour soutenir et étendre l'établissement; il fit même acheter l'hôtel de Mortagne, auquel il voulut qu'on donnât le nom de Vaucanson, qu'il porte encore aujourd'hui. C'est ainsi que furent jetés les premiers fondements de ce Musée industriel et artistique , organisé depuis sous le nom de Conservatoire des arts et métiers. L'homme dont le génie inventif avait créé tant de prodiges et ouvert aux mécaniciens une nouvelle et vaste carrière ne vit point s'ouvrir pour lui les portes de l'Académie des Sciences. Il eut le chagrin de se présenter plusieurs fois sans succès comme candidat. Le cardinal Dubois, qui le protégeait, apprenant un jour le rejet de sa candidature, s'écria : « Eh bien ! qu'ils soient tranquilles , je lui commanderai un académicien ! »