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MÉCANIQUE INDUSTRIELLE

James Hargraves. — Richard Arkwright. — Jacquard.

L'introduction des machines dans la filature est une des révolutions indus Irielles les plus mémorables , tant par son importance que par les circonstances curieuses qui l'ont accompagnée , et surtout parce que nous le devons à de simples et pauvres ouvriers. Depuis l'invention de ces mécanismes ingénieux , le fuseau et la quenouille, que ne dédaignaient pas de manier autrefois les reines et les princesses , ont échappé aux doigts même des bergères, et le travail délicat qu'on leur devait est aujourd'hui livré à des machines animées par l'eau ou la vapeur.

Vers 1767, un charpentier anglais, sans éducation et même sans instruction, James Margraves, travaillant à Stanhill, dans le Lancashire , inventa le métier à filer le coton , dit Spinning-Jenny ou Jeannette. L'idée de cette invention lui vint en voyant un rouet à filer , renversé par accident, s'éloigner de la fileuse à une assez grande distance, sans cesser de filer. Cette circonstance lui révéla qu'il serait possible de rendre le point de filage fixe et de changer la direction des broches, tout en leur donnant un mouvement de va-et-vient , sans suspendre leur mouvement de rotation sur elles-mêmes. Après plusieurs essais infructueux, il parvint à faire un métier de huit broches , qu'une courroie sans fin horizontale faisait tourner. Cepremier succès obtenu, il perfectionna tellement sa Jenny, qu'au bout de peu de temps il lui fit produire un travail égal à celui de trente à quarante fileuses au rouet.

A la vue de cette nouvelle machine qui semblait devoir rendre leurs bras inutiles , les ouvriers fileurs se crurent menacés dans leur existence. Incapables de prévoir l'immense développement que les Jennys étaient appelés à donner à leur genre d'industrie , ni à la multiplication prodigieuse de main-d'œuvre qui allait en être la suite indispensable, ils se coalisèrent, assiégèrent la maison de Margraves et brisèrent ses machines , s'imaginant sans doute anéantir aussi l'invention. Mais celle-ci, semblable au phénix qui renaît de ses cendres , se releva plus vivace qu'auparavant, et se répandit de toutes parts dans le comté. Les fileurs se soulevèrent de nouveau et détruisirent non -seulement les Jeannettes, mais encore toutes les cardes à bloc {stock cards), autre invention du charpentier Margraves.

Ainsi menacé dans sa personne et sa propriété, Margraves fut obligé de quitter Lancastre et de porter son industrie à Nottingham , où il éleva une filature sous la protection de l'autorité. Telle fut la rapidité avec laquelle se propagea son système, que bientôt il se vit

dérober de tous côtés une découverte que pendant plusieurs années on s'était obstiné à méconnaître. Pour arrêter l'audace des plagiaires, pour faire valoir ses droits , il se lança dans la carrière des procès, mais sa pauvreté le fit succomber. Accablé sous le poids de l'injustice des hommes , réduit à la misère la plus affreuse, il termina ses jours dans un hôpital. Ce ne fut que cinquante ans après sa mort, lorsque la filature de coton comptait pour 800 millions dans la masse des affaires industrielles de son pays , qu'un écrivain de la Revue d'Edimbourg révéla à la Grande-Bretagne le nom et l'infortune de l'homme à qui elle était redevable d'un résultat aussi prodigieux. Quand donc les hommes utiles à leurs semblables obtiendront-ils de leurs contemporains une reconnaissance et une gloire dignes de leur génie?

Pendant que l'invention de Hargraves se répandait dans tous les comtés de l'Angleterre , malgré la résistance énergique de la classe ou-

vrière, elle se trouva tout à coup supplantée par une découverte bien supérieure, celle de la filature à cylindres ou à laminoirs, dite continue, introduite à Nottingham vers la même époque. L'iuventeur de ce nouveau système de machines , Richard Arkwright , était un simple barbier de village aux environs de Manchester , issu de parents pauvres dont il était le treizième I enfant , et qui ne purent lui donner aucune éducation. Tel est l'homme qui partagea avec Watt et Briudley (l) la gloire d'avoir changé la face de l'industrie anglaise , et qui , né comme eux de simples artisans, s'est également élevé au comble de la fortune et de l'illustration.

Jusqu'à l'âge de trente-quatre ans , Arkwright ne vécut que de l'exercice de son métier de barbier. Ce fut en 1768 qu'il mit au jour son admi-

(1) James Brindley , célèbre mécanicien anglais, naquit en 1T16, à Wormill, dans le Derbyshire. Son éducation fut si négligée, qu'on ne lui enseigna ni à lire ni à écrire. Dans la suite il n'apprit qu'à signer son nom. Placé en apprentissage chez un charpentier , il parvint par la seule force de son génie à acquérir assez de connaissances en hydraulique pour exécuter, par les ordres du duc de Bridge-Water , le premier canal d'Angleterre, celui de AVorsley à Manchester. Plus tard il donna le plan de toutes ces lignes navigables, exécutées par des compagnies particulières, qui, pour la presque totalité, réalisèrent des bénéfices incroyables. Brindley mourut en 1772.

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rable découverte. Quoiqu'il l'eût mûrie bien des années, son extrême ignorance des arts mécaniques et du dessin lui fit éprouver beaucoup de difficultés pour la faire comprendre aux autres. Sa patience triompha de ce premier obstacle, mais il lui fallut une énergie presque surhumaine pour ne pas se laisser abattre par les refus ou les dédains des hommes d'argent, à qui il dut s'adresser pour mettre son idée à exécution. Ne trouvant aucune ressource dans son pays natal (le Lancashire) , fixé d'ailleurs sur le sort qui l'y attendait par les persécutions qu'y avait souffertes Hargraves, il vint à Nottingham, où les banquiers Wright lui avancèrent les fonds nécessaires pour continuer ses expériences, à condition de partager les bénéfices si elles réussissaient. Mais, après un certain temps, le succès se faisant attendre , les impatients banquiers suspendirent tout à coup leurs avances et signifièrent à Arkwright qu'il eût à leur substituer un autre capitaliste qui leur remboursât les sommes déjà fournies. Dans une circonstance pareille, un homme moins fortement trempé qu'Arkwright eût perdu la tête et laissé là son entreprise; lui.

au contraire , n'en fut que plus opiniâtre dans la poursuite de son idée. A force de chercher il finit par rencontrer un de ces hommes à la conception élevée, aux sentiments généreux, toujours prêts à seconder les efforts de l'intelligence et l'ardeur pour le travail : c'était M. Need, de Nottingham, riche capitaliste, associé avec un mécanicien de Derhy, M. Strutt, qui avait obtenu un brevet pour la fabrication des bas. Dès qu'Arkwright lui eut développé son système , il l'accueillit avec chaleur , et promit d'entrer dans l'affaire si elle était approuvée par son associé. Arkwright alla donc porter le modèle de sa machine à M. Strutt. Celui-ci, qui était très-versé dans la mécanique pratique , comprit au premier coup d'œil tout l'avantage qu'on pouvait retirer de l'invention proposée, et à laquelle il ne manquait, pour être parfaite, que quelques roues d'engrenage, dont l'inventeur, dans son ignorance des notions les plus élémentaires en mécanique , n'avait pas su deviner l'utilité. Le rapport de M. Strutt fut très- favorable : il engagea même son associé à traiter sans délai avec Arkwright. Dès le printemps de 1769, un brevet

d'invention fut pris en commun par les trois associés. Les premiers métiers construits en grand à Nottingham étaient muspar des chevaux ou des mules, mais Arkwright, reconnaissant bientôt quecemoteur élaittrop dispendieux, transporta, en 1 77 1 , son établissement à Cromfort, comté de Derby, et livra ses métiers à la puissance de l'eau.

Dès lors rien n'arrêta plus la fortune et la renommée de l'obscur barbier de Manchester; seulement en 1772 on lui contesta son brevet d'invention; mais il sortit victorieux de cette attaque. En 1775 il fit des additions et des perfectionnements à diverses parties de son système de filature , pour lesquels il obtint un second brevet. Mais ayant, sans le savoir, mêlé ses propres inventions avec quelques autres qui ne lui appartenaient pas , l'envie et la méchanceté s'emparèrent de cette circonstance pour essayer de le ruiner -, une action lui fut intentée , et , après dix ans de procès , il fut déclaré déchu de son dernier brevet.

Toutefois les ennemis d' Arkwright ne réussirent qu'à moitié dans leur odieux projet : s'ils parvinrent à l'abreuver de dégoûts et d'ennuis ;

ils ne purent au moins lui ravir son bien-être et sa réputation. Plus heureux que Hargraves, il amassa des richesses considérables, dont ses deux associés eurent aussi leur part ; et ses concitoyens , voulant reconnaître les services importants qu'il avait rendus à l'industrie, le nommèrent sherif du comté de Derby. Le roi lui donna même le titre de chevalier. Arkwright mourut à Cromfort en 1792.

Le canut est l'ouvrier en soie qui fabrique les riches étoffes dont se composent les parures élégantes qui meublent les maisons opulentes, Lyon et ses faubourgs renferment au moins quatre-vingt-dix mille de ces industriels , entassés dans d'immenses maisons, percées d'un nombre infini de fenêtres , dont chacune éclaire un métier. Il est aisé de concevoir que la population qui se trouve entassée dans ces ruches aux mille cellules , où elle travaille sans relâche de quatre heures du matin à neuf heures du soir, n'est pas dans des circonstances propres à

favoriser la santé et le développement des formes extérieures; aussi le canut se reconnait-il en général à son teint blême, à son corps grêle , à son dos voûté , tristes conséquences d'un logement insalubre , d'une nourriture insuffisante et d'un travail excessif; tel est encore trop souvent l'ouvrier lyonnais. Mais il y a une trentaine d'années , ces tristes symptômes étaient bien plus remarquables : c'est aussi que l'existence de ces hommes laborieux était bien plus pénible. Les métiers auxquels ils travaillaient pour la confection des étoffes brochées étaient compliqués , difficiles à manier , chargés de cordes et de pédales, qui forçaient le corps à des contorsions horribles. Outre l'ouvrier chargé du tissage, qui, assis sur un escabeau élevé , était obligé de lancer ses jambes à droite et à gauche pour donner aux fils de la chaîne les diverses positions qu'exigeait le brochage ou le façonnage de l'étoffe, un ou plusieurs ouvriers étaient encore indispensables pour faire mouvoir les cordes et les pédales. Généralement, c'étaient des enfants qu'on affectait à ce rude travail , particulièrement

déjeunes filles, appelées tireuses de lacs, et qui , pour conduire le métier, étaient obligées de conserver pendant des journées entières des attitudes forcées qui déformaient leurs membres^ débiles et le plus souvent abrégeaient leur vie. A la vue de tant de misères , tous les cœurs généreux se sentaient émus de pitié et ne pouvaient s'empèclier de désirer dans la mécanique une révolution qui affranchît cette classe malheureuse d'un travail où se perdaient et la santé des enfants et la moralité des parents qui les y assujettissaient. Mais cette révolution devenue si nécessaire , personne ne se sentait la force ou la capacité de l'entreprendre. C'était à un enfant du peuple , à un simple artisan , à Jacquard , ce génie de la fabrique, devant lequel Florence et Venise ont abaiissé leur pavillon industriel, et que l'on a soigneusement appelé l'abbé de l'Êpêedes canuts , qu'était réservé l'honneur d'accomplir une tâche aussi glorieuse.

Joseph-Makie Jacquard naquit à Lyon le 7 juillet 175'2. Son père était maître ouvrier en étoffes d'or , d'argent et de soie ; sa mère , liseuse de dessin, autre branche de la même industrie...

Quant à lui, il fut d'abord placé dans un atelier de relieur, où il resta plusieurs années; mais il ne continua pas l'étude de cette profession , dans laquelle il avait cependant fait déjà preuve de goût et d'intelligence; son génie et sa vocation l'appelaient ailleurs. Plus tard nous le retrouvons marié et dirigeant un commerce de chapeaux de paille dans une petite maison provenante de l'héritage paternel. La révolution vint interrompre le succès de son établissement. En 1793, lors du siège mémorable que Lyon soutint avec tant d'héroïsme contre les armées républicaines , il eut la douleur de voir sa maison dévorée par les flammes ; et quand les farouches proconsuls envoyés par la Convention vinrent décimer ceux des habitants de la malheureuse cité que la mitraille avait épargnés. Jacquard, compris sur la liste de proscription , se vit contraint à quitter la terre natale. Un fils qu'il avait dans les rangs de l'armée républicaine fut son sauveur. Ce brave jeune homme, n'écoutant que sa piété filiale , couvrit son père d'un uniforme, le fit inscrire sur le contrôle du bataillon de volontaires où il servait , et , après

lui avoir mis un fusil à la main, marcha avec lui à la défense de la frontière. Tant de dévoue ment méritait un meilleur sort que celui qu'il rencontra. A son arrivée sur le Ehin , Jacquard eut le chagrin de voir son digne fils, frappé mortellement d'une balle, expirer dans ses bras. Ce fut pour lui le comble du malheur.

Lorsqu'un peu d'ordre et de repos fut rendu à laFrance , Jacquard , fatigué du métier des armes auquel son âge commençait à le rendre inhabile, songea à rentrer dans la vie civile. Ayant trouvé des protecteurs dans ceux-là mêmes qui l'avaient proscrit, il put revoir Lyon et s'y livrer à l'étude de la mécanique, vers laquelle l'entraînait un penchant que les circonstances contribuèrent encore à développer. La paix d'Amiens ayant momentanément rétabli les communications entre la France et l'Angleterre, un journal anglais tomba sousles yeux de Jacquard. Il y lut l'annonce d'un prix proposé par la société royale de Londres pour la construction d'une machine à fabriquer des filets pour la pèche maritime et le bastingage des vaisseaux. De ce moment il eut la conscience de sa vocation „

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et ne s'occupa plus qu'à rechercher les moyens de remplir les conditions du programme anglais. Après bien des tâtonnements, la machine fut trouvée 5 mais la satisfaction qu'il éprouva de son succès fut la seule récompense qu'il voulût en retirer ; car , une fois la difficulté résolue ^ il n'y songea plus, et se borna à donner à un de ses amis un morceau du filet qu'il avait fabriqué. Cet ami le montra à plusieurs personnes comme objet de curiosité; il passa successivement de main en main , et fut enfin envoyé à Paris par les soins des autorités lyonnaises.

Depuis longtemps Jacquard avait oublié son invention, lorsqu'un jour il fut, à sa grande surprise , appelé devant le préfet de Lyon , qui l'interrogea pour savoir s'il n'avait pas dirigé son attention sur les moyens de fabriquer des filets à la mécanique. Jacquard ne se rappela pas immédiatement la circonstance à laquelle le magistrat faisait allusion , et ce ne fut que lorsqu'il vit le morceau de filet donné anciennement à son ami , que le souvenir lui en revint. Le préfet lui demanda alors à voir la machine qui avait servi à confectionner cet ouvrage. Jacquard obtint

trois semaines pour rétablir et compléter le mécanisme de son appareil , qui gisait abandonné dans un coin desademeure. Auboutde ce temps, il le transporta chez le préfet, qui put lui-même compter le nombre des mailles , frapper du pied la barre et ajouter une maille au tissu déjà commencé. Quand il fut revenu de l'étonnement que lui avait causé cette merveille , le magistrat congédia Jacquard en l'assurant qu'il entendrait parler de lui. La machine fat expédiée à Paris, et peu après l'ordre arriva d'y envoyer Jacquard lui-nième. Cet ordre était si pressant, que les autorités, se méprenant sur son véritable sens , prirent rhonnête mécanicien pour un conspirateur et le traitèrent comme tel. Sans lui laisser le temps d'aller faire chez lui les préparatifs de ce voyage subit , on exigea qu'il montât dans une chaise de poste qui l'emporta rapidement Ters la capitale sous l'escorte d'un gendarme.

Jacquard n'était jamais venu à Paris. A son arrivée, on le mena droit au Conservatoire des arts et métiers , ou les premières personnes qu'il vit furent le consul Bonaparte et le ministre Carnot. « C'est donc toi, lui dit celui-ci avec

cette brusquerie sévère qui lui était naturelle , qui prétends faire ce que Dieu lui-mêmene saurait faire, un nœud avec un fil tendu?» Jacquard, interdit par la présence du maître et plus encore parlabrusque apostrophe du ministre, neput répondre un seul mot ; il se contenta de mettre sa machine en mouvement et de démontrer la possibilité de ce qu'on croyait impossible. C'est de cette manière étrange que les premiers essais de Jacquard furent connus . Napoléon , qui savai t ap précier le génie partout où il se trouvait , encou ragea le mécanicien et lui promit sa protection.

Peu de jours après son entrevue avec le premier consul, Jacquard était installé au Conservatoire des arts et métiers. Qu'on juge de la joie qu'il dut éprouver en se trouvant au milieu de toutes les merveilles de l'industrie, qui lui permettaient enfin de prendre sur le fait les divers secrets de la mécanique qu'il ne lui avait pas été donné d'étudier dans les livres, ni avec les yeux delà science! Bientôt, sur la demande du Gouvernement, il s'occupa d'appliquer à la fabrication des belles étoffes de soie un mécanisme plus «impie et moins coûteux que celui qu'on avait

employé jusqu'alors; il y parvint en combinant deux principes dus , l'un au célèbre Vaucanson , l'autre à l'ingén eur Talcon.

Ce fameux métier , destiné à immortaliser le nom de son auteur, parut à l'exposition de 1801. Le premier consul , ayant compris tout d'abord quelle révolution cette admirable découverte allait produire dans l'industrie française, la récompensa par une pension de 6,000 francs. Le jury ne se montra pas aussi clairvoyant : il se borna à accorder une médaille de bronze à Jacquard , « inventeur, dit le rapport, d'un mécanisme qui supprime un ouvrier dans la fabrication des tissus brochés. »

On s'étonnera moins du peu d'importance attaché par le jury parisien à l'œuvre la plus utile qu'ait créé(3 le génie des arts , quand on saura qu'elle fut méconnue par l'industrie lyonnaise elle-même dont elle devait changer la face. Lorsque Jacquard retourna à Lyon avec son ingénieuse machine, il se vit, nouveau Galilée, persécuté par ses-, concitoyens , qui , au lieu de l'encourager, l'accablèrent de dégoûts. Lui, l'enfant de l'atelier, l'homme du peuple, fut

présenté à la multitude passionnée, à la foule Ignorante ou égarée , comme un ambitieux , un ennemi des travailleurs , des ouvriers en soie , dont son invention allait, disait- on, ruiner l'industrie et accroître la misère. De toutes parts des groupes furieux s'ameutaient contre lui. Trois fois sa vie fut menacée , et cette haine aveugle en vint à une telle exaspération , que le conseil des prud'hommes , par une condescendance qu'on ne saurait trop blâmer , fi t briser le nouveau métier sur une place publique, aux applaudissements de la multitude. Le fer, pour nous servir de l'expression de Jacquard luimême, fut vendu comme vieux fer; le bois, comme bois à brûler.

Les préjugés étroitsqui engagèrent les tisseurs de Lyon à détruire une machine qui , en diminuant les fatigues de leurs travaux , pouvait être pour eux la source de grands bénéfices, ne se dissipèrent que lorsque la France commença à éprouver les funestes eiîets de la concurrence étrangère. Quelques fabricants éclairés, au jiombre desquels nous devons citer Dépouilly tel Schirmer, ayant, malgré la résistance des

ouvriers , adopté le mécanisme de Jacquard , en tirèrent un parti si avantageux, que cette heureuse invention se répandit successivement en Suisse, en Allemigne, en Italie, en Amérique , et surtout en Angleterre , oîi , dès 1 8 1 3 , la ville essentiellement manufacturière , Manchester , l'avait accueilHe avec une sorte d'enthousiasme. Dès lors le métier à la Jacquard prit place parmi les plus puissants moteurs de l'industrie. Ce nom, prononcé d'ahord avec rage dans les ateliers, est aujourd'hui populaire dans toute l'Europe. Mais cette gloire est venue tard ; il a fallu , pour l'obtenir, que Jacquard, doué d'une persévérance égale à son génie , luttât pendant Yingt ans contre l'ignorance, l'égoïsme et l'envie. Nous avons vu la mention plus que modeste qu'il obtint avec la médaille de bronzo en 1801 ; ce ne fut qu'en 1819 qu'un jury plus éclairé proclama enfin la supériorité de son métier sur les procédés coûteux, pénibles, insalubres même qu'il remplaçait avec tant d'avantage, et lui décerna la médaille d'argent. La croix de la Légion d'honneur compléta cette récompense nationale.

La modestie et le désintéressement de Jacquard ne peuvent se comparer qu'à son mérite. Il négligea constamment d'exploiter les divers brevets d'invention qui lui furent accordés. Les étrangers lui firent des offres magnifiques ; il les refusa sans faste, mais avec fermeté. Sur la fin de sa vie , ce brave homme , ayant perdu sa femme, pour laquelle il avait conservé le plus tendre attachement , se retira à Oullins , joli village à une lieue de Lyon, dans une petite maison dont on lui avait légué la jouissance durant sa vie. C'est là que d'illustres voyageurs, des savants, des hommes d'État, vinrent souvent le visiter , étonnés de voir un homme dont le nom était européen partager son temps entre la culture d'un petit jardin et les exercices de la religion. Jacquard s'éteignit dans cette existence paisible le 7 août 1834 , à l'âge de quatrevingt-quatre ans. Le lendemain , quelques amis , auxquels s'était joint un très-petit nombre d'admirateurs , accompagnaient sa dépouille mortelle au cimetière d'Oullins, où elle repose à côté de celle de l'académicien Thomas. Les habitants lui ont consacré dans leur église une

épitaphe aussi simple que modeste, qui résume en peu de mots une vie si pure et si laborieuse.

Comme la plupart des grands hommes, Jacquard ne trouva de son vivant dans sa patrie que la persécution, l'indifférence et l'oubli. Ce ne fut qu'après sa mort qu'on commença à l'apprécier ce qu'il valait, et qu'on songea à l'honorer. Par les soins du corps municipal de Lyon , une souscription fut ouverte pour élever un monument à la mémoire du célèbre mécanicien. Mais il a fallu près de six années pour que , dans cette grande cité manufacturière , qui exporte pour 120 millions de produits, le chiffre des sommes versées atteignît quelques milliers de francs ! La statue de Jacquard , ouvrage de M. Foyatier , auteur du Spartacus , a été enfin inaugurée le dimanche 16 août 1840 , sur la place Sathonay, où se voyait déjà le buste de l'abbé Rozier , autre bienfaiteur de la ville de Lyon.

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